Devant des élus de Cambrai, le Pape appelle à défendre la vie jusqu’à sa fin naturelle

Des parlementaires et élus municipaux du diocèse de Cambrai reçus par le Pape en salle du Consistoire, ce vendredi 21 octobre 2022.Des parlementaires et élus municipaux du diocèse de Cambrai reçus par le Pape en salle du Consistoire, ce vendredi 21 octobre 2022. (Vatican Media)

Devant des élus de Cambrai, le Pape appelle à défendre la vie jusqu’à sa fin naturelle

Le Pape, réaffirmant la disponibilité de l’Église, a encouragé les élus à valoriser et transmettre l’histoire de leur région. Il les a également invités, dans le champ social, à œuvrer à l’intégration des migrants et des personnes porteuses de handicap. Il faut accueillir et soigner les plus vulnérables. À ce titre, il espère que le débat actuel en France «puisse se faire en vérité pour accompagner la vie jusqu’à sa fin naturelle».

Marie Duhamel – Cité du Vatican

Le Pape s’est dit heureux d’accueillir au Vatican une délégation composée d’une cinquantaine de parlementaires et de maires du diocèse de Cambrai, conduite d’ailleurs par Mgr Vincent Dollmann; signe du «respect réciproque et collaboratif entre les autorités civiles et religieuses» de leur région, se félicite François.

Le Nord de la France, est une terre soucieuse de ses racines, toujours préoccupée par les conséquences sociales de son passé minier et industriel, a rappelé le Pape. «Votre région, autrefois riche de ses mines de charbon, d’une métallurgie forte et d’usines de textile réputées, a connu un terrible revers» économique. La fermeture des mines et des industries développées lors de la révolution industrielle s’est «malheureusement» traduite par un appauvrissement de la population. «C’est, je le sais, le défi auquel vous êtes confrontés depuis plusieurs décennies». Le Pape se dit également conscient de la préoccupation des élus concernant la dimension culturelle de leur région, «conscients que l’homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais aussi de la fierté de ses racines que la culture met en relief, contribuant ainsi à rappeler à l’homme sa dignité».

Au service de leurs administrés

«Sur ces terrains de l’action sociale et culturelle, vous pouvez vous retrouver, quelles que soient vos appartenances politiques», lance le Pape. Il invite les élus à se mettre au service de ceux qui leur ont fait confiance, en défendant les besoins essentiels de leurs administrés, «trop souvent délaissés au profit de sujets à la mode et moins en rapport avec leur vie quotidienne». Au-delà de leur travail au niveau local, les élus grâce au jeu démocratique et représentatif, peuvent également faire remonter aux plus hautes autorités les aspirations et les besoins réels des populations de leur territoire, «loin de toute idéologie ou pression médiatique», souligne François.  

Dans son discours, le Pape les interpelle sur quelques actions à entreprendre dans le «si vaste» domaine social. Il les encourage à se montrer d’abord accueillant vis-à-vis des plus défavorisées à commencer par les migrants -«vous savez combien cette question est cruciale et me préoccupe», mais vis-à-vis des personnes porteuses de handicap. «Elles ont besoin de structures plus nombreuses pour faciliter leur vie et celle de leur proches et, plus encore, pour manifester le respect que nous devons à leur personne». Le Pape espère la mise en place de dispositions d’inclusion pour qu’elles puissent trouver une place dans le monde du travail.

«On ne peut demander aux soignants de tuer leurs patients !»

Les élus interpellés également sur l’attention à accorder aux personnes âgées dans les maisons médicalisées, et aux personnes en fin de vie qui ont besoin d’être accompagnées par le développement des soins palliatifs. Alors qu’une Convention sur la fin de vie vient d’être lancée en France, le Pape rappelle que «les soignants, par nature, ont vocation à procurer des soins et du soulagement, faute de pouvoir toujours guérir, mais on ne peut demander aux soignants de tuer leurs patients! Si on tue avec des justifications, on finira par tuer de plus en plus. J’oser espérer que sur des questions aussi essentielles, le débat puisse se faire en vérité pour accompagner la vie jusqu’à sa fin naturelle».

Un riche héritage à transmettre

Concernant le domaine culturel, «un facteur important d’unité dans la mesure où il se présente comme le fruit d’un passé commun, d’une histoire vécue sur des terres qui sont vôtres», le Pape leur rappelle qu’il leur revient de valoriser et de transmettre leur riche héritage régional aux générations futures. «Les évènements du passé ont en effet contribué à l’histoire et à la littérature, comme aux conceptions politiques et économiques de votre pays tout entier», a souligné François.

Le soutien de l’Église

Se félicitant de l’intérêt porté par ces élus au message de l’Église sur des centre d’intérêts communs, le Pape a rappelé qu’ils pouvaient compter sur son aide. «Avec vous, elle cherche à rejoindre les migrants, les personnes âgées et les malades». A ce titre, le Pape a demandé à Dieu «d’inspirer vos projets et initiatives en vue de bien commun de votre région et de vous assister dans leur mise en œuvre».

Source : VATICANNEWS, le 21 octobre 2022

Belgique : la loi sur l’euthanasie est inconstitutionnelle

La loi sur l’euthanasie est «inconstitutionnelle», selon la Cour constitutionnelle

La Cour constitutionnelle a rendu un arrêt qui indique que la loi sur l’euthanasie est inconstitutionnelle.

20/10/2022

La Cour constitutionnelle a jugé jeudi inconstitutionnelle la loi sur l’euthanasie en estimant qu’elle « qualifie indistinctement de meurtre par empoisonnement tout non-respect des conditions et procédures à respecter lors de la pratique d’une euthanasie ».

Dans son arrêt, la Cour conclut que l’article 3 de la loi du 28 mai 2002 viole les articles 10 et 11 de la Constitution, en ce que cette disposition peut avoir pour effet que tout non-respect des conditions et procédures de la loi du 28 mai 2002, autres que les conditions de fond, est punissable de la même manière au titre de meurtre par empoisonnement.

La Cour avait été saisie d’une question préjudicielle par tribunal de première instance de Flandre orientale, division de Termonde, appelé à statuer sur une action en responsabilité civile dirigée contre un médecin qui n’aurait pas respecté certaines conditions fixées par la loi du 28 mai 2002 lors d’une euthanasie. Selon le tribunal, le non-respect de n’importe quelle condition ou procédure prescrite par cette loi entraîne l’incrimination du médecin concerné sur la base de l’article 397 du code pénal, qui punit le meurtre par empoisonnement de la réclusion à perpétuité en tant que peine maximale.

Une loi qui devra être modifiée

Le tribunal avait interrogé la Cour sur la compatibilité de l’article 3 de cette loi avec le principe d’égalité et de non-discrimination (garanti par les articles 10 et 11 de la Constitution), en ce que cette disposition traite le non-respect d’une condition purement procédurale, telle la déclaration à la Commission fédérale de contrôle et d’évaluation, de la même manière que le non-respect d’une condition fondamentale de l’euthanasie.

Dans un communiqué, la Cour souligne que « l’application d’une seule et même incrimination à tout non-respect des conditions et procédures de la loi du 28 mai 2002, autres que les conditions de fond, quelle qu’en soit l’importance, n’est donc pas raisonnablement justifiée ».

Elle précise que l’article 3 de la loi « viole dès lors les articles 10 et 11 de la Constitution, en ce qu’il peut avoir pour effet que tout non-respect des conditions et procédures de la loi, autres que les conditions de fond, est passible d’une seule et même peine ».

La loi devra donc être modifiée.

Source : Le Soir, le 20 octobre 2022

Fin de vie: l’Église de France souhaite un débat plus démocratique

La discussion d'une nouvelle loi sur la fin de vie mobilise déjà plusieurs voix politiques à l’Assemblée nationale française. La discussion d’une nouvelle loi sur la fin de vie mobilise déjà plusieurs voix politiques à l’Assemblée nationale française. (AFP or licensors)

Fin de vie: l’Église de France souhaite un débat plus démocratique

Mgr Pierre d’Ornellas, responsable du groupe bioéthique de la conférence des évêques de France exprime des réserves sur la formulation de la question, orientée selon lui. Dans un entretien à Radio Vatican-Vatican News, l’archevêque Rennes estime que la question de la fin de vie interroge le président de la République française sur le manque d’investissement humain et financier pour le développement des soins palliatifs. 

Entretien réalisé par Jean-Charles Putzolu – Cité du Vatican

Le 13 septembre dernier, Emmanuel Macron a lancé une Convention citoyenne sur la fin de vie qui réunira 150 personnes encadrées par un Comité de Gouvernance composé de différents experts. Ce comité se prononcera fin mars en répondant à cette unique question qui lui est posée:

«Le cadre de l’accompagnement de la fin de vie est-il adapté aux différentes situations individuelles rencontrées ou d’éventuels changements devraient-ils être introduits?».

Dans un entretien accordé à Radio Vatican-Vatican News, Mgr Pierre d’Ornellas, responsable du groupe bioéthique de la conférence des évêques de France et archevêque de Rennes évoque un certain manque de clarté et de volonté du gouvernement, et s’inquiète d’une société qui fait l’éloge de l’individualisme plutot que de promouvoir la fraternité, l’une des trois valeurs fondamentales de la devise républicaine française.

Mgr Pierre d’Ornellas, la voix de l’Église est-elle écoutée dans le débat sur la fin de vie en France?

J’espère que la voix de la sagesse est écoutée. Pour que la voix de la sagesse soit écoutée, il faut que le débat soit vraiment démocratique, c’est-à-dire qu’il mettre en œuvre de façon objective tous les éléments du dossier. Or, je suis inquiet par la question qui a été posée aux membres de la convention citoyenne. C’est une question qui regarde uniquement les situations individuelles.

On ne considère pas les corps sociaux, le corps des soignants, le corps des aidants, tous ceux qui ont quelque chose à dire parce qu’ils soignent. Par exemple, il me semble que le problème est tellement complexe qu’on ne peut pas réduire la réflexion des citoyens à une seule question. J’ai dit à la ministre Agnès Firmin Le Bodo que la seule qualité attendue de ce débat est qu’il soit rigoureusement démocratique, objectif. Beaucoup sont dans l’inquiétude parce que toutes les personnes chargées d’organiser le débat sont des personnes ou des institutions qui se sont prononcées explicitement pour l’euthanasie. Donc il y a quelque chose qui n’est pas démocratique, quelque chose qui ne tourne pas rond.

La formulation de la question posée aux citoyens de la convention induit quel débat selon vous?

Un débat inspiré par une vision erronée de l’être humain, en magnifiant l’autonomie comme étant absolue. Or, l’être humain n’est jamais dans l’autonomie absolue. Il est toujours dans la relation. Et respecter la liberté d’un être humain, c’est considérer qu’il est d’abord dans une interdépendance. L’interdépendance n’est pas une faiblesse. C’est tout simplement considérer que l’être humain vit dans la finitude. Et donc nous avons tous besoin les uns des autres. Nous avons tous besoin de ces relations. Nous sommes heureux dans cette interdépendance. Et aujourd’hui, dans une société qui prône l’individualisme, dominée par la technique, l’on veut tout maîtriser individuellement, tout contrôler individuellement et donc on veut contrôler sa mort. Alors que ce moment de vulnérabilité, ce moment de finitude, est précisément un moment qui appelle à la fraternité, à l’accompagnement, à l’écoute, à l’empathie, de telle manière qu’on puisse accompagner quelqu’un, afin de l’apaiser. La loi ne résoudra jamais toutes les situations, tous les cas particuliers. Jamais elle ne résoudra des exceptions. Il y aura toujours des exceptions.

On observe une fuite en avant vers une gestion radicale de la fin de vie, alors que des alternatives existent comme les soins palliatifs. Pourquoi n’avançons-nous pas plus dans cette direction?

Tout le monde reconnaît qu’il faut développer les soins palliatifs. L’avis 139 du Comité consultatif national d’éthique, dans sa première partie, dit qu’il faut développer les soins palliatifs. Et il précise même qu’il ne faut pas faire de réformes législatives avant d’avoir développé les soins palliatifs. Donc, c’est clair pourquoi le gouvernement est sourd? Pourquoi il n’agit pas? Pourquoi ne fait-il rien pour les soins palliatifs? Il fait bien des petites choses par ci par là, mais il reste 26 départements qui n’ont pas d’unités de soins palliatifs. J’ai interrogé le gouvernement. Sa surdité est incompréhensible. La loi du 9 juin 1999 dit que tout citoyen qui a besoin des soins palliatifs a le droit d’y avoir accès. Donc l’État est en faute. Pourquoi l’État ne reconnaît pas sa faute, pourquoi il ne fait pas un effort? Pourquoi dans la loi du budget actuellement en débat au Parlement, cette question n’est pas abordée? D’où ça vient? Est ce qu’il y aurait une idéologie quelque part qui se profile? Est ce qu’il y aurait des a priori?


J’entends beaucoup de soignants qui me disent qu’ils accompagnent des personnes âgées dépendantes. Ils me disent que ce sont des trésors de vie. Une seule condition, c’est qu’on leur donne les moyens de prendre le temps de s’asseoir sur leur lit, de leur prendre la main, de prendre le temps de les écouter. Parce que quand une personne âgée, dépendante, faible, s’exprime, ça lui prend du temps. Et quand on réduit les moyens, j’entends des directeurs d’EHPAD qui me disent «Moi je démissionne parce que ce ne sont plus mes valeurs. On va vers la maltraitance» et ça, je le refuse. Pourquoi le gouvernement n’entend pas cela? Tout le monde le sait. Pourquoi le gouvernement ne fait rien? Pour moi, c’est une énigme. Je ne comprends pas. Et si j’avais l’honneur de rencontrer le président Emmanuel Macron, je lui poserais la question exactement comme ça. Pourquoi le gouvernement n’entend pas? Je pense qu’il me répondrait qu’il est urgent d’y répondre et qu’il fera en sorte que le budget soit un peu bougé, pour financer non pas la vieillesse, mais la fraternité, qui appelle cet accompagnement, pour financer la formation des soignants et aussi des bénévoles et des aidants pour qu’il y ait toute cette communauté fraternelle autour de ceux qui sont des trésors de vie et qui sont en fin de vie.

Source : VATICANNEWS, le 2 octobre 2022

CEDH : feu vert à l’euthanasie

Manifestation contre l’euthanasie à Paris, le 20 mai 2019. Photo © KENZO TRIBOUILLARD /

De Grégor Puppinck en tribune sur le site de Valeurs Actuelles :

La CEDH donne son feu vert à l’euthanasie

Grégor Puppinck, docteur en droit, directeur du Centre européen pour le droit et la Justice (ECLJ), revient sur les conséquences d’un jugement de la Cour européenne des Droits de l’Homme dans une affaire d’euthanasie. L’ECLJ est intervenu dans cette affaire et y est cité de nombreuses fois.

8 octobre 2022

La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a rendu public, ce 4 octobre 2022, son jugement dans l’affaire Mortier contre Belgique, du nom d’un homme contestant l’euthanasie pratiquée à son insu sur sa mère dépressive. Si la CEDH a plusieurs fois traité du suicide assisté, c’est la première fois qu’elle se prononce sur l’euthanasie.

Cet arrêt est important, car il pose le principe nouveau que « le droit à la vie (…) ne saurait être interprété comme interdisant en soi la dépénalisation conditionnelle de l’euthanasie » (§ 138). Cela n’avait rien d’évident, car l’article 2 de la Convention européenne protégeant le droit à la vie dispose que « La mort ne peut être infligée à quiconque intentionnellement », ce en quoi constitue précisément l’euthanasie… Ainsi, selon la Cour, l’euthanasie en soi ne viole pas les Droits de l’Homme.

L’euthanasie, un droit progressivement reconnu par la CEDH

Il était pourtant très clair, pour les rédacteurs de la Convention européenne, que l’euthanasie est une atteinte au droit à la vie. Ainsi, René Cassin, l’un des “pères” de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme signa une déclaration de l’Académie des sciences morales et politiques rejetant « formellement toutes les méthodes ayant pour dessein de provoquer la mort de sujets estimés monstrueux, malformés, déficients ou incurables », considérant que « l’euthanasie et, d’une façon générale, toutes les méthodes qui ont pour effet de provoquer par compassion, chez les moribonds, une mort “douce et tranquille”, doivent être également écartées », sans quoi, le médecin s’octroierait « une sorte de souveraineté sur la vie et la mort » (14 novembre 1949).

Pour lever l’obstacle de l’interdiction d’infliger à quiconque la mort intentionnellement, la Cour étend son acceptation antérieure du suicide assisté — dans lequel la personne se tue elle-même — à la pratique de l’euthanasie — dans laquelle la personne est tuée par un tiers.

Depuis une dizaine d’années, en effet, la Cour européenne a progressivement reconnu le « choix », puis le « droit » au suicide assisté, qu’elle définit comme le « droit d’un individu de décider de quelle manière et à quel moment sa vie doit prendre fin, à condition qu’il soit en mesure de former librement sa volonté à ce propos et d’agir en conséquence » (affaires Haas et Koch de 2011 et 2012). La Cour avait alors intégré le suicide assisté dans le champ de la Convention en estimant que cette pratique relève de la vie privée, de l’autonomie, garantie à l’article 8 de la Convention.

Quand le “droit à la vie” devient un “droit à la qualité de vie”

Ces affaires mettaient en cause le refus des autorités suisses et allemandes de fournir des poisons à des personnes suicidaires. La Cour jugea en 2012 que même si la Convention européenne n’oblige pas à légaliser le suicide assisté, elle fait obligation aux « juridictions internes d’examiner au fond la demande [de poison] »des personnes suicidaires et de justifier au cas par cas les éventuelles décisions de refus, même lorsque celles-ci résultent directement de la loi pénale (Koch contre Allemagne, § 72). C’est là une façon classique d’imposer un droit nouveau par la voie périphérique des obligations procédurales.

Dans ces affaires, la Cour avait contourné l’interdit de l’article 2 en se plaçant sur le terrain de l’article 8, procédant à un glissement du droit objectif à la vie (art. 2) à un nouveau droit subjectif à la « qualité de la vie » qu’il conviendrait de protéger à présent (art. 8). La Cour déclarait ainsi, à plusieurs reprises : « Sans nier en aucune manière le principe du caractère sacré de la vie protégé par la Convention, la Cour considère que c’est sous l’angle de l’article 8 que la notion de qualité de la vie prend toute sa signification » (affaires Pretty, Koch et Gross). Dès lors, la voie était ouverte au suicide assisté. La justification de ce droit à la « qualité de la vie », et donc à la mort, est tiré du constat que « de nombreuses personnes redoutent qu’on ne les force à se maintenir en vie jusqu’à un âge très avancé ou dans un état de grave délabrement physique ou mental aux antipodes de la perception aiguë qu’elles ont d’elles-mêmes et de leur identité personnelle » (affaires Pretty de 2002, Koch de 2012, et Gross de 2013). En d’autres termes, le délabrement physique ou mental serait une forme d’indignité. C’est précisément ce que reconnaît la Cour dans son dernier arrêt, lorsqu’elle déclare : « La dépénalisation de l’euthanasie vise (…) à donner à une personne le libre choix d’éviter ce qui constituerait, à ses yeux, une fin de vie indigne et pénible. Or, la dignité et la liberté de l’homme sont l’essence même de la Convention », ajoute-elle (§ 137). La Cour valide ainsi l’euthanasie, tout en omettant complètement le fait que cette pratique, à la différence du suicide, implique que la mort soit infligée intentionnellement par un tiers : c’est une faille de son raisonnement qu’a bien identifiée et dénoncée le juge Serghides dans sa remarquable opinion dissidente.

Liberté et dignité

Ainsi, l’un des principaux enseignements de ces jugements est que le respect de la vie humaine n’est plus la valeur suprême des droits de l’homme : il a été détrôné par celui de la liberté ou autonomie individuelle. Ce point n’est pas complètement nouveau puisqu’il était déjà à la base de l’acceptation de l’avortement (§ 132).

Un autre enseignement est la transformation de la compréhension de la dignité sur laquelle repose ces jugements. La Déclaration universelle fondait les droits de l’homme sur « la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine », c’est-à-dire sur la dignité objective et absolue de la nature humaine. Cette dignité est indépendante du sexe, de la race ou de l’état de santé des personnes : nul ne peut être indigne. À l’inverse, le droit à la mort volontaire repose sur une conception subjective et relative de la dignité, dans laquelle chacun est juge de sa propre dignité et peut, en conséquence, estimer la mort préférable à la vie. Le respect de la dignité consiste alors en celui de la volonté individuelle, et cette dignité humaine serait d’autant plus honorée que l’individu serait capable, par sa volonté, de dominer sa déchéance physique ou mentale en décidant de mourir. La dignité serait finalement préservée par la mort volontaire. Nietzsche, en ce sens, déclarait dans Le Crépuscule des idoles que « le droit à la vie, devrait entraîner, de la part de la Société, un mépris profond » car il soutient « l’obstination » du malade « à végéter lâchement » alors que « la mort choisie librement » permettrait de « mourir fièrement lorsqu’il n’est plus possible de vivre fièrement ». En substituant à la dignité inhérente une dignité réflexive mesurée par le sentiment individuel, la Cour modifie radicalement le fondement ontologique de la Convention, qui, d’universel, devient individuel.

Fonder l’euthanasie sur la volonté conduit nécessairement à l’élargissement des motifs d’accès à cette pratique au-delà des cas de pathologies graves.

Apparaît alors un paradoxe : pourquoi réserver l’euthanasie aux seules personnes malades dès lors que le fondement du droit à la mort volontaire n’est pas tant la maladie que l’autodétermination ? Pourquoi faudrait-il être malade pour pouvoir être suicidé, dès lors que l’individu en a la ferme volonté ? Plus encore, pourquoi réserver l’euthanasie aux malades alors que bien souvent ils ne disposent plus de toutes leurs capacités de discernement, de leur autonomie ? Chez une personne dépressive, les idées suicidaires ne sont-elles pas plus un symptôme de la maladie que l’expression de l’autonomie individuelle ? Ainsi, fonder l’euthanasie sur la volonté et la dignité réflexive conduit nécessairement à l’élargissement des motifs d’accès à cette pratique, au-delà des cas de pathologies graves, comme cela a été observé d’ailleurs en Belgique et aux Pays-Bas où l’euthanasie pour « fatigue de vivre » des personnes âgées isolées se multiplie.

Eviter les abus

Finalement, la CEDH limite son rôle, ainsi que celui des autorités nationales, au « devoir de protéger les personnes vulnérables même contre des agissements par lesquels elles menacent leur propre vie » (§ 146). Il s’agit alors, en pratique, d’instituer une procédure, un « cadre législatif relatif aux actes préalables à l’euthanasie » permettant « d’assurer que la décision d’un individu de mettre fin à ses jours a été prise librement et en toute connaissance de cause » (§ 153). Encore une fois, ce n’est plus la vie qui est protégée, mais l’intégrité de la volonté. Et ce n’est là qu’une simple question de procédure.

En Belgique, entre 2002 et 2016, un seul dossier sur les 14 573 euthanasies déclarées a été transmis à la justice

Dans l’affaire Mortier, la Cour se satisfait de la procédure posée par la loi belge, alors même que les conditions d’accès à l’euthanasie y sont très larges, que le contrôle du respect de ces conditions n’est effectué qu’a posteriori, après la mort de la personne, et sur la base de la déclaration volontaire éventuelle du médecin l’ayant causée… En fait, entre 2002 et 2016, un seul dossier sur les 14 573 euthanasies déclarées a été transmis à la justice.

Ce “cadre” convient à la Cour. Elle trouve seulement à condamner un point, certes choquant, mais propre à l’affaire : le fait que le Dr Wim Distelmans ayant euthanasié la mère de M. Mortier coprésidait aussi la commission en charge de contrôler a posteriori les euthanasies, dont celle en cause dans l’affaire.

La Cour ne trouve rien à redire en revanche au fait que le dossier médical sur l’euthanasie de la mère de M. Mortier ait été largement incomplet, ni au fait que les autorités judiciaires belges ont longtemps rechigné à donner suite aux plaintes posées par M. Mortier, ni au fait que la majorité des personnes impliquées dans la procédure d’euthanasie et de son contrôle sont membres de l’ADMD ou du LEIF (son équivalent flamand), ni au fait que la mère de M. Mortier ait versé 2 500 euros au LEIF avant sa mort.

La seule condamnation, par la CEDH, du conflit d’intérêt du Dr Distelmans a trop détourné l’attention de commentateurs hâtifs qui ont vu dans cette affaire une « condamnation de la Belgique ». Pourtant, l’important dans ce jugement est bien que le cadre légal belge de l’euthanasie soit validé : il peut servir à présent de modèle, avec la bénédiction à point nommé de la CEDH, laquelle prouve, une fois encore, qu’elle a le sens de l’opportunité politique.

Source: VALEURS ACTUELLES, du 8 octobre 2022

Les évêques portugais s’indignent contre la légalisation de l’euthanasie

Vendredi 29 janvier, le Parlement portugais a voté en majorité pour la dépénalisation de l'euthanasie. Vendredi 29 janvier, le Parlement portugais a voté en majorité pour la dépénalisation de l’euthanasie.   (ANSA)

Les évêques portugais s’indignent contre la légalisation de l’euthanasie

Le Parlement portugais a adopté vendredi 29 janvier à une large majorité une loi autorisant «la mort médicalement assistée» qui fera de ce pays le quatrième en Europe, après les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg, à légaliser l’euthanasie, quand elle entrera en vigueur. La Conférence épiscopale locale a réagi avec «tristesse et indignation».

Alors que la pandémie continue, «c‘est une contradiction», répètent les évêques, «de légaliser la mort dans ce contexte, en rejetant les leçons que cette pandémie nous a données sur la valeur précieuse de la vie humaine, que la communauté en général et les travailleurs de la santé en particulier essaient de sauver de façon surhumaine». Le projet de loi approuvé vendredi 29 janvier «porte atteinte au principe de l’inviolabilité de la vie humaine inscrit dans notre loi fondamentale», ajoutent les prélats, en rappelant que, bien qu’ayant été approuvée, la législation «peut encore faire l’objet d’un contrôle constitutionnel». 

Cette loi, venue fusionner ces différentes propositions, prévoit que seuls les Portugais majeurs, résidant dans le pays et se trouvant «dans une situation de souffrance extrême, présentant des lésions irréversibles» ou atteints «d’une maladie incurable», pourront avoir recours au suicide assisté.

Appel à prolonger la vie 

La Conférence épiscopale portugaise (Cep) définit donc comme inacceptable le fait que l’euthanasie soit «une réponse à la maladie et à la souffrance», car l’accepter signifie «renoncer à soulager la souffrance elle-même et transmettre la fausse idée que la vie marquée par la douleur ne mérite plus d’être protégée et devient un fardeau pour soi-même, pour ceux qui nous entourent, pour les services de santé et pour l’ensemble de la société». D’où l’appel à protéger plutôt la vie, «surtout quand elle est la plus fragile, avec tous les moyens et notamment avec l’accès aux soins palliatifs, dont la majorité de la population portugaise ne dispose pas encore».

Le débat sur la légalisation de l’euthanasie a été très animé ces derniers mois et l’Église catholique a souvent fait entendre sa voix, réitérant l’importance de protéger la vie de la conception à la mort naturelle.

Source: VATICANNEWS, le 30 janvier 2021

Les hôpitaux des Frères de la Charité ne sont plus des «institutions catholiques»

photo d'illustrationphoto d’illustration 

Les hôpitaux des Frères de la Charité ne sont plus des «institutions catholiques»

En Belgique, les hôpitaux des Frères de la Charité avaient accepté en 2017 de pratiquer l’euthanasie dans des cas extrêmes. Plusieurs rencontres avec les responsables de Dicastères romains n’ayant pas permis de trouver un accord, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi communique que les 12 hôpitaux belges gérés par les Frères ne sont plus des «institutions catholiques».

Jean Charles Putzolu – Cité du Vatican

Dans une lettre datée du 30 mars et adressée au Supérieur Général des Frères de la Charité, frère René Stockman, le Cardinal Lui Ladaria, Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, annonce une décision «soufferte» après un long «parcours» de dialogue fait de multiples rencontres entre 2017 et 2019 dont la finalité était de trouver une solution qui n’aurait en rien engagé la responsabilité des Frères de la Charité. Car en Belgique, l’euthanasie est une pratique légale depuis 2002. Mais force est constater que la position adoptée il y a trois ans dans un document de l’association qui gère les centres hospitaliers des frères en Belgique n’a pas évolué. Ce document admet, sous certaines conditions, la pratique de l’euthanasie dans une structure hospitalière catholique. Le texte controversé s’appuie sur trois critères, souligne le cardinal Ladaria : «l’inviolabilité de la vie, l’autonomie du patient et le rapport aux soins», mais ne fait aucune «référence à Dieu, à la Sainte Écriture, ou à la vision chrétienne de l’homme». Dès 2017, rappelle le préfet, la gravité d’une telle prise de position avait été communiquée au Pape François.

De nombreux espaces de dialogue

Au Vatican, la Secrétairerie d’État, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi et la Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique se sont emparées du dossier et ont réuni les représentants des Frères de la Charité, de l’Association du Provincialiat Belge (gérante des hôpitaux), et de la Conférence des évêques afin d’ouvrir un espace de dialogue sur ce thème extrêmement sensible pour trouver une convergence sur la Doctrine catholique en la matière. Le Cardinal Ladaria fait mention de sept rencontres entre le 31 aout 2017 et le 20 juillet 2019, au cours desquelles il a été demandé aux représentants de l’association de mettre par écrit, et sans équivoque, le caractère inacceptable de l’euthanasie et le refus absolu de la pratiquer dans les instituts sous la responsabilité des Frères de la Charité. «Malheureusement, déplore le préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, les réponses n’ont donné aucune assurance».

La perversité de la culture du déchet

Rappelant «l’Évangile de la Vie» du saint Pape Jean Paul II, la lettre du préfet rappelle que l’euthanasie reste un acte inadmissible, même dans des cas extrêmes. Elle constitue «une violation de la Loi de Dieu», et une «mise à mort délibérée». Jean Paul II allait beaucoup plus loin dans sa condamnation de l’acte en s’inquiétant de la «perversion» de cette «fausse pitié», lorsque le geste de l’euthanasie «est accompli par ceux qui, comme la famille, devraient assister leur proche avec patience et avec amour, ou par ceux qui, en raison de leur profession, comme les médecins, devraient précisément soigner le malade même dans les conditions de fin de vie les plus pénibles».

A plusieurs reprises, François a lui aussi rejeté «la culture du déchet» qui tend à attribuer à la vie humaine une valeur basée sur son «efficacité» et son «utilité». Une société ne peut se considérer «civile» que si elle développe des anticorps contre cette échelle de valeurs. Aux membres de la Congrégation pour la Doctrine de la foi le 30 janvier dernier, le Pape soulignait que «l’approche relationnelle — et pas simplement clinique — avec le malade, considérée dans l’unicité et l’intégralité de sa personne, impose le devoir de ne jamais abandonner personne en présence de maux incurables. En raison de sa destination éternelle, la vie humaine conserve toute sa valeur et toute sa dignité en toute situation, y compris de précarité et de fragilité, et en tant que telle, elle est toujours digne de la plus haute considération».

Une douloureuse et inévitable conclusion

La congrégation pour la Doctrine de la Foi motive sa décision autour de quatre points. D’abord, la mise en doute par les Frères de la Charité que la vie doit être «toujours respectée». Ensuite, le fait qu’ils s’appuient sur la législation belge «qui ouvre la possibilité de recourir à l’euthanasie aux malades psychiatriques sans être en phase terminale». En troisième lieu le fait de «laisser au médecin le choix de pratiquer ou non l’euthanasie, excluant de facto le choix de l’hôpital». Et enfin, le maintien de «la possibilité d’accomplir l’acte au sein même de l’hôpital se justifiant d’éviter ainsi à la famille de devoir trouver une alternative».

Quatre points sur lesquels le rapport de Mgr Jan Hendriks, en qualité de visiteur apostolique envoyé par le Saint Siège, n’a enregistré aucune avancée significative.

Par conséquent, conclut «avec une profonde tristesse» le cardinal Luis Ladaria, «constatant l’absence de volonté d’accepter la Doctrine catholique en matière d’euthanasie»«les hôpitaux psychiatriques gérés par l’association Provincialiat des frères de la Charité ASBL en Belgique ne pourront plus, à partir de maintenant, être qualifiés d’institutions catholiques».

Les structures non hospitalières, autrement dit les cinquante écoles et les quinze centres orthopédagogiques sous la responsabilité des frères en Belgique, ne sont pas concernées par la décision de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

Les Frères de la Charité se sépareront des hôpitaux

La lettre du cardinal Ladaria a été remise ce jeudi 7 mai au président des évêques de Belgique par le nonce apostolique, fait savoir la conférence épiscopale qui dans un communiqué reconnait une situation «extrêmement complexe». Les évêques appellent à la poursuite du dialogue et assurent qu’ils resteront engagés «en faveur de l’unité et de la communion au sein de la communauté ecclésiale».

Le supérieur Général des Frères de la Charité n’est pas très optimiste quant à une éventuelle poursuite du dialogue. «Ça fait trois ans que l’on discute et on a fait notre possible», dit frère René Stockman qualifiant de «douloureuse» la décision de la congrégation pour la Doctrine de la Foi. Les frères, tient-il à rappeler, ont été les premiers en Belgique, dès 1815 à s’occuper des malades psychiatriques. Mais il réitère que la pratique de l’euthanasie n’est pas conciliable avec le charisme de la charité. «La Congrégation, dit-il, devra se séparer de ses hôpitaux psychiatrique en Belgique». Cette séparation comportera certains volets délicats: les hôpitaux en question utilisent des propriétés appartenant aux frères de la Charité et un accord devra être trouvé avec l’association qui gère les centres hospitaliers. Le Supérieur Général souhaite couper tous les liens avec ces structures qui «ne peuvent plus être associés, cela doit être très clair, dit-il, aux Frères de la Charité».

Source: Vaticannews, le 7 mai 2020