
Derrière la légende, un martyr bien réel
Symphorien, mort à Autun à la fin du IIe siècle, est vénéré depuis l’Antiquité comme le premier martyr autochtone de la future Bourgogne. Très tôt, il jouit d’une immense popularité. Mais le texte de sa Passion, rédigé trois siècles après sa mort, est romancé, ce qui pourrait le faire reléguer un peu vite au rang de figure légendaire, fabriquée afin d’embellir les origines chrétiennes d’Autun. Cependant, l’indiscutable ancienneté de son culte, la cohérence des éléments historiques du récit et les données archéologiques appuient la réalité de son existence et de sa mort pour le Christ.
Les raisons d’y croire
- Dès le IIIe siècle, hors les murailles d’Augustodunum (Autun), le lieu où Symphorien a été martyrisé un 22 août, au début des années 180, et où il repose, fait l’objet de pèlerinages, y compris de la part des païens, en raison des miracles qui se produisent sur sa tombe. Une chapelle y est bâtie par le premier évêque d’Autun dans le courant du IVe siècle. Qu’un lieu de culte improvisé sur la tombe du chrétien ait pu perdurer jusqu’à ce qu’un édifice puisse être construit, un siècle et demi plus tard, et ce malgré les persécutions, prouve la véracité des faits et la popularité du jeune homme, sans quoi l’on n’aurait pas pris de risques pour préserver sa sépulture.
- À la fin du VIe siècle, Grégoire de Tours connaît déjà le culte et les reliques de Symphorien. Il raconte notamment, dans À la gloire des martyrs, qu’une relique constituée de pierres tachées du sang du martyr était conservée dans une église d’Auvergne. Ce témoignage établit la large diffusion du culte de Symphorien à l’époque mérovingienne.
- L’Église, à l’instar de saint Martin, qui a beaucoup évangélisé la région, ne souhaite pas qu’un culte indu soit rendu à un héros local de la résistance aux Romains mort pour des faits de guerre, et non pour le Christ. Elle ne désire pas non plus encourager par erreur une résurgence d’une dévotion païenne à une divinité des eaux de la source voisine. Néanmoins, caution est donnée à la vénération de la dépouille de Symphorien, ce qui montre que l’on n’avait aucun doute sur la réalité du martyre et sur son identité.
- D’ailleurs, lors de fouilles entreprises au XIVe siècle afin d’embellir l’église d’origine, l’on a retrouvé le sarcophage du martyr et ceux qui abritaient les restes de ses parents, qui ont dû racheter le terrain témoin du martyre de leur fils unique pour en faire la sépulture familiale. Une inscription antique, datant de la paix de l’Église (313), confirmait l’identité de Symphorien, précisant que son corps avait été retrouvé incorrompu lors de la première translation. À l’époque médiévale, ces inscriptions étaient bien tenues pour authentiques.
- Derrière les pieux embellissements de la Passion, il y a un contexte historique qui coïncide très bien avec les faits et permet de situer le martyre de Symphorien dans la vague de conversions provoquée par la persécution de Marc Aurèle. Nous savons en effet que la conséquence des martyres de Lyon en 177 et de la dispersion de cette forte communauté chrétienne fut la constitution un peu partout en Gaule de foyers de chrétienté improvisés, comme à Autun dans la famille de Symphorien.
- Nous savons aussi que, profitant de l’accalmie consécutive à la mort de Marc Aurèle en 180 et de la relative sympathie de son fils et successeur, Commode, dont la favorite, Marcia, est une esclave chrétienne, l’Église va de nouveau se montrer au grand jour et prendre des mesures pour empêcher un développement anarchique de nouvelles communautés qui pourraient s’égarer dans des hérésies, comme l’hérésie montaniste, très active à Lyon. Que le nouvel évêque de Lyon, Irénée, ait envoyé des missionnaires à travers le pays pour voir ce qui s’y passait est donc très cohérent historiquement. Reçus dans la famille de Symphorien, ils ont fini de donner à la communauté locale l’instruction chrétienne nécessaire et procédé au baptême auquel ces gens aspiraient.
- En août 180, le gouverneur est dans une position délicate. Symphorien, alors étudiant de la prestigieuse université d’Autun, lui a été déféré pour avoir perturbé, semble-t-il, les fêtes de Cybèle – des processions obscènes auxquelles il a refusé de participer, se proclamant chrétien. Comme ce sont des circonstances similaires qui ont provoqué l’arrestation et le martyre des chrétiens lyonnais trois ans plus tôt, il peut difficilement ignorer cette jurisprudence. Il va donc traiter le cas de Symphorien comme l’a fait son collègue de Lugdunum. Cependant, il ne fait pas de zèle et se borne à le faire décapiter, la peine la plus douce de l’arsenal romain.
- La mère de Symphorien a suivi le chemin de croix de son fils unique en soutenant son courage et en se proclamant chrétienne, faisant fi de ce que cela lui faisait encourir. Il ne s’agit pas d’un embellissement, mais d’un usage attesté : l’on connaît le cas d’une mère, en Égypte, en 305, qui mourra d’une crise cardiaque auprès de son fils supplicié. Cela nous rappelle Marie, au pied de la Croix de Jésus.
Auteur :
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Source : Marie de Nazareth