« La liturgie de la Parole »: prédication de carême du card. Cantalamessa 1/5

Prédication de carême, 11 mars 2022 © Vatican Media

Prédication De Carême, 11 Mars 2022 © Vatican Media

« La liturgie de la Parole »: prédication de carême du card. Cantalamessa 1/5

« L’onction de l’Esprit Saint »

« La liturgie de la Parole »: c’est le titre de la première prédication de carême du cardinal Raniero Cantalamessa ofmcap, prédicateur de la maison pontificale, ce vendredi 11 mars 2022, dans la Salle Paul VI du Vatican,  à 9h.

L’Eucharistie est en effet au coeur des prédications de carême du cardinal Raniero Cantalamessa, pendant 5 vendredis de carême. Le capucin italien a en effet choisi comme thème les paroles de Jésus au soir de sa Passion: «Prenez, mangez : ceci est mon corps» (Mt 26, 26).

Le prédicateur a notamment insisté sur le don de l’Esprit Saint: « L’onction n’est pas seulement nécessaire pour que les prédicateurs proclament efficacement la Parole, elle est également nécessaire pour que les auditeurs l’accueillent. »

Le cardinal Cantalamessa a aussi recommandé une façon de préparer l’homélie: « Il y a deux manières de préparer une homélie. On peut s’asseoir à son bureau et choisir le thème en fonction de ses expériences et de ses connaissances ; puis, une fois le texte préparé, se mettre à genoux et demander à Dieu d’infuser l’Esprit dans nos paroles. C’est une bonne chose, mais ce n’est pas une voie prophétique. Pour être prophétique, il faudrait suivre le chemin inverse : se mettre d’abord à genoux et demander à Dieu quelle est la parole qu’il veut faire résonner pour son peuple. »

Ces 5 prédications auront lieu les 11, 18 et 25 mars, et les 1er et 8 avril, à 9 heures, dans la Salle Paul VI du Vatican, en présence du pape François.

C’est en effet la tradition que le prédicateur de la Maison pontifical prêche les vendredi de l’Avent et les vendredi de carême pour le pape et la curie.

Zenit publie chaque vendredi la traduction officielle en français de la prédication in extenso.

La Préfecture de la Maison pontificale rappelle que sont invités à ces prédications les cardinaux, archevêques, évêques, prélats de la famille pontificale, employés de la curie romaine et du vicariat (structure du diocèse) de Rome, les supérieurs généraux ou procureurs des ordres religieux appartenant à la « Chapelle pontificale », les membres des séminaires et collèges de Rome.

Prédication de carême, 11 mars 2022 © Vatican Media

Prédication de carême, 11 mars 2022 © Vatican Media

Première prédication de carême 2022

Raniero Card. Cantalamessa, ofmcap

LA LITURGIE DE LA PAROLE

Parmi les nombreux maux infligés à l’humanité par la pandémie de Covid, il y a eu au moins un effet positif du point de vue de la foi. Elle nous a fait prendre conscience du besoin que nous avons de l’Eucharistie et du vide que crée le fait d’en être privés. Pendant la période la plus aiguë de la pandémie en 2020, j’ai été fortement impressionné – et avec moi je pense bien d’autres – par ce que cela signifiait de suivre à la télévision chaque matin la Sainte Messe célébrée par le pape François à Santa Marta.

Certaines Églises locales et nationales ont décidé de consacrer l’année en cours à une catéchèse spéciale sur l’Eucharistie, en vue d’un renouveau eucharistique dans l’Église catholique. Cela me semble une décision opportune et un exemple à suivre, en soulignant peut être quelque point parfois négligé. J’ai donc pensé apporter ma petite contribution à ce projet, en consacrant les méditations de ce Carême à une réflexion sur le mystère eucharistique.

L’Eucharistie est au centre de chaque temps liturgique, autant durant le Carême que dans les autres temps. C’est ce que nous célébrons chaque jour, la Pâque quotidienne. Chaque petit progrès dans sa compréhension se traduit par un progrès dans la vie spirituelle de la personne et de la communauté ecclésiale. Cependant, l’Eucharistie est aussi, malheureusement, la chose la plus exposée – du fait de sa répétitivité – à devenir routinière, à être retenue pour acquise. Dans la lettre Ecclesia de Eucharistia écrite en Avril 2003, saint Jean-Paul II dit que les chrétiens doivent redécouvrir et toujours entretenir « l’admiration eucharistique ». Nos réflexions voudraient servir à cela, c’est-à-dire à raviver l’émerveillement devant l’Eucharistie.

Parler de l’Eucharistie en temps de pandémie (et à présent avec les horreurs de la guerre dans les yeux) ce n’est pas nous abstraire de la réalité dramatique que nous vivons, mais une aide pour la regarder d’un point de vue plus élevé et moins contingent. L’Eucharistie est la présence dans l’histoire de l’événement qui a inversé à jamais les rôles entre vainqueurs et victimes. Sur la croix, le Christ a fait de la victime le vrai vainqueur : « Victor quia victima », saint Augustin le définit : Vainqueur parce que victime. L’Eucharistie nous offre la véritable clé de lecture de l’histoire. Elle nous assure que Jésus est avec nous, non seulement intentionnellement, mais réellement dans ce monde qui semble nous échapper à tout moment. Il nous répète : «Prenez confiance, j’ai vaincu le monde » (Jn 16:33).

L’Eucharistie dans l’histoire du salut

Partons d’une question : Quelle place l’Eucharistie occupe-t-elle dans l’histoire du salut ? La réponse est qu’elle n’occupe pas une place, mais qu’elle occupe toute la place ! L’Eucharistie est coextensive à l’histoire du salut. Cependant elle est présente de trois manières différentes, dans les trois temps – ou phases – différents du salut ; elle est présente dans l’Ancien Testament comme figure ; elle est présente dans le Nouveau Testament comme événement, et elle est présente au temps de l’Église comme sacrement. La figure anticipe et prépare l’événement, le sacrement « prolonge » et actualise l’événement.

Dans l’Ancien Testament, disais-je, l’Eucharistie est présente en image et en figure. L’une de ces figures est la manne, une autre le sacrifice de Melchisédek, une autre encore le sacrifice d’Isaac. Dans la séquence Lauda Sion Salvatorem, composée par saint Thomas d’Aquin pour la fête du Corpus Domini, on chante : « D’avance il est désigné en figures / Lorsqu’Isaac est immolé / L’agneau pascal sacrifié / La manne, donnée à nos pères » : In figúris præsignátur, / cum Isaac immolátur: / agnus paschæ deputátur: / datur manna pátribus. En tant que figures de l’Eucharistie, saint Thomas appelle ces rites « les sacrements de l’ancienne Loi[1] ».

Avec la venue du Christ et son mystère de mort et de résurrection, l’Eucharistie n’est plus présente comme une figure, mais comme un événement, comme une réalité. Nous en parlons comme d’un « événement » parce que c’est quelque chose qui s’est produit historiquement, un fait unique dans le temps et dans l’espace, qui n’a eu lieu qu’une seule fois (semel) et qui ne se répète pas : le Christ, « c’est une fois pour toutes, à la fin des temps, [qu’il] s’est manifesté pour détruire le péché par son sacrifice ». (He 9, 26)

Enfin, au temps de l’Église, l’Eucharistie, disais-je, est présente comme un sacrement, c’est-à-dire sous le signe du pain et du vin, institué par le Christ. Il est important que nous comprenions bien la différence entre l’événement et le sacrement, en pratique, la différence entre l’histoire et la liturgie. Laissons saint Augustin nous aider :

Nous – dit le saint docteur – savons et croyons avec une foi très certaine que le Christ est mort une seule fois pour nous, lui juste pour les pécheurs, lui Seigneur pour les serviteurs. Nous savons parfaitement que cela n’est arrivé qu’une seule fois ; et pourtant le sacrement le renouvelle périodiquement, comme si ce que l’histoire proclame n’être arrivé qu’une seule fois se répétait plusieurs fois. Pourtant, événement et sacrement ne s’opposent pas, comme si le sacrement était fallacieux et que seul l’événement était vrai. En fait, de ce que l’histoire prétend être arrivé, en réalité, une seule fois, de cela le sacrement renouvelle souvent (renovat) la célébration dans le cœur des fidèles. L’histoire révèle ce qui s’est passé une fois et comment cela s’est passé, la liturgie veille à ce que le passé ne soit pas oublié ; non pas au sens qu’il le fait se reproduire (non faciendo), mais au sens qu’il le célèbre (sed celebrando).[2]

Préciser le lien qui existe entre l’unique sacrifice de la croix et la messe est une chose très délicate et a toujours été l’un des points les plus discordants entre catholiques et protestants. Augustin utilise, on l’a vu, deux verbes : renouveler et célébrer, qui sont parfaitement corrects, à condition de les comprendre l’un à la lumière de l’autre ; la messe renouvelle l’événement de la croix en le célébrant (et non en le réitérant) et elle le célèbre en le renouvelant (pas en le rappelant seulement). Le terme, dans lequel se réalise aujourd’hui le plus grand consensus œcuménique, est peut-être le verbe utilisé par saint Paul VI, dans l’encyclique Mysterium fidei « représenter » [3], entendu au sens fort de re-présenter, c’est-à-dire rendre présent à nouveau. En ce sens, nous disons que l’Eucharistie représente la croix.

Selon l’histoire, il n’y a donc eu qu’une seule Eucharistie, celle célébrée par Jésus avec sa vie et sa mort ; selon la liturgie, au contraire, c’est-à-dire grâce au sacrement, il y a autant d’Eucharisties qui ont été célébrées et seront célébrées jusqu’à la fin du monde. L’événement n’a eu lieu qu’une seule fois (semel), le sacrement a eu lieu « à chaque fois » (quotiescumque). Grâce au sacrement de l’Eucharistie, nous devenons mystérieusement contemporains de l’événement ; l’événement est présent à nous et nous à l’événement.

Nos réflexions de Carême porteront sur l’Eucharistie dans son état  actuel, c’est-à-dire en tant que sacrement. Dans l’ancienne Église, il y avait une catéchèse spéciale, dite mystagogique, qui était réservée à l’évêque et était donnée après, et non avant, le baptême. Son but était de révéler aux néophytes le sens des rites célébrés et la profondeur des mystères de la foi : baptême, confirmation ou onction, et en particulier l’Eucharistie. Ce que nous avons l’intention de faire, c’est une petite catéchèse mystagogique sur l’Eucharistie. Pour rester ancrés le plus possible dans sa nature sacramentelle et rituelle, nous suivrons de près le développement de la messe dans ses trois parties – liturgie de la Parole, liturgie eucharistique et communion -, en ajoutant à la fin une réflexion sur le culte eucharistique en dehors de la messe.

La liturgie de la Parole

Chaque jour, d’un même cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple, ils rompaient le pain dans les maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité de cœur ;

Au tout début de l’Église, la liturgie de la Parole était détachée de la liturgie eucharistique. Les disciples, rapportent les Actes des Apôtres, « chaque jour, d’un même cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple » ; là, ils écoutaient la lecture de la Bible, récitaient les psaumes et les prières avec les autres Juifs ; c’était leur liturgie de la Parole. Puis ils se réunissaient séparément, chez eux, où « ils rompaient le pain », c’est-à-dire célébraient l’Eucharistie (cf. Ac 2, 46).

Cependant, cette pratique est vite devenue impossible à cause de l’hostilité à leur égard de la part des autorités juives, et parce que les Écritures avaient désormais acquis pour eux une nouvelle signification, toutes orientées vers le Christ. C’est ainsi que l’écoute de l’Écriture s’est également déplacée du Temple et de la synagogue vers les lieux de culte chrétiens, prenant peu à peu la physionomie de l’actuelle liturgie de la Parole qui précède la prière eucharistique. Dans la description de la célébration eucharistique faite par saint Justin au IIème siècle, non seulement la liturgie de la Parole en fait partie intégrante, mais les lectures de l’Ancien Testament sont maintenant rejointes par ce que le saint appelle « les souvenirs des apôtres », c’est-à-dire les Évangiles et les Lettres, en pratique le Nouveau Testament[4].

Écoutées dans la liturgie, les lectures bibliques acquièrent un sens nouveau et plus fort que lorsqu’elles sont lues dans d’autres contextes. Leur but n’est pas tant de mieux connaître la Bible, comme lorsqu’on la lit chez soi ou dans une école biblique, que de reconnaître celui qui se rend présent à la fraction du pain ; leur but était d’éclairer à chaque fois un aspect particulier du mystère qu’on va recevoir. Cela apparaît clairement dans l’épisode des deux disciples d’Emmaüs. C’est en écoutant l’explication des Écritures que leur cœur commença à fondre, de sorte qu’ils purent alors le reconnaître « à la fraction du pain » (Lc 24, 1 sq.). Cette explication de Jésus ressuscité fut la première « liturgie de la Parole » de l’histoire de l’Église.

Deuxième caractéristique : au cours de la messe, non seulement les paroles et les épisodes de la Bible sont racontés, mais ils sont revécus ; la mémoire devient réalité et présence. Ce qui s’est passé « à ce moment-là » se passe « à ce moment-ci », « aujourd’hui » (hodie), comme aime à s’exprimer la liturgie. Nous ne sommes pas seulement des auditeurs de la Parole, mais des interlocuteurs et des acteurs de celle-ci. C’est à nous, présents là, que la Parole s’adresse ; nous sommes appelés à prendre la place des personnages évoqués.

Quelques exemples nous aideront à comprendre. Une fois on lit, en première lecture, l’épisode de Dieu parlant à Moïse du milieu du buisson ardent : nous sommes, à la messe, devant le vrai buisson ardent… Une autre fois on parle d’Isaïe recevant sur ses lèvres l’ardent charbon qui le purifie pour la mission : nous sommes sur le point de recevoir le vrai charbon ardent sur nos lèvres, le feu que Jésus est venu apporter sur la terre… Ézéchiel est invité à manger le rouleau des oracles prophétiques : nous nous apprêtons à manger celui qui est la parole elle-même faite chair et faite pain.

La chose devient encore plus claire si nous passons de l’Ancien Testament au Nouveau, de la première lecture au passage de l’Évangile. La femme qui a souffert d’une hémorragie est sûre d’être guérie si elle peut toucher le bord du manteau de Jésus : et nous, qui sommes sur le point de toucher plus que le bord de son manteau ? Une fois, alors que j’écoutais l’épisode de Zachée dans l’Évangile, j’ai été frappé par sa « pertinence ». J’étais Zachée, c’était à moi qu’était adressée la parole : « Aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison » ; c’est de moi qu’on pouvait dire : « Il est allé loger chez un homme qui est un pécheur ! »et c’est à moi, après que je l’aie reçu dans la communion, que Jésus disait : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison » (cf. Lc 19, 5-9).

Ainsi avec chaque épisode de l’Évangile. Comment ne pas s’identifier au cours de la messe au paralytique à qui Jésus dit : « Mon enfant, tes péchés sont pardonnés »et « Lève-toi et marche » (cf. Mc 2, 5, 11) ; à Siméon tenant l’Enfant Jésus dans ses bras (cf. Lc 2, 27-28) ; à Thomas touchant ses plaies (Jn 20, 27-28) ? Le deuxième dimanche du Temps Ordinaire du cycle liturgique actuel, il y a le passage de l’Évangile dans lequel Jésus dit à l’homme à la main paralysée : « « Étends la main ». Il l’étendit, et sa main redevint normale ». (Mc 3, 5) Nous n’avons pas la main paralysée ; cependant, nous avons tous, certains plus ou moins, des âmes paralysées, des cœurs flétris. C’est à l’auditeur que Jésus dit à ce moment-là : « Étends ta main ! Étendez votre cœur devant moi, avec la foi et la disponibilité de cet homme ».

L’Écriture proclamée pendant la liturgie produit des effets qui dépassent toute explication humaine, à la manière des sacrements qui produisent ce qu’ils signifient. Les textes divinement inspirés ont aussi un pouvoir de guérison. Après la lecture du passage de l’Évangile à la messe, la liturgie invitait autrefois le ministre à embrasser le livre en disant : « Que les paroles de l’Évangile effacent nos péchés » (Per evangelica dicta deleantur nostra delicta).

Tout au long de l’histoire de l’Église, des événements importants se sont produits à la suite de l’écoute de lectures bibliques pendant la messe. Un jour, un jeune homme entendit le passage de l’Évangile où Jésus dit à un jeune homme riche : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi. » (Mt 19, 21) Il comprit que ces mots lui étaient adressés personnellement. Alors il rentra chez lui, vendit tout ce qu’il avait et se retira dans le désert. Il s’appelait Antoine, l’initiateur du monachisme. Plusieurs siècles plus tard dans la ville d’Assise, un autre jeune homme, récemment converti, entra dans une église avec un de ses compagnons. Dans l’Évangile du jour, Jésus disait à ses disciples : « Ne prenez rien pour la route, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent ; n’ayez pas chacun une tunique de rechange ». (Lc 9, 3) Le jeune homme se tourna vers son compagnon et lui dit : « As-tu entendu ? Voilà ce que le Seigneur veut que nous fassions, nous aussi ». Ainsi commença l’Ordre Franciscain.

La liturgie de la Parole est la meilleure ressource dont nous disposons pour faire de la messe à chaque fois une célébration nouvelle et attrayante, évitant ainsi le grand danger d’une répétition monotone que les jeunes, en particulier, trouvent ennuyeuse. Pour une telle célébration, nous devons investir plus de temps et de prière dans la préparation de l’homélie. Les fidèles doivent pouvoir comprendre que la Parole de Dieu touche aux réalités de la vie et est la seule à avoir des réponses aux questions les plus sérieuses de l’existence.

Il y a deux manières de préparer une homélie. On peut s’asseoir à son bureau et choisir le thème en fonction de ses expériences et de ses connaissances ; puis, une fois le texte préparé, se mettre à genoux et demander à Dieu d’infuser l’Esprit dans nos paroles. C’est une bonne chose, mais ce n’est pas une voie prophétique. Pour être prophétique, il faudrait suivre le chemin inverse : se mettre d’abord à genoux et demander à Dieu quelle est la parole qu’il veut faire résonner pour son peuple.

En effet, Dieu a une parole pour chaque occasion et ne manque pas de la révéler à son ministre qui la lui demande humblement et avec insistance. Au début, ce ne sera qu’un petit mouvement du cœur, une lumière qui s’allume dans l’esprit, une parole de l’Écriture qui attire l’attention et éclaire une situation vécue. Apparemment, ce n’est qu’une petite graine, mais elle contient ce que les gens ont besoin d’entendre à ce moment-là.

Après cela, on peut s’asseoir à une table, ouvrir ses livres, consulter ses notes, recueillir et organiser ses pensées, consulter les Pères de l’Église, les maîtres, parfois les poètes ; mais maintenant, ce n’est plus la parole de Dieu qui est au service de notre culture, mais notre culture au service de la parole de Dieu C’est seulement ainsi que la Parole manifeste sa puissance intrinsèque.

Par le Saint-Esprit

Mais il faut ajouter une chose : toute l’attention portée à la parole de Dieu ne suffit pas. « La force d’en haut » doit descendre sur elle. Dans l’Eucharistie, l’action de l’Esprit Saint ne se limite pas seulement au moment de la consécration, à l’épiclèse qui est récitée avant elle. Sa présence est également indispensable dans la liturgie de la Parole et dans la communion.

L’Esprit Saint poursuit dans l’Église l’action du Ressuscité qui, après Pâques, « a ouvert l’intelligence des disciples à la compréhension des Écritures » (cf. Lc 24, 45). « La Sainte Écriture », dit Dei Verbumdu Concile Vatican II, « doit être lue et interprétée à la lumière du même Esprit que celui qui la fit rédiger[5]. » Dans la liturgie de la Parole, l’action de l’Esprit Saint s’exerce par l’onction spirituelle présente chez celui qui parle et celui qui écoute.

L’Esprit du Seigneur est sur moi,

Parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction.

Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres

(Lc 4, 18)

Ainsi, Jésus a indiqué où la parole annoncée puise sa force. Ce serait une erreur de se fier uniquement à l’onction sacramentelle que nous avons reçu une fois pour toutes dans l’ordination sacerdotale ou épiscopale. Cela nous permet d’accomplir certaines actions sacrées, telles que gouverner, prêcher et administrer les sacrements. Cela nous donne, pour ainsi dire, l’autorisation de faire certaines choses, pas nécessairement cette autorité que les gens percevaient lorsque Jésus parlait ; il assure la succession apostolique, pas nécessairement le succès apostolique !

Mais si l’onction est donnée par la présence de l’Esprit et est un don, que pouvons-nous faire pour l’avoir ? Il faut d’abord partir d’une certitude : « C’est de celui qui est saint que vous tenez l’onction», nous assure saint Jean (1 Jn 2, 20). C’est-à-dire que grâce au baptême et à la confirmation – et, pour certains, à l’ordination presbytérale ou épiscopale – nous avons déjà l’onction. En effet, selon la doctrine catholique, elle a imprimé dans notre âme un caractère indélébile, comme une marque ou un sceau : « Celui qui nous a consacrés, c’est Dieu » écrit l’Apôtre « il nous a marqués de son sceau, et il a mis dans nos cœurs l’Esprit, première avance sur ses dons ». (2 Co 1, 21-22)

Cette onction, cependant, est comme un onguent parfumé enfermé dans un pot ; elle reste inerte et ne libère aucun parfum si l’on n’ouvre pas le pot. C’est ce qui arriva à la jarre d’albâtre brisée par la femme de l’Évangile, dont le parfum emplit toute la maison (Mc 14, 3). C’est là qu’intervient notre partie sur l’onction. Il ne dépend pas de nous de produire l’onction, mais il dépend de nous d’ôter les obstacles qui empêchent son rayonnement. Il n’est pas difficile de comprendre ce que cela signifie pour nous que de briser le vase d’albâtre. Le vase est notre humanité, notre moi, parfois notre aride intellectualisme. Le briser signifie se mettre dans un état d’abandon à Dieu et de résistance à soi-même et au monde.

Heureusement pour nous, tout n’est pas de l’ordre d’un effort ascétique. Dans ce cas, la foi, la prière et l’humble imploration peuvent faire beaucoup. Par conséquent, il nous faut demander l’onction avant d’entreprendre une prédication ou une action importante au service du Royaume. Alors que nous nous préparons à la lecture de l’Évangile et à l’homélie, la liturgie nous fait demander au Seigneur de purifier nos cœurs et nos lèvres afin de pouvoir annoncer dignement l’Évangile. Pourquoi ne pas dire parfois (ou du moins penser en nous-mêmes) : « Oins mon cœur et mon esprit, Dieu tout-puissant, afin que je proclame ta Parole avec la douceur et la puissance de l’Esprit » ?

L’onction n’est pas seulement nécessaire pour que les prédicateurs proclament efficacement la Parole, elle est également nécessaire pour que les auditeurs l’accueillent. L’évangéliste Jean écrit à sa communauté : « C’est de celui qui est saint que vous tenez l’onction, et vous avez tous la connaissance. […] L’onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n’avez pas besoin d’enseignement. » (1 Jn 2, 20.27) Non pas que tout enseignement de l’extérieur  soit inutile, mais il ne suffit pas. « Il y a, à l’intérieur, un maître qui instruit : c’est le Christ, c’est son inspiration. Là, où son inspiration et son onction font défaut, les paroles humaines ne font qu’un bruit inutile[6] ».

Nous espérons qu’aujourd’hui encore le Christ nous aura instruits de son inspiration intérieure et que mes paroles n’auront pas été « un bruit inutile ».

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Traduit en français par Cathy Brenti, de la Communauté des Béatitudes

[1] Thomas.d’Aquin, S.Th., III, q.60, a. 2, 2.

[2] Augustin, Sermo 112 (PL 38, 643).

[3] Paul VI, Mysterium fidei (AAS 57, 1965, p. 753 ss).

[4] Justin, I Apologia, 67, 3-4.

[5] Dei Verbum, 12.

[6] Saint Augustin, Commentaire de la première épître de saint Jean, 3,13.

Source: ZENIT.ORG, le 11 mars 2022

P. Cantalamessa : l’Église ne doit pas être un « château encombré »

Le cardinal Raniero CantalamessaLe cardinal Raniero Cantalamessa

P. Cantalamessa : l’Église ne doit pas être un « château encombré »

Le prédicateur de la Maison pontificale a tenu son troisième enseignement de l’Avent ce matin dans la salle Paul VI, en présence du Pape, en proposant une réflexion sur le rôle de Marie dans l’Église. «Beaucoup a été fait ces derniers temps pour accroître la présence des femmes dans les sphères de décision de l’Église et il reste peut-être encore beaucoup à faire », a-t-il notamment affirmé.

«Né d’une femme» : c’est sur le sens et l’importance de ces paroles de saint Paul (Galates 4, 4) que le cardinal Raniero Cantalamessa a développé sa troisième prédication de l’Avent, ce vendredi matin dans la salle Paul VI, en présence du Pape François. L’occasion également pour lui de réfléchir au rôle de Marie dans l’Église, à la lumière de la Parole de Dieu et de la tradition patristique.

Le prédicateur de la Maison pontificale a notamment souligné que dans la Bible, l’expression «né d’une femme» indique l’appartenance à la condition humaine, faite de faiblesse et de mortalité. «Il suffit d’essayer de supprimer ces trois mots du texte pour se rendre compte de leur importance», a souligné le frère mineur capucin. En effet, il se demande ce que serait le Christ sans eux : «une apparition céleste, désincarnée». Même l’ange Gabriel «fut envoyé» par Dieu, mais pour «retourner au ciel comme il en était descendu». La Vierge, par contre, est celle qui a «ancré» le Fils de Dieu à l’humanité et à l’histoire pour toujours. Ainsi, «dans tout l’univers, Marie est la seule à pouvoir s’adresser à Jésus avec les mêmes mots que le Père céleste : “Tu es mon Fils, je t’ai engendré”».

Développant plus profondément l’expression «né d’une femme», le cardinal Cantalamessa note que saint Irénée la lit à la lumière de Genèse 3, 15 : «Je mettrai une hostilité entre toi et la femme». Marie apparaît comme «la femme qui récapitule Ève, la mère de tous les vivants». «Elle n’est pas une apparition marginale qui entre en scène pour ensuite disparaître dans la nature. Elle est l’aboutissement d’une tradition biblique qui traverse toute la Bible d’un bout à l’autre», qui commence avec la femme «fille de Sion», qui est la «personnification de tout le peuple d’Israël», et se termine avec la femme «revêtue de soleil, avec la lune sous les pieds» de l’Apocalypse (12,1) qui représente l’Église.

De plus, «femme» est «le terme utilisé par Jésus pour s’adresser à sa mère à Cana et sous la croix». Il est «impossible, dans la pensée de Jean, de ne pas voir un lien entre les deux femmes» : la femme symbolique qui «est l’Église et la femme réelle qui est Marie». Ce lien est reconnu dans Lumen Gentium qui, précisément pour cette raison, «traite de Marie au sein de la Constitution sur l’Église».

À cet égard, le prédicateur a évoqué la question de «la dignité de la femme», notant que «beaucoup a été fait ces derniers temps pour accroître la présence des femmes dans les sphères décisionnelles de l’Église et que davantage, peut-être, reste à faire». Mais il a surtout insisté sur la dimension ecclésiale de la déclaration de Paul : «Si, dans l’Écriture, la femme signifie l’Église dans son sens le plus large», a-t-il souligné.

Pour le cardinal Cantalamessa, «nous devons tout faire» pour que l’Église ne devienne pas un «château compliqué et encombré» qui empêche le message du Christ d’en «sortir libre et joyeux». Nous savons, a-t-il reconnu, «quels sont les murs de séparation» qui peuvent retenir le messager. «Il s’agit tout d’abord des murs qui séparent les différentes Églises chrétiennes les unes des autres, puis de l’excès de bureaucratie, des vestiges d’un cérémonial devenu insignifiant : des oripeaux, des lois et des controverses passées, qui ne sont plus que des débris». Mais inévitablement, «le moment arrive où l’on se rend compte que toutes ces adaptations ne répondent plus aux besoins actuels, voire qu’elles constituent un obstacle». C’est pourquoi, a déclaré le cardinal, «nous devons avoir le courage de les abattre et de ramener l’édifice à la simplicité et à la linéarité de ses origines, en vue d’un nouvel usage».

Source: VATICANNEWS, le 17 décembre 2021

Deuxième prédication de l’Avent du cardinal Cantalamessa

Le Pape et les responsables de la Curie romaine lors de la prédication d'Avent du cardinal Cantalamessa.Le Pape et les responsables de la Curie romaine lors de la prédication d’Avent du cardinal Cantalamessa. (Vatican Media)

Deuxième prédication de l’Avent du cardinal Cantalamessa

Le prédicateur de la Maison pontificale a prononcé ce vendredi 10 décembre sa deuxième méditation de l’Avent en Salle Paul-VI, en présence du Pape François et des responsables de la Curie romaine.

Voici une traduction intégrale de la deuxième prédication de l’Avent du cardinal Raniero Cantalamessa, prédicateur de la Maison pontificale, prononcée ce matin sur le thème «Dieu a envoyé l’esprit de son Fils dans nos coeurs»

En 1882, l’archéologue William M. Ramsay découvre une antique inscription grecque à Hiéropolis, en Phrygie. La découverte est offerte par le sultan Abdul Hamid au pape Léon XIII en 1892, à l’occasion de son jubilé. Elle passera ensuite du musée du Latran au musée Pio Cristiano.

L’épitaphe – décrite par les historiens comme «la reine des inscriptions chrétiennes» – contient le testament spirituel d’un évêque nommé Abercius, qui a vécu à la fin du IIème siècle. L’auteur y résume toute son expérience de foi chrétienne. Il le fait dans le langage imposé à l’époque par la «discipline des arcanes», c’est-à-dire en utilisant des métaphores et des expressions dont seuls les chrétiens pouvaient comprendre le sens, sans s’exposer ni exposer les autres à la raillerie et à la persécution. Écoutons la partie qui nous intéresse de plus près :

«Moi, nommé Abercius, [je suis] un disciple du chaste berger aux grands yeux qui fait paître les troupeaux de moutons dans les montagnes et les plaines… Il m’a enseigné les écritures dignes de foi ; il m’a envoyé à Rome pour contempler le palais et voir une reine aux vêtements et aux chaussures d’or ; j’y ai vu un peuple portant un sceau brillant. J’ai aussi visité la plaine de Syrie et toutes ses villes, et au-delà de l’Euphrate, Nisibis. Partout j’ai trouvé des frères…, j’avais Paul avec moi, et la Foi me guidait partout et me donnait pour nourriture un très gros poisson, pur, que la chaste Vierge a conçu et dont elle [la Foi] se sert pour nourrir chaque jour ses amis fidèles, ayant un excellent vin qu’elle donne avec le pain[1]».

Le berger «aux grands yeux», c’est Jésus, les écritures, c’est la Bible, la reine aux vêtements d’or (une allusion au psaume 45, 10) c’est l’Église, le sceau est le baptême ; Paul est bien sûr l’apôtre, le poisson, comme dans tant de mosaïques anciennes, indique le Christ ; la Vierge chaste, c’est Marie ; le pain et le vin, c’est l’Eucharistie. Aux yeux d’Abercius, Rome n’est pas tant la capitale de l’empire (qui est alors à l’apogée de sa puissance), mais «le palais» d’un autre royaume, le centre spirituel de l’Église.

Ce qui frappe dans ce testament, c’est la fraîcheur, l’enthousiasme et l’émerveillement avec lesquels Abercius regarde le monde nouveau que la foi a ouvert devant lui. Pour lui, tout cela n’est pas quelque chose d’acquis! C’est la véritable nouveauté du monde et de l’Histoire. C’est précisément pour cette raison que je l’ai rappelé, parce que c’est le sentiment que nous, chrétiens d’aujourd’hui, avons le plus besoin de redécouvrir. Il s’agit, une fois encore, de regarder les vitraux de la cathédrale depuis l’intérieur de celle-ci, plutôt que depuis la rue publique.

Après plus de quarante ans de prédication à travers le monde, je pourrais faire mien le testament d’Abercius, sans même avoir besoin d’utiliser son langage voilé. Moi aussi, à ma façon, j’ai rencontré partout ce peuple nouveau que Lumen Gentium de Vatican II définit comme «le peuple messianique qui a pour chef le Christ, pour statut la dignité et la liberté des fils de Dieu, pour loi le commandement nouveau d’aimer, et pour destinée enfin, le Royaume de Dieu[2] ».

Le Concile lui-même rappelle que l’Église est composée de saints et de pécheurs ; en fait, qu’elle-même – en tant que réalité concrète et historique – est sainte et pécheresse, « casta meretrix », comme l’appellent certains Pères[3], et que les deux choses – le péché et la sainteté – sont présentes dans chacun de ses membres, et pas seulement entre une catégorie et une autre. Il est donc juste que nous nous lamentions et pleurions sur les péchés de l’Église, mais il est également juste et approprié que nous nous réjouissions de sa sainteté et de sa beauté. Pour une fois, nous choisissons de faire cette deuxième démarche, qui est peut-être la plus difficile et la plus négligée aujourd’hui.

La preuve que nous sommes fils de Dieu

« Mais lorsqu’est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et soumis à la loi de Moïse, afin de racheter ceux qui étaient soumis à la Loi et pour que nous soyons adoptés comme fils. Et voici la preuve que vous êtes des fils : Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! Ainsi tu n’es plus esclave, mais fils, et puisque tu es fils, tu es aussi héritier : c’est l’œuvre de Dieu. » (Ga 4, 4-7)

La dernière fois, nous avons médité sur la première partie, sur le fait que nous sommes fils de Dieu ; méditons maintenant sur la deuxième partie, sur le rôle que l’Esprit Saint joue dans tout cela. Nous devons garder à l’esprit le passage presque jumeau de Romains 8, 15-16 :

« Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. »

J’ai parlé la dernière fois de l’importance de la Parole de Dieu pour goûter la douceur de se savoir fils de Dieu et faire l’expérience de Dieu comme un père très bon. Saint Paul nous dit maintenant qu’il existe un autre moyen sans lequel même la Parole de Dieu est insuffisante : l’Esprit Saint !

Saint Bonaventure termine son traité « Itinéraire de l’esprit vers Dieu[4] » par une phrase allusive et mystérieuse ; il dit : « Cette sagesse mystique très secrète, personne ne la connaît, sauf celui qui la reçoit ; personne ne la reçoit, sauf celui qui la désire ; personne ne la désire, sauf celui qui est enflammé intérieurement par l’Esprit Saint envoyé par le Christ sur terre ». En d’autres termes, nous pouvons désirer avoir la connaissance vivante d’être fils de Dieu et d’en faire l’expérience, mais pour y parvenir, c’est l’œuvre du Saint-Esprit seul.

L’Esprit « atteste » que nous sommes fils de Dieu. Que signifient ces mots ? Il ne peut s’agir d’une sorte d’attestation externe, juridique, comme dans les adoptions naturelles, ou comme le certificat de baptême. Si l’Esprit est la « preuve » que nous sommes fils de Dieu, s’il « l’atteste » à notre esprit, il ne peut s’agir de quelque chose qui se passe quelque part, mais dont nous n’avons aucune perception et aucune confirmation.

Malheureusement, c’est ainsi que nous sommes amenés à penser. Oui, dans le baptême, nous sommes devenus fils de Dieu, membres du Christ, l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs…, mais tout cela par la foi, sans que rien ne bouge en nous. On y croit avec l’intelligence, mais on ne le vit pas avec le cœur. Comment changer cette situation ? L’Apôtre nous a donné la réponse : par l’Esprit Saint ! Non seulement le Saint-Esprit que nous avons reçu au baptême, mais celui que nous devons demander et recevoir encore et encore. L’Esprit « atteste » que nous sommes fils de Dieu ; maintenant il l’atteste, et non pas « il l’a attesté », une fois pour toutes dans le baptême.

Cherchons donc à comprendre comment l’Esprit Saint opère ce miracle d’ouvrir nos yeux à la réalité que nous portons en nous. J’ai trouvé la meilleure description de la manière dont le Saint-Esprit effectue cette opération chez le croyant, dans un sermon de Luther sur la Pentecôte. (Nous suivons, avec lui, le critère paulinien consistant à « tout examiner et retenir ce qui est bon ») (1 Thess 5, 21).

Tant que l’homme vit dans le régime du péché, sous la loi, Dieu lui apparaît comme un maître sévère, qui s’oppose à la satisfaction de ses désirs terrestres par ces mots péremptoires : « Tu dois… tu ne dois pas ». Tu ne dois pas désirer le la chose de l’autre, la femme d’un autre… Dans cet état, l’homme accumule au fond de son cœur un ressentiment sourd contre Dieu, il le voit comme adversaire de son bonheur, au point que, s’il dépendait de lui, il serait très heureux qu’il n’existe pas[5].

Si tout cela nous semble être une vision exagérée, œuvre de grands pécheurs qui ne nous concerne pas de près, regardons à l’intérieur de nous-mêmes et voyons ce qui monte des profondeurs obscures de nos cœurs face à une volonté de Dieu, ou une obéissance qui bouleverse nos plans. Dans les Exercices Spirituels que je prêche, je propose habituellement aux participants de se soumettre à un test psychologique pour découvrir quelle idée de Dieu prévaut en eux. Je les invite à se demander : quels sentiments, quelles associations d’idées surgissent spontanément en moi, avant toute réflexion, lorsque, en récitant le Notre Père, j’arrive aux mots : « Que ta volonté soit faite » ?

Il n’est pas difficile de se rendre compte que nous associons inconsciemment la volonté de Dieu à tout ce qui est désagréable, douloureux, à tout ce qui constitue une épreuve, une exigence de renoncement, un sacrifice, à tout ce qui, en somme, peut être considéré comme mutilant notre liberté et notre développement individuel. Nous pensons que Dieu est essentiellement l’ennemi de toute célébration, joie et plaisir. Si, à ce moment-là, nous pouvions regarder notre âme comme dans un miroir, nous nous verrions comme des personnes qui baissent la tête, résignées, murmurant entre les dents : « Si on ne peut rien y faire… eh bien, que ta volonté soit faite ».

Voyons ce que fait le Saint-Esprit pour nous guérir de cette terrible déception héritée d’Adam. En entrant en nous – par le baptême, puis par tous les autres moyens de sanctification – il commence par nous montrer un autre visage de Dieu, celui que nous a révélé Jésus dans l’Évangile. Il nous le fait découvrir comme étant l’allié de notre joie, celui qui, pour nous, « n’a pas épargné son propre Fils » (Rm 8, 32).

Peu à peu, le sentiment filial s’épanouit, qui se traduit spontanément par ce cri : Abba, Père ! Nous sommes prêts à proclamer avec Job : « Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu » (Jb 42, 5). Le fils a pris la place de l’esclave et l’amour celle de la peur ! L’homme cesse d’être l’antagoniste de Dieu et devient son allié. L’alliance avec Dieu n’est plus seulement une structure religieuse dans laquelle on naît, mais une découverte, un choix, une source de sécurité inébranlable : « Si Dieu est pour nous, [notre allié] qui sera contre nous ? »(Cf. Rm 8, 31)

La prière des enfants

Le lieu privilégié où le Saint-Esprit accomplit toujours le miracle de nous faire sentir que nous sommes enfants de Dieu, c’est la prière. L’Esprit ne nous donne pas une loi de prière, mais une grâce de prière. La prière ne nous vient pas d’abord par un apprentissage extérieur et analytique, elle nous vient par infusion, comme un don. Voilà la « bonne nouvelle » sur la prière chrétienne ! La source même de la prière vient à nous et elle consiste dans le fait que « Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! » (Ga 4, 6)

Le cri du croyant, Abba ! montre à lui seul que celui qui prie en nous, par l’Esprit, c’est Jésus, le Fils unique de Dieu. En effet, par lui-même, l’Esprit Saint ne pourrait s’adresser à Dieu en l’appelant Abba, car il n’est pas « engendré », mais seulement « procède » du Père. Il ne peut le faire que parce qu’il est l’Esprit du Fils unique qui poursuit dans les membres la prière de la tête.

C’est donc l’Esprit Saint qui insuffle au cœur le sentiment de filiation divine, qui nous fait nous sentir (et pas seulement nous savoir !) enfants de Dieu. Parfois, cette opération fondamentale de l’Esprit se produit de manière soudaine et intense dans la vie d’une personne, et l’on peut alors en contempler toute la splendeur. A l’occasion d’une retraite, d’un sacrement reçu avec des dispositions particulières, d’une parole de Dieu écoutée avec un cœur bien disposé, ou à l’occasion de la prière pour l’effusion de l’Esprit (ce qu’on appelle le « baptême dans l’Esprit »), l’âme est inondée d’une lumière nouvelle, dans laquelle Dieu se révèle à elle comme Père. On fait l’expérience de ce que signifie réellement la paternité de Dieu ; le cœur s’attendrit et la personne a le sentiment de renaître de cette expérience. Une grande confiance la remplie et un sentiment sans précédent de la condescendance de Dieu.

En d’autres occasions, cette révélation du Père s’accompagne au contraire d’un tel sentiment de la majesté et de la transcendance de Dieu que l’âme est comme submergée et réduite au silence. (Je ne décris pas mes expériences, mais celles des saints !). On comprend pourquoi certains saints commençaient le « Notre Père » et, après des heures, en étaient toujours à ces premiers mots. De sainte Catherine de Sienne, son confesseur et biographe, le Bienheureux Raymond de Capoue, écrit « qu’il lui était difficile d’arriver au bout d’un ‘Notre Père’ sans être déjà en extase[6] ».

Cette manière vivante de connaître le Père ne dure généralement pas longtemps, même chez les saints. Bientôt, le croyant dit « Abba ! », sans rien sentir, et continue à le répéter uniquement sur la parole de Jésus. Il est temps, alors, de se rappeler que moins ce cri rend heureux celui qui le pousse, plus il rend heureux le Père qui l’entend, parce qu’il est fait de foi pure et d’abandon.

Nous sommes donc comme ce célèbre musicien (je parle de Beethoven) qui, devenu sourd, continuait à composer et à exécuter de splendides symphonies pour la joie de ses auditeurs, sans pouvoir de son côté en apprécier la moindre note. À tel point que lorsque le public, après avoir entendu l’une de ses œuvres (la célèbre Neuvième Symphonie), explosa en un torrent d’applaudissements, on dut lui tirer le bas de sa tunique pour qu’il s’en rende compte et qu’il se retourne pour remercier. Sa surdité, au lieu d’éteindre sa musique, l’avait rendue plus pure, et il en va de même pour l’aridité de notre prière si nous persévérons.

Lorsque nous parlons de l’exclamation « Abba, Père ! », nous ne pensons généralement qu’à ce que ce mot signifie pour la personne qui le prononce, à ce qui nous concerne. Nous ne pensons presque jamais à ce que cela signifie pour Dieu qui l’entend et à ce que cela produit en lui. Nous ne pensons pas, en somme, à la joie de Dieu d’être appelé papa. Mais celui qui est père (biologique ou spirituel) sait ce que c’est que de s’entendre appeler ainsi par le timbre inimitable de la voix de son petit garçon ou de sa petite fille. C’est comme si l’on devenait père à chaque fois, parce que chaque fois ce cri nous rappelle et nous fait prendre conscience que nous le sommes ; il touche la partie la plus intime de nous-même.

Jésus le savait, c’est pourquoi il appelait si souvent Dieu Abba ! et il nous a appris à faire de même. Nous donnons à Dieu une joie simple et unique en l’appelant papa, la joie de la paternité. Son cœur « se retourne » au-dedans de lui, ses entrailles « frémissent de compassion » à s’entendre appeler de la sorte (cf. Os 11, 8). Et tout cela, je disais que nous pouvons le faire même lorsque nous ne « sentons » rien.

C’est précisément dans ce temps d’éloignement apparent de Dieu et d’aridité que nous découvrons toute l’importance de l’Esprit Saint pour notre vie de prière. Invisible et inaudible pour nous – « il vient au secours de notre faiblesse », remplit nos paroles et nos gémissements du désir de Dieu, d’humilité, d’amour, « et celui qui scrute les cœurs, connaît les intentions de l’Esprit » (cf. Rm 8, 26-27). L’Esprit devient alors la force de notre « faible » prière, la lumière de notre prière éteinte ; en un mot, l’âme de notre prière. En vérité, il « baigne ce qui est aride », comme on le dit dans la séquence en son honneur.

Tout cela arrive par la foi. Il me suffit de dire ou de penser : « Père, tu m’as donné l’Esprit de Jésus ton Fils ; en faisant donc avec lui un seul esprit » (cf 1 Co 6, 17), je récite ce psaume, je célèbre cette Sainte Messe, ou je me tiens simplement en silence, ici en ta présence. Je veux te donner cette gloire et cette joie que Jésus te donnerait si c’était lui te priait encore depuis la terre ».

Ce que l’Esprit dit à l’Église

Avant de conclure, je voudrais mentionner une application pastorale de cette réflexion sur le rôle de l’Esprit Saint. J’ai déjà cité en d’autres occasions les paroles prononcées par le métropolite orthodoxe Ignatios de Lattaquié lors d’une réunion œcuménique solennelle en 1968, mais cela vaut la peine de les réécouter ici :

Sans l’Esprit Saint,

Dieu est loin,

Le Christ reste dans le passé,

L’Évangile est une lettre morte,

L’Église une simple organisation,

L’autorité une domination,

La mission une propagande,

Le culte une évocation,

L’agir chrétien une morale d’esclave.

Mais, avec l’Esprit Saint,

Le cosmos est soulevé et gémit dans la naissance du royaume,

L’homme lutte contre la chair,

Le Christ ressuscité est là,

L’Évangile est puissance de vie,

L’Église signifie la communion trinitaire,

L’autorité est un service libérateur,

La mission est une Pentecôte,

La liturgie est mémorial et anticipation,

L’agir humain est déifié[7]. »

Nous devons tout fonder sur le Saint-Esprit. Il ne suffit pas de réciter un Notre Père, un Je vous salue Marie et un Gloire au Père au début de nos réunions pastorales, puis de passer à toute vitesse à l’ordre du jour. Lorsque les circonstances le permettent, nous devons rester un moment exposés à l’Esprit Saint, lui donner le temps d’agir. Nous « brancher » sur lui.

Sans ces conditions préalables, les résolutions et les documents restent des mots. C’est comme durant le sacrifice d’Elijah au Mont Carmel. Élie ramassa le bois, l’arrosa sept fois ; il fit tout ce qu’il pouvait ; puis il pria le Seigneur de faire descendre le feu du ciel et de consumer le sacrifice. Sans ce feu venu d’en haut, tout n’aurait resté que bois humide (cf. 1 Rois 18, 20s.).

Voilà des choses qui, sans tapage, commencent à se produire dans l’Église. Cette année, j’ai reçu la lettre du curé d’un diocèse français. Il disait : « Depuis presque trois ans, notre archevêque nous a tous lancés dans l’aventure missionnaire et a mis en place une fraternité de missionnaires diocésains. Nous avons proposé de vivre un cycle de préparation au baptême dans l’Esprit. Ce fut une expérience merveilleuse avec 300 chrétiens de tout le diocèse, accompagnés de l’archevêque. Peu de temps après, les 28 Clarisses d’un monastère voisin ont demandé à vivre la même expérience ».

Il ne faut pas s’attendre à des réponses immédiates et spectaculaires. La nôtre n’est pas une danse du feu, comme celle des prêtres de Baal au Carmel. Les temps et les voies sont connus de Dieu seul. Souvenons-nous des paroles du Christ à ses apôtres : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. Mais vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » (Ac 1, 7-8) L’important est de demander et d’accueillir la force d’en haut ; la façon dont elle se manifestera revient à Dieu.

Ce besoin est particulièrement évident au moment où l’Église se lance dans l’aventure synodale. Sur ce point, nous ne pouvons que relire et méditer les paroles prononcées par le Saint-Père dans son homélie pour l’ouverture du Synode le 10 octobre dernier. Il y exhortait à prendre « un temps pour donner de la place à la prière, à l’adoration, à ce que l’Esprit veut dire à l’Eglise ».

Je me demande si, au moins dans les assemblées plénières de chaque circonscription, qu’elle soit locale ou universelle, il ne serait pas possible de nommer un animateur spirituel pour organiser des temps de prière et d’écoute de la Parole, en marge des réunions. « C’est le témoignage de Jésus qui inspire la prophétie », dit l’Apocalypse (Ap 19, 10). L’esprit de prophétie se manifeste de préférence dans un contexte de prière communautaire.

Nous en avons un merveilleux exemple lors de la première crise que l’Église a dû affronter dans sa mission de proclamation de l’Évangile. Pierre et Jean sont arrêtés et mis en prison pour avoir « enseigné le peuple et annoncé, en la personne de Jésus, la résurrection d’entre les morts ». Ils sont libérés par le Sanhédrin avec « l’interdiction formelle de parler ou d’enseigner au nom de Jésus ». Les apôtres sont confrontés à une situation qui se répétera de nombreuses fois au cours de l’Histoire : se taire, en ne remplissant pas le mandat de Jésus, ou parler, avec le risque d’une intervention brutale des autorités qui met fin à tout.

Que font les apôtres ? Ils rejoignent la communauté. Qui prie. L’un d’entre eux proclame le verset du psaume : « Les rois de la terre se dressent, les grands se liguent entre eux contre le Seigneur et son messie » (Ps 2, 2). Un autre l’applique à ce qui s’est passé lors de l’alliance entre Hérode et Ponce Pilate au sujet de Jésus. « Quand ils eurent fini de prier, le lieu où ils étaient réunis se mit à trembler, ils furent tous remplis du Saint-Esprit et ils disaient la parole de Dieu avec assurance (parresia) ». (cf. Ac 4, 1-31) Paul montre que cette pratique n’est pas restée isolée dans l’Église : « Alors, frères, quand vous vous réunissez, et que chacun apporte un cantique, ou un enseignement, ou une révélation, ou une intervention en langues, ou une interprétation, il faut que tout serve à construire l’Église. » (1 Co 14, 26)

L’idéal pour toute résolution synodale serait de pouvoir l’annoncer – du moins idéalement – à l’Église dans les termes même de son premier concile : « L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé… » (Ac 15, 28) L’Esprit Saint est le seul à ouvrir de nouvelles voies, sans jamais contredire les anciennes. Il ne fait pas des choses nouvelles mais il renouvelle les choses ! C’est-à-dire qu’il ne crée pas de nouvelles doctrines et de nouvelles institutions, mais qu’il renouvelle et vivifie celles instituées par Jésus. Sans lui, nous serons toujours à la traîne dans l’Histoire. « L’Esprit Saint », disait le Saint-Père dans l’homélie mentionnée ci-dessus, « souffle toujours de façon surprenante, pour suggérer des parcours et des langages nouveaux. » Il est – et c’est moi qui ajoute ici – le maître de cet aggiornamento que saint Jean XXIII avait fixé comme objectif au Concile. Le Concile devait réaliser une nouvelle Pentecôte et la nouvelle Pentecôte doit maintenant réaliser le Concile !

L’Eglise latine possède un trésor à cet effet : l’hymne Veni Creator Spiritus.  Depuis qu’il a été composé au IXème siècle, il n’a cessé de résonner dans toute la chrétienté, comme une épiclèse prolongée sur toute la création et sur l’Église. Dès les premières années du deuxième millénaire, chaque nouvelle année, chaque siècle, chaque conclave, chaque concile œcuménique, chaque synode, chaque ordination sacerdotale ou épiscopale, chaque rencontre importante dans la vie de l’Église s’est ouverte avec le chant de cet hymne. Il est chargé de toute la foi, la dévotion et le désir ardent de l’Esprit des générations qui l’ont chanté avant nous. Et maintenant, quand il est chanté, même par le plus modeste chœur des fidèles, Dieu l’entend ainsi, avec cette immense « orchestration » qu’est la communion des saints.

Je vous demande la charité, Vénérables Pères, frères et sœurs, de vous lever et de le chanter avec moi pour invoquer une nouvelle effusion de l’Esprit sur nous et sur toute l’Eglise…

______________________________________________

Traduit de l’Italien par Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes

[1] In Enchiridion Fontium Historiae Ecclesiasteicae Antiquae, Herder 1965, pp.92-94.

[2] Cf. LG, 9.

[3] Cf. H.U. von Balthasar, « Casta Meretrix » (1948), in id., Sponsa Verbi (1961), Johannes, Freiburg, 1971.

[4] Bonaventure, Itinéraire de l’esprit vers Dieu, Poche, 2001.

[5] Cf. Luther, Sermon pour la Pentecôte, WA 12.

[6] Raymond de Capoue, Legenda maior, 113.

[7] Métropolite Ignatios de Lataquié, Rapport du Conseil Mondial des Églises, Uppsala, 1968.

Source: VATICANNEWS, le 10 décembre 2021

« Derrière un dossier médical, il y a une personne », par le card. Cantalamessa ofm cap.

Père Cantalamessa, vêpres pour la Journée de prière pour la création, capture CTV
Père Cantalamessa, Vêpres Pour La Journée De Prière Pour La Création, Capture CTV

« Derrière un dossier médical, il y a une personne », par le card. Cantalamessa ofm cap.

Centenaire de l’Université catholique de Rome

« Derrière un dossier médical, il y a une personne », rappelle le cardinal Raniero Cantalamessa aux étudiants et enseignants de l’Université catholique du Sacré-Cœur de Rome, rapporte radio Vatican en itaalien, le 18 juin dernier.

Le prédicateur de la Maison pontificale a célébré une messe pour le centenaire de la fondation de l’Université, le 17 juin 2021, à l’Hôpital Gemelli, affilié à l’Ecole de médecine et chirurgie de celle-ci.

Il a exhorté médecins et futurs médecins à ne pas oublier que « derrière un dossier médical et les résultats d’examens, il y a une personne humaine ».

Souvent, a-t-il dit dans son homélie, « une caresse, un sourire et une parole d’espérance de votre part peuvent faire davantage de bien que tous les médicaments. Ne permettez pas que la technique et l’instrumentation remplacent le contact humain ».

Le capucin a souligné l’importance de « cultiver aussi le cœur avec l’esprit » afin de mettre « les idées et la science au service des personnes », et « jamais le contraire ».

« Ne cherchez pas tant à augmenter vos connaissances que votre capacité d’aimer », a exhorté le cardinal Cantalamessa.

« Notre civilisation dominée par la technique a besoin » d’un cœur, a-t-il insisté, rappelant que le Sacré-Cœur, dont l’Université porte le nom, ne concerne pas « un événement passé », mais « une réalité en acte », à savoir « le cœur vivant et palpitant du Ressuscité ».

« Le développement de l’intelligence et des possibilités de connaissance de l’homme ne s’accompagne pas, malheureusement, de celui de sa capacité d’aimer », a déploré Cantalamessa. Pourtant, a-t-il poursuivi, « le bonheur ou le malheur ne dépende pas tant de la connaissance ou du manque de connaissance, que du fait d’aimer ou de ne pas aimer, d’être aimé ou de ne pas être aimé ».

« Il y a longtemps que l’on travaille à une sorte d’ordinateur qui “pense“, mais jusqu’à maintenant personne n’a envisagé la possibilité d’un ordinateur qui “aime“, qui s’émeut, qui va à la rencontre de l’homme sur le plan affectif, facilitant l’amour, comme il lui facilite le calcul des distances entre les étoiles, le mouvement des atomes et la mémorisation des données ».

« Seul l’amour rachète et sauve tandis que la science et la soif de connaissance, seules, peuvent mener à la damnation », a conclu le prédicateur.

Source: ZENIT.ORG, le 5 juillet 2021

« Cherche-le de tout ton cœur, prie, demande, crie, et tu le trouveras », écrit le pape à un jeune (texte complet)

Réunion pré-synodale avec les jeunes © Vatican Media

Réunion Pré-Synodale Avec Les Jeunes © Vatican Media

« Cherche-le de tout ton cœur, prie, demande, crie, et tu le trouveras », écrit le pape à un jeune (texte complet)

« Cherche-le de tout l’élan de ton cœur, prie, demande, crie, et tu le trouveras, comme il l’a promis. « , écrit le pape François à un jeune dans son introduction au livre du cardinal Raniero Cantalamessa, « François, le jongleur de Dieu » (« Francesco il giullare di Dio« ), paru aux Editions franciscaines italiennes (Edizioni Francescane Italiane).

Cette introduction, sous forme de lettre à un jeune, et même de dialogue avec lui, a été publiée, le Mercredi de Pâques, 7 avril 2021, par Radio Vatican en qui présente ce livre sur frère Pacifique, conteur, poète et poète et l’un des plus chers compagnons de saint François d’Assise.

Fr Pacifique n’est pas sans lien avec la France: en 1217, du vivant de S. François, les frères rassemblés en chapitre à la Pentecôte décident d’aller porter l’Evangile au-delà des frontières. François demande alors à frère Pacifique de partir pour la France. Il va fonder la première implantation franciscaine à Vézelay.

Le pape y invite son jeune interlocuteur à « baisser le volume » des autres voix pour entendre cette du Christ: « C’est pourquoi, mon cher jeune, tout en remerciant le cher père Raniero pour le nouveau cadeau qu’il fait à l’Église avec les précieuses et sages pages de ce livre, avec la certitude qu’elles feront tant de bien à ceux qui les liront, je te souhaite une lecture fructueuse, et rappelle-toi: Dieu n’a pas cessé d’appeler, en effet, peut-être aujourd’hui plus qu’hier, il fait entendre sa voix. Si tu ne fais que baisser les autres volumes et augmenter celui de tes plus grands désirs, tu l’entendras clairement et nettement en toi et autour de toi. »Le pape signe cette lettre à un jeune « Ton Pape François ».Voici la traduction publiée par Radio Vatican.AB

Introduction du pape François

Ce livre a été écrit pour toi, mon jeune frère de recherche, et je voudrais t’initier à sa lecture en te donnant en cadeau des mots pleins de la grande estime et de la confiance que je place en toi et en tous les jeunes.

Peut-être as-tu ouvert les Évangiles et écouté ce que Jésus a dit un jour dans le célèbre Sermon sur la montagne: «Demandez, on vous donnera; cherchez, vous trouverez; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit; qui cherche trouve; à qui frappe, on ouvrira.» (Mt 7,7-8). Ce sont des paroles fortes, pleines d’une promesse grande et exigeante, mais nous pouvons nous demander: sont-elles à prendre au sérieux? Est-il vrai que si je demande au Seigneur, il écoutera ma requête, que si je le cherche, je le trouverai, et que si je frappe, il m’ouvrira?

Vous pourriez m’objecter: n’est-il pas vrai que, parfois, l’expérience semble démentir cette promesse? Que beaucoup demandent et n’obtiennent pas, qu’ils cherchent et ne trouvent pas, qu’ils frappent aux portes du ciel et que derrière, on n’entend que le silence? Alors peut-on faire confiance à ces paroles ou non? Ne seront-elles pas aussi, comme tant d’autres que j’entends autour de moi, source d’illusion et donc de déception?

Je comprends tes doutes et j’apprécie tes questions – malheur si je n’en n’avais pas ! – mais elles m’interrogent aussi et me font penser à un autre passage de l’Écriture qui, placé à côté des paroles de Jésus, me semble les éclairer dans toute leur profondeur. Dans le livre de Jérémie, le Seigneur dit par l’intermédiaire du prophète: «Vous me chercherez et vous me trouverez ; oui, recherchez-moi de tout votre cœur. Je me laisserai trouver par vous»  (Jérémie 29, 13-14). Dieu se laisse trouver, oui, mais seulement par l’homme qui le cherche de tout son cœur.

Ouvre les Évangiles, lis les rencontres de Jésus avec les personnes qui venaient à lui et tu verras comment, pour certaines d’entre elles, ses promesses se sont réalisées. Ce sont celles pour qui trouver une réponse était devenu une question essentielle. Le Seigneur s’est laissé trouver par l’insistance de la veuve, par la soif de vérité de Nicodème, par la foi du centurion, par le cri de la veuve de Naïm, par le repentir sincère du pécheur, par le désir de santé du lépreux, par le désir de lumière de Bartimée. Chacun de ces personnages aurait pu, à juste titre, prononcer les mots du psaume 63 : «Mon âme a soif de toi [Seigneur], ma chair a soif de toi, comme une terre aride sans eau».

Celui qui cherche trouve s’il cherche de tout son cœur, si pour lui le Seigneur devient vital comme l’eau pour le désert, comme la terre pour une graine, comme le soleil pour une fleur. Et ceci, si l’on y réfléchit bien, est très beau et très respectueux de notre liberté: la foi n’est pas donnée de manière automatique, comme un don indifférent de ta participation, mais te demande de t’impliquer en première personne et avec toute ta personne. C’est un don qui veut être désiré. C’est, par essence, l’Amour qui veut être aimé.

Tu as peut-être cherché le Seigneur et tu ne l’as pas trouvé, mais permet-moi de te poser une question: quel était ton désir pour Lui? Cherche-le de tout l’élan de ton cœur, prie, demande, crie, et tu le trouveras, comme il l’a promis. Le roi des vers, dont tu liras l’histoire dans les pages suivantes, aimait la vie et, comme tout jeune homme, désirait la vivre pleinement. Il était l’un des chanteurs les plus célèbres de son temps, et dans son impétueux désir de plénitude, il cherchait sans le savoir Celui qui seul peut remplir le cœur de l’homme. Il a cherché et il a été trouvé.

Cela nous montre une vérité encore plus profonde: le Seigneur désire que tu le cherches  pour qu’il te trouve. Deus sitit sitiri disait saint Grégoire de Nazianze, c’est-à-dire que Dieu a soif que nous ayons soif de lui, afin qu’en nous trouvant ainsi, il puisse enfin nous rencontrer. Celui qui nous invite à frapper, se présente en réalité le premier à la porte de notre cœur: «Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi» (Ap 3,20).

Et s’il frappait à ta porte aujourd’hui? Le roi des vers a rencontré un jour frère François au monastère de Colpersito, à San Severino March ; il a été transpercé par sa parole et une nouvelle étincelle s’est allumée en lui. Peut-être lui est-il arrivé ce qui est arrivé à saint Paul sur le chemin de Damas, car la lumière de Dieu «a brillé dans nos cœurs pour faire resplendir la connaissance de sa gloire qui rayonne sur le visage du Christ» (2 Co 4, 6). Il a vu François dans la splendeur de sa sainteté et en lui il a entrevu la beauté du visage de Dieu. Ce qu’il avait toujours cherché, il l’a enfin trouvé, et il l’a trouvé grâce à un saint homme. Et, quant à saint Paul, les choses qui pour lui étaient des gains, il les considérait comme une perte, un déchet, devant la sublimité de la connaissance du Christ Jésus (cf. Ph 3, 7-9). Immédiatement, il a brisé toute hésitation: «Quel besoin d’en dire plus? Venons-en aux faits. Emmenez-moi loin des hommes et rendez-moi au grand Empereur!».

Lorsque le Seigneur nous appelle à Lui, il ne veut pas de compromis ou d’hésitation de notre part, mais une réponse radicale. Jésus disait: «Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts.»(Mt 8,22).

Ce jour-là, un nouvel homme est né, non plus Guglielmo da Lisciano, le roi du vers, mais Frère Pacifique, un homme habité par une nouvelle paix inconnue jusqu’alors. À partir de ce jour, il est devenu tout à Dieu, entièrement consacré à lui, l’un des plus proches compagnons de saint François, un témoin de la beauté de la foi.

C’est pourquoi, mon cher jeune, tout en remerciant le cher père Raniero pour le nouveau cadeau qu’il fait à l’Église avec les précieuses et sages pages de ce livre, avec la certitude qu’elles feront tant de bien à ceux qui les liront, je te souhaite une lecture fructueuse, et rappelle-toi: Dieu n’a pas cessé d’appeler, en effet, peut-être aujourd’hui plus qu’hier, il fait entendre sa voix. Si tu ne fais que baisser les autres volumes et augmenter celui de tes plus grands désirs, tu l’entendras clairement et nettement en toi et autour de toi. Le Seigneur ne se lasse pas de venir à notre rencontre, de nous chercher comme le berger cherche la brebis perdue, comme la femme de la maison cherche la pièce dispersée, comme le Père cherche ses enfants. Il continue à appeler et attend patiemment que nous répondions comme Marie: «Voici la servante du Seigneur; que tout m’advienne selon ta parole»(Lc 1, 38).  Si tu as le courage de quitter tes sécurités et de t’ouvrir à Lui, un nouveau monde s’ouvrira à toi et tu deviendras à ton tour une lumière pour les autres.

Merci de ton écoute. J’invoque le Saint-Esprit de Dieu sur toi, et toi aussi, si tu le peux, n’oublie pas de prier pour moi.

Ton Pape François

Source: ZENIT.ORG, le 8 avril 2021

Cardinal Cantalamessa: Jésus n’est pas une idée, mais une personne

Le cardinal Cantalamessa délivrant son enseignement en Salle Paul VI, le 26 mars 2021, devant le Pape et les responsables de la Curie romaine.Le cardinal Cantalamessa délivrant son enseignement en Salle Paul VI, le 26 mars 2021, devant le Pape et les responsables de la Curie romaine.  (ANSA)

Cardinal Cantalamessa: Jésus n’est pas une idée, mais une personne

Pour sa quatrième prédication du Carême 2021, le prédicateur de la Maison pontificale est revenu sur l’unité de la personne du Christ.

Vatican News

«Nous nous proposons d’approfondir dans cette dernière méditation que Jésus de Nazareth est vivant! Il n’est pas un souvenir du passé; il n’est pas seulement un personnage, mais une personne. Il vit ‘selon l’Esprit’, bien sûr, mais c’est une manière de vivre plus forte que celle ‘selon la chair’, car elle lui permet de vivre en nous, et non pas à l’extérieur ou à côté de nous», a déclaré le frère capucin.

La formule «une seule personne» appliquée au Christ remonte à Tertullien, mais il a fallu deux siècles de réflexion pour comprendre ce qu’elle signifiait vraiment et comment elle pouvait être conciliée avec l’affirmation que Jésus était vrai homme et vrai Dieu, c’est-à-dire «de deux natures».

«Le dogme de l’unique personne du Christ est une « structure ouverte », c’est-à-dire capable de nous parler aujourd’hui, de répondre aux nouveaux besoins de la foi, qui ne sont pas les mêmes que ceux du Ve siècle. Aujourd’hui, personne ne nie que le Christ est « une personne ». Certains nient qu’il s’agisse d’une personne « divine », préférant dire qu’il s’agit d’une personne « humaine » dans laquelle Dieu habite, ou travaille, de manière unique et exaltée. Mais l’unité même de la personne du Christ, je le répète, n’est contestée par personne», a souligné le prédicateur de la Maison pontificale.

Ne pas réduire le christianisme à une idéologie

«Jésus-Christ n’est pas une idée, un problème historique, ni même un simple personnage, mais une personne et une personne vivante! C’est en effet ce qui manque et ce dont nous avons cruellement besoin, pour ne pas laisser le christianisme se réduire à une idéologie, ou simplement à une théologie», a ajouté le cardinal Cantalamessa.

«En réfléchissant sur le concept de personne dans le contexte de la Trinité, saint Augustin et, après lui, saint Thomas d’Aquin, sont arrivés à la conclusion que le mot « personne », en Dieu, signifie relation, a expliqué le cardinal capucin. Le Père est tel par sa relation au Fils: tout son être consiste dans cette relation, comme le Fils est tel par sa relation au Père.»

«Nous devons sérieusement nous poser une question: pour moi, Jésus est-il une personne, ou seulement un personnage?» s’est interrogé le cardinal Cantalamessa, expliquant qu’il y a une grande différence entre les deux. «Un personnage – comme Jules César, Léonard de Vinci, Napoléon – est quelqu’un dont on peut parler et écrire autant qu’on veut, mais avec qui il est impossible de parler. Malheureusement, pour la grande majorité des chrétiens, Jésus est un personnage, pas une personne. Il est l’objet d’un ensemble de dogmes, de doctrines ou d’hérésies; quelqu’un dont on célèbre la mémoire dans la liturgie, que l’on croit réellement présent dans l’Eucharistie, tout ce que vous voulez. Mais si nous restons sur le plan de la foi objective, sans développer une relation existentielle avec lui, il reste extérieur à nous, il touche notre esprit mais ne réchauffe pas notre cœur. Il reste, après tout, dans le passé; entre lui et nous, il y a, inconsciemment, vingt siècles de distance.»

Rencontrer Jésus personnellement, aujourd’hui

Le cardinal Cantalamessa a donc rappelé que pour éviter cet écueil d’une perception uniquement historique de Jésus, a cité le 3e paragraphie de l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium, dans lequel le Pape François «invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus Christ ou, au moins, à prendre la décision de se laisser rencontrer par lui, de le chercher chaque jour sans cesse. Il n’y a pas de motif pour lequel quelqu’un puisse penser que cette invitation n’est pas pour lui, parce que « personne n’est exclu de la joie que nous apporte le Seigneur ».

Le religieux capucin a conclu en rappelant que «dans une semaine, ce sera le Vendredi saint et, immédiatement après, le dimanche de la Résurrection. En se levant, Jésus n’est pas retourné à la vie de Lazare comme avant, mais à une vie meilleure, libre de toute tentation. Espérons qu’il en sera ainsi pour nous aussi. Que du sépulcre dans lequel la pandémie nous a enfermés pendant un an, le monde – comme nous le répète sans cesse le Saint-Père – puisse sortir meilleur, et non plus le même qu’avant».

Source: VATICANNEWS, le 26 mars 2021

VOICI LE TEXTE COMPLET SUR LE SITE OFFICIEL DU CARDINAL RANIERO CANTALAMESSA

JÉSUS DE NAZARETH, UNE PERSONNE – QUATRIÈME PRÉDICATION DE CARÊME 2021

Les Actes des Apôtres relatent l’épisode suivant. À l’arrivée du roi Agrippa à Césarée, le gouverneur Festus lui présenta le cas de Paul, détenu auprès de lui, dans l’attente de son procès. Il résume l’affaire au roi par ces mots : « Ses accusateurs […] avaient avec lui certains débats au sujet de leur propre religion, et au sujet d’un certain Jésus qui est mort, mais que Paul affirmait être en vie » (Ac 25, 18-19). C’est dans ce détail, en apparence si secondaire, que se résume l’histoire des vingt siècles qui ont suivi ce moment. Tout tourne encore autour « d’un certain Jésus » que le monde considère comme mort et que l’Eglise proclame vivant.
C’est ce que nous nous proposons d’approfondir dans cette dernière méditation, à savoir que Jésus de Nazareth est vivant ! Il n’est pas un souvenir du passé, il n’est pas seulement un personnage, mais une personne. Il vit « selon l’Esprit », bien sûr, mais c’est une façon de vivre plus forte que « selon la chair » car elle lui permet de vivre en nous, et non pas à l’extérieur ou à côté de nous.
Dans notre examen du dogme, nous sommes arrivés au nœud qui relie les deux extrémités. Jésus « vrai homme » et Jésus « vrai Dieu » – ai-je dit au début – sont comme les deux côtés d’un triangle dont le sommet est Jésus « une personne ». Rappelons à grands traits comment s’est formé le dogme de l’unité de la personne du Christ. La formule « une personne » appliquée au Christ remonte à Tertullien , mais il a fallu plus de deux siècles de réflexion pour comprendre ce qu’elle signifiait réellement et comment elle pouvait se concilier avec l’affirmation que Jésus était vrai homme et vrai Dieu, c’est-à-dire « en deux natures ».
Une étape fondamentale fut le Concile d’Ephèse en 431, au cours duquel on définit le titre de Marie Theotokos, Mère de Dieu. Si on peut appeler Marie « Mère de Dieu », même si elle n’a donné naissance qu’à la nature humaine de Jésus, cela signifie qu’en lui humanité et divinité forment une seule personne. L’objectif définitif ne fut cependant atteint qu’au Concile de Chalcédoine de 451, avec la formule dont nous rapportons à nouveau la partie relative à l’unité du Christ :
À la suite des saints Pères, nous enseignons unanimement à confesser
un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, […]
les propriétés de chacune [nature] sont sauvegardées
et réunies en une seule personne et une seule hypostase .

S’il fallut un siècle pour que la définition de Nicée fût pleinement reçue, il a fallu tous les siècles suivants pour la réception complète de cette autre définition, jusqu’à nos jours. Ce n’est que grâce au récent climat de dialogue œcuménique qu’il a été possible de rétablir la communion entre l’Église orthodoxe et les Églises dites nestoriennes et monophysites de l’Orient chrétien. On a pris note que dans la majorité des cas, il s’agissait d’une différence de terminologie et non de doctrine. Tout dépendait de la signification différente donnée aux deux termes « nature » et « personne » ou « hypostase ».

De l’adjectif « une » au nom « personne »

Après avoir sécurisé son contenu ontologique et objectif, là encore pour revitaliser le dogme, il faut maintenant mettre en évidence sa dimension subjective et existentielle. Saint Grégoire le Grand disait que l’Écriture « grandit avec ceux qui la lisent » (cum legentibus crescit) . Nous devons en dire autant des dogmes. C’est une « structure ouverte » ; il grandit et s’enrichit dans la mesure où l’Église, guidée par l’Esprit Saint, se trouve à vivre de nouvelles problématiques et dans de nouvelles cultures.
Saint Irénée l’avait dit avec une prescience singulière vers la fin du IIème siècle. La vérité révélée, écrivait le saint, est « comme une liqueur précieuse contenue dans une carafe de valeur. Par l’action du Saint-Esprit, elle [la vérité] rajeunit toujours et fait rajeunir également la carafe qui la contient ». L’Église est capable de lire les Écritures et les dogmes d’une manière toujours nouvelle, parce qu’elle est elle-même toujours renouvelée par l’Esprit Saint ! C’est le grand secret, très simple, qui explique la jeunesse pérenne de la Tradition et, par conséquent, des dogmes qui en sont la plus haute expression. Le grand historien de la tradition chrétienne, Jaroslav Pelikan, a écrit que « la Tradition est la vivante foi des morts » (c’est-à-dire, la foi des Pères qui continue à vivre) ; le Traditionalisme c’est la morte foi des vivants ».
Le dogme de l’unique personne du Christ est aussi une « structure ouverte », c’est-à-dire capable de nous parler aujourd’hui, de répondre aux nouveaux besoins de la foi, qui ne sont plus les mêmes qu’au cinquième siècle. Aujourd’hui, personne ne nie que le Christ soit « une seule personne ». Certains – nous l’avons vu précédemment – nient qu’il soit une personne « divine », préférant dire qu’il est une personne « humaine » dans laquelle Dieu habite, ou œuvre, d’une manière unique et sublime. Mais l’unité même de la personne du Christ, je le répète, n’est contestée par personne.
Le plus important aujourd’hui, à propos du dogme selon lequel le Christ est « une personne », n’est pas tant l’adjectif « une » que le substantif « personne ». Pas tant le fait qu’il soit « un et identique à lui-même » (unus et idem), mais qu’il soit « personne ». Cela signifie découvrir et proclamer que Jésus-Christ n’est pas une idée, un problème historique, ni même un simple personnage, mais une personne et une personne vivante ! C’est en fait ce qui manque et ce dont nous avons grandement besoin pour ne pas laisser le christianisme se réduire à une idéologie, ou simplement à une théologie.
Nous nous sommes proposé de revitaliser le dogme, en partant de sa base biblique. Tournons-nous donc immédiatement vers les Écritures. Partons de la page du Nouveau Testament qui nous parle de la plus célèbre « rencontre personnelle » avec le Ressuscité qui ait jamais eu lieu sur la surface de la terre, celle de l’Apôtre Paul. « Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? » « Qui es-tu, Seigneur ? » « Je suis Jésus. » (Ac 9, 4-5) Quelle illumination ! Vingt siècles après, cette lumière continue d’illuminer l’Église et le monde. Mais écoutons comment il décrit lui-même cette rencontre :
« Mais tous ces avantages que j’avais [circoncis à huit jours, de la race d’Israël, pharisien, irréprochable] je les ai considérés, à cause du Christ, comme une perte. Oui, je considère tout cela comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. À cause de lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ, et, en lui, d’être reconnu juste, non pas de la justice venant de la loi de Moïse mais de celle qui vient de la foi au Christ, la justice venant de Dieu, qui est fondée sur la foi. Il s’agit pour moi de connaître le Christ » (Ph 3, 7-10).
C’est presque en rougissant que j’ose aborder l’expérience flamboyante de Paul avec ma toute petite expérience. Mais c’est précisément Paul qui, avec son récit, nous encourage à faire de même, c’est-à-dire à témoigner de la grâce de Dieu. En étudiant et en enseignant la christologie, j’avais fait diverses recherches sur l’origine du concept de « personne » en théologie, sur ses définitions et ses différentes interprétations. Je connaissais les discussions interminables sur l’unique personne ou hypostase du Christ à l’époque byzantine, les développements modernes sur la dimension psychologique de la personne, avec le problème conséquent du « moi » du Christ, si débattu lorsque j’étudiais la théologie. Dans un sens, je savais tout sur la personne de Jésus, mais je ne connaissais pas Jésus en personne !
Ce fut justement cette parole de Paul qui m’aida à comprendre la différence. Surtout la phrase : « Il s’agit pour moi de le connaître». Il m’a semblé que ce simple pronom «lui même » (auton) contenait plus de vérité sur Jésus que des traités entiers de christologie. « Lui » signifie Jésus-Christ « en chair et en os ». C’était comme lorsque l’on rencontre une personne vivante que jusque-là on ne connaissait qu’en photo. J’ai réalisé que je connaissais des livres sur Jésus, des doctrines, des hérésies sur Jésus, des concepts sur Jésus, mais que je ne le connaissais pas, lui, personne vivante et réelle. Du moins, je ne le connaissais pas ainsi quand je m’en approchais par l’étude de l’histoire et de la théologie. J’avais jusque-là une connaissance impersonnelle de la personne du Christ. Une contradiction et un paradoxe, mais hélas, tellement fréquents ! 

Être personne, c’est être-en-relation

En réfléchissant au concept de personne dans le contexte de la Trinité, saint Augustin et après lui saint Thomas d’Aquin sont arrivés à la conclusion que « personne », en Dieu, signifie relation. Le Père est ce qu’il est en raison de sa relation au Fils ; tout son être consiste en cette relation, tout comme le Fils est ce qu’il est en raison de sa relation au Père. La pensée moderne a confirmé cette intuition. « La vraie personnalité », écrivait le philosophe Hegel, « consiste à se retrouver en s’immergeant dans l’autre ». La personne est une personne dans l’acte où elle s’ouvre à un « vous » et dans cette confrontation acquiert une conscience de soi. Être une personne, c’est « être-en-relation ».
C’est éminemment vrai pour les personnes divines de la Trinité, qui sont « pures relations », ou comme on dit en théologie, « relations subsistantes » ; mais c’est également vrai pour toute personne dans la sphère créée. On ne connaît une personne dans sa réalité que si on entre en « relation » avec elle. C’est pour cela qu’on ne peut connaître Jésus en tant que personne, sauf en entrant dans une relation personnelle, de moi à toi, avec lui. « La foi ne se termine pas à l’énoncé mais à la réalité » , disait saint Thomas d’Aquin. Nous ne pouvons pas nous contenter de croire à la formule « une personne » ; nous devons rejoindre la personne elle-même et, par la foi et la prière, la « toucher ».
Nous devons donc nous poser une question sérieuse : Jésus est-il pour moi une personne, ou seulement un personnage ? Il y a une grande différence entre les deux. Un personnage – comme Jules César, Léonard de Vinci, Napoléon – est quelqu’un dont on peut parler et sur lequel on peut écrire autant qu’on veut, mais à qui et avec qui il est impossible de parler. Malheureusement, pour la grande majorité des chrétiens, Jésus est un personnage et non une personne. Il fait l’objet d’un ensemble de dogmes, de doctrines ou d’hérésies ; il est celui dont nous célébrons la mémoire dans la liturgie, que nous croyons réellement présent dans l’Eucharistie, et ainsi de suite. Mais si nous restons sur le plan de la foi objective, sans développer une relation existentielle avec lui, il reste extérieur à nous, il touche notre esprit, mais ne réchauffe pas notre cœur. Il reste, malgré tout, dans le passé ; il y a entre lui et nous, inconsciemment, une distance de vingt siècles. Dans ce contexte, nous comprenons le sens et l’importance de l’invitation que le pape François a placée au début de son exhortation apostolique Evangelii Gaudium :
« J’invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus Christ ou, au moins, à prendre la décision de se laisser rencontrer par lui, de le chercher chaque jour sans cesse. Il n’y a pas de motif pour lequel quelqu’un puisse penser que cette invitation n’est pas pour lui » (EG, 3).
Dans la vie de la plupart des gens, il y a un événement qui divise la vie en deux parties, créant un avant et un après. Pour les personnes mariées, c’est le mariage et elles divisent leur vie de cette manière : « avant que je ne me marie » et « après mon mariage » ; pour les évêques et les prêtres, il s’agit de la consécration épiscopale ou de l’ordination sacerdotale ; pour les consacrés, il s’agit de la profession religieuse. Du point de vue spirituel, il y a un unique événement qui crée vraiment pour chacun un avant et un après. La vie de chaque personne se divise exactement comme l’histoire universelle se divise : « avant le Christ » et « après le Christ », avant la rencontre personnelle avec le Christ et après cette rencontre.
Nous pouvons entrevoir cette rencontre, en entendre parler, la désirer, mais il n’y a qu’un seul moyen pour la vivre. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut obtenir en lisant des livres ou en écoutant une prédication. Rien que par l’œuvre du Saint-Esprit ! Nous savons donc à qui nous devons le demander, et nous savons qu’il attend que nous le lui demandions… Per te sciamus da Patrem, noscamus atque Filium : « Fais-nous connaître le Père, et fais-nous connaître aussi le Fils . » Puissions-nous le connaître de cette connaissance intime et personnelle qui change la vie.

Le Christ, personne « divine »

Mais nous devons faire un pas de plus. Si nous nous arrêtions là, nous perdrions la révélation la plus consolante contenue dans le dogme du Christ « personne » et « personne divine ». Nous ne serons jamais assez reconnaissants envers l’Église primitive qui s’est battue, parfois littéralement jusqu’au sang, pour maintenir la vérité que le Christ est « une seule personne » et que cette personne n’est autre que le Fils éternel de Dieu, l’une des trois personnes de la Trinité. Essayons de comprendre pourquoi.
La contribution la plus fructueuse et la plus durable de saint Augustin à la théologie est d’avoir fondé le dogme de la Trinité sur l’affirmation johannique « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8). Tout amour implique un amant, un aimé et un amour qui les unit, et c’est ainsi qu’il définit les trois personnes divines : le Père est celui qui aime, le Fils est l’aimé, et le Saint-Esprit, l’amour qui les unit .
Il n’y a pas d’amour qui ne soit l’amour de quelqu’un ou de quelque chose, tout comme il n’y a pas de connaissance qui ne soit la connaissance de quelque chose. Il n’existe pas d’amour « vide », sans objet. Nous pouvons alors nous demander : qui Dieu aime-t-il, pour être défini comme amour ? L’homme ? Mais alors il n’est amour que depuis quelques centaines de millions d’années. L’univers ? Mais alors il n’est amour que depuis quelques dizaines de milliards d’années. Et auparavant, qui Dieu aimait-il pour être l’amour ? Voici la réponse de la révélation biblique, explicitée par l’Église. Dieu est amour depuis toujours, ab aeterno, parce que bien avant qu’il y ait un objet en dehors de Lui pour aimer, il avait en lui le Verbe, le Fils qu’il aimait d’un amour infini, c’est-à-dire « dans l’Esprit Saint ».
Cela n’explique pas « comment » l’unité peut être en même temps trinité (c’est un mystère que nous ne pouvons pas connaître parce qu’il n’arrive qu’en Dieu), mais cela nous suffit au moins pour deviner « pourquoi », en Dieu, la pluralité ne contredit pas l’unité. C’est parce que « Dieu est amour » ! Un Dieu qui est pure connaissance ou pure loi, ou pure puissance, n’aurait certainement pas besoin d’être trine (cela compliquerait en fait les choses) ; mais un Dieu qui est avant tout amour si, car il ne peut y avoir d’amour entre moins de deux personnes.
Le plus grand et le plus inaccessible des mystères pour l’esprit humain n’est pas, à mon avis, que Dieu soit un et trine, mais que Dieu soit amour. « Il faut » – écrivait Henri de Lubac – « que le monde le sache : la révélation de Dieu en tant qu’amour bouleverse tout ce qu’il avait précédemment conçu de la divinité ». C’est très vrai, mais nous sommes malheureusement encore loin d’avoir tiré toutes les conséquences de cette révolution. Le fait que l’image de Dieu qui domine dans l’inconscient humain soit celle d’un être absolu, et non d’un amour absolu le démontre ; un Dieu essentiellement omniscient, omnipotent et surtout juste. L’amour et la miséricorde sont considérés comme un correcteur qui modère la justice. Ils sont l’exposant, pas la base.
Nous proclamons, nous les modernes, que la personne est la valeur suprême à respecter dans tous les domaines, le fondement ultime de la dignité humaine. Cependant, on ne peut comprendre d’où vient cette conception moderne de la personne qu’en partant de la Trinité. Le théologien orthodoxe Jean Zizioulas l’a bien mis en évidence, en montrant la fécondité et l’enrichissement mutuel qui s’obtient dans le dialogue entre la théologie latine et la théologie grecque sur la Trinité. Il démontre, dans plusieurs de ses écrits, comment le concept moderne de personne est un enfant direct de la doctrine de la Trinité et il explique dans quel sens.
« L’amour est une catégorie ontologique qui consiste à donner à l’autre l’espace nécessaire pour exister en tant qu’autre et acquérir son existence dans et par l’autre. C’est une attitude kénotique, un don de soi […]. C’est ce qui se passe dans la Trinité où le Père aime en se donnant tout entier au Fils et en le faisant exister en tant que Fils. […] Voilà donc ce que signifie être une personne humaine à la lumière de la théologie trinitaire. C’est une manière d’être dans laquelle nous acquérons nos identités non pas en nous éloignant des autres, mais en communion avec eux dans et par un amour qui « ne cherche pas son intérêt » (1 Co 13, 5) mais est prêt à sacrifier tout son être pour permettre à l’autre d’être et d’être autre. C’est exactement la manière d’être que l’on trouve dans la Croix du Christ où l’amour divin se révèle pleinement dans notre existence historique ».
Parce qu’il est personne divine et trinitaire, le Christ a donc avec nous une relation d’amour qui fonde notre liberté (cf. Ga 5, 1). Il « m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi » (Ga 2, 20), on pourrait passer des heures entières à se répéter en soi ce mot, sans jamais cesser d’être étonné. Lui, Dieu, m’a aimé, moi, créature sans valeur et ingrate ! Il s’est donné – sa vie, son sang – pour moi. Rien que pour moi ! C’est un abîme dans lequel on se perd.
Notre « relation personnelle » avec le Christ est donc essentiellement une relation d’amour. Elle consiste à être aimé par le Christ et à aimer le Christ. C’est vrai pour tout le monde, mais cela prend une signification particulière pour les pasteurs de l’Église. On redit souvent (à commencer par saint Augustin lui-même) que le rocher sur lequel Jésus promet de fonder son Église est la foi de Pierre, le fait qu’il l’ait proclamé « Christ et Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16). Il me semble qu’on oublie ce que Jésus dit au moment de l’attribution de facto de la primauté à Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? […] Sois le pasteur de mes brebis ! » (Jn 21, 15-16) La fonction du pasteur tire sa force secrète de l’amour pour le Christ. L’amour, tout comme la foi, fait qu’on soit uni au rocher qu’est le Christ.

« Qui nous séparera de l’amour du Christ ? »

Je termine, en soulignant la conséquence de tout cela pour notre vie, en ce temps de grande tribulation pour toute l’humanité que nous vivons. Nous nous le faisons expliquer, cette fois encore, par l’apôtre Paul. Dans sa lettre aux Romains, il écrit :
« Qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? la détresse ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ? » (Rm 8, 35)
Il ne s’agit pas d’une énumération abstraite et générale. Les dangers et les tribulations qu’il dénombre sont les choses qu’il a réellement vécues dans sa vie. Il les décrit en détail dans la deuxième lettre aux Corinthiens, où il ajoute aux épreuves énumérées ici celle qui l’a fait le plus souffrir, à savoir l’opposition obstinée d’une partie de la communauté (cf. 2 Co 11, 23s). En d’autres termes, l’Apôtre passe en revue dans sa tête toutes les épreuves qu’il a traversées, il constate qu’aucune d’elles n’est assez forte pour être comparée à la pensée de l’amour du Christ, et en conclut donc triomphalement : « En tout cela, nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés » (Rm 8, 37).
L’Apôtre invite tacitement chacun d’entre nous à faire de même. Il nous propose une méthode de guérison intérieure basée sur l’amour. Il nous invite à faire resurgir les angoisses qui se cachent dans notre cœur, les tristesses, les peurs, les complexes, tel défaut physique ou moral qui fait que nous ne nous acceptons pas sereinement, tel souvenir douloureux et humiliant, le tort subi, la sourde opposition de quelqu’un… À exposer tout cela à la lumière de la pensée que Dieu m’aime, et couper toute pensée négative, en se disant, comme l’Apôtre : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rm 8, 31)
De sa vie personnelle, l’Apôtre lève immédiatement son regard sur le monde qui l’entoure et sur l’existence humaine en général :
« Ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur ». (Rm 8, 38-39)
Il ne s’agit pas non plus ici d’une liste abstraite. Il regarde « son » monde, avec les puissances qui l’ont rendu menaçant, la mort avec son mystère, la vie présente avec son incertitude, les puissances astrales ou celles de l’enfer qui semaient tant la terreur chez l’homme ancien. Nous sommes invités, une fois de plus, à faire de même, à regarder avec les yeux de la foi le monde qui nous entoure et qui nous effraie encore plus maintenant que l’homme a acquis la puissance de le bouleverser avec ses armes et ses manipulations. Ce que Paul appelle les « hauteurs » et les « abîmes » sont pour nous – dans la connaissance accrue des dimensions du cosmos – l’infiniment grand au-dessus de nous et l’infiniment petit en-dessous de nous. En ce moment, cet infiniment petit est le corona virus qui tient l’humanité entière à genoux depuis un an.
Dans une semaine, ce sera le Vendredi Saint et immédiatement après, le dimanche de la Résurrection. En ressuscitant, Jésus n’est pas revenu à sa vie antérieure comme Lazare, mais à une vie meilleure, libérée de tous les soucis. Espérons qu’il en sera de même pour nous. Espérons que du tombeau dans lequel la pandémie nous enferme depuis un an, le monde – comme le Saint-Père ne cesse de nous le répéter – en sorte meilleur, et non pas comme avant.

Traduit de l’Italien par Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes

1.Tertullien, Adversus Praxean, 27, 11.
2.Denzinger – Schonmetzer, Enrichidion Symbolorum, n° 301-302.
3.Saint Grégoire le Grand, Moralia in Iob, XX, 1.
4.Saint Irénée, Adversus Haereses, III, 24,1.
5.The Christian Tradition: A History of the Development of Doctrine, 5 vols. (1973–1990). University of Chicago Press.
6.Saint Augustin, De Trinitate, V, 5, 6.
7.F. Hegel, Leçons sur la philosophie de la religion, PUF 2004.
8.Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, IIª-IIae question 1, art. 2, n° 2 : « Fides non terminatur ad enuntiabile sed ad rem ».
9.N.D.T. : Ici, c’est la traduction littérale. La « formule » officielle employée en français dit ceci : « Fais-nous voir le visage du Très-Haut, Et révèle-nous celui du Fils ».
10.Saint Augustin, De Trinitate, VI, 5, 7 ; IX, 22.
11.H. de Lubac, Histoire et Esprit, Aubier, Paris 1950, ch. 5.
12.Jean Zizioulas, métropolite de Pergame.
13.Jean Zizioulas, L’idea di persona umana deriva dalla Trinità: Conferenza tenuta a Milano nel 2015;

https://www.chiesadimilano.it/wp-content/uploads/2017/05/Intervento-Zizioulas.

Source: CANTALAMESSA.ORG, le 26 mars 2021

Méditation de Carême du cardinal Cantalamessa: fixer le regard sur Jésus-Christ

Le cardinal Cantalamessa lors de sa première prédication de Carême, le 5 mars 2021.Le cardinal Cantalamessa lors de sa première prédication de Carême, le 5 mars 2021.  (ANSA)

Méditation de Carême du cardinal Cantalamessa: fixer le regard sur Jésus-Christ

Le cardinal Raniero Cantalamessa, prédicateur de la Maison pontificale, a tenu ce vendredi matin sa deuxième méditation du Carême 2021, tenue devant les responsables de la Curie romaine restés à Rome durant le voyage apostolique du Pape en Irak. Il a ouvert un cycle de trois intervention sur «Jésus-Christ, homme nouveau».

«La pensée moderne des Lumières est née à l’enseigne de la maxime de vivre « etsi Deus non daretur » – comme si Dieu n’existait pas», a d’emblée rappelé le cardinal capucin, en remarquant qu’au XXe siècle, «le pasteur Dietrich Bonhoeffer a repris cette maxime et a essayé de lui donner un contenu chrétien positif. Dans ses intentions, elle n’était pas une concession à l’athéisme, mais un programme de vie spirituelle: faire son devoir même lorsque Dieu semble absent; en d’autres termes, ne pas en faire un Dieu-bouche-trou, toujours prêt à intervenir là où l’homme a échoué», a-t-il expliqué, en mettant en relief les nuances de la pensée de ce héros de la résistance spirituelle au nazisme.

Néanmoins, «même présentée ainsi, cette maxime est discutable et a été – à juste titre – contestée. Mais elle nous intéresse ici aujourd’hui pour une toute autre raison. L’Église court un danger mortel, qui est celui de vivre « etsi Christus non daretur », comme si le Christ n’existait pas.» C’est le piège dans lequel tombent de nombreux organes de communication, qui analysent l’Église selon des critères historiques et sociologiques qui peuvent avoir une part de légitimité, mais qui, en oubliant ou en négligeant Jésus, passent à côté de l’essentiel.

Pourtant, les quatre caractéristiques essentielles de la vie ecclésiale, comme le Pape François l’avait rappelé lors d’une récente audience générale, sont intimement liées à la personne du Christ: l’écoute de l’enseignement des apôtres, la préservation de la communion réciproque, la fraction du pain, et la prière. Le cardinal Cantalamessa a donc décidé de faire, pour ce nouveau cycle de méditations du Carême 2021, des «gros plans» sur Jésus, en se concentrant bien sur le «Christ des Évangiles et de l’Église» et non pas sur «le Christ des historiens, celui des théologiens, des poètes» ou même «le Christ des athées».

Le cardinal Cantalamessa s’est donc attaché à demeurer dans le cadre du «triangle dogmatique sur le Christ, les deux côtés étant l’humanité et la divinité du Christ, et le sommet l’unité de sa personne»«Tout ce qui est dit sur le Christ doit désormais respecter ce fait certain et incontestable, à savoir qu’il est Dieu et homme en même temps – mieux encore, dans la même personne», en soulignant que ce dogme est la «loi fondamentale» de la foi chrétienne.

Le Christ, homme parfait

«Jésus n’est pas tant l’homme qui ressemble à tous les autres hommes, que l’homme auquel tous les autres hommes doivent ressembler», a souligné le prédicateur capucin. «Personne ne nie aujourd’hui que Jésus était un homme, comme le faisaient les docteurs et autres négateurs de la pleine humanité du Christ», a remarqué le cardinal, tout en soulignant un piège de la culture contemporaine: «on assiste à un phénomène étrange et inquiétant: d’aucuns affirment la « vraie » humanité du Christ comme une alternative tacite à sa divinité, comme une sorte de contrepoids», a-t-il regretté, en faisant certainement allusion à des œuvres littéraires et cinématographiques, sans les nommer explicitement.

«C’est une sorte de course générale à qui ira le plus loin dans l’affirmation de la « pleine » humanité de Jésus de Nazareth, jusqu’à lui attribuer non seulement la souffrance, l’angoisse, la tentation, mais aussi le doute et même la possibilité de commettre des erreurs. Ainsi, le dogme de Jésus « vrai homme » est devenu, soit une vérité acquise qui ne dérange et n’inquiète personne, soit, pire encore, une vérité dangereuse qui sert à légitimer, plutôt qu’à remettre en cause, la pensée séculaire. Affirmer la pleine humanité du Christ aujourd’hui, c’est comme enfoncer une porte ouverte», a averti le prédicateur avec fermeté.

La sainteté du Christ

Le cardinal Cantalamessa a souligné que «l’observation des Évangiles nous fait voir que la sainteté de Jésus n’est pas qu’un principe abstrait, ou une déduction métaphysique, mais qu’il s’agit d’une véritable sainteté, vécue à chaque instant et dans les situations les plus concrètes de la vie. Pour prendre un exemple, les Béatitudes ne sont pas seulement un beau programme de vie que Jésus trace pour les autres; c’est sa vie même et son expérience qu’il révèle aux disciples, les appelant à entrer dans sa propre sphère de sainteté. Les Béatitudes sont l’autoportrait de Jésus.»

Jésus est donc le saint de Dieu, sa Résurrection en est la preuve éclatante. Et «l’heureuse surprise est que Jésus nous communique, nous donne, nous offre sa sainteté. Que sa sainteté est aussi la nôtre. Davantage: qu’il est lui-même notre sainteté.»

«Tout parent humain peut transmettre à ses enfants ce qu’il a, pas ce qu’il est. Ce n’est pas parce qu’il est artiste, scientifique ou même saint, que ses enfants vont également naître artistes, scientifiques ou saints. Il peut tout au plus les enseigner, leur donner un exemple, mais pas transmettre ce qu’il est comme par héritage. Jésus, à l’inverse, par le baptême, nous transmet non seulement ce qu’il a, mais aussi ce qu’il est. Il est saint et fait de nous des saints; il est le Fils de Dieu et fait de nous des enfants de Dieu.»

Et ainsi, «la sainteté chrétienne, avant d’être un devoir, est un don», comme l’a rappelé la Constitution conciliaire Lumen Gentium. Mais à partir de ce don, il faut oser passer à l’imitation concrète du Christ, en ayant des attitudes et des actions en cohérence avec les siennes. «On n’arrive pas des vertus à la foi, mais de la foi aux vertus», a expliqué le prédicateur franciscain en citant saint Grégoire Le Grand.

«Essayons de nous demander le plus souvent possible, face à chaque décision à prendre et à chaque réponse à donner: «Dans le cas présent, qu’est-ce que Jésus aimerait que je fasse ?», et faisons-le sans tarder. Savoir ce qu’est la volonté de Jésus est plus facile que de savoir dans l’abstrait ce qu’est «la volonté de Dieu» (même si les deux choses coïncident réellement). Pour connaître la volonté de Jésus, nous n’avons rien d’autre à faire qu’à nous souvenir de ce qu’il dit dans l’Évangile. Le Saint-Esprit est là, prêt à nous le rappeler», a conclu le cardinal Cantalamessa.

Source: VATICANNEWS, le 5 mars 2021

VOIR LE TEXTE INTEGRAL SUR LE SITE OFFICIEL DU CARDINAL CANTALAMESSA

JESUS CHRIST, HOMME NOUVEAU, DEUXIEME PREDICATION DE CARÊME

La pensée moderne des Lumières est née à l’enseigne de la maxime de vivre « etsi Deus non daretur » – comme si Dieu n’existait pas. Le pasteur Dietrich Bonhoeffer a repris cette maxime et a essayé de lui donner un contenu chrétien positif. Dans ses intentions, elle n’était pas une concession à l’athéisme, mais un programme de vie spirituelle : faire son devoir même lorsque Dieu semble absent ; en d’autres termes, ne pas en faire un Dieu-bouche-trou, toujours prêt à intervenir là où l’homme a échoué.
Même présentée ainsi, cette maxime est discutable et a été – à juste titre – contestée. Mais elle nous intéresse ici aujourd’hui pour une toute autre raison. L’Église court un danger mortel, qui est celui de vivre « etsi Christus non daretur », comme si le Christ n’existait pas. C’est le présupposé tout le temps employé par le monde et ses moyens de communication pour parler de l’Église. Son histoire (surtout la négative, pas celle de la sainteté), son organisation, son point de vue sur les problèmes du moment, les faits et les ragots qui s’y trouvent, sont intéressants. La personne de Jésus est à peine mentionnée une fois. L’idée d’une alliance possible entre croyants et non-croyants, fondée sur des valeurs civiles et éthiques communes, sur les racines chrétiennes de notre culture, etc. a été proposée il y a quelques années – et est toujours vivante dans certains pays. Une compréhension, en d’autres termes, non pas basée sur ce qui s’est passé dans le monde avec la venue du Christ, mais sur ce qui s’est passé ensuite, après lui.
À cela s’ajoute un fait objectif, malheureusement inévitable. Le Christ n’entre dans aucun des trois dialogues les plus animés qui ont lieu aujourd’hui entre l’Église et le monde. Il n’entre pas dans le dialogue entre foi et philosophie, car la philosophie traite de concepts métaphysiques, et non de réalités historiques comme la personne de Jésus de Nazareth ; il n’entre pas dans le dialogue avec la science, avec laquelle on ne peut discuter que de l’existence ou non d’un Dieu créateur et d’un projet intelligent en dessous de l’évolution ; il n’entre pas, enfin, dans le dialogue interreligieux, où l’on traite de ce que les religions peuvent faire ensemble, au nom de Dieu, pour le bien de l’humanité.
Dans le souci – d’ailleurs très juste – de répondre aux exigences et aux provocations de l’histoire et de la culture, nous courons le danger mortel de nous comporter, nous aussi les croyants, « etsi Christus non daretur ». Comme si l’on pouvait parler de l’Eglise en dehors du Christ et de son Evangile. J’ai été fortement frappé par les paroles prononcées par le Saint-Père lors de l’audience générale du 25 novembre dernier. Il disait – et d’après le ton qu’il employait, on comprenait aisément qu’il était profondément touché par cela :
« Nous trouvons ici [dans les Actes des apôtres 2, 42) quatre caractéristiques essentielles de la vie ecclésiale : premièrement, l’écoute de l’enseignement des apôtres ; deuxièmement, la préservation de la communion réciproque ; troisièmement, la fraction du pain et, quatrièmement, la prière. Celles-ci nous rappellent que l’existence de l’Eglise a un sens si elle reste solidement unie au Christ, c’est-à-dire dans la communauté, dans sa Parole, dans l’Eucharistie et dans la prière. C’est la manière de nous unir, nous, au Christ. La prédication et la catéchèse témoignent des paroles et des gestes du Maître ; la recherche constante de la communion fraternelle préserve des égoïsmes et des particularismes ; la fraction du pain réalise le sacrement de la présence de Jésus parmi nous : Il ne sera jamais absent, dans l’Eucharistie, c’est vraiment Lui. Il vit et marche avec nous. Et enfin, la prière, qui est l’espace de dialogue avec le Père, à travers le Christ dans l’Esprit Saint. Tout ce qui dans l’Eglise grandit en dehors de ces “coordonnées” est privé de fondement. »
Les quatre coordonnées de l’Église, on le voit, se réduisent, selon les mots du Pape, à une seule : rester ancré dans le Christ. Tout cela a fait naître en moi le désir de dédier ces méditations de Carême à la personne de Jésus-Christ. J’ai dû surmonter – et j’ai dû commencer par moi – une objection. Un regard à l’index des documents de Vatican II, sous la rubrique « Jésus-Christ », ou un rapide coup d’œil aux documents pontificaux de ces dernières années nous en dit infiniment plus sur lui que ce que nous pourrons dire dans ces brèves méditations de Carême. Pourquoi alors avoir choisi ce thème ? C’est qu’ici nous ne parlerons que de lui, comme si lui seul existait et que cela valait la peine de ne s’occuper que de lui (ce qui est, en fin de compte, la vérité !).
Nous pouvons le faire parce que nous ne sommes pas contraints, comme l’est le Magistère, de nous occuper en même temps d’autres choses : des problèmes pastoraux, des problèmes éthiques, sociaux, environnementaux, et en ce moment des problèmes créés par la pandémie. Veillons attentivement, bien sûr, à ne pas faire que ce que nous faisons ici, mais aussi à ne pas nous abstenir de le faire. De mon expérience avec la télévision, j’ai appris une chose. Il existe différentes façons de cadrer un objet. Il y a le « plan large », dans lequel on cadre la personne qui parle avec tout ce qui l’entoure ; puis il y a le « gros plan », dans lequel on ne cadre que la personne qui parle, et enfin il y a ce qu’on appelle le « très gros plan » dans lequel on ne fixe que le visage de la personne qui parle ou même ses yeux. Ici, dans ces méditations, nous nous proposons de faire, avec l’aide de Dieu, quelques très gros plans sur la personne de Jésus-Christ.
Notre intention n’est pas apologétique, mais spirituelle. En d’autres termes, nous ne parlons pas pour convaincre les autres – les non-croyants – que Jésus-Christ est Seigneur, mais pour qu’il devienne toujours plus le Seigneur de notre vie, notre tout, au point de nous sentir, nous aussi, comme l’Apôtre, « saisis par le Christ » (Ph 3, 12) et de pouvoir dire avec lui – au moins comme un désir – « En effet, pour moi, vivre c’est le Christ » (Ph 1, 21). La question qui nous accompagnera ne sera donc pas : « Quelle place Jésus occupe-t-il aujourd’hui dans le monde ou dans l’Église ? », mais : « Quelle place Jésus occupe-t-il dans ma vie ? » Ce sera d’ailleurs la meilleure façon d’inviter les autres à s’intéresser au Christ, le moyen le plus efficace pour évangéliser.
Mais avant tout, une précision. De quel Christ allons-nous parler ? Il y a, en fait, différents « Christs » : le Christ des historiens, celui des théologiens, des poètes, il y a même le Christ des athées . Nous parlerons du Christ des évangiles et de l’Église. Plus précisément, du Christ du dogme catholique que le Concile de Chalcédoine en 451 a défini en des termes qu’il est bon, une fois de temps en temps, de réentendre, au moins en partie, dans le texte original :
A la suite des saints Pères, nous enseignons unanimement à confesser un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, le même parfait en divinité et parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme, composé d’une âme rationnelle et d’un corps, consubstantiel au Père selon la divinité, consubstantiel à nous selon l’humanité, « semblable à nous en tout, à l’exception du péché » (He 4, 15) […] Un seul et même Christ, Seigneur, Fils unique, que nous devons reconnaître en deux natures, […] nullement supprimée par leur union, mais plutôt les propriétés de chacune […] réunies en une seule personne et une seule hypostase .
Nous pouvons parler d’un triangle dogmatique sur le Christ, les deux côtés étant l’humanité et la divinité du Christ, et le sommet l’unité de sa personne.
Le dogme christologique ne se veut pas être une synthèse de toutes les données bibliques, une sorte de distillation qui renferme en elle-même toute l’immense richesse des affirmations concernant le Christ qu’on lit dans le Nouveau Testament, réduisant tout à cette maigre formule, bien sèche : « deux natures, une personne ». Si tel était le cas, le dogme serait extrêmement réducteur et même dangereux. Mais ce n’est pas le cas. L’Eglise croit et prêche sur le Christ tout ce que le Nouveau Testament dit de lui, sans en rien exclure. Par le biais du dogme, elle n’a fait que chercher à dessiner un cadre de référence, à établir une sorte de « loi fondamentale » que toute affirmation sur le Christ se doit de respecter. Tout ce qui est dit sur le Christ doit désormais respecter ce fait certain et incontestable, à savoir qu’il est Dieu et homme en même temps – mieux encore, dans la même personne.
Les dogmes sont des « structures ouvertes » (Bernhard Lonergan), prêtes à accueillir tout ce que chaque époque découvre de nouveau et d’authentique dans la Parole de Dieu, autour de ces vérités qu’ils ont cherché à définir et non à enfermer. Ils sont ouverts à une évolution de l’intérieur, à condition qu’elle soit toujours « dans le même sens et selon les mêmes lignes ». C’est-à-dire sans que l’interprétation donnée à une époque contredise celle de l’époque précédente. S’approcher du Christ par la voie du dogme ne signifie donc pas se résigner à répéter avec lassitude les mêmes sur lui, en changeant peut-être seulement les mots. Cela signifie lire l’Écriture dans la Tradition, avec les yeux de l’Église, c’est-à-dire en la lisant d’une manière toujours ancienne et toujours nouvelle. 

Le Christ homme parfait

Voyons ce que tout cela signifie, appliqué au dogme de l’humanité parfaite du Christ, qui est le « très gros plan » que nous voulons faire sur Jésus dans cette méditation.
Au cours de la vie terrestre de Jésus, personne n’a jamais pensé à mettre en doute la réalité de l’humanité du Christ, c’est-à-dire le fait qu’il fût vraiment un homme comme les autres. Lorsqu’il parle de l’humanité de Jésus, le Nouveau Testament se montre plus intéressé par sa sainteté que par sa vérité ou sa réalité, c’est-à-dire plus par sa perfection morale que par sa complétude ontologique.
Au moment du concile de Chalcédoine, cette idée de l’humanité du Christ n’a pas changé, mais on ne met plus l’accent sur elle. Pour contrer l’hérésie docète, l’Église a dû affirmer que le Christ avait revêtu une vraie chair humaine ; pour contrer l’hérésie apollinienne, qu’il avait aussi eu une âme humaine ; et pour contrer l’hérésie monothélite, elle devra lutter plus tard, au VIIème siècle, pour faire reconnaître l’existence en Christ aussi d’une volonté, et donc d’une liberté, vraiment humaine. En raison des hérésies mentionnées, tout l’intérêt pour le Christ « homme » passe du problème de la nouveauté, ou de la sainteté, de cette humanité, à celui de sa vérité ou de sa complétude ontologique.
Le Nouveau Testament, comme je le disais, ne cherche pas tant à affirmer que Jésus est un « vrai » homme qu’à affirmer qu’il est l’homme « nouveau ». Il est défini par saint Paul comme « le dernier Adam » (eschatos), c’est-à-dire « l’homme définitif » (cf. 1 Co 15, 45s ; Rm 5, 14). Le Christ a révélé l’homme nouveau, celui « créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté conformes à la vérité » (Ep 4, 24 ; cf. Col 3, 10). Jésus Christ est « le Saint de Dieu », c’est ainsi qu’il est solennellement proclamé à deux moments de sa vie terrestre (…). Jésus n’est pas tant l’homme qui ressemble à tous les autres hommes, que l’homme auquel tous les autres hommes doivent ressembler. C’est de lui seul que l’on doit dire ce que les philosophes grecs disaient de l’homme en général, à savoir qu’il est « la mesure de toutes choses » !
Une fois que nous avons assuré la donnée dogmatique et ontologique de la parfaite humanité du Christ, nous pouvons aujourd’hui revenir à la valorisation de cette donnée biblique primaire. Nous devons le faire également pour une autre raison. Personne ne nie aujourd’hui que Jésus était un homme, comme le faisaient les docteurs et autres négateurs de la pleine humanité du Christ. Au contraire, on assiste à un phénomène étrange et inquiétant : d’aucuns affirment la « vraie » humanité du Christ comme une alternative tacite à sa divinité, comme une sorte de contrepoids.
C’est une sorte de course générale à qui ira le plus loin dans l’affirmation de la « pleine » humanité de Jésus de Nazareth, jusqu’à lui attribuer non seulement la souffrance, l’angoisse, la tentation, mais aussi le doute et même la possibilité de commettre des erreurs. Ainsi, le dogme de Jésus « vrai homme » est devenu, soit une vérité acquise qui ne dérange et n’inquiète personne, soit, pire encore, une vérité dangereuse qui sert à légitimer, plutôt qu’à remettre en cause, la pensée séculaire. Affirmer la pleine humanité du Christ aujourd’hui, c’est comme enfoncer une porte ouverte. 

La sainteté du Christ

Consacrons donc ce qu’il nous reste de temps à contempler (c’est le mot juste) la sainteté du Christ, à nous laisser éblouir par elle, avant d’en tirer des conséquences au niveau de l’agir. Voilà le « très gros plan » sur Jésus que nous voulons faire dans cette méditation : nous laisser fasciner par la beauté infinie du Christ, « beau, comme aucun des enfants de l’homme » (Ps 44, 3).
L’observation des évangiles nous fait voir que la sainteté de Jésus n’est pas qu’un principe abstrait, ou une déduction métaphysique, mais qu’il s’agit d’une véritable sainteté, vécue à chaque instant et dans les situations les plus concrètes de la vie. Pour prendre un exemple, les Béatitudes ne sont pas seulement un beau programme de vie que Jésus trace pour les autres ; c’est sa vie même et son expérience qu’il révèle aux disciples, les appelant à entrer dans sa propre sphère de sainteté. Les Béatitudes sont l’autoportrait de Jésus.
Il enseigne ce qu’il fait ; c’est pourquoi il peut dire : « devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29). Il dit qu’il pardonne à ses ennemis, mais il va lui-même jusqu’à pardonner à ceux qui le crucifient, avec ces mots : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34). Ce n’est du reste pas tel ou tel épisode qui se prête à illustrer la sainteté de Jésus, mais toute action, toute parole qui sort de sa bouche.
À côté de cet élément positif qui consiste en une adhésion constante et absolue à la volonté du Père, la sainteté du Christ comporte également un élément négatif qui est l’absence absolue de tout péché : « Qui d’entre vous pourrait faire la preuve que j’ai péché ? » dit Jésus à ses adversaires (Jn 8, 46). Sur ce point, nous avons un chœur unanime de témoignages apostoliques : « Celui qui n’a pas connu le péché » (2 Co 5, 21) ; « Lui n’a pas commis de péché ; dans sa bouche, on n’a pas trouvé de mensonge » (1 P 2, 22) ; « éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché » (H » 4, 15) ; « C’est bien le grand prêtre qu’il nous fallait : saint, innocent, immaculé ; séparé maintenant des pécheurs » (He 7, 26). Dans sa première lettre, Jean ne se lasse pas de proclamer : « lui-même est pur (…) il n’y a pas de péché en lui (…) lui, Jésus, est juste » (1 Jn 3, 3-7).
La conscience de Jésus est pure comme le cristal. Jamais le moindre aveu de faute, ni la moindre demande d’excuses et de pardon, que ce soit envers Dieu ou envers les hommes. Toujours la tranquille certitude d’être dans la vérité et dans le droit, d’avoir bien agi ; ce qui est tout autre chose que la présomption humaine de justice. Aucun autre personnage de l’Histoire n’a osé dire la même chose de lui-même.
Une telle absence de faute – et d’admission de faute ! – n’est pas liée à tel ou tel passage ou expression de l’Evangile, dont on peut douter de l’historicité, mais transpire de tout l’Evangile. C’est un style de vie qui se reflète en tout. On pourra fouiller dans les plis les plus cachés des évangiles, le résultat est toujours le même. L’idée d’une humanité exceptionnellement sainte et exemplaire ne suffit pas à tout expliquer. En fait, celle-ci serait plutôt démentie par cela. Cette assurance, cette exclusion du péché, que nous voyons en Jésus, indiqueraient en effet une humanité exceptionnelle, mais exceptionnelle dans l’orgueil, pas dans la sainteté. Une telle conscience est, soit en soi le plus grand péché jamais commis – plus grand que celui de Lucifer – soit au contraire la pure vérité. La résurrection du Christ est la preuve concrète que c’était bien la pure vérité. 

« Sanctifiés en Jésus-Christ » 

Voyons maintenant ce que la sainteté du Christ signifie pour nous. Et nous voilà immédiatement accueillis par une bonne nouvelle. Il y a en effet une bonne nouvelle, une joyeuse annonce, quant à la sainteté du Christ. Ce n’est pas tant le fait que Jésus soit le Saint de Dieu, ni le fait que nous devons nous aussi être saints et sans tache. Non, l’heureuse surprise est que Jésus nous communique, nous donne, nous offre sa sainteté. Que sa sainteté est aussi la nôtre. Davantage : qu’il est lui-même notre sainteté.
Tout parent humain peut transmettre à ses enfants ce qu’il a, pas ce qu’il est. Ce n’est pas parce qu’il est artiste, scientifique ou même saint, que ses enfants vont également naître artistes, scientifiques ou saints. Il peut tout au plus les enseigner, leur donner un exemple, mais pas transmettre ce qu’il est comme par héritage. Jésus, à l’inverse, par le baptême, nous transmet non seulement ce qu’il a, mais aussi ce qu’il est. Il est saint et fait de nous des saints ; il est le Fils de Dieu et fait de nous des enfants de Dieu.
Vatican II le réaffirme également : « Appelés par Dieu, non au titre de leurs œuvres mais au titre de son dessein gracieux, justifiés en Jésus notre Seigneur, les disciples du Christ sont véritablement devenus par le baptême de la foi, fils de Dieu, participants de la nature divine et, par-là même, réellement saints » (LG, 40). La sainteté chrétienne, avant d’être un devoir, est un don.
Que pouvons-nous faire pour accueillir ce don et en faire, pour ainsi dire, une expérience vécue et pas seulement une expérience à laquelle on croit ? La première réponse, fondamentale, c’est la foi. Pas n’importe quelle foi, mais la foi par laquelle nous nous approprions ce que le Christ a acquis pour nous. La foi qui est pleine d’audace et donne un coup de pouce à notre vie chrétienne. Paul a écrit : « Le Christ Jésus […] est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification, rédemption. Ainsi, comme il est écrit : Celui qui veut être fier, qu’il mette sa fierté dans le Seigneur » (1 Co 1, 30-31). Ce que le Christ est devenu « pour nous » – justice, sanctification et rédemption – nous appartient ; il est plus à nous que si nous l’avions fait nous-mêmes ! « Puisque ne nous appartenons plus, mais que nous appartenons au Christ, qui nous a rachetés à grands frais, il s’ensuit », écrit le grand maître byzantin Cabasilas, « que ce qui est au Christ nous appartient ; il est plus à nous que ce qui vient de nous ».
Je ne me lasse pas de répéter, à cet égard, ce que saint Bernard écrivait :
Mais pour moi, ce que je ne trouve pas en moi, je le prends [dans l’original, usurpe !] avec confiance dans les entrailles du Sauveur, parce qu’elles sont toutes pleines d’amour […]. La miséricorde du Seigneur est donc la matière de mes mérites. J’en aurai toujours tant qu’il daignera avoir de la compassion pour moi. Et ils seront abondants si les miséricordes sont abondantes. […] Sera-ce ma propre justice que je célébrerai ? « Je revivrai les exploits du Seigneur en rappelant que ta justice est la seule » (cf. Ps 71, 16). Non, Seigneur, je me souviendrai de votre seule justice. Car la vôtre est aussi la mienne, parce que vous êtes devenu ma propre justice (cf. 1 Co 1, 30) .
Nous ne devons pas nous résigner à mourir avant d’avoir fait, ou renouvelé, cette sorte de « coup de main » que nous suggère saint Bernard. Cette sainte audace ! Saint Paul exhorte souvent les chrétiens à « se débarrasser de l’homme ancien » et à « se revêtir du Christ ». L’image de se débarrasser et de se revêtir n’indique pas une opération purement ascétique, consistant à abandonner certains « vêtements » et à les remplacer par d’autres, c’est-à-dire à abandonner les vices et acquérir des vertus. C’est avant tout une opération à faire par le moyen de la foi. Dans un moment de prière, en ce temps de Carême, plaçons-nous devant le Crucifié et, par un acte de foi, remettons-lui tous nos péchés, notre misère passée et présente, comme celui qui se dépouille et jette au feu ses guenilles sales ; puis il se revêt de la justice que le Christ a acquise pour lui. Il dit, comme le publicain dans le temple : « Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis ! » Et lui aussi rentre chez lui « justifié » (cf. Lc 18, 13-14).
Certains Pères de l’Église ont rassemblé dans une image ce grand secret de la vie chrétienne. Imaginez, disent-ils, qu’un combat épique a eu lieu dans le stade. Un homme courageux a affronté le tyran cruel qui a asservi la ville et, au prix d’énormes efforts et souffrances, il l’a vaincu. Tu étais dans les gradins, tu n’as pas combattu, tu n’as ni lutté, ni subi de blessures. Mais si tu admires cet homme courageux, si tu te réjouis avec lui de sa victoire, si tu l’entrelaces de couronnes, si tu provoques et remues l’assemblée pour lui, si tu t’inclines joyeusement devant le vainqueur, que tu lui baises la tête et lui serres la main droite ; bref, si tu délires au point de considérer sa victoire comme la tienne, je t’assure que tu auras certainement part au prix du vainqueur.
Mais il y a davantage. Supposons que le vainqueur n’ait pas besoin du prix qu’il a remporté, mais qu’il désire, plus que toute autre chose, voir son partisan honoré et qu’il considère le couronnement de son ami comme la récompense de son combat ; dans ce cas, cet homme n’obtiendra-t-il pas la couronne, même s’il n’a ni peiné ni subi de blessures ? Bien sûr, qu’il l’obtiendra ! C’est ainsi, disent ces Pères, que cela se passe entre le Christ et nous. C’est lui le courageux qui sur la croix a vaincu le grand tyran du monde et nous a rendu la vie . Il nous est demandé de ne pas être des « spectateurs » distraits par toute cette souffrance et tout cet amour. Saint Jean Chrysostome écrit :
Nous n’avons pas ensanglanté d’armes, nous ne nous sommes pas rangés en bataille, nous n’avons pas reçu de blessures, nous n’avons pas soutenu de guerre ; et nous avons remporté la victoire : c’est le Seigneur qui a combattu, et c’est nous qui avons obtenu la couronne. Puis donc que la victoire nous est propre, faisons éclater notre joie comme les soldats, chantons tous aujourd’hui l’hymne de la victoire ; écrions-nous en louant le Seigneur .
Bien sûr, tout ne s’arrête pas là. De l’appropriation, il nous faut passer à l’imitation. Le texte du Concile rappelé sur la sainteté comme don continue en disant : « Cette sanctification qu’ils ont reçue, il leur faut donc, avec la grâce de Dieu, la conserver et l’achever par leur vie. C’est l’apôtre qui les avertit de vivre « comme il convient à des saints » (Ep 5, 3), de se revêtir « puisque […] choisis par Dieu, […] sanctifiés, aimés par lui, de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience » (Col 3, 12), portant les fruits de l’Esprit pour leur sanctification (cf. Ga 5, 22 ; Rm 6, 22) ».
Mais nous avons tant d’autres occasions de parler et d’entendre parler de notre devoir d’imiter le Christ et de cultiver les vertus, qu’il est bon, pour une fois, de nous arrêter ici. Aussi parce que si nous ne faisons pas ce premier saut dans la foi qui nous ouvre à la grâce de Dieu, nous n’irons jamais très loin dans l’imitation. « On n’arrive pas des vertus à la foi – disait saint Grégoire le Grand – mais de la foi aux vertus ».
Si nous ne voulons vraiment pas nous quitter sans avoir au moins un petit but pratique, en voici un qui peut nous aider. La sainteté de Jésus consistait à toujours faire ce que le Père voulait. « Je fais toujours ce qui lui est agréable. » (Jn 8, 29) Essayons de nous demander le plus souvent possible, face à chaque décision à prendre et à chaque réponse à donner : « Dans le cas présent, qu’est-ce que Jésus aimerait que je fasse ? » et faisons-le sans tarder. Savoir ce qu’est la volonté de Jésus est plus facile que de savoir dans l’abstrait ce qu’est « la volonté de Dieu » (même si les deux choses coïncident réellement). Pour connaître la volonté de Jésus, nous n’avons rien d’autre à faire qu’à nous souvenir de ce qu’il dit dans l’Évangile. Le Saint-Esprit est là, prêt à nous le rappeler.
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Traduit de l’Italien par Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes.

1.Cf. Milan Machovec, Jésus pour les athées, Mame, 2010.
2.Denzinger – Schonmetzer, Enchiridion Symbolorum, nr. 301-302
3.N. Cabasilas, La vie en Christ, IV, 6.
4.Bernard de Clairvaux, Sermons sur le Cantique, LXI, 4-5.
5.Cf. Col 3, 9 ; Rm 13, 14 ; Ga 3, 27 ; Ep 4, 24.
6.Cf. N. Cabasilas, La vie en Christ, 5.
7.Saint Jean Chrysostome, HOMÉLIE SUR LE MOT CŒMETERIUM ET SUR LA CROIX, 2.
8.LG, 40.

Cardinal Cantalamessa: le Carême est le temps de la conversion

Le cardinal Cantalamessa, prédicateur de la Maison pontificale.Le cardinal Cantalamessa, prédicateur de la Maison pontificale. 

Cardinal Cantalamessa: le Carême est le temps de la conversion 

Pour sa première prédication du Carême 2021, ce vendredi 26 février, le cardinal Cantalamessa est revenu sur le sens de la formule prononcée lors de l’imposition des Cendres: «Convertissez-vous et croyez en l’Évangile».

Avant de commencer un nouveau cycle thématique qui sera déployé en trois temps les 5, 12 et 26 mars (mais pas le 19 mars, jour férié au Vatican), le cardinal Cantalamessa a effectué sa première méditation de Carême cette année en abordant le thème de la conversion, avec cette parole tirée de l’Évangile de dimanche dernier «Les temps sont accomplis: le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile!»

Cette idée de conversion revient à trois reprises dans le Nouveau Testament, avec des sens légèrement différents. «Avant Jésus, la conversion signifiait toujours un « retour en arrière ». Le mot hébreu, « shub », signifie faire demi-tour, revenir sur ses pas, a expliqué le prédicateur. Elle indiquait la démarche d’une personne qui, à un certain moment de sa vie, se rend compte qu’elle fait « fausse route ». Alors elle s’arrête, change d’avis, décide de revenir à l’observance de la Loi et de renouer son alliance avec Dieu.»

Mais «sur les lèvres de Jésus, ce sens change. Non parce qu’il aime changer le sens des mots, mais parce qu’avec sa venue, les choses ont changé. « Les temps sont accomplis: le règne de Dieu est tout proche! » Se convertir ne signifie plus revenir en arrière, à l’ancienne alliance et à l’observance de la Loi, mais plutôt faire un saut en avant et entrer dans le Royaume, saisir le salut qui est offert aux hommes gratuitement, par l’initiative libre et souveraine de Dieu.»

Redevenir comme des enfants

Une deuxième occurrence du thème de la conversion intervient dans ce passage de l’Évangile de Matthieu. «À ce moment-là, les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent: « Qui donc est le plus grand dans le royaume des Cieux? » Alors Jésus appela un petit enfant ; il le plaça au milieu d’eux, et il déclara: « Amen, je vous le dis: si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. Mais celui qui se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des Cieux.» (Mt 18,1-3).

«Cette fois-ci, oui, se convertir signifie rebrousser chemin, précisément revenir à l’époque où l’on était enfant ! Le verbe employé, « strefo », indique un demi-tour. C’est là la conversion de celui qui est déjà entré dans le Royaume, qui a cru à l’Évangile, qui sert le Christ depuis un certain temps. C’est notre conversion!», a expliqué le prédicateur de la Maison pontificale. Plutôt que de s’accrocher à des honneurs ou à des responsabilités, le devoir de chaque vrai disciple est donc de «se décentrer de soi-même et se recentrer sur le Christ».

«Pour nous aussi, redevenir des enfants signifie revenir au moment où nous avons découvert que nous étions appelés, au moment de notre ordination sacerdotale, de notre profession religieuse ou de notre première vraie rencontre personnelle avec Jésus», a précisé le cardinal capucin.

Rejeter toute tiédeur

Le troisième contexte dans lequel l’invitation à la conversion revient est donné par les sept Lettres aux Églises de l’Apocalypse. La Lettre à l’Église de Laodicée est particulièrement péremptoire et radicale: « Je connais tes actions, je sais que tu n’es ni froid ni brûlant… Puisque tu es tiède – ni brûlant ni froid – je vais te vomir de ma bouche…. Sois fervent et convertis-toi ». (Ap 3, 15s) Il s’agit ici donc de «se convertir de la médiocrité et de la tiédeur». Saint Paul aura des accents semblables. tout comme, beaucoup plus tard dans l’histoire du christianisme, la tradition mystique autour de sainte Thérèse d’Avila.

«Nous sommes héritiers d’une spiritualité qui concevait le chemin de la perfection selon les trois étapes classiques: la voie purgative, la voie illuminative et la voie unitive. En d’autres termes, on doit pratiquer le renoncement et la mortification pendant longtemps avant de pouvoir éprouver de la ferveur. Il y a une grande sagesse et des siècles d’expérience derrière tout cela, et malheur à ceux qui pensent que c’est désormais dépassé. Non, tout cela n’est pas dépassé, mais ce n’est pas la seule voie que suit la grâce de Dieu», a précisé le cardinal capucin.

La joie d’une ferveur inspirée par l’Esprit Saint

Le thème de «l’ivresse divine», développé par les Pères de l’Église, vient apporter une vision plus joyeuse, laissant passer une idée de partage. «Une vie chrétienne pleine d’efforts ascétiques et de mortification, mais sans la touche vivifiante de l’Esprit, ressemblerait – disait un Père ancien – à une messe au cours de laquelle on ferait de nombreuses lectures, on accomplirait tous les rites et on apporterait de nombreuses offrandes, mais où la consécration des espèces par le prêtre n’aurait pas lieu. Tout resterait comme avant, rien d’autre que du pain et du vin.»

Saint Ambroise développait l’image du vin pour faire comprendre aussi, avec un langage poétique, l’idée d’une harmonie entre les disciples de Jésus. «Il y a encore une autre ivresse qui s’opère par la pluie pénétrante du Saint-Esprit. C’est ainsi que, dans les Actes des Apôtres, ceux qui parlaient en diverses langues apparurent aux auditeurs comme s’ils étaient remplis de vin doux», écrivait-il.

«Demandons à la Mère de Dieu de nous obtenir la grâce qu’elle a obtenue pour son Fils à Cana en Galilée. Par sa prière, ce jour-là, l’eau a été transformée en vin. Demandons que, par son intercession, l’eau de notre tiédeur devienne le vin d’une ferveur renouvelée. Le vin qui, à la Pentecôte, a provoqué chez les apôtres la sobre ivresse et les a rendus fervents dans l’Esprit», a conclu le prédicateur capucin.

Source: VATICANNEWS, le 26 février 2021

Texte complet sur le site du Card. Raniero Cantalamessa:

CONVERTISSEZ-VOUS ET CROYEZ À L’ÉVANGILE – PREMIÈRE PRÉDICATION DE CARÊME 2021

Comme à l’habitude, nous consacrerons cette première méditation à une introduction générale au temps du Carême, avant d’entrer dans le thème spécifique prévu, une fois la retraite de la Curie terminée. Dans l’Évangile du premier dimanche de Carême de l’année B, nous avons entendu l’annonce programmatique par laquelle Jésus commence son ministère public: « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile ! » Nous méditerons ici sur cet appel du Christ toujours actuel.
On parle de conversion en trois occasions ou dans trois contextes différents dans le Nouveau Testament. A chaque fois, une nouvelle composante est mise en évidence. Ensemble, ces trois passages nous donnent une idée complète de ce qu’est la métanoïa évangélique. Il n’est pas dit que nous devons nécessairement vivre les trois en même temps, avec la même intensité. Il y a une conversion pour chaque étape de la vie. L’important est que chacun de nous découvre celle qui lui convient le mieux en ce moment. 

Convertissez-vous, c’est-à-dire croyez !

La première conversion est celle qui résonne au début de la prédication de Jésus et qui se résume dans les mots : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile ! » (Mc 1, 15). Essayons de comprendre ce que le mot « conversion » signifie ici. Avant Jésus, la conversion signifiait toujours un « retour en arrière » (le mot hébreu, shub, signifie faire demi-tour, revenir sur ses pas). Elle indiquait la démarche d’une personne qui, à un certain moment de sa vie, se rend compte qu’elle fait « fausse route ». Alors elle s’arrête, change d’avis, décide de revenir à l’observance de la Loi et de renouer son alliance avec Dieu. La conversion, dans ce cas, a un sens fondamentalement moral et suggère l’idée de quelque chose de pénible à faire : changer d’habitudes, arrêter de faire ceci et cela….
Sur les lèvres de Jésus, ce sens change. Non parce qu’il aime changer le sens des mots, mais parce qu’avec sa venue, les choses ont changé. « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche ! » Se convertir ne signifie plus revenir en arrière, à l’ancienne alliance et à l’observance de la Loi, mais plutôt faire un saut en avant et entrer dans le Royaume, saisir le salut qui est offert aux hommes gratuitement, par l’initiative libre et souveraine de Dieu.
« Convertissez-vous et croyez » ne signifie pas deux choses différentes et successives, mais la même action fondamentale : convertissez-vous, c’est-à-dire croyez ! « Prima conversio fit per fidem », dit St. Thomas de Aquin : La première conversion c’est croire. Tout cela requiert une véritable « conversion », un changement profond dans la façon dont nous concevons notre relation à Dieu. Elle nous oblige à passer de l’idée d’un Dieu qui demande, qui ordonne, qui menace, à l’idée d’un Dieu qui vient les mains pleines pour se donner à nous tout entier. C’est la conversion de la « loi » à la « grâce » qui était si chère à saint Paul.

« Si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants… »

Écoutons le second passage de l’Évangile dans lequel on parle une nouvelle fois de conversion :
À ce moment-là, les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Qui donc est le plus grand dans le royaume des Cieux ? » Alors Jésus appela un petit enfant ; il le plaça au milieu d’eux, et il déclara : « Amen, je vous le dis : si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. Mais celui qui se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des Cieux. (Mt 18,1-3).
Cette fois-ci, oui, se convertir signifie rebrousser chemin, précisément revenir à l’époque où l’on était enfant ! Le verbe même employé, strefo, indique un demi-tour. C’est là la conversion de celui qui est déjà entré dans le Royaume, qui a cru à l’Évangile, qui sert le Christ depuis un certain temps. C’est notre conversion !
Que suppose la discussion de savoir qui est le plus grand ? Que la plus grande préoccupation n’est plus le royaume, mais la place qu’on y occupe, son moi. Chacun des Apôtres avait un titre lui permettant d’aspirer à être le plus important : Pierre avait reçu la promesse de la primauté, Judas la caisse, Matthieu pouvait dire qu’il avait laissé plus que les autres, André qu’il avait été le premier à le suivre, Jacques et Jean qu’ils avaient été avec lui sur le Thabor… Les fruits de cette situation sont évidents : rivalité, suspicion, confrontation, frustration.
Jésus enlève soudain le voile. Loin d’occuper la première place dans le Royaume, de cette façon on n’y entre même pas ! Le remède ? Se convertir, changer complètement de perspective et de direction. La révolution que Jésus propose est une véritable révolution copernicienne. Il faut se décentrer de soi-même et se recentrer sur le Christ.
Jésus parle plus simplement de devenir des enfants. Pour les Apôtres, redevenir des enfants signifiait revenir à ce qu’ils étaient au moment de l’appel sur les rives du lac ou au bureau de collecteur d’impôts, c’est-à-dire sans prétentions, sans titres, sans comparaison entre eux, sans jalousie, sans rivalité. Seulement riches d’une promesse (« Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes ») et d’une présence, celle de Jésus. À l’époque où ils étaient encore des compagnons d’aventure, et non des concurrents pour la première place.
Pour nous aussi, redevenir des enfants signifie revenir au moment où nous avons découvert que nous étions appelés, au moment de notre ordination sacerdotale, de notre profession religieuse ou de notre première vraie rencontre personnelle avec Jésus. A l’époque où nous disions : « Dieu seul suffit ! » et que nous y croyions.

« Tu n’es ni froid ni brûlant »

Le troisième contexte dans lequel l’invitation à la conversion revient –péremptoire – est donné par les sept Lettres aux Églises de l’Apocalypse. Ces sept Lettres sont adressées à des personnes et à des communautés qui, comme nous, vivent la vie chrétienne depuis un certain temps et, en fait, y exercent un rôle de leader. Elles sont adressées à l’ange des différentes Églises : « À l’ange de l’Église qui est à Éphèse, écris ». On ne peut expliquer ce titre qu’en référence, directe ou indirecte, au pasteur de la communauté. On ne peut imaginer que l’Esprit Saint attribue à des anges la responsabilité des fautes et des déviations qui sont dénoncées dans les différentes églises, et encore moins que l’invitation à la conversion s’adresse à des anges plutôt qu’à des hommes.
Parmi les sept Lettres de l’Apocalypse, celle qui devrait nous faire réfléchir plus que toute autre est la Lettre à l’Église de Laodicée. Nous connaissons son ton sévère : « Je connais tes actions, je sais que tu n’es ni froid ni brûlant… Puisque tu es tiède – ni brûlant ni froid – je vais te vomir de ma bouche…. Sois fervent et convertis-toi ». (Ap 3, 15s) Il s’agit de se convertir de la médiocrité et de la tiédeur.
Dans l’histoire de la sainteté chrétienne, l’exemple le plus célèbre de la première conversion, celle du péché à la grâce, c’est saint Augustin ; l’exemple le plus instructif de la deuxième conversion, celle de la tiédeur à la ferveur, c’est sainte Thérèse d’Avila. Ce qu’elle dit d’elle dans la Vie est certainement exagéré et dicté par la délicatesse de sa conscience, mais, en tout cas, peut nous servir à tous pour un examen de conscience utile.
« Je commençai donc de passe-temps en passe-temps, de vanité en vanité, d’occasion en occasion, à m’exposer à de si grands dangers […] Je trouvais dans les choses de Dieu de grandes délices, mais les chaînes du monde me tenaient encore captive ; je voulais, ce me semble, allier ces deux contraires, si ennemis l’un de l’autre : la vie spirituelle avec ses douceurs, et la vie des sens avec ses plaisirs. »
Le résultat de cet état était une profonde tristesse :
« Je tombais, je me relevais, faiblement sans doute, puisque je retombais encore. Me traînant dans les plus bas sentiers de la perfection, je ne m’inquiétais presque pas des péchés véniels, et quant aux mortels, je n’en avais pas une assez profonde horreur puisque je ne m’éloignais pas des dangers. Je puis le dire, c’est là une des vies les plus pénibles que l’on puisse s’imaginer. Je ne jouissais point de Dieu, et je ne trouvais point de bonheur dans le monde. Quand j’étais au milieu des vains plaisirs du monde, le souvenir de ce que je devais à Dieu venait répandre l’amertume dans mon âme ; et quand j’étais avec Dieu, les affections du monde portaient le trouble dans mon cœur . »
Beaucoup pourraient découvrir dans cette analyse la véritable raison de leur insatisfaction et de leur mécontentement.
Parlons donc de la conversion de la tiédeur. Saint Paul exhortait les chrétiens de Rome avec ces mots : « Ne ralentissez pas votre élan, restez dans la ferveur de l’Esprit » (Rm 12, 11). On pourrait objecter : « Mais, cher Paul, c’est bien là que réside le problème ! Comment passer de la tiédeur à la ferveur, si l’on a malheureusement dérapé ? » On peut glisser progressivement dans la tiédeur, comme on tombe dans les sables mouvants, mais on ne peut pas se relever tout seul, presque en se tirant par les cheveux.
Notre objection vient du fait que nous négligeons ou interprétons mal l’ajout « de l’Esprit » (en pneumati) que l’Apôtre fait suivre à l’exhortation « Restez dans la ferveur ». Chez Paul, le mot « Esprit » indique – ou inclut – presque toujours une référence à l’Esprit Saint. Il ne s’agit jamais exclusivement de notre esprit ou de notre volonté, sauf dans 1 Thessaloniciens 5, 23, où il indique une composante de l’homme, à côté du corps et de l’âme.
Nous sommes héritiers d’une spiritualité qui concevait le chemin de la perfection selon les trois étapes classiques : la voie purgative, la voie illuminative et la voie unitive. En d’autres termes, on doit pratiquer le renoncement et la mortification pendant longtemps avant de pouvoir éprouver de la ferveur. Il y a une grande sagesse et des siècles d’expérience derrière tout cela, et malheur à ceux qui pensent que c’est désormais dépassé. Non, tout cela n’est pas dépassée, mais ce n’est pas la seule voie que suit la grâce de Dieu.
Un schéma aussi rigide dénote un déplacement lent et progressif de l’accent de la grâce vers l’effort de l’homme. Selon le Nouveau Testament, il existe une circularité et une simultanéité, de sorte que si la mortification est nécessaire pour parvenir à la ferveur de l’Esprit, il est tout aussi vrai que la ferveur de l’Esprit est nécessaire pour arriver à pratiquer la mortification. Une ascèse entreprise sans une forte impulsion initiale de l’Esprit serait un effort mortel, et ne produirait rien d’autre que la « vantardise de la chair ». L’Esprit nous est donné pour que nous puissions nous mortifier, plutôt que comme une récompense pour nous être mortifiés. « Si par l’Esprit vous faites mourir les œuvres du corps, vous vivrez » (Rom 8,13).
Cette deuxième voie, qui va de la ferveur à l’ascèse et à la pratique des vertus, est celle que Jésus fit suivre à ses Apôtres. Le grand théologien byzantin Cabasilas écrit :
« Les Apôtres et nos pères dans la foi eurent l’avantage d’être instruits dans toute doctrine et de surcroît par le Sauveur lui-même. (…) Néanmoins, bien qu’ils eussent su tout cela, jusqu’à leur baptême [à la Pentecôte, avec l’Esprit], ils ne montrèrent rien de nouveau, de noble, de spirituel, de meilleur que l’ancien. Mais lorsque le temps du baptême fut venu pour eux et que le Paraclet fit irruption dans leurs âmes, alors ils devinrent des êtres nouveaux et embrassèrent une vie nouvelle, devinrent guides pour les autres et firent brûler la flamme de l’amour pour le Christ en eux-mêmes et dans les autres. […] De la même façon, Dieu conduit à la perfection tous les saints qui vinrent après eux ».
Les Pères de l’Église exprimaient tout cela avec l’image suggestive de « la sobre ivresse ». Ce qui en poussa beaucoup à reprendre ce thème, déjà développé par Philon d’Alexandrie , ce sont les paroles de Paul aux Éphésiens :
« Ne vous enivrez pas de vin, car il porte à l’inconduite ; soyez plutôt remplis de l’Esprit Saint. Dites entre vous des psaumes, des hymnes et des chants inspirés, chantez le Seigneur et célébrez-le de tout votre cœur ».
À partir d’Origène, on ne compte plus les textes des Pères illustrant ce thème, jouant tantôt sur l’analogie, tantôt sur le contraste entre l’ivresse matérielle et l’ivresse spirituelle. Ceux qui, à la Pentecôte, avaient pris les Apôtres pour des ivrognes avaient raison – écrit saint Cyrille de Jérusalem – ils se sont seulement trompés en attribuant cette ivresse au vin ordinaire, alors qu’il s’agissait du « vin nouveau », pressé de la « vraie vigne » qu’est le Christ ; les Apôtres étaient bien ivres, oui, mais de cette sobre ivresse qui met à mort le péché et donne vie au cœur .
Comment faire pour reprendre cet idéal de sobre ivresse et l’incarner dans la situation historique et ecclésiale actuelle ? Où est-il écrit, en effet, que cette manière aussi « forte » de faire l’expérience de l’Esprit était l’apanage des Pères et des premiers temps de l’Église, mais qu’il n’en est plus ainsi pour nous ? Le don du Christ ne se limite pas à une époque particulière, mais il est offert à toute époque. C’est précisément le rôle de l’Esprit que de rendre la rédemption du Christ universelle, de la rendre disponible à toute personne, en tout point du temps et de l’espace.
Une vie chrétienne pleine d’efforts ascétiques et de mortification, mais sans la touche vivifiante de l’Esprit, ressemblerait – disait un Père ancien – à une messe au cours de laquelle on ferait de nombreuses lectures, on accomplirait tous les rites et on apporterait de nombreuses offrandes, mais où la consécration des espèces par le prêtre n’aurait pas lieu. Tout resterait comme avant, rien d’autre que du pain et du vin.
« Il en est ainsi, concluait ce Père, de même pour le chrétien. Même s’il a parfaitement suivi le jeûne et la veille, la psalmodie et toute l’ascèse et toute vertu, mais que l’opération mystique de l’Esprit ne s’est pas accomplie, par la grâce, sur l’autel de son cœur, tout ce processus d’ascèse est incomplet et presque vain, parce que l’exultation de l’Esprit n’opère pas mystiquement dans son cœur . »
Quels sont les « lieux » où l’Esprit agit de cette manière pentecostale aujourd’hui ? Écoutons la voix de saint Ambroise qui fut le chantre par excellence, parmi les Pères latins, de la sobre ivresse de l’Esprit. Après avoir rappelé les deux « lieux » classiques où l’on peut puiser l’Esprit – l’Eucharistie et les Écritures – il évoque une troisième possibilité. Voici ce qu’il dit :
« Il y a encore une autre ivresse qui s’opère par la pluie pénétrante du Saint-Esprit. C’est ainsi que, dans les Actes des Apôtres, ceux qui parlaient en diverses langues apparurent aux auditeurs comme s’ils étaient remplis de vin doux . »
Après avoir rappelé les moyens « ordinaires », saint Ambroise, en ces mots, mentionne un moyen différent, « extraordinaire », en ce sens qu’il n’est pas fixé à l’avance, que ce n’est pas quelque chose d’institué. Il consiste à revivre l’expérience que les Apôtres ont fait le jour de la Pentecôte. Ambroise n’avait certainement pas l’intention de signaler cette troisième possibilité, pour dire à ses auditeurs qu’elle leur était interdite, étant réservée aux seuls Apôtres et à la première génération de chrétiens. Au contraire, il entendait inviter ses fidèles à faire l’expérience de cette « pluie pénétrante de l’Esprit » qui se produisit à la Pentecôte. C’est ce que saint Jean XXIII attendait du Concile Vatican II : une « nouvelle Pentecôte » pour l’Église.
Nous avons donc aussi la possibilité de puiser l’Esprit par cette voie nouvelle, dépendant uniquement de la souveraine et libre initiative de Dieu. L’une des façons dont se manifeste de nos jours l’Esprit en dehors des canaux institutionnels de la grâce est ce qu’on appelle le « Baptême dans l’Esprit ». Je le mentionne ici sans aucune intention de prosélytisme, mais pour répondre à l’exhortation que le Pape François adresse souvent à tous ceux du Renouveau charismatique catholique de partager avec tout le peuple de Dieu ce « courant de grâce » que l’on vit dans le Baptême de l’Esprit.
L’expression « Baptême dans l’Esprit » vient de Jésus lui-même. Faisant référence à la Pentecôte toute proche, avant de monter au ciel, il a dit à ses Apôtres : « Alors que Jean a baptisé avec l’eau, vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici peu de jours ». C’est un rite qui n’a rien d’ésotérique, mais se compose plutôt de gestes d’une grande simplicité, calme et joie, accompagnés d’attitudes d’humilité, de repentir, de disponibilité à devenir des enfants.
C’est un renouveau et une actualisation non seulement du baptême et de la confirmation, mais de toute la vie chrétienne : pour les époux, du sacrement de mariage ; pour les prêtres, de leur ordination sacerdotale ; pour les personnes consacrées, de leur profession religieuse. La personne concernée s’y prépare, ainsi que par une bonne confession, en participant à des rencontres de catéchèse au cours desquelles elle est remise dans un contact vivant et joyeux avec les principales vérités et réalités de la foi : l’amour de Dieu, le péché, le salut, la vie nouvelle, la transformation dans le Christ, les charismes, les fruits de l’Esprit. Le fruit le plus fréquent et le plus important est la découverte de ce que signifie avoir « une relation personnelle » avec Jésus ressuscité et vivant. Dans la conception catholique, le baptême dans l’Esprit n’est pas un point d’arrivée, mais un point de départ vers la maturité chrétienne et l’engagement ecclésial.
Est-il juste d’espérer que tout le monde vive cette expérience ? Est-ce la seule façon possible de faire l’expérience de la grâce d’une Pentecôte renouvelée souhaitée par le Concile ? Si par baptême dans l’Esprit, nous entendons un certain rite, dans un certain contexte, nous devons répondre non ; ce n’est certainement pas la seule façon de faire une expérience forte de l’Esprit. Il y a eu et il y a d’innombrables chrétiens qui ont fait une expérience semblable, sans rien savoir du baptême dans l’Esprit, recevant une augmentation évidente de grâce et une nouvelle onction de l’Esprit à la suite d’une retraite, d’une rencontre, d’une lecture. Même une retraite peut très bien se terminer par une invocation spéciale du Saint-Esprit, si celui qui la prêche en a fait l’expérience et si les participants le souhaitent. Le secret est de dire une fois « Viens, Saint-Esprit », mais de le dire de tout ton cœur, en laissant l’Esprit libre de venir comme il veut, pas comme nous voudrions qu’il vienne, c’est-à-dire sans rien changer à notre manière de vie et de prier.
Le « baptême dans l’Esprit » s’est révélé être un moyen simple et puissant de renouveler la vie de millions de croyants dans presque toutes les églises chrétiennes. On ne compte plus le nombre de personnes qui n’étaient chrétiennes que de nom et qui, grâce à cette expérience, sont devenues des chrétiens de fait, consacrés à la prière de louange et aux sacrements, actifs dans l’évangélisation et prêts à assumer des tâches pastorales dans la paroisse. Une véritable conversion de la tiédeur à la ferveur ! Il faudrait se dire ce qu’Augustin se répétait, presque avec indignation, en écoutant les histoires d’hommes et de femmes qui, à son époque, abandonnaient le monde pour se consacrer à Dieu : « Si isti et istae, cur non ego ? … ». Si eux l’ont fait, pourquoi ne le ferais-je pas, moi aussi ?
Demandons à la Mère de Dieu de nous obtenir la grâce qu’elle a obtenue pour son Fils à Cana en Galilée. Par sa prière, ce jour-là, l’eau a été transformée en vin. Demandons que, par son intercession, l’eau de notre tiédeur devienne le vin d’une ferveur renouvelée. Le vin qui, à la Pentecôte, a provoqué chez les apôtres la sobre ivresse et les a rendus « fervents dans l’Esprit ».

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Traduit de l’Italien par Cathy Brenti, de la Communauté des Béatitudes.

1.St. Thomas, S.Th, I-IIae, q. 113, a. 4.
2.Thérèse d’Avila, Livre de la vie, 7-8, Folio 2015.
3.N. Cabasilas, La vie en Christ, Cerf 2011.
4.Philon d’Alexandrie, Legum allegoriae, I, 84 (nefalios methē).
5.Ep 5, 18-19.
6.Saint Cyrille de Jérusalem, Cat. XVII, 18-19.
7.Macaire l’Egyptien, Philocalie, 3, Cerf 2019.
8.Saint Ambroise, Commentaires des Psaumes 35, 19.
9.Ac 1, 5.
10.Saint Augustin, Confessions, VIII, 8, 19.

Prédication de l’Avent: le Christ, union de la divinité et de l’humanité dans l’humilité

Troisième prédication de l'Avent du cardinal italien Raniero Cantalamessa en salle Paul VI au Vatican, vendredi 18 décembre 2020.Troisième prédication de l’Avent du cardinal italien Raniero Cantalamessa en salle Paul VI au Vatican, vendredi 18 décembre 2020.  (Vatican Media)

Prédication de l’Avent: le Christ, union de la divinité et de l’humanité dans l’humilité 

Lors de sa troisième prédication de l’Avent, délivrée vendredi 18 décembre devant le Pape François et les membres de la Curie romaine en salle Paul VI au Vatican, le cardinal Raniero Cantalamessa a proposé une méditation érudite sur le mystère de l’Incarnation de Dieu telle que comprise à travers les siècles, et les attitudes spirituelles que celle-ci doit engendrer en nous. 

 «Dieu est avec nous», c’est-à-dire du côté de l’homme, son ami et allié contre les forces du mal. «Nous devons redécouvrir le sens primordial et simple de l’incarnation du Verbe, au-delà de toutes les explications théologiques et des dogmes qui s’y rattachent», a d’emblée expliqué le prédicateur de la Maison pontificale, invitant à réfléchir sur le paradoxe et le scandale contenus dans l’affirmation suivante: «Le Verbe s’est fait chair»

L’humilité, clé de compréhension de l’Incarnation

Cette parfaite union de la divinité et de l’humanité dans la personne du Christ était la plus grande de toutes les nouveautés possibles, «la seule chose neuve sous le sol», comme la définit saint Jean le Damascène. Le premier grand combat que la foi au Christ a dû mener n’était donc pas celui de sa divinité, mais celle de son humanité et de la vérité de l’Incarnation.

À l’origine du rejet de l’Incarnation, relève philosophiquement le cardinal Cantalamessa, il y a le dogme de Platon selon lequel «la nature divine n’entre jamais en communication directe avec l’homme». Saint Augustin a découvert, lui, d’expérience, la racine ultime de la difficulté à croire en l’Incarnation, à savoir le manque d’humilité. «Et je n’étais pas humble, écrit-il dans ses Confessions, pour connaître mon humble maître Jésus-Christ».

Dieu a cette force infinie de se cacher

Selon le père Cantalamessa, l’expérience de saint Augustin nous aide à comprendre la racine ultime de l’athéisme moderne et nous montre la seule façon possible de la surmonter:abandonner l’orgueil et accepter l’humilité de Dieu. «Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits»; toute l’histoire de l’incrédulité humaine s’explique par ces paroles du Christ. L’humilité fournit la clé pour comprendre l’Incarnation, insiste le cardinal italien. 

«Pas besoin de beaucoup de force pour se faire remarquer; il en faut beaucoup, à l’inverse, pour se mettre à l’écart et s’effacer. Dieu a cette force infinie de se cacher».

Et pour cause, Noël est bien cette fête de l’humilité de Dieu. Pour la célébrer en esprit et en vérité, nous devons nous faire petits, comme nous devons nous baisser pour passer la porte étroite qui permet d’entrer dans la Basilique de la Nativité à Bethléem, exhorte le prédicateur pontifical, avant de revenir au cœur du mystère de la présence de Dieu «parmi nous».

Corps physique et corps mystique

«Le Messie tant attendu – attendu par les patriarches, annoncé par les prophètes, chanté par les psaumes – serait-il donc cet homme aux apparences et aux origines si humbles et ordinaires, dont nous savons tout, même son pays d’origine ?», interroge le cardinal Cantalamessa, poursuivant: «Il est relativement facile de croire en quelque chose de grandiose et de divin, lorsqu’il s’annonce dans un avenir indéfini: «en ces jours-là», «dans les derniers temps», «dans un cadre cosmique, avec les cieux suintant de douceur et la terre s’ouvrant pour faire fleurir le Sauveur. C’est plus difficile quand on doit dire: «Le voilà! C’est lui!» L’homme est tenté de dire tout de suite: tout est là? «De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon?»; «nous savons d’où il est».  

C’était une tâche prophétique surhumaine et on comprend pourquoi le Précurseur est défini comme «plus qu’un prophète», pointe-t-il du doigt.  

Les pauvres, corps du Christ

À l’époque du Baptiste pourtant, il était difficile de croire au corps physique de Jésus, sa chair si semblable à la nôtre, à l’exception du péché. Aujourd’hui, c’est surtout son corps mystique, l’Église, qui fait des difficultés et qui scandalise, relève le cardinal, méditant ensuite sur la manière «pauvre» dont le Christ s’est incarné.

«Les pauvres sont ‘’du Christ’’, non parce qu’ils déclarent lui appartenir, mais parce qu’il a déclaré qu’ils lui appartenaient, il a déclaré qu’ils sont son corps. Cela ne signifie pas qu’il suffit d’être pauvre et affamé dans ce monde pour entrer automatiquement dans le royaume ultime de Dieu», a-t-il observé, soulignant combien l’Église du Christ était donc «infiniment plus vaste que ce que disent les chiffres et les statistiques».

Et le cardinal Cantalamessa de faire allusion aux Souverains Pontifes: «Il s’ensuit que le Pape – et avec lui les autres pasteurs de l’Église – est bien le ‘’père des pauvres’’. C’est une joie et un encouragement pour nous tous de voir à quel point ce rôle a été pris à cœur par les derniers Souverains Pontifes et, d’une manière toute spéciale, par le pasteur qui siège aujourd’hui sur la chaire de Pierre. Il est la voix la plus autorisée qui se lève pour leur défense, dans un monde qui ne connaît que sélection et rejet».

Rencontrer Dieu dans l’intimité du cœur

Le prédicateur de la Maison pontificale s’est ensuite arrêté sur la venue de Dieu au monde non de façon générique, mais «personnellement, dans chaque âme croyante». «Le Christ n’est donc pas seulement présent sur la barque du monde ou de l’Église ; il est présent dans la petite barque de ma vie.»

Selon lui, la pandémie et les restrictions qu’elle impose au culte public et à la fréquentation des églises pourrait être l’occasion pour beaucoup «de découvrir que ce n’est pas simplement en allant à l’église que nous rencontrons Dieu»; que nous pouvons adorer Dieu «en esprit et en vérité» et nous entretenir avec Jésus, même lorsque nous sommes enfermés chez nous ou dans notre chambre. En effet, si l’on n’a jamais rencontré le Christ dans son cœur, on ne le rencontrera jamais ailleurs au sens fort du terme, a-t-il affirmé avant de citer de grands docteurs et maîtres de l’esprit de l’Église tels qu’Origène, saint Augustin, saint Bernard, Angelus Silesius, qui déclaraient audacieusement sur Noël: «Le Christ est né des centaines de fois à Bethléem, mais s’il ne naît pas en toi, alors tu es perdu».

Source: VATICANNEWS, le 18 décembre 2020

TEXTE INTÉGRAL DE LA PRÉDICATION:

« IL A HABITÉ PARMI NOUS » – TROISIÈME PRÉDICATION D’AVENT 2020 (18.12.2020)

«Parmi vous, il y en a un que vous ne connaissez pas! » C’est le cri amère de Jean-Baptiste entendu dans l’Évangile du troisième dimanche de l’Avent que nous aimerions recueillir lors de cette dernière rencontre avant Noël.
Dans son mémorable message Urbi et orbi du 27 mars dernier sur la place Saint-Pierre, après avoir lu l’évangile de la tempête apaisée, le Saint-Père s’est demandé en quoi consistait le « peu de foi » que Jésus reprochait aux disciples. Il a ainsi expliqué :
« Ils n’avaient pas cessé de croire en lui. En effet, ils l’invoquent. Mais voyons comment ils l’invoquent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? « . « Cela ne te fait rien » : ils pensent que Jésus se désintéresse d’eux, qu’il ne se soucie pas d’eux. Entre nous, dans nos familles, l’une des choses qui fait le plus mal, c’est quand nous nous entendons dire : « Tu ne te soucies pas de moi ? ». C’est une phrase qui blesse et déclenche des tempêtes dans le cœur. Cela aura aussi touché Jésus, car lui, plus que quiconque, se soucie de nous. »
On peut aussi voir une autre nuance dans le reproche de Jésus. Ils n’avaient pas compris qui était celui qui était avec eux sur le bateau ; ils n’avaient pas compris que, avec lui sur le bateau, ils ne risquaient pas de couler, car Dieu ne peut pas périr. Nous, disciples d’aujourd’hui, ferions la même erreur que les Apôtres et mériterions le même reproche que Jésus si, dans la violente tempête qui s’est abattue sur le monde avec la pandémie, nous oubliions que nous ne sommes pas seuls dans le bateau et à la merci des vagues.
La fête de Noël nous permet d’élargir l’horizon : de la mer de Galilée au monde entier, des Apôtres à nous : « Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous ». Le verbe grec à l’aoriste , eskenosen (littéralement, « il a planté sa tente ») exprime l’idée d’une action accomplie et irréversible. Le Fils de Dieu est descendu sur cette terre et Dieu ne peut pas périr. Le chrétien peut proclamer à plus forte raison que le psalmiste :
Dieu est pour nous refuge et force,
Secours dans la détresse, toujours offert.
Nous serons sans crainte si la terre est secouée,
Si les montagnes s’effondrent au creux de la mer […].
Il est avec nous, le Seigneur de l’univers ; citadelle pour nous . 

« Dieu est avec nous », c’est-à-dire du côté de l’homme, son ami et allié contre les forces du mal. Nous devons redécouvrir le sens primordial et simple de l’incarnation du Verbe, au-delà de toutes les explications théologiques et des dogmes qui s’y rattachent. Dieu est venu habiter parmi nous ! Il voulait faire de cet événement son nom propre : Emmanuel, Dieu-avec-nous. Ce qu’Isaïe avait prophétisé : « Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel » est devenu un fait accompli.
Il faut, disais-je, remonter plus haut que toutes les controverses christologiques du Vème siècle – avant Éphèse et Chalcédoine – pour retrouver le paradoxe et le scandale contenus dans l’affirmation : « Le Verbe s’est fait chair ». Il est utile de réécouter la réaction d’un païen instruit du IIème siècle, qui a pris conscience de cette affirmation des chrétiens. « Fils de Dieu – s’exclamait avec horreur le philosophe Celse – un homme qui a vécu il y a quelques années ? » « L’Eternel Logos un « d’hier ou d’avant-hier » ? Un homme « né dans un village de Judée, d’une pauvre fileuse » ? Il ne faut pas s’en étonner : la parfaite union de la divinité et de l’humanité dans la personne du Christ était la plus grande de toutes les nouveautés possibles, « la seule chose neuve sous le sol », comme la définit St. Jean le Damascene.
Le premier grand combat que la foi au Christ a dû mener n’était pas celui de sa divinité, mais celle de son humanité et de la vérité de l’Incarnation. A l’origine de ce rejet, il y avait le dogme de Platon selon lequel « la nature divine n’entre jamais en communication directe avec l’homme ». Saint Augustin a découvert, d’expérience, la racine ultime de la difficulté à croire en l’Incarnation, à savoir le manque d’humilité. « Et je n’étais pas humble, écrit-il dans ses Confessions, pour connaître mon humble maître Jésus-Christ ».
Son expérience nous aide à comprendre la racine ultime de l’athéisme moderne et nous montre la seule façon possible de la surmonter. A partir de Hermann Samuel Reimarus au XVIIIème siècle, il y a eu toute une attaque contre la vérité historique de l’Evangile et la divinité du Christ. Jésus a dit : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi ». Une fois que ce chemin unique vers Dieu a été déclaré infranchissable, il a été facile de passer d’abord au déisme, puis à l’athéisme.
L’expérience d’Augustin – disais-je – indique aussi la voie à suivre pour surmonter l’obstacle, abandonner l’orgueil et accepter l’humilité de Dieu. « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » ; toute l’histoire de l’incrédulité humaine s’explique par ces paroles du Christ. L’humilité fournit la clé pour comprendre l’Incarnation. Pas besoin de beaucoup de force pour se faire remarquer ; il en faut beaucoup, à l’inverse, pour se mettre à l’écart et s’effacer. Dieu a cette force infinie de se cacher : « Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, […] il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix . »
Dieu est amour, c’est pour cela qu’il est humilité ! L’amour crée une dépendance à l’égard de l’être aimé, une dépendance qui n’humilie pas, mais qui rend heureux. Les deux expressions « Dieu est amour » et « Dieu est humilité » sont comme les deux faces d’une même pièce. Mais que signifie le terme humilité lorsqu’on l’applique à Dieu et dans quel sens Jésus peut-il dire : « Devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur » ? L’explication est que l’humilité essentielle ne consiste pas à être petit (on peut être petit en fait sans être humble) ; elle ne consiste pas à se considérer petit (cela peut dépendre d’une mauvaise idée de soi) ; elle ne consiste pas à se proclamer petit (on peut le dire sans le croire) ; elle consiste à se faire petit et à se faire petit et s’abaisser par amour, pour élever les autres. En ce sens, de vrai humble il n’y a que Dieu. En effet,
Qui est comme Yahvé notre Dieu, lui qui s’élève pour siéger
et s’abaisse pour voir cieux et terre?
De la poussière il relève le faible, du fumier il retire le pauvre 

François d’Assise l’avait bien compris qui, sans avoir fait de grandes études, dans ses « Louanges du Dieu Très-Haut » adressées à Dieu, dit à un certain moment : « Tu es humilité ! » et dans sa Lettre à tout l’Ordre s’exclame : « Regardez, mes frères, l’humilité de Dieu ». « Chaque jour, écrit-il dans une de ses Admonitions, il s’humilie, comme lorsqu’il descend du siège royal dans le sein de la Vierge ».
Noël est la fête de l’humilité de Dieu. Pour la célébrer en esprit et en vérité, nous devons nous faire petits, comme nous devons nous baisser pour passer la porte étroite qui permet d’entrer dans la Basilique de la Nativité à Bethléem. 

« Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas » 

Mais revenons au cœur du mystère : « Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous ». Dieu est avec nous pour toujours, irrévocablement. C’est, désormais, l’objet central de la prophétie chrétienne. Zacharie salue le Précurseur en l’appelant « prophète du Très-Haut » et Jésus dit de lui qu’il est « plus qu’un prophète ». Mais dans quel sens Jean-Baptiste est-il un prophète ? Où est la prophétie dans son cas ? Les prophètes bibliques ont annoncé un salut à venir ; Jean-Baptiste n’annonce pas un salut à venir ; au contraire, il indique celui qui est présent là devant lui. Les anciens prophètes aidaient le peuple à franchir la barrière du temps ; Jean-Baptiste aide le peuple à franchir la barrière, encore plus épaisse, des apparences contraires. Le Messie tant attendu – attendu par les patriarches, annoncé par les prophètes, chanté par les psaumes – serait-il donc cet homme aux apparences et aux origines si humbles et ordinaires, dont nous savons tout, même son pays d’origine ?
Il est relativement facile de croire en quelque chose de grandiose et de divin, lorsqu’il s’annonce dans un avenir indéfini : « en ces jours-là », « dans les derniers temps », dans un cadre cosmique, avec les cieux suintant de douceur et la terre s’ouvrant pour faire fleurir le Sauveur . C’est plus difficile quand on doit dire : « Le voilà ! C’est lui ! » L’homme est tenté de dire tout de suite : tout est là ? « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » ; « nous savons d’où il est ».
C’était une tâche prophétique surhumaine et on comprend pourquoi le Précurseur est défini comme « plus qu’un prophète ». C’est l’homme qui montre du doigt une personne et prononce un « Ecce, le voici ! » péremptoire. « Voici l’Agneau de Dieu ! » Quel frisson a dû parcourir le corps de ceux qui ont reçu cette révélation les premiers. Une puissante action du Saint-Esprit accompagnait les paroles du Précurseur et en révélait la vérité aux cœurs bien disposés. Passé et avenir, attentes et accomplissement se touchaient. L’arc de l’histoire du salut se refermait.
Je crois que Jean-Baptiste nous a laissé sa tâche prophétique, qui est de continuer à crier : « Mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ». Il a inauguré la nouvelle prophétie qui ne consiste pas – disais-je – à annoncer un salut futur, mais à révéler la présence du Christ dans l’Histoire « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ». Le Christ n’est pas présent dans l’Histoire uniquement parce qu’on parle de lui et qu’on écrit sur lui sans cesse, mais parce qu’il est ressuscité et qu’il vit selon l’Esprit. Non seulement intentionnellement, mais vraiment. L’évangélisation commence ici.
À l’époque du Baptiste, ce qui était difficile, c’était le corps physique de Jésus, sa chair si semblable à la nôtre, à l’exception du péché. Aujourd’hui, c’est surtout son corps mystique, l’Église, qui fait des difficultés et qui scandalise. Si semblable au reste de l’humanité, et le péché lui-même ne l’a pas épargnée ! De même que le Précurseur fit reconnaître le Christ dans l’humilité de la chair à ses contemporains, il est nécessaire aujourd’hui de le faire reconnaître dans la pauvreté et la misère de son Église, et dans la pauvreté et la misère de nos vies mêmes. 

Ce que Paul ajoute à Jean

Mais nous devons ajouter quelque chose à ce que nous avons dit jusque-là. Il n’importe pas en effet seulement de savoir que Dieu s’est fait homme ; il importe aussi de savoir quel genre d’homme Dieu s’est-il fait. La manière différente et complémentaire dont Jean et Paul décrivent chacun l’événement de l’Incarnation est significative. Pour Jean, elle consiste dans le fait que le Verbe qui était Dieu s’est fait chair ; pour Paul, dans le fait que « le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, a pris la condition de serviteur ». Pour Jean, le Verbe, étant Dieu, s’est fait homme ; pour Paul, « le Christ : lui qui est riche, s’est fait pauvre ».
La distinction entre le fait de l’Incarnation et la manière dont elle s’est opérée, entre ses dimensions ontologique et existentielle, nous intéresse, parce qu’elle jette un éclairage singulier sur le problème actuel de la pauvreté et de l’attitude des chrétiens à son égard. Elle contribue à donner un fondement biblique et théologique au choix préférentiel des pauvres, proclamé lors du Concile Vatican II. « Les Pères du Concile – écrivait Jean Guitton, observateur laïc au Concile – ont retrouvé le sacrement de la pauvreté, c’est-à-dire la présence du Christ sous les espèces de ceux qui souffrent ».
Le « sacrement » de la pauvreté ! Ce sont des mots forts, mais bien fondés. Si, en effet, par le fait de l’Incarnation, le Verbe a, dans un certain sens, assumé tout homme (comme le pensaient certains Pères grecs), à cause de la manière dont elle s’est opérée, il a assumé, d’une manière très spéciale, les pauvres, les humbles, les souffrants. Il a « institué » ce signe, comme il a institué l’Eucharistie. Celui qui a prononcé sur le pain les mots : « Ceci est mon corps », a prononcé les mêmes à propos des pauvres. Il l’a fait quand, parlant de ce qui a été fait – ou n’a pas été fait – pour l’affamé, l’assoiffé, le prisonnier, celui qui est nu et l’exilé, il a solennellement déclaré : « C’est à moi que vous l’avez fait » et « C’est à moi que vous ne l’avez pas fait ».
Nous en tirons les conséquences au niveau de l’ecclésiologie. Saint Jean XXIII, à l’occasion du Concile, inventa l’expression « Eglise des pauvres » ; elle a un sens qui va au-delà de ce que l’on comprend habituellement. L’Église des pauvres n’est pas seulement composée des pauvres de l’Église ! D’une certaine manière, tous les pauvres du monde – qu’ils soient baptisés ou non – lui appartiennent. « Mais – objectera-t-on – ils n’ont pas eu la foi, ni reçu le baptême ! » C’est vrai, mais les Saints Innocents que nous célébrons après Noël ne les avaient pas non plus. Leur pauvreté et leur souffrance, si elles sont irréprochables, sont aux yeux de Dieu leur baptême de sang. Dieu a bien plus de façons de sauver que nous l’imaginons, même si toutes ces façons – aucune n’est exclue – « d’une façon que Dieu connaît », passent par le Christ.
Les pauvres sont « du Christ », non parce qu’ils déclarent lui appartenir, mais parce qu’il a déclaré qu’ils lui appartenaient, il a déclaré qu’ils sont son corps. Cela ne signifie pas qu’il suffit d’être pauvre et affamé dans ce monde pour entrer automatiquement dans le royaume ultime de Dieu. Les paroles : « Venez les bénis de mon Père » s’adressent à ceux qui ont pris soin des pauvres, pas nécessairement aux pauvres eux-mêmes, par le simple fait d’avoir été matériellement pauvres dans la vie.
L’Église du Christ est donc infiniment plus vaste que ce que disent les chiffres et les statistiques. Pas seulement par simple façon de parler, ou par triomphalisme – aujourd’hui surtout – déplacé. Personne en dehors de Jésus n’a proclamé : « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait », et là le « frère le plus petit » désigne, non seulement celui qui croit au Christ, mais tout homme.
Il s’ensuit que le Pape – et avec lui les autres pasteurs de l’Eglise – est bien le « père des pauvres ». C’est une joie et un encouragement pour nous tous de voir à quel point ce rôle a été pris à cœur par les derniers Souverains Pontifes et, d’une manière toute spéciale, par le pasteur qui siège aujourd’hui sur la chaire de Pierre. Il est la voix la plus autorisée qui se lève pour leur défense, dans un monde qui ne connaît que sélection et rejet. Il n’a certainement pas « oublié les pauvres » ! L’Écriture contient une bénédiction spéciale pour ceux qui ont à cœur le sort des pauvres :
Heureux qui pense au pauvre et au faible :
Le Seigneur le sauve au jour du malheur !
Il le protège et le garde en vie, heureux sur la terre.
Seigneur, ne le livre pas à la merci de l’ennemi ! 

De Marie et Joseph, nous lisons dans l’Évangile qu’« il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune ». Encore aujourd’hui, il n’y a pas de place pour les pauvres dans la salle commune du monde, mais l’Histoire a montré de quel côté était Dieu et de quel côté l’Eglise doit être. Aller vers les pauvres, c’est imiter l’humilité de Dieu, c’est se faire petit par amour, pour élever ceux qui sont en bas.
Mais ne nous trompons pas: c’est quelque chose qui est plus facile à dire qu’à faire. Un ancien père du désert, Isaac de Ninive, a donné ce conseil à ceux qui sont contraints par le devoir de parler de choses spirituelles auxquelles ils ne sont pas encore arrivés avec leur vie: « Parlez-en comme quelqu’un qui appartient à la classe des disciples et non avec autorité, après avoir humilié votre âme et vous être rendu plus petit que n’importe lequel de vos auditeurs » . Et c’est comme ça que j’ai osé en parler.

« Chez lui, nous nous ferons une demeure »

« Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous ». Il nous faut, avant de conclure, passer du pluriel au singulier. Le Verbe n’est pas venu au monde de façon générique, mais personnellement, dans chaque âme croyante. Jésus a dit : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure ». Le Christ n’est donc pas seulement présent sur la barque du monde ou de l’Église ; il est présent dans la petite barque de ma vie. Quelle idée, si on arrivait vraiment à y croire ! Sainte Elisabeth de la Trinité y a trouvé le secret de sa sainteté. « Il me semble, écrit-elle à une amie, que j’ai trouvé mon ciel sur la terre, puisque le ciel c’est Dieu, et Dieu c’est mon âme. Le jour où j’ai compris cela, tout s’est illuminé en moi ».
Avec les restrictions qu’elle impose au culte public et à la fréquentation des églises, la pandémie pourrait être l’occasion pour beaucoup de découvrir que ce n’est pas simplement en allant à l’église que nous rencontrons Dieu ; que nous pouvons adorer Dieu « en esprit et en vérité » et nous entretenir avec Jésus, même lorsque nous sommes enfermés chez nous ou dans notre chambre. Le chrétien ne pourra jamais se passer de l’Eucharistie et de la communauté, mais lorsqu’elles sont empêchées par la force majeure, qu’il n’aille pas penser que sa vie chrétienne s’interrompt. Si on n’a jamais rencontré le Christ dans son cœur, on ne le rencontrera jamais ailleurs au sens fort du terme.
On retrouve de temps en temps, dans la bouche de grands docteurs et maîtres de l’esprit de l’Église : Origène, saint Augustin, saint Bernard, Angelus Silesius, et d’autres encore, une déclaration audacieuse sur Noël. Elle dit en substance : « Le Christ est né des centaines de fois à Bethléem, mais s’il ne naît pas en toi, alors tu es perdu ». « Où le Christ naît-il, au sens le plus profond du terme, si ce n’est dans votre cœur et votre âme ? », écrit saint Ambroise. « Le Verbe de Dieu, dit en écho saint Maxime le Confesseur, veut réitérer en tous les hommes les mystères de son Incarnation ». Une vérité, comme on le voit, véritablement œcuménique.
Faisant écho à cette même tradition, saint Jean XXIII, dans son message de Noël 1962, élevait cette prière ardente : « Ô Verbe éternel du Père, Fils de Dieu et de Marie, renouvelle encore aujourd’hui, dans le secret des âmes, le miracle de ta naissance ». Faisons nôtre cette prière, mais, dans la situation dramatique où nous nous trouvons, ajoutons aussi l’ardente supplication de la liturgie de Noël : « Ô Roi de l’univers, ô Désiré des nations, pierre angulaire qui joint ensemble l’un et l’autre mur, force de l’homme pétri de limon, viens, Seigneur, viens nous sauver ! » Viens et relève l’humanité épuisée par la longue épreuve de cette pandémie.
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Traduit de l’Italien par Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes

1.Mc 4, 38.
2.Jn 1, 14.
3.N.D.T. : L’aoriste est un temps de la conjugaison grecque qui correspond à un passé indéterminé.
4.Ps 45, 2-4.
5.Is 7, 14.
6.In Origène, Contra Celsum, I, 26
7.De fide orthodoxa, 45
8.Platon, Le Banquet, 203.
9.Augustin, Confessions, VII, XVIII.24.
10.Jn 14, 6.
11.Mt 11, 25.
12.Ph 2, 7-8.
13.Mt 11, 29.
14.Ps 113,5-7.
15.Lc 1, 76.
16.Mt 11, 9.
17.Cf. Is 45, 8.
18.Jn 1, 46.
19.Jn 7, 27.
20.Jn 1, 29.
21.Jn 1, 26.
22.Mt 28, 20.
23.Cf. Jn 1, 1-14.
24.Cf. Ph 2, 5s.
25.Cf. 2 Co 8, 9.
26.J. Guitton, cit. par R. Gil, Presencia de los pobres en el Concilio, in “Proyección” 48, 1966, p.30. N.D.T. : « La présence des pauvres au Concile », in « Projection ». Article non paru en français.
27.Mt 25, 31s.
28.Gaudium et Spes, 22.
29.Mt 25, 34.
30.Mt 25, 40.
31.Ps 41, 2-3.
32.Lc 2, 7.
33.Isaac de Ninive, Discours ascétiques, 4.
34.Jn 14, 23.
35.Sainte Elisabeth de la Trinité, Lettre 122 à la Comtesse De Sourdon (1902).
36.Cf. Origène, Commentaire de l’évangile de Luc 22, 3. Angelus Silesius, Le voyageur chérubinique, I, 61, Ed. Rivages 2004. “Wird Christus tausendmal zu Bethlehem geborn / und nicht in dir: du bleibst noch ewiglich verlorn“.
37.Saint Ambroise, In Lucam, 11, 38.
38.Saint Maxime le Confesseur, Ambigua (PG 91, 1084).
39.Antienne des Vêpres du 22 décembre.

Source: site officiel du Card. Raniero Cantalamessa

Prédication de l’Avent: dans la vie présente, garder foi en l’éternité

Prédication de l'Avent par le cardinal Cantalamessa en salle Paul VI, le 04 décembre 2020Prédication de l’Avent par le cardinal Cantalamessa en salle Paul VI, le 04 décembre 2020  (Vatican Media)

Prédication de l’Avent: dans la vie présente, garder foi en l’éternité

Le cardinal Raniero Cantalamessa a prononcé ce vendredi 11 décembre sa deuxième prédication de l’Avent, proposant devant le Saint-Père et la Curie romaine une réflexion sur la vie éternelle, qui n’est pas seulement «promesse» mais «présence et expérience». Elle permet de traverser les tribulations du temps présent sans se laisser accabler. Encore faut-il y croire fermement, ce que ne favorisent pas la mentalité et les courants de pensée actuels. 

Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican

«Nous vous annonçons la vie éternelle», affirme saint Jean dans sa première épitre (1 Jn 1,2). Mais deux millénaires plus tard, quel crédit y accordons-nous? Si ce n’est à cause de ce qui habite notre cœur, c’est au moins par la force des évènements que la notion d’éternité a effleuré notre esprit ces derniers mois.

Raviver sa foi en ce qui ne passe pas

Cette «vérité éternelle» que la pandémie «a ramenée à la surface est la précarité et le caractère transitoire de toutes choses», a expliqué le cardinal Cantalamessa. «Tout passe: la richesse, la santé, la beauté, la force physique… C’est quelque chose que nous avons sous les yeux en permanence».

Ainsi, la crise actuelle a au moins un mérite, celui de nous faire «redécouvrir avec soulagement qu’il existe – malgré tout – un point fixe, un terrain solide, ou plutôt un rocher, sur lequel fonder notre existence terrestre». Autrement dit, «nous devons redécouvrir la foi en un au-delà de la vie», en ce qui ne passe pas, en «l’éternité».

Pour les chrétiens, a rappelé le prédicateur de la Maison pontificale, «la foi en la vie éternelle ne repose pas sur des arguments philosophiques discutables sur l’immortalité de l’âme. Elle se fonde sur un fait précis, la résurrection du Christ, et sur sa promesse». L’éternité est une personne.

Attention à la frénésie du bien-être

Cependant, cette vérité chrétienne a grandement perdu du terrain dans les consciences au cours du 20e siècle et jusqu’à nos jours. Le cardinal Cantalamessa a développé son analyse en revenant sur le «phénomène complexe et ambivalent» de sécularisation, ainsi que sur les effets de la laïcité envisagée comme «temporalisme, réduction du réel à la seule dimension terrestre». Ces phénomènes ont conduit à «l’élimination radicale de l’horizon de l’éternité», non sans conséquences sur la foi des croyants. Celle-ci est devenue «timide et réticente»lorsqu’il s’agit de penser ou d’évoquer «la résurrection des morts et la vie du monde à venir», pourtant affirmées dans le Credo. L’impact atteint plus largement notre manière de vivre: «le désir naturel de vivre toujours, déformé, devient désir, ou frénésie, de vivre bien, c’est-à-dire agréablement, même aux dépens des autres si nécessaire», a alerté le prêtre capucin.

Une force pour l’évangélisation et la sanctification

La foi en la vie éternelle déborde de notre personne. Elle «est l’une des conditions pour pouvoir évangéliser», a poursuivi le cardinal Cantalamessa. «L’annonce de la vie éternelle constitue la force et le «mordant» de la prédication chrétienne»«En annonçant la vie éternelle, nous pouvons faire valoir non seulement notre foi, mais aussi sa correspondance avec le désir le plus profond du cœur humain». Nous sommes en effet des «êtres finis capables d’infini», a fait remarquer le religieux. Cette capacité, ce désir, ne nous détachent pas des réalités présentes. «Ce ne sont pas ceux qui désirent l’éternité, expliquait le penseur Miguel de Unamuno, qui méprisent le monde et la vie ici-bas, mais au contraire, ceux qui ne la désirent pas».

La foi en l’éternité donne ainsi «un nouvel élan à notre chemin de sanctification». En effet, ne plus croire à l’éternité, c’est voir s’amoindrir sa «capacité à faire face avec courage aux souffrances et aux épreuves de la vie». «Nous devons redécouvrir une partie de la foi de saint Bernard et de saint Ignace de Loyola. Dans chaque situation et devant tout obstacle, ils se disaient: « Quid hoc ad aeternitatem », c’est-à-dire “qu’est-ce, face à l’éternité ?”», a rapporté le prédicateur.

Les paroles de saint Paul sont elles aussi un appui précieux pour garder la juste perspective: «Car notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. Et notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel» (2 Co 4, 17-18). Ou encore: «J’estime, en effet, qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous» (Rm 8, 18).

Quand «l’éternité a fait irruption dans le temps»

Cet horizon de la vie éternelle n’a rien de l’entrée dans un lieu d’une monotonie sans fin. «Demandons aux vrais amoureux s’ils s’ennuient au sommet de leur amour, et s’ils ne voudraient pas au contraire que cet instant dure éternellement», a lancé le cardinal italien.

Mais l’éternité n’est pas seulement devant nous. On peut déjà la toucher dans le présent.

«Pour le croyant, l’éternité n’est pas seulement une promesse et une espérance (…). C’est aussi une présence et une expérience», a souligné le prêtre capucin. «Avec le Christ, le Verbe incarné, l’éternité a fait irruption dans le temps. Nous en faisons l’expérience chaque fois que nous faisons un véritable acte de foi en Christ», que nous recevons la communion ou que nous écoutons l’Évangile. «Cette présence de l’éternité dans le temps s’appelle l’Esprit Saint». Le Christ, écrit saint Augustin, «a promis la vie éternelle dont l’Esprit qu’il nous a donné est l’acompte».

Gratitude et courage dans l’épreuve

La vie éternelle représente tout un chemin, une préparation en vue d’une nouvelle naissance, tout comme l’enfant se développe dans le sein de sa mère. «L’Église devrait être cette petite fille qui aide les hommes à prendre conscience de leur désir non avoué et parfois même tourné en dérision», a estimé le cardinal Cantalamessa, qui a aussi souhaité «démentir l’accusation à l’origine du soupçon moderne contre l’idée de la vie éternelle, selon lequel l’attente de l’éternité détourne de l’engagement envers la terre et du soin de la création». Et le prédicateur de conter l’histoire de saint François d’Assise qui, perclus de douleur sur son lit de mort, et après avoir dialogué en esprit avec son Créateur, trouve en son cœur un étonnant surplus de force pour chanter un cantique des Créatures désormais bien connu. «La pensée de la vie éternelle ne lui avait pas inspiré le mépris de ce monde et des créatures, mais un enthousiasme et une gratitude encore plus grands à leur égard, et avait rendu la douleur actuelle plus supportable».

Cette foi ravivée en l’éternité ne nous épargnera pas les difficultés inhérentes à l’épreuve de la pandémie, a conclu le cardinal Cantalamessa, «mais elle devrait au moins nous aider, nous les croyants, à ne pas nous laisser submerger (…) et à pouvoir insuffler courage et espérance même à ceux qui n’ont pas le confort de la foi». 

Source: VATICANNEWS, le 11 décembre 2020

Texte intégral de la prédication :

 » Nous vous annonçons la vérité éternelle  » (1 Jean 1,2) – 2ème prédication de l’Avent

« Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu » (Is 40, 1). Voilà les premiers mots d’Isaïe de la première lecture du deuxième dimanche de l’Avent. C’est une invitation – voire un commandement – toujours d’actualité, adressée aux pasteurs et aux prédicateurs de l’Église. Aujourd’hui, nous voulons accueillir cette invitation et méditer sur l’annonce la plus « consolante » que nous offre la foi au Christ.
La deuxième « vérité éternelle » que la situation de pandémie a ramenée à la surface est la précarité et le caractère transitoire de toutes choses. Tout passe : la richesse, la santé, la beauté, la force physique… C’est quelque chose que nous avons sous les yeux en permanence. Il suffit de comparer les photos d’aujourd’hui – les nôtres ou celles de personnes célèbres – avec celles d’il y a vingt ou trente ans pour s’en rendre compte. Abasourdis par le rythme de la vie, nous ne prêtons pas attention à tout cela, nous ne prenons pas le temps d’en tirer les conséquences nécessaires.
Et voilà que tout à coup, tout ce que nous considérions comme acquis s’est avéré fragile, comme une plaque de glace sur laquelle on patine allégrement qui se brise soudain sous les pieds et fait que l’on s’enfonce. « La tempête – disait le Saint-Père dans cette mémorable bénédiction « urbi et orbi » le 27 mars – démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités ».
La crise planétaire que nous vivons peut être l’occasion de redécouvrir avec soulagement qu’il existe – malgré tout – un point fixe, un terrain solide, ou plutôt un rocher, sur lequel fonder notre existence terrestre. Le mot Pâques – Pesach en hébreu – signifie passage, et en latin, il se traduit par transitus. Ce mot évoque, en soi, quelque chose de « passager » et de « transitoire », donc quelque chose qui tend à être négatif. Saint Augustin a perçu cette difficulté et l’a résolue de manière éclairante. Faire Pâques, a-t-il expliqué, signifie, oui, passer, mais « passer à ce qui ne passe pas » ; cela signifie « passer du monde, pour ne point passer avec le monde ». Passer avec le cœur, avant de passer avec le corps !
Ce qui « ne passe jamais » est, par définition, l’éternité. Nous devons redécouvrir la foi en un au-delà de la vie. C’est l’une des grandes contributions que les religions peuvent ensemble apporter à l’effort de créer un monde meilleur et plus fraternel. Elle nous fait comprendre que nous sommes tous compagnons de voyage, en route vers une patrie commune où il n’y a pas de distinction de race ou de nation. Nous n’avons pas que le chemin en commun, mais aussi le point d’arrivée. Avec des concepts et dans des contextes encore très différents, c’est une vérité commune à toutes les grandes religions, du moins à celles qui croient en un Dieu personnel. « Pour s’avancer vers lui, il faut croire qu’il existe et qu’il récompense ceux qui le cherchent ». Ainsi, la Lettre aux Hébreux résume la base commune – et le plus petit dénominateur commun – de chaque foi et de chaque religion.
Pour les chrétiens, la foi en la vie éternelle ne repose pas sur des arguments philosophiques discutables sur l’immortalité de l’âme. Elle se fonde sur un fait précis, la résurrection du Christ, et sur sa promesse : « Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures […]. Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi ». Pour nous, chrétiens, la vie éternelle n’est pas une catégorie abstraite, c’est plutôt une personne. Elle signifie aller auprès de Jésus, « faire corps » avec lui, partager son état de Ressuscité dans la plénitude et la joie de la vie trinitaire : « Cupio dissolvi et esse cum Christo », disait saint Paul à ses chers Philippiens : « Je désire partir pour être avec le Christ . » 

Une éclipse de foi

Mais qu’est-il arrivé – nous demandons-nous – à la vérité chrétienne de la vie éternelle ? À une époque comme la nôtre dominée par la physique et la cosmologie, l’athéisme s’exprime avant tout comme la négation de l’existence d’un créateur du monde ; au XIXème siècle, il s’exprimait de préférence dans la négation d’une vie après la mort. Hegel avait affirmé que « les chrétiens gaspillent dans le ciel les énergies destinées à la terre ». Reprenant cette critique, Feuerbach et surtout Marx se sont battus contre la croyance en une vie après la mort, affirmant qu’elle faisait se dessaisir de l’engagement terrestre. A l’idée d’une survie personnelle en Dieu, on substitue l’idée d’une survie dans l’espèce et dans la société du futur. Peu à peu, avec le soupçon, l’oubli et le silence sont tombés sur le mot « éternité ».
La sécularisation a fait le reste, au point qu’il semble même inconvenant pour des gens cultivés et en phase avec leur temps de continuer à parler d’éternité. La sécularisation est un phénomène complexe et ambivalent. Il peut indiquer l’autonomie des réalités terrestres et la séparation entre le royaume de Dieu et le royaume de César, et en ce sens, non seulement elle n’est pas contre l’Évangile, mais elle trouve en lui une de ses racines les plus profondes. Le mot « sécularisation » peut cependant aussi désigner tout un ensemble d’attitudes hostiles à la religion et à la foi. Dans ce sens, on préfère employer le terme de laïcité. La laïcité est à la laïcisation tout comme le scientisme est à la scientificité et le rationalisme est à la rationalité.
Même ainsi délimité, le phénomène de la sécularisation présente de nombreux visages selon les domaines dans lesquels il se manifeste : la théologie, la science, l’éthique, l’herméneutique biblique, la culture, la vie quotidienne. Sa signification primordiale est cependant unique et claire. « Sécularisation » dérive du mot saeculum qui, dans le langage courant, a fini par désigner le temps présent – « l’éon présent », selon la Bible – par opposition à l’éternité – l’éon futur, ou « les siècles des siècles » comme l’appellent les Écritures. En ce sens, laïcité est synonyme de temporalisme, de réduction du réel à la seule dimension terrestre. Cela signifie l’élimination radicale de l’horizon de l’éternité.
Tout cela a eu une répercussion évidente sur la foi des croyants. Cette dernière est devenue, sur ce point, timide et réticente. Quand avons-nous entendu le dernier sermon sur la vie éternelle ? Le philosophe Kierkegaard avait raison : « L’au-delà est devenu une plaisanterie, une exigence si incertaine que non seulement personne ne le respecte plus, mais encore personne ne l’attend plus. Au point qu’on s’amuse même à penser qu’il fut un temps où cette idée marquait l’ensemble de l’existence ». Nous continuons à réciter dans le Credo : « J’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir », sans donner cependant beaucoup de poids à ces mots. La chute de l’horizon de l’éternité fait sur la foi chrétienne l’effet que produit le sable jeté sur une flamme : il l’étouffe, il l’éteint.
Quelle est la conséquence pratique de cette éclipse de l’idée d’éternité ? Saint Paul rapporte le but de ceux qui ne croient pas à la résurrection des morts : « Mangeons et buvons car demain nous mourrons . » Le désir naturel de vivre toujours, déformé, devient désir, ou frénésie, de vivre bien, c’est-à-dire agréablement, même aux dépens des autres si nécessaire. La terre entière devient ce que Dante Alighieri disait de l’Italie de son temps : «la petite aire qui nous rend si féroces ». Une fois l’horizon de l’éternité tombé, la souffrance humaine apparaît doublement et irrémédiablement absurde. Le monde ressemble à « une fourmilière qui s’effrite » et l’homme à « un dessin créé par la vague au bord de la mer que la prochaine vague efface ». 

Foi en l’éternité et évangélisation

La foi en la vie éternelle est l’une des conditions pour pouvoir évangéliser. « Et si le Christ n’est pas ressuscité, notre proclamation est sans contenu, votre foi aussi est sans contenu […] Si nous avons mis notre espoir dans le Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes ». L’annonce de la vie éternelle constitue la force et le « mordant » de la prédication chrétienne. Regardons ce qui s’est passé lors de la toute première évangélisation chrétienne. L’idée la plus ancienne et la plus répandue dans le paganisme gréco-romain était que la vraie vie se termine avec la mort ; après cela, il n’y a qu’une existence larvaire, dans un monde d’ombres, évanescent et incolore. On connait les mots que l’empereur romain Hadrien s’est adressé à lui-même alors qu’il était proche de la mort et qu’il a voulu comme épitaphe sur sa tombe :
Ma petite âme perdue et douce,
Compagne et hôte de mon corps,
Maintenant tu t’apprêtes à monter dans des endroits
Incolores, durs et nus,
Où tu n’auras plus les divertissements habituels.
Encore un instant,
Regardons les rives familières ensemble,
Les choses que nous ne verrons certainement plus jamais.

Pour un homme qui, de son vivant, s’était fait construire des résidences d’un luxe incroyable – il suffit de visiter la villa d’Hadrien près de Tivoli pour s’en convaincre – cette perspective était encore plus décourageante que pour le commun des mortels. Il avait construit le mausolée d’Hadrien, pour y mettre sa dépouille – l’actuel château Saint-Ange – mais il savait bien que cela ne changerait rien à son destin qui était de se diriger vers des « lieux incolores et sans divertissement ».
Dans ce contexte, on comprend l’impact qu’a dû avoir la proclamation chrétienne d’une vie après la mort, infiniment plus pleine et plus lumineuse que la vie terrestre, sans plus de larmes, sans plus de mort, sans plus aucun souci . On comprend aussi pourquoi le thème et les symboles de la vie éternelle – le palmier, le paon, les mots « requies aeterna » – sont si fréquents dans les sépultures chrétiennes des catacombes.
En annonçant la vie éternelle, nous pouvons faire valoir non seulement notre foi, mais aussi sa correspondance avec le désir le plus profond du cœur humain. Nous sommes en fait des « êtres finis capables d’infini » (ens finitum, capax infiniti), des êtres mortels ayant une aspiration secrète à l’immortalité. À un ami argentin qui lui reprochait, comme s’il s’agissait d’une forme d’orgueil et de présomption, d’être tourmenté par le problème de l’éternité, Miguel de Unamuno – qui n’était certainement pas un apologiste du christianisme – répondit dans une lettre :
Je ne dis pas que nous méritons un au-delà, ni que la logique nous le montre ; je dis que nous en avons besoin, que nous le méritons ou pas, et c’est tout. Je dis que ce qui passe ne me satisfait pas, que j’ai soif d’éternité, et que sans elle tout m’est indifférent. J’en ai besoin, j’en ai besoin ! Sans elle, il n’y a plus de joie de vivre et la joie de vivre n’a plus rien à me dire. C’est trop facile de dire : « Il faut vivre, il faut se contenter de la vie ». Et qu’en est-il de ceux qui ne s’en contentent pas ?
Ce ne sont pas ceux qui désirent l’éternité – ajoutait le même penseur – qui méprisent le monde et la vie ici-bas, mais au contraire, ceux qui ne la désirent pas : « J’aime tellement la vie que la perdre me semble être le pire des maux. Ceux qui profitent de la vie, jour après jour, sans se soucier de savoir s’ils devront la perdre ou pas, ne l’aiment pas vraiment. Saint Augustin disait la même chose : « Car à quoi sert la bonne vie, si elle n’aboutit à la vie éternelle ? » ». « Tout, sauf l’éternel, est vain dans le monde », chantait un de nos poètes . Aux hommes de notre temps qui cultivent au plus profond de leur cœur ce besoin d’éternité, sans peut-être avoir le courage de se le confesser, ni de se l’avouer à eux-mêmes, nous pouvons répéter ce que Paul disait aux Athéniens : « Ce que vous vénérez sans le connaître, voilà ce que, moi, je viens vous annoncer ». 

La foi en l’éternité comme moyen de sanctification

Une foi renouvelée en l’éternité ne nous sert pas seulement pour l’évangélisation, c’est-à-dire pour l’annonce à faire aux autres ; elle nous sert, même avant cela, à donner un nouvel élan à notre chemin de sanctification. Son premier fruit est de nous rendre libres, de ne pas nous attacher aux choses qui passent : d’accroître notre patrimoine ou notre prestige.
Imaginons cette situation. Une personne a été expulsée et doit bientôt quitter son domicile. Heureusement, on lui offre la possibilité d’avoir une nouvelle maison immédiatement. Mais que fait-elle ? Elle dépense tout son argent pour rénover et embellir la maison qu’elle doit quitter, au lieu de meubler celle où elle doit aller ! Ne serait-ce pas insensé ? Aujourd’hui, nous sommes tous des « expulsés » de ce monde, et nous ressemblons à cet homme insensé si nous ne pensons qu’à embellir notre foyer terrestre, sans nous soucier de faire des bonnes œuvres qui nous suivront après la mort.
L’évanouissement de l’idée d’éternité agit sur les croyants, diminuant en eux la capacité à faire face avec courage aux souffrances et aux épreuves de la vie. Nous devons redécouvrir une partie de la foi de saint Bernard et de saint Ignace de Loyola. Dans chaque situation et devant tout obstacle, ils se disaient : « Quid hoc ad aeternitatem », c’est-à-dire « qu’est-ce, face à l’éternité ? »
Pensons à un homme qui tient une balance à la main : une de ces balances (qu’on appelle romaines) que l’on tient d’une seule main et qui ont d’un côté le plateau sur lequel on met les choses à peser et de l’autre une barre graduée sur laquelle on fait glisser le contrepoids ou la mesure jusqu’à trouver l’équilibre. Si ce contrepoids tombe à terre, ou que l’on perd la mesure, tout ce que l’on met sur le plateau fait que la barre se soulève et fait basculer la balance sur le sol. Tout prend le dessus, même une poignée de plumes…
Il en est de même lorsque nous perdons la mesure de tout qui est l’éternité : les choses terrestres et les souffrances jettent facilement notre âme à terre. Tout nous semble trop lourd, excessif. Jésus disait : « Si ta main […] est pour toi une occasion de chute, coupe-la […] Et si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le […] Mieux vaut pour toi entrer dans la vie éternelle manchot ou estropié, […] que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne de feu ». Mais nous, qui avons perdu de vue l’éternité, nous trouvons déjà excessif qu’on nous demande de fermer les yeux devant un spectacle immoral, ou de porter une petite croix en silence.
Saint Paul ose écrire : « Car notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. Et notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel ». Le poids de la tribulation est « léger » précisément parce qu’il est momentané, celui de la gloire est immense précisément parce qu’il est éternel. C’est pourquoi le même Apôtre peut dire : « J’estime, en effet, qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous ».
Beaucoup se demandent : « En quoi consistera la vie éternelle et que ferons-nous tout le temps au ciel ? » La réponse est dans les paroles apophatiques de l’Apôtre : « Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme, Dieu l’a préparé pour ceux dont il est aimé ». S’il est nécessaire de balbutier quelque chose, nous dirons que nous vivrons immergés dans l’océan sans rivage et sans fond de l’amour trinitaire. « Mais n’allons-nous pas nous ennuyer ? » Demandons aux vrais amoureux s’ils s’ennuient au sommet de leur amour, et s’ils ne voudraient pas au contraire que cet instant dure éternellement.

L’éternité : une espérance et une présence

Avant de conclure, il nous faut dissiper un doute qui pèse sur la croyance en la vie éternelle. Pour le croyant, l’éternité n’est pas seulement une promesse et une espérance, ou – comme le pensait Karl Marx – un déversement vers le ciel des attentes déçues de la terre. C’est aussi une présence et une expérience. Dans le Christ, « la vie éternelle qui était avec le Père est devenue visible ». Nous – dit Jean – l’avons entendue, vue de nos propres yeux, contemplée, touchée .
Avec le Christ, le Verbe incarné, l’éternité a fait irruption dans le temps. Nous en faisons l’expérience chaque fois que nous faisons un véritable acte de foi en Christ, car quiconque croit en lui possède déjà la vie éternelle ; chaque fois que nous recevons la communion, parce qu’en elle « nous est donné le gage de la gloire future » ; chaque fois que nous écoutons les paroles de l’Évangile, qui sont « les paroles de la vie éternelle ». Saint Thomas d’Aquin dit que « la grâce n’est pas autre chose qu’un commencement de la gloire en nous ».
Cette présence de l’éternité dans le temps s’appelle l’Esprit Saint. On le définit comme « l’avance sur notre héritage », et il nous a été donné pour que, en ayant reçu les prémices, nous aspirions à la plénitude. « Le Christ – écrit saint Augustin – nous a donné l’acompte de l’Esprit Saint par lequel – lui qui de toute façon ne pouvait pas nous tromper – il a voulu nous assurer de l’accomplissement de sa promesse. Qu’a-t-il promis ? Il a promis la vie éternelle dont l’Esprit qu’il nous a donné est l’acompte ».
Entre la vie de foi dans le temps et la vie éternelle, il existe une relation semblable à celle qui existe entre la vie de l’embryon dans le sein de sa mère et celle de l’enfant venu à la lumière. Le grand théologien byzantin médiéval Nicolas Cabasilas écrivait :
« Ce monde porte en gestation l’homme intérieur, nouveau, créé selon Dieu, jusqu’à ce que, ici façonné, modelé et devenu parfait, il soit engendré à ce monde parfait qui ne vieillit pas. À la manière de l’embryon que, alors qu’il est dans l’obscurité et le fluide, la nature prépare à la vie dans la lumière, comme c’est le cas pour les saints […]. Pour l’embryon cependant, la vie future est absolument future : aucun rayon de lumière ne lui parvient, rien de ce qui est de cette vie. Il n’en est pas de même pour nous, puisque le siècle à venir a été comme renversé et mélangé à ce présent […]. C’est pourquoi, dès maintenant, il est accordé aux saints non seulement de se disposer et de se préparer à la vie, mais aussi d’y vivre et d’y travailler ».
Une petite histoire illustre bien cette comparaison de la gestation et de la naissance, permettez-moi de la raconter dans sa simplicité. Il y avait des jumeaux, un petit garçon et une petite fille, si intelligents et précoces que déjà, dans le ventre de leur mère, ils se parlaient. La petite fille demanda à son petit frère : « Penses-tu qu’il y aura une vie après la naissance ? » Il lui répondit : « Ne sois pas ridicule. Qu’est-ce qui te fait penser qu’il y a quelque chose en dehors de cet espace étroit et sombre dans lequel nous nous trouvons ? » L’enfant, prenant son courage à deux mains : « Qui sait, il y a peut-être une mère, quelqu’un qui nous a mis ici et qui va s’occuper de nous ». Et lui : « Tu vois une mère quelque part ? Ce que tu vois, c’est tout ce qu’il y a ». Alors de nouveau : « Mais tu ne ressens pas toi aussi parfois une pression sur la poitrine qui augmente de jour en jour et nous pousse en avant ? ». « Tout bien réfléchi, répondit-il, c’est vrai, je sens ça tout le temps ». « Tu vois – conclut triomphalement sa petite soeur – cette douleur n’est pas là pour rien. Je pense qu’elle nous prépare à quelque chose de plus grand que ce petit espace ».
L’Église devrait être cette petite fille qui aide les hommes à prendre conscience de leur désir non avoué et parfois même tourné en dérision. Nous devons aussi absolument démentir l’accusation à l’origine du soupçon moderne contre l’idée de la vie éternelle, selon lequel l’attente de l’éternité détourne de l’engagement envers la terre et du soin de la création. Avant que les sociétés modernes n’assument elles-mêmes la tâche de promouvoir la santé et la culture, d’améliorer la culture de la terre et les conditions de vie des gens, qui a accompli ces tâches plus et mieux que ceux – des moines en première ligne – qui vivaient par la foi en la vie éternelle ?
Peu de gens savent que le Cantique des créatures de François d’Assise est né d’un sursaut de foi en la vie éternelle. Ainsi, les sources franciscaines décrivent la genèse du cantique. Une nuit, alors que François souffrait particulièrement de ses nombreuses et très douloureuses infirmités, il dit en son cœur : « Seigneur, secours-moi dans mes infirmités, pour que j’aie la force de les supporter patiemment ! ». Et aussitôt, il lui fut dit en esprit : « François, dis-moi : si, en compensation de tes souffrances et tribulations, on te donnait un immense et précieux trésor, ne regarderais-tu pas comme néant, auprès d’un pareil trésor, la terre, les pierres précieuses et les eaux ? Ne te réjouirais-tu pas ? » François répondit : « Seigneur, ce serait un bien grand trésor, très précieux, inestimable, au-delà de tout ce qu’on peut aimer et désirer ! ». La voix conclut : « Alors, réjouis-toi et sois dans l’allégresse au milieu de tes infirmités et tribulations ; désormais, vis en paix, comme si tu étais déjà dans mon Royaume ».
En se levant le matin, François dit à ses compagnons : « Je dois donc être plein d’allégresse dans mes infirmités et tribulations, et rendre grâces à Dieu le Père, pour la grâce et la bénédiction qu’il a daigné, dans sa miséricorde, m’assurer, à moi, son pauvre et indigne serviteur, vivant encore ici-bas, que je partagerais son royaume. Aussi, pour sa gloire, pour ma consolation et l’édification du prochain, je veux composer une nouvelle « Laude du Seigneur » pour ses créatures. Chaque jour, celles-ci servent à nos besoins, sans elles nous ne pourrions vivre, et par elles le genre humain offense beaucoup le Créateur. Chaque jour aussi nous méconnaissons un si grand bienfait en ne louant pas comme nous le devrions le Créateur et Dispensateur de tous ces dons. » Il s’assit, se concentra un moment, puis s’écria : « Très haut, tout puissant et bon Seigneur… ». La pensée de la vie éternelle ne lui avait pas inspiré le mépris de ce monde et des créatures, mais un enthousiasme et une gratitude encore plus grands à leur égard, et avait rendu la douleur actuelle plus supportable.
Notre méditation d’aujourd’hui sur l’éternité ne nous dispense certes pas de faire l’expérience, avec tous les autres habitants de la terre, de la dureté de l’épreuve que nous vivons ; mais elle devrait au moins nous aider, nous les croyants, à ne pas nous laisser submerger par elle et à pouvoir insuffler courage et espérance même à ceux qui n’ont pas le confort de la foi. Concluons par une belle prière de la liturgie :
O Dieu, qui unit les esprits des fidèles en une seule volonté, donne à ton peuple d’aimer ce que tu commandes et d’attendre ce que tu promets, pour qu’au milieu des changements de ce monde, nos cœurs s’établissent fermement là où se trouvent les vraies joies. Par Jésus, ton Fils, notre Seigneur. Amen ! 

Traduction de l’Italien de Cathy Brenti, Communauté des Béatitudes

1.St. AUGUSTIN, Traités sur Jean, 55°, 1.
2.He 11, 6.
3.Jn 14, 2-3.
4.Ph 1, 23.
5.Cf. G. W. F. HEGEL, Frühe Schriften, 1, in Gesammelte Werke, Hambourg 1989, p. 372. (Premiers écrits in Œuvres complètes).
6.S. KIERKEGAARD, Post-scriptum définitif et non scientifique aux miettes philosophiques (1846), part II, chap. 4.
7.1 Co 15, 32.
8.Dante ALIGHIERI, Paradis, XXII, 151.
9.1 Co 15, 14. 19.
10.Cf. Ap 21, 4.
11.Miguel de Unamuno, “Cartas inéditas de Miguel de Unamuno y Pedro Jiménez Ilundain”, a cura di H. Benítez, Revista de la Universidad de Buenos Aires 3 (9/1949) 135.150. N.D.T. : Lettres inédites de Miguel de Unamuno et Pedro Jiménez Ilundain.
12.Saint Augustin, Traité sur saint Jean, XLV, 2.
13.A. Fogazzaro, “A Sera”, in Le poesie, Mondadori, Milano 1935, 194-197. (Le soir, in Les Poésies).
14.Ac 17, 23.
15.Cf. Mt 18, 8-9.
16.2 Co 4, 17-18.
17.Rm 8, 18.
18.1 Co 2, 9.
19.Cf. 1 Jn 1, 1-3.
20.Cf. 1 Jn 5, 13.
21.Cf. Jn 6, 68.
22.Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, II-II, q. 24, A. 3, ad 2.
23.Ep 1, 14 ; 2 Co 5, 5.
24.Saint Augustin, Sermon 378, 1.
25.N. Cabasilas, Vita in Christo, I, 1-2 (PG 150, 496).
26.Légende de Pérouse, 43.
27Oraison du XXI° Dimanche du Temps Ordinaire.

Source: site internet du Card. Raniero Cantalamessa