Prédication de l’Avent: le Christ, union de la divinité et de l’humanité dans l’humilité

Troisième prédication de l'Avent du cardinal italien Raniero Cantalamessa en salle Paul VI au Vatican, vendredi 18 décembre 2020.Troisième prédication de l’Avent du cardinal italien Raniero Cantalamessa en salle Paul VI au Vatican, vendredi 18 décembre 2020.  (Vatican Media)

Prédication de l’Avent: le Christ, union de la divinité et de l’humanité dans l’humilité 

Lors de sa troisième prédication de l’Avent, délivrée vendredi 18 décembre devant le Pape François et les membres de la Curie romaine en salle Paul VI au Vatican, le cardinal Raniero Cantalamessa a proposé une méditation érudite sur le mystère de l’Incarnation de Dieu telle que comprise à travers les siècles, et les attitudes spirituelles que celle-ci doit engendrer en nous. 

 «Dieu est avec nous», c’est-à-dire du côté de l’homme, son ami et allié contre les forces du mal. «Nous devons redécouvrir le sens primordial et simple de l’incarnation du Verbe, au-delà de toutes les explications théologiques et des dogmes qui s’y rattachent», a d’emblée expliqué le prédicateur de la Maison pontificale, invitant à réfléchir sur le paradoxe et le scandale contenus dans l’affirmation suivante: «Le Verbe s’est fait chair»

L’humilité, clé de compréhension de l’Incarnation

Cette parfaite union de la divinité et de l’humanité dans la personne du Christ était la plus grande de toutes les nouveautés possibles, «la seule chose neuve sous le sol», comme la définit saint Jean le Damascène. Le premier grand combat que la foi au Christ a dû mener n’était donc pas celui de sa divinité, mais celle de son humanité et de la vérité de l’Incarnation.

À l’origine du rejet de l’Incarnation, relève philosophiquement le cardinal Cantalamessa, il y a le dogme de Platon selon lequel «la nature divine n’entre jamais en communication directe avec l’homme». Saint Augustin a découvert, lui, d’expérience, la racine ultime de la difficulté à croire en l’Incarnation, à savoir le manque d’humilité. «Et je n’étais pas humble, écrit-il dans ses Confessions, pour connaître mon humble maître Jésus-Christ».

Dieu a cette force infinie de se cacher

Selon le père Cantalamessa, l’expérience de saint Augustin nous aide à comprendre la racine ultime de l’athéisme moderne et nous montre la seule façon possible de la surmonter:abandonner l’orgueil et accepter l’humilité de Dieu. «Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits»; toute l’histoire de l’incrédulité humaine s’explique par ces paroles du Christ. L’humilité fournit la clé pour comprendre l’Incarnation, insiste le cardinal italien. 

«Pas besoin de beaucoup de force pour se faire remarquer; il en faut beaucoup, à l’inverse, pour se mettre à l’écart et s’effacer. Dieu a cette force infinie de se cacher».

Et pour cause, Noël est bien cette fête de l’humilité de Dieu. Pour la célébrer en esprit et en vérité, nous devons nous faire petits, comme nous devons nous baisser pour passer la porte étroite qui permet d’entrer dans la Basilique de la Nativité à Bethléem, exhorte le prédicateur pontifical, avant de revenir au cœur du mystère de la présence de Dieu «parmi nous».

Corps physique et corps mystique

«Le Messie tant attendu – attendu par les patriarches, annoncé par les prophètes, chanté par les psaumes – serait-il donc cet homme aux apparences et aux origines si humbles et ordinaires, dont nous savons tout, même son pays d’origine ?», interroge le cardinal Cantalamessa, poursuivant: «Il est relativement facile de croire en quelque chose de grandiose et de divin, lorsqu’il s’annonce dans un avenir indéfini: «en ces jours-là», «dans les derniers temps», «dans un cadre cosmique, avec les cieux suintant de douceur et la terre s’ouvrant pour faire fleurir le Sauveur. C’est plus difficile quand on doit dire: «Le voilà! C’est lui!» L’homme est tenté de dire tout de suite: tout est là? «De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon?»; «nous savons d’où il est».  

C’était une tâche prophétique surhumaine et on comprend pourquoi le Précurseur est défini comme «plus qu’un prophète», pointe-t-il du doigt.  

Les pauvres, corps du Christ

À l’époque du Baptiste pourtant, il était difficile de croire au corps physique de Jésus, sa chair si semblable à la nôtre, à l’exception du péché. Aujourd’hui, c’est surtout son corps mystique, l’Église, qui fait des difficultés et qui scandalise, relève le cardinal, méditant ensuite sur la manière «pauvre» dont le Christ s’est incarné.

«Les pauvres sont ‘’du Christ’’, non parce qu’ils déclarent lui appartenir, mais parce qu’il a déclaré qu’ils lui appartenaient, il a déclaré qu’ils sont son corps. Cela ne signifie pas qu’il suffit d’être pauvre et affamé dans ce monde pour entrer automatiquement dans le royaume ultime de Dieu», a-t-il observé, soulignant combien l’Église du Christ était donc «infiniment plus vaste que ce que disent les chiffres et les statistiques».

Et le cardinal Cantalamessa de faire allusion aux Souverains Pontifes: «Il s’ensuit que le Pape – et avec lui les autres pasteurs de l’Église – est bien le ‘’père des pauvres’’. C’est une joie et un encouragement pour nous tous de voir à quel point ce rôle a été pris à cœur par les derniers Souverains Pontifes et, d’une manière toute spéciale, par le pasteur qui siège aujourd’hui sur la chaire de Pierre. Il est la voix la plus autorisée qui se lève pour leur défense, dans un monde qui ne connaît que sélection et rejet».

Rencontrer Dieu dans l’intimité du cœur

Le prédicateur de la Maison pontificale s’est ensuite arrêté sur la venue de Dieu au monde non de façon générique, mais «personnellement, dans chaque âme croyante». «Le Christ n’est donc pas seulement présent sur la barque du monde ou de l’Église ; il est présent dans la petite barque de ma vie.»

Selon lui, la pandémie et les restrictions qu’elle impose au culte public et à la fréquentation des églises pourrait être l’occasion pour beaucoup «de découvrir que ce n’est pas simplement en allant à l’église que nous rencontrons Dieu»; que nous pouvons adorer Dieu «en esprit et en vérité» et nous entretenir avec Jésus, même lorsque nous sommes enfermés chez nous ou dans notre chambre. En effet, si l’on n’a jamais rencontré le Christ dans son cœur, on ne le rencontrera jamais ailleurs au sens fort du terme, a-t-il affirmé avant de citer de grands docteurs et maîtres de l’esprit de l’Église tels qu’Origène, saint Augustin, saint Bernard, Angelus Silesius, qui déclaraient audacieusement sur Noël: «Le Christ est né des centaines de fois à Bethléem, mais s’il ne naît pas en toi, alors tu es perdu».

Source: VATICANNEWS, le 18 décembre 2020

TEXTE INTÉGRAL DE LA PRÉDICATION:

« IL A HABITÉ PARMI NOUS » – TROISIÈME PRÉDICATION D’AVENT 2020 (18.12.2020)

«Parmi vous, il y en a un que vous ne connaissez pas! » C’est le cri amère de Jean-Baptiste entendu dans l’Évangile du troisième dimanche de l’Avent que nous aimerions recueillir lors de cette dernière rencontre avant Noël.
Dans son mémorable message Urbi et orbi du 27 mars dernier sur la place Saint-Pierre, après avoir lu l’évangile de la tempête apaisée, le Saint-Père s’est demandé en quoi consistait le « peu de foi » que Jésus reprochait aux disciples. Il a ainsi expliqué :
« Ils n’avaient pas cessé de croire en lui. En effet, ils l’invoquent. Mais voyons comment ils l’invoquent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? « . « Cela ne te fait rien » : ils pensent que Jésus se désintéresse d’eux, qu’il ne se soucie pas d’eux. Entre nous, dans nos familles, l’une des choses qui fait le plus mal, c’est quand nous nous entendons dire : « Tu ne te soucies pas de moi ? ». C’est une phrase qui blesse et déclenche des tempêtes dans le cœur. Cela aura aussi touché Jésus, car lui, plus que quiconque, se soucie de nous. »
On peut aussi voir une autre nuance dans le reproche de Jésus. Ils n’avaient pas compris qui était celui qui était avec eux sur le bateau ; ils n’avaient pas compris que, avec lui sur le bateau, ils ne risquaient pas de couler, car Dieu ne peut pas périr. Nous, disciples d’aujourd’hui, ferions la même erreur que les Apôtres et mériterions le même reproche que Jésus si, dans la violente tempête qui s’est abattue sur le monde avec la pandémie, nous oubliions que nous ne sommes pas seuls dans le bateau et à la merci des vagues.
La fête de Noël nous permet d’élargir l’horizon : de la mer de Galilée au monde entier, des Apôtres à nous : « Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous ». Le verbe grec à l’aoriste , eskenosen (littéralement, « il a planté sa tente ») exprime l’idée d’une action accomplie et irréversible. Le Fils de Dieu est descendu sur cette terre et Dieu ne peut pas périr. Le chrétien peut proclamer à plus forte raison que le psalmiste :
Dieu est pour nous refuge et force,
Secours dans la détresse, toujours offert.
Nous serons sans crainte si la terre est secouée,
Si les montagnes s’effondrent au creux de la mer […].
Il est avec nous, le Seigneur de l’univers ; citadelle pour nous . 

« Dieu est avec nous », c’est-à-dire du côté de l’homme, son ami et allié contre les forces du mal. Nous devons redécouvrir le sens primordial et simple de l’incarnation du Verbe, au-delà de toutes les explications théologiques et des dogmes qui s’y rattachent. Dieu est venu habiter parmi nous ! Il voulait faire de cet événement son nom propre : Emmanuel, Dieu-avec-nous. Ce qu’Isaïe avait prophétisé : « Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel » est devenu un fait accompli.
Il faut, disais-je, remonter plus haut que toutes les controverses christologiques du Vème siècle – avant Éphèse et Chalcédoine – pour retrouver le paradoxe et le scandale contenus dans l’affirmation : « Le Verbe s’est fait chair ». Il est utile de réécouter la réaction d’un païen instruit du IIème siècle, qui a pris conscience de cette affirmation des chrétiens. « Fils de Dieu – s’exclamait avec horreur le philosophe Celse – un homme qui a vécu il y a quelques années ? » « L’Eternel Logos un « d’hier ou d’avant-hier » ? Un homme « né dans un village de Judée, d’une pauvre fileuse » ? Il ne faut pas s’en étonner : la parfaite union de la divinité et de l’humanité dans la personne du Christ était la plus grande de toutes les nouveautés possibles, « la seule chose neuve sous le sol », comme la définit St. Jean le Damascene.
Le premier grand combat que la foi au Christ a dû mener n’était pas celui de sa divinité, mais celle de son humanité et de la vérité de l’Incarnation. A l’origine de ce rejet, il y avait le dogme de Platon selon lequel « la nature divine n’entre jamais en communication directe avec l’homme ». Saint Augustin a découvert, d’expérience, la racine ultime de la difficulté à croire en l’Incarnation, à savoir le manque d’humilité. « Et je n’étais pas humble, écrit-il dans ses Confessions, pour connaître mon humble maître Jésus-Christ ».
Son expérience nous aide à comprendre la racine ultime de l’athéisme moderne et nous montre la seule façon possible de la surmonter. A partir de Hermann Samuel Reimarus au XVIIIème siècle, il y a eu toute une attaque contre la vérité historique de l’Evangile et la divinité du Christ. Jésus a dit : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi ». Une fois que ce chemin unique vers Dieu a été déclaré infranchissable, il a été facile de passer d’abord au déisme, puis à l’athéisme.
L’expérience d’Augustin – disais-je – indique aussi la voie à suivre pour surmonter l’obstacle, abandonner l’orgueil et accepter l’humilité de Dieu. « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » ; toute l’histoire de l’incrédulité humaine s’explique par ces paroles du Christ. L’humilité fournit la clé pour comprendre l’Incarnation. Pas besoin de beaucoup de force pour se faire remarquer ; il en faut beaucoup, à l’inverse, pour se mettre à l’écart et s’effacer. Dieu a cette force infinie de se cacher : « Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, […] il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix . »
Dieu est amour, c’est pour cela qu’il est humilité ! L’amour crée une dépendance à l’égard de l’être aimé, une dépendance qui n’humilie pas, mais qui rend heureux. Les deux expressions « Dieu est amour » et « Dieu est humilité » sont comme les deux faces d’une même pièce. Mais que signifie le terme humilité lorsqu’on l’applique à Dieu et dans quel sens Jésus peut-il dire : « Devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur » ? L’explication est que l’humilité essentielle ne consiste pas à être petit (on peut être petit en fait sans être humble) ; elle ne consiste pas à se considérer petit (cela peut dépendre d’une mauvaise idée de soi) ; elle ne consiste pas à se proclamer petit (on peut le dire sans le croire) ; elle consiste à se faire petit et à se faire petit et s’abaisser par amour, pour élever les autres. En ce sens, de vrai humble il n’y a que Dieu. En effet,
Qui est comme Yahvé notre Dieu, lui qui s’élève pour siéger
et s’abaisse pour voir cieux et terre?
De la poussière il relève le faible, du fumier il retire le pauvre 

François d’Assise l’avait bien compris qui, sans avoir fait de grandes études, dans ses « Louanges du Dieu Très-Haut » adressées à Dieu, dit à un certain moment : « Tu es humilité ! » et dans sa Lettre à tout l’Ordre s’exclame : « Regardez, mes frères, l’humilité de Dieu ». « Chaque jour, écrit-il dans une de ses Admonitions, il s’humilie, comme lorsqu’il descend du siège royal dans le sein de la Vierge ».
Noël est la fête de l’humilité de Dieu. Pour la célébrer en esprit et en vérité, nous devons nous faire petits, comme nous devons nous baisser pour passer la porte étroite qui permet d’entrer dans la Basilique de la Nativité à Bethléem. 

« Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas » 

Mais revenons au cœur du mystère : « Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous ». Dieu est avec nous pour toujours, irrévocablement. C’est, désormais, l’objet central de la prophétie chrétienne. Zacharie salue le Précurseur en l’appelant « prophète du Très-Haut » et Jésus dit de lui qu’il est « plus qu’un prophète ». Mais dans quel sens Jean-Baptiste est-il un prophète ? Où est la prophétie dans son cas ? Les prophètes bibliques ont annoncé un salut à venir ; Jean-Baptiste n’annonce pas un salut à venir ; au contraire, il indique celui qui est présent là devant lui. Les anciens prophètes aidaient le peuple à franchir la barrière du temps ; Jean-Baptiste aide le peuple à franchir la barrière, encore plus épaisse, des apparences contraires. Le Messie tant attendu – attendu par les patriarches, annoncé par les prophètes, chanté par les psaumes – serait-il donc cet homme aux apparences et aux origines si humbles et ordinaires, dont nous savons tout, même son pays d’origine ?
Il est relativement facile de croire en quelque chose de grandiose et de divin, lorsqu’il s’annonce dans un avenir indéfini : « en ces jours-là », « dans les derniers temps », dans un cadre cosmique, avec les cieux suintant de douceur et la terre s’ouvrant pour faire fleurir le Sauveur . C’est plus difficile quand on doit dire : « Le voilà ! C’est lui ! » L’homme est tenté de dire tout de suite : tout est là ? « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » ; « nous savons d’où il est ».
C’était une tâche prophétique surhumaine et on comprend pourquoi le Précurseur est défini comme « plus qu’un prophète ». C’est l’homme qui montre du doigt une personne et prononce un « Ecce, le voici ! » péremptoire. « Voici l’Agneau de Dieu ! » Quel frisson a dû parcourir le corps de ceux qui ont reçu cette révélation les premiers. Une puissante action du Saint-Esprit accompagnait les paroles du Précurseur et en révélait la vérité aux cœurs bien disposés. Passé et avenir, attentes et accomplissement se touchaient. L’arc de l’histoire du salut se refermait.
Je crois que Jean-Baptiste nous a laissé sa tâche prophétique, qui est de continuer à crier : « Mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ». Il a inauguré la nouvelle prophétie qui ne consiste pas – disais-je – à annoncer un salut futur, mais à révéler la présence du Christ dans l’Histoire « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ». Le Christ n’est pas présent dans l’Histoire uniquement parce qu’on parle de lui et qu’on écrit sur lui sans cesse, mais parce qu’il est ressuscité et qu’il vit selon l’Esprit. Non seulement intentionnellement, mais vraiment. L’évangélisation commence ici.
À l’époque du Baptiste, ce qui était difficile, c’était le corps physique de Jésus, sa chair si semblable à la nôtre, à l’exception du péché. Aujourd’hui, c’est surtout son corps mystique, l’Église, qui fait des difficultés et qui scandalise. Si semblable au reste de l’humanité, et le péché lui-même ne l’a pas épargnée ! De même que le Précurseur fit reconnaître le Christ dans l’humilité de la chair à ses contemporains, il est nécessaire aujourd’hui de le faire reconnaître dans la pauvreté et la misère de son Église, et dans la pauvreté et la misère de nos vies mêmes. 

Ce que Paul ajoute à Jean

Mais nous devons ajouter quelque chose à ce que nous avons dit jusque-là. Il n’importe pas en effet seulement de savoir que Dieu s’est fait homme ; il importe aussi de savoir quel genre d’homme Dieu s’est-il fait. La manière différente et complémentaire dont Jean et Paul décrivent chacun l’événement de l’Incarnation est significative. Pour Jean, elle consiste dans le fait que le Verbe qui était Dieu s’est fait chair ; pour Paul, dans le fait que « le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, a pris la condition de serviteur ». Pour Jean, le Verbe, étant Dieu, s’est fait homme ; pour Paul, « le Christ : lui qui est riche, s’est fait pauvre ».
La distinction entre le fait de l’Incarnation et la manière dont elle s’est opérée, entre ses dimensions ontologique et existentielle, nous intéresse, parce qu’elle jette un éclairage singulier sur le problème actuel de la pauvreté et de l’attitude des chrétiens à son égard. Elle contribue à donner un fondement biblique et théologique au choix préférentiel des pauvres, proclamé lors du Concile Vatican II. « Les Pères du Concile – écrivait Jean Guitton, observateur laïc au Concile – ont retrouvé le sacrement de la pauvreté, c’est-à-dire la présence du Christ sous les espèces de ceux qui souffrent ».
Le « sacrement » de la pauvreté ! Ce sont des mots forts, mais bien fondés. Si, en effet, par le fait de l’Incarnation, le Verbe a, dans un certain sens, assumé tout homme (comme le pensaient certains Pères grecs), à cause de la manière dont elle s’est opérée, il a assumé, d’une manière très spéciale, les pauvres, les humbles, les souffrants. Il a « institué » ce signe, comme il a institué l’Eucharistie. Celui qui a prononcé sur le pain les mots : « Ceci est mon corps », a prononcé les mêmes à propos des pauvres. Il l’a fait quand, parlant de ce qui a été fait – ou n’a pas été fait – pour l’affamé, l’assoiffé, le prisonnier, celui qui est nu et l’exilé, il a solennellement déclaré : « C’est à moi que vous l’avez fait » et « C’est à moi que vous ne l’avez pas fait ».
Nous en tirons les conséquences au niveau de l’ecclésiologie. Saint Jean XXIII, à l’occasion du Concile, inventa l’expression « Eglise des pauvres » ; elle a un sens qui va au-delà de ce que l’on comprend habituellement. L’Église des pauvres n’est pas seulement composée des pauvres de l’Église ! D’une certaine manière, tous les pauvres du monde – qu’ils soient baptisés ou non – lui appartiennent. « Mais – objectera-t-on – ils n’ont pas eu la foi, ni reçu le baptême ! » C’est vrai, mais les Saints Innocents que nous célébrons après Noël ne les avaient pas non plus. Leur pauvreté et leur souffrance, si elles sont irréprochables, sont aux yeux de Dieu leur baptême de sang. Dieu a bien plus de façons de sauver que nous l’imaginons, même si toutes ces façons – aucune n’est exclue – « d’une façon que Dieu connaît », passent par le Christ.
Les pauvres sont « du Christ », non parce qu’ils déclarent lui appartenir, mais parce qu’il a déclaré qu’ils lui appartenaient, il a déclaré qu’ils sont son corps. Cela ne signifie pas qu’il suffit d’être pauvre et affamé dans ce monde pour entrer automatiquement dans le royaume ultime de Dieu. Les paroles : « Venez les bénis de mon Père » s’adressent à ceux qui ont pris soin des pauvres, pas nécessairement aux pauvres eux-mêmes, par le simple fait d’avoir été matériellement pauvres dans la vie.
L’Église du Christ est donc infiniment plus vaste que ce que disent les chiffres et les statistiques. Pas seulement par simple façon de parler, ou par triomphalisme – aujourd’hui surtout – déplacé. Personne en dehors de Jésus n’a proclamé : « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait », et là le « frère le plus petit » désigne, non seulement celui qui croit au Christ, mais tout homme.
Il s’ensuit que le Pape – et avec lui les autres pasteurs de l’Eglise – est bien le « père des pauvres ». C’est une joie et un encouragement pour nous tous de voir à quel point ce rôle a été pris à cœur par les derniers Souverains Pontifes et, d’une manière toute spéciale, par le pasteur qui siège aujourd’hui sur la chaire de Pierre. Il est la voix la plus autorisée qui se lève pour leur défense, dans un monde qui ne connaît que sélection et rejet. Il n’a certainement pas « oublié les pauvres » ! L’Écriture contient une bénédiction spéciale pour ceux qui ont à cœur le sort des pauvres :
Heureux qui pense au pauvre et au faible :
Le Seigneur le sauve au jour du malheur !
Il le protège et le garde en vie, heureux sur la terre.
Seigneur, ne le livre pas à la merci de l’ennemi ! 

De Marie et Joseph, nous lisons dans l’Évangile qu’« il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune ». Encore aujourd’hui, il n’y a pas de place pour les pauvres dans la salle commune du monde, mais l’Histoire a montré de quel côté était Dieu et de quel côté l’Eglise doit être. Aller vers les pauvres, c’est imiter l’humilité de Dieu, c’est se faire petit par amour, pour élever ceux qui sont en bas.
Mais ne nous trompons pas: c’est quelque chose qui est plus facile à dire qu’à faire. Un ancien père du désert, Isaac de Ninive, a donné ce conseil à ceux qui sont contraints par le devoir de parler de choses spirituelles auxquelles ils ne sont pas encore arrivés avec leur vie: « Parlez-en comme quelqu’un qui appartient à la classe des disciples et non avec autorité, après avoir humilié votre âme et vous être rendu plus petit que n’importe lequel de vos auditeurs » . Et c’est comme ça que j’ai osé en parler.

« Chez lui, nous nous ferons une demeure »

« Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous ». Il nous faut, avant de conclure, passer du pluriel au singulier. Le Verbe n’est pas venu au monde de façon générique, mais personnellement, dans chaque âme croyante. Jésus a dit : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure ». Le Christ n’est donc pas seulement présent sur la barque du monde ou de l’Église ; il est présent dans la petite barque de ma vie. Quelle idée, si on arrivait vraiment à y croire ! Sainte Elisabeth de la Trinité y a trouvé le secret de sa sainteté. « Il me semble, écrit-elle à une amie, que j’ai trouvé mon ciel sur la terre, puisque le ciel c’est Dieu, et Dieu c’est mon âme. Le jour où j’ai compris cela, tout s’est illuminé en moi ».
Avec les restrictions qu’elle impose au culte public et à la fréquentation des églises, la pandémie pourrait être l’occasion pour beaucoup de découvrir que ce n’est pas simplement en allant à l’église que nous rencontrons Dieu ; que nous pouvons adorer Dieu « en esprit et en vérité » et nous entretenir avec Jésus, même lorsque nous sommes enfermés chez nous ou dans notre chambre. Le chrétien ne pourra jamais se passer de l’Eucharistie et de la communauté, mais lorsqu’elles sont empêchées par la force majeure, qu’il n’aille pas penser que sa vie chrétienne s’interrompt. Si on n’a jamais rencontré le Christ dans son cœur, on ne le rencontrera jamais ailleurs au sens fort du terme.
On retrouve de temps en temps, dans la bouche de grands docteurs et maîtres de l’esprit de l’Église : Origène, saint Augustin, saint Bernard, Angelus Silesius, et d’autres encore, une déclaration audacieuse sur Noël. Elle dit en substance : « Le Christ est né des centaines de fois à Bethléem, mais s’il ne naît pas en toi, alors tu es perdu ». « Où le Christ naît-il, au sens le plus profond du terme, si ce n’est dans votre cœur et votre âme ? », écrit saint Ambroise. « Le Verbe de Dieu, dit en écho saint Maxime le Confesseur, veut réitérer en tous les hommes les mystères de son Incarnation ». Une vérité, comme on le voit, véritablement œcuménique.
Faisant écho à cette même tradition, saint Jean XXIII, dans son message de Noël 1962, élevait cette prière ardente : « Ô Verbe éternel du Père, Fils de Dieu et de Marie, renouvelle encore aujourd’hui, dans le secret des âmes, le miracle de ta naissance ». Faisons nôtre cette prière, mais, dans la situation dramatique où nous nous trouvons, ajoutons aussi l’ardente supplication de la liturgie de Noël : « Ô Roi de l’univers, ô Désiré des nations, pierre angulaire qui joint ensemble l’un et l’autre mur, force de l’homme pétri de limon, viens, Seigneur, viens nous sauver ! » Viens et relève l’humanité épuisée par la longue épreuve de cette pandémie.
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Traduit de l’Italien par Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes

1.Mc 4, 38.
2.Jn 1, 14.
3.N.D.T. : L’aoriste est un temps de la conjugaison grecque qui correspond à un passé indéterminé.
4.Ps 45, 2-4.
5.Is 7, 14.
6.In Origène, Contra Celsum, I, 26
7.De fide orthodoxa, 45
8.Platon, Le Banquet, 203.
9.Augustin, Confessions, VII, XVIII.24.
10.Jn 14, 6.
11.Mt 11, 25.
12.Ph 2, 7-8.
13.Mt 11, 29.
14.Ps 113,5-7.
15.Lc 1, 76.
16.Mt 11, 9.
17.Cf. Is 45, 8.
18.Jn 1, 46.
19.Jn 7, 27.
20.Jn 1, 29.
21.Jn 1, 26.
22.Mt 28, 20.
23.Cf. Jn 1, 1-14.
24.Cf. Ph 2, 5s.
25.Cf. 2 Co 8, 9.
26.J. Guitton, cit. par R. Gil, Presencia de los pobres en el Concilio, in “Proyección” 48, 1966, p.30. N.D.T. : « La présence des pauvres au Concile », in « Projection ». Article non paru en français.
27.Mt 25, 31s.
28.Gaudium et Spes, 22.
29.Mt 25, 34.
30.Mt 25, 40.
31.Ps 41, 2-3.
32.Lc 2, 7.
33.Isaac de Ninive, Discours ascétiques, 4.
34.Jn 14, 23.
35.Sainte Elisabeth de la Trinité, Lettre 122 à la Comtesse De Sourdon (1902).
36.Cf. Origène, Commentaire de l’évangile de Luc 22, 3. Angelus Silesius, Le voyageur chérubinique, I, 61, Ed. Rivages 2004. “Wird Christus tausendmal zu Bethlehem geborn / und nicht in dir: du bleibst noch ewiglich verlorn“.
37.Saint Ambroise, In Lucam, 11, 38.
38.Saint Maxime le Confesseur, Ambigua (PG 91, 1084).
39.Antienne des Vêpres du 22 décembre.

Source: site officiel du Card. Raniero Cantalamessa

Prédication de l’Avent: dans la vie présente, garder foi en l’éternité

Prédication de l'Avent par le cardinal Cantalamessa en salle Paul VI, le 04 décembre 2020Prédication de l’Avent par le cardinal Cantalamessa en salle Paul VI, le 04 décembre 2020  (Vatican Media)

Prédication de l’Avent: dans la vie présente, garder foi en l’éternité

Le cardinal Raniero Cantalamessa a prononcé ce vendredi 11 décembre sa deuxième prédication de l’Avent, proposant devant le Saint-Père et la Curie romaine une réflexion sur la vie éternelle, qui n’est pas seulement «promesse» mais «présence et expérience». Elle permet de traverser les tribulations du temps présent sans se laisser accabler. Encore faut-il y croire fermement, ce que ne favorisent pas la mentalité et les courants de pensée actuels. 

Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican

«Nous vous annonçons la vie éternelle», affirme saint Jean dans sa première épitre (1 Jn 1,2). Mais deux millénaires plus tard, quel crédit y accordons-nous? Si ce n’est à cause de ce qui habite notre cœur, c’est au moins par la force des évènements que la notion d’éternité a effleuré notre esprit ces derniers mois.

Raviver sa foi en ce qui ne passe pas

Cette «vérité éternelle» que la pandémie «a ramenée à la surface est la précarité et le caractère transitoire de toutes choses», a expliqué le cardinal Cantalamessa. «Tout passe: la richesse, la santé, la beauté, la force physique… C’est quelque chose que nous avons sous les yeux en permanence».

Ainsi, la crise actuelle a au moins un mérite, celui de nous faire «redécouvrir avec soulagement qu’il existe – malgré tout – un point fixe, un terrain solide, ou plutôt un rocher, sur lequel fonder notre existence terrestre». Autrement dit, «nous devons redécouvrir la foi en un au-delà de la vie», en ce qui ne passe pas, en «l’éternité».

Pour les chrétiens, a rappelé le prédicateur de la Maison pontificale, «la foi en la vie éternelle ne repose pas sur des arguments philosophiques discutables sur l’immortalité de l’âme. Elle se fonde sur un fait précis, la résurrection du Christ, et sur sa promesse». L’éternité est une personne.

Attention à la frénésie du bien-être

Cependant, cette vérité chrétienne a grandement perdu du terrain dans les consciences au cours du 20e siècle et jusqu’à nos jours. Le cardinal Cantalamessa a développé son analyse en revenant sur le «phénomène complexe et ambivalent» de sécularisation, ainsi que sur les effets de la laïcité envisagée comme «temporalisme, réduction du réel à la seule dimension terrestre». Ces phénomènes ont conduit à «l’élimination radicale de l’horizon de l’éternité», non sans conséquences sur la foi des croyants. Celle-ci est devenue «timide et réticente»lorsqu’il s’agit de penser ou d’évoquer «la résurrection des morts et la vie du monde à venir», pourtant affirmées dans le Credo. L’impact atteint plus largement notre manière de vivre: «le désir naturel de vivre toujours, déformé, devient désir, ou frénésie, de vivre bien, c’est-à-dire agréablement, même aux dépens des autres si nécessaire», a alerté le prêtre capucin.

Une force pour l’évangélisation et la sanctification

La foi en la vie éternelle déborde de notre personne. Elle «est l’une des conditions pour pouvoir évangéliser», a poursuivi le cardinal Cantalamessa. «L’annonce de la vie éternelle constitue la force et le «mordant» de la prédication chrétienne»«En annonçant la vie éternelle, nous pouvons faire valoir non seulement notre foi, mais aussi sa correspondance avec le désir le plus profond du cœur humain». Nous sommes en effet des «êtres finis capables d’infini», a fait remarquer le religieux. Cette capacité, ce désir, ne nous détachent pas des réalités présentes. «Ce ne sont pas ceux qui désirent l’éternité, expliquait le penseur Miguel de Unamuno, qui méprisent le monde et la vie ici-bas, mais au contraire, ceux qui ne la désirent pas».

La foi en l’éternité donne ainsi «un nouvel élan à notre chemin de sanctification». En effet, ne plus croire à l’éternité, c’est voir s’amoindrir sa «capacité à faire face avec courage aux souffrances et aux épreuves de la vie». «Nous devons redécouvrir une partie de la foi de saint Bernard et de saint Ignace de Loyola. Dans chaque situation et devant tout obstacle, ils se disaient: « Quid hoc ad aeternitatem », c’est-à-dire “qu’est-ce, face à l’éternité ?”», a rapporté le prédicateur.

Les paroles de saint Paul sont elles aussi un appui précieux pour garder la juste perspective: «Car notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. Et notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel» (2 Co 4, 17-18). Ou encore: «J’estime, en effet, qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous» (Rm 8, 18).

Quand «l’éternité a fait irruption dans le temps»

Cet horizon de la vie éternelle n’a rien de l’entrée dans un lieu d’une monotonie sans fin. «Demandons aux vrais amoureux s’ils s’ennuient au sommet de leur amour, et s’ils ne voudraient pas au contraire que cet instant dure éternellement», a lancé le cardinal italien.

Mais l’éternité n’est pas seulement devant nous. On peut déjà la toucher dans le présent.

«Pour le croyant, l’éternité n’est pas seulement une promesse et une espérance (…). C’est aussi une présence et une expérience», a souligné le prêtre capucin. «Avec le Christ, le Verbe incarné, l’éternité a fait irruption dans le temps. Nous en faisons l’expérience chaque fois que nous faisons un véritable acte de foi en Christ», que nous recevons la communion ou que nous écoutons l’Évangile. «Cette présence de l’éternité dans le temps s’appelle l’Esprit Saint». Le Christ, écrit saint Augustin, «a promis la vie éternelle dont l’Esprit qu’il nous a donné est l’acompte».

Gratitude et courage dans l’épreuve

La vie éternelle représente tout un chemin, une préparation en vue d’une nouvelle naissance, tout comme l’enfant se développe dans le sein de sa mère. «L’Église devrait être cette petite fille qui aide les hommes à prendre conscience de leur désir non avoué et parfois même tourné en dérision», a estimé le cardinal Cantalamessa, qui a aussi souhaité «démentir l’accusation à l’origine du soupçon moderne contre l’idée de la vie éternelle, selon lequel l’attente de l’éternité détourne de l’engagement envers la terre et du soin de la création». Et le prédicateur de conter l’histoire de saint François d’Assise qui, perclus de douleur sur son lit de mort, et après avoir dialogué en esprit avec son Créateur, trouve en son cœur un étonnant surplus de force pour chanter un cantique des Créatures désormais bien connu. «La pensée de la vie éternelle ne lui avait pas inspiré le mépris de ce monde et des créatures, mais un enthousiasme et une gratitude encore plus grands à leur égard, et avait rendu la douleur actuelle plus supportable».

Cette foi ravivée en l’éternité ne nous épargnera pas les difficultés inhérentes à l’épreuve de la pandémie, a conclu le cardinal Cantalamessa, «mais elle devrait au moins nous aider, nous les croyants, à ne pas nous laisser submerger (…) et à pouvoir insuffler courage et espérance même à ceux qui n’ont pas le confort de la foi». 

Source: VATICANNEWS, le 11 décembre 2020

Texte intégral de la prédication :

 » Nous vous annonçons la vérité éternelle  » (1 Jean 1,2) – 2ème prédication de l’Avent

« Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu » (Is 40, 1). Voilà les premiers mots d’Isaïe de la première lecture du deuxième dimanche de l’Avent. C’est une invitation – voire un commandement – toujours d’actualité, adressée aux pasteurs et aux prédicateurs de l’Église. Aujourd’hui, nous voulons accueillir cette invitation et méditer sur l’annonce la plus « consolante » que nous offre la foi au Christ.
La deuxième « vérité éternelle » que la situation de pandémie a ramenée à la surface est la précarité et le caractère transitoire de toutes choses. Tout passe : la richesse, la santé, la beauté, la force physique… C’est quelque chose que nous avons sous les yeux en permanence. Il suffit de comparer les photos d’aujourd’hui – les nôtres ou celles de personnes célèbres – avec celles d’il y a vingt ou trente ans pour s’en rendre compte. Abasourdis par le rythme de la vie, nous ne prêtons pas attention à tout cela, nous ne prenons pas le temps d’en tirer les conséquences nécessaires.
Et voilà que tout à coup, tout ce que nous considérions comme acquis s’est avéré fragile, comme une plaque de glace sur laquelle on patine allégrement qui se brise soudain sous les pieds et fait que l’on s’enfonce. « La tempête – disait le Saint-Père dans cette mémorable bénédiction « urbi et orbi » le 27 mars – démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités ».
La crise planétaire que nous vivons peut être l’occasion de redécouvrir avec soulagement qu’il existe – malgré tout – un point fixe, un terrain solide, ou plutôt un rocher, sur lequel fonder notre existence terrestre. Le mot Pâques – Pesach en hébreu – signifie passage, et en latin, il se traduit par transitus. Ce mot évoque, en soi, quelque chose de « passager » et de « transitoire », donc quelque chose qui tend à être négatif. Saint Augustin a perçu cette difficulté et l’a résolue de manière éclairante. Faire Pâques, a-t-il expliqué, signifie, oui, passer, mais « passer à ce qui ne passe pas » ; cela signifie « passer du monde, pour ne point passer avec le monde ». Passer avec le cœur, avant de passer avec le corps !
Ce qui « ne passe jamais » est, par définition, l’éternité. Nous devons redécouvrir la foi en un au-delà de la vie. C’est l’une des grandes contributions que les religions peuvent ensemble apporter à l’effort de créer un monde meilleur et plus fraternel. Elle nous fait comprendre que nous sommes tous compagnons de voyage, en route vers une patrie commune où il n’y a pas de distinction de race ou de nation. Nous n’avons pas que le chemin en commun, mais aussi le point d’arrivée. Avec des concepts et dans des contextes encore très différents, c’est une vérité commune à toutes les grandes religions, du moins à celles qui croient en un Dieu personnel. « Pour s’avancer vers lui, il faut croire qu’il existe et qu’il récompense ceux qui le cherchent ». Ainsi, la Lettre aux Hébreux résume la base commune – et le plus petit dénominateur commun – de chaque foi et de chaque religion.
Pour les chrétiens, la foi en la vie éternelle ne repose pas sur des arguments philosophiques discutables sur l’immortalité de l’âme. Elle se fonde sur un fait précis, la résurrection du Christ, et sur sa promesse : « Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures […]. Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi ». Pour nous, chrétiens, la vie éternelle n’est pas une catégorie abstraite, c’est plutôt une personne. Elle signifie aller auprès de Jésus, « faire corps » avec lui, partager son état de Ressuscité dans la plénitude et la joie de la vie trinitaire : « Cupio dissolvi et esse cum Christo », disait saint Paul à ses chers Philippiens : « Je désire partir pour être avec le Christ . » 

Une éclipse de foi

Mais qu’est-il arrivé – nous demandons-nous – à la vérité chrétienne de la vie éternelle ? À une époque comme la nôtre dominée par la physique et la cosmologie, l’athéisme s’exprime avant tout comme la négation de l’existence d’un créateur du monde ; au XIXème siècle, il s’exprimait de préférence dans la négation d’une vie après la mort. Hegel avait affirmé que « les chrétiens gaspillent dans le ciel les énergies destinées à la terre ». Reprenant cette critique, Feuerbach et surtout Marx se sont battus contre la croyance en une vie après la mort, affirmant qu’elle faisait se dessaisir de l’engagement terrestre. A l’idée d’une survie personnelle en Dieu, on substitue l’idée d’une survie dans l’espèce et dans la société du futur. Peu à peu, avec le soupçon, l’oubli et le silence sont tombés sur le mot « éternité ».
La sécularisation a fait le reste, au point qu’il semble même inconvenant pour des gens cultivés et en phase avec leur temps de continuer à parler d’éternité. La sécularisation est un phénomène complexe et ambivalent. Il peut indiquer l’autonomie des réalités terrestres et la séparation entre le royaume de Dieu et le royaume de César, et en ce sens, non seulement elle n’est pas contre l’Évangile, mais elle trouve en lui une de ses racines les plus profondes. Le mot « sécularisation » peut cependant aussi désigner tout un ensemble d’attitudes hostiles à la religion et à la foi. Dans ce sens, on préfère employer le terme de laïcité. La laïcité est à la laïcisation tout comme le scientisme est à la scientificité et le rationalisme est à la rationalité.
Même ainsi délimité, le phénomène de la sécularisation présente de nombreux visages selon les domaines dans lesquels il se manifeste : la théologie, la science, l’éthique, l’herméneutique biblique, la culture, la vie quotidienne. Sa signification primordiale est cependant unique et claire. « Sécularisation » dérive du mot saeculum qui, dans le langage courant, a fini par désigner le temps présent – « l’éon présent », selon la Bible – par opposition à l’éternité – l’éon futur, ou « les siècles des siècles » comme l’appellent les Écritures. En ce sens, laïcité est synonyme de temporalisme, de réduction du réel à la seule dimension terrestre. Cela signifie l’élimination radicale de l’horizon de l’éternité.
Tout cela a eu une répercussion évidente sur la foi des croyants. Cette dernière est devenue, sur ce point, timide et réticente. Quand avons-nous entendu le dernier sermon sur la vie éternelle ? Le philosophe Kierkegaard avait raison : « L’au-delà est devenu une plaisanterie, une exigence si incertaine que non seulement personne ne le respecte plus, mais encore personne ne l’attend plus. Au point qu’on s’amuse même à penser qu’il fut un temps où cette idée marquait l’ensemble de l’existence ». Nous continuons à réciter dans le Credo : « J’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir », sans donner cependant beaucoup de poids à ces mots. La chute de l’horizon de l’éternité fait sur la foi chrétienne l’effet que produit le sable jeté sur une flamme : il l’étouffe, il l’éteint.
Quelle est la conséquence pratique de cette éclipse de l’idée d’éternité ? Saint Paul rapporte le but de ceux qui ne croient pas à la résurrection des morts : « Mangeons et buvons car demain nous mourrons . » Le désir naturel de vivre toujours, déformé, devient désir, ou frénésie, de vivre bien, c’est-à-dire agréablement, même aux dépens des autres si nécessaire. La terre entière devient ce que Dante Alighieri disait de l’Italie de son temps : «la petite aire qui nous rend si féroces ». Une fois l’horizon de l’éternité tombé, la souffrance humaine apparaît doublement et irrémédiablement absurde. Le monde ressemble à « une fourmilière qui s’effrite » et l’homme à « un dessin créé par la vague au bord de la mer que la prochaine vague efface ». 

Foi en l’éternité et évangélisation

La foi en la vie éternelle est l’une des conditions pour pouvoir évangéliser. « Et si le Christ n’est pas ressuscité, notre proclamation est sans contenu, votre foi aussi est sans contenu […] Si nous avons mis notre espoir dans le Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes ». L’annonce de la vie éternelle constitue la force et le « mordant » de la prédication chrétienne. Regardons ce qui s’est passé lors de la toute première évangélisation chrétienne. L’idée la plus ancienne et la plus répandue dans le paganisme gréco-romain était que la vraie vie se termine avec la mort ; après cela, il n’y a qu’une existence larvaire, dans un monde d’ombres, évanescent et incolore. On connait les mots que l’empereur romain Hadrien s’est adressé à lui-même alors qu’il était proche de la mort et qu’il a voulu comme épitaphe sur sa tombe :
Ma petite âme perdue et douce,
Compagne et hôte de mon corps,
Maintenant tu t’apprêtes à monter dans des endroits
Incolores, durs et nus,
Où tu n’auras plus les divertissements habituels.
Encore un instant,
Regardons les rives familières ensemble,
Les choses que nous ne verrons certainement plus jamais.

Pour un homme qui, de son vivant, s’était fait construire des résidences d’un luxe incroyable – il suffit de visiter la villa d’Hadrien près de Tivoli pour s’en convaincre – cette perspective était encore plus décourageante que pour le commun des mortels. Il avait construit le mausolée d’Hadrien, pour y mettre sa dépouille – l’actuel château Saint-Ange – mais il savait bien que cela ne changerait rien à son destin qui était de se diriger vers des « lieux incolores et sans divertissement ».
Dans ce contexte, on comprend l’impact qu’a dû avoir la proclamation chrétienne d’une vie après la mort, infiniment plus pleine et plus lumineuse que la vie terrestre, sans plus de larmes, sans plus de mort, sans plus aucun souci . On comprend aussi pourquoi le thème et les symboles de la vie éternelle – le palmier, le paon, les mots « requies aeterna » – sont si fréquents dans les sépultures chrétiennes des catacombes.
En annonçant la vie éternelle, nous pouvons faire valoir non seulement notre foi, mais aussi sa correspondance avec le désir le plus profond du cœur humain. Nous sommes en fait des « êtres finis capables d’infini » (ens finitum, capax infiniti), des êtres mortels ayant une aspiration secrète à l’immortalité. À un ami argentin qui lui reprochait, comme s’il s’agissait d’une forme d’orgueil et de présomption, d’être tourmenté par le problème de l’éternité, Miguel de Unamuno – qui n’était certainement pas un apologiste du christianisme – répondit dans une lettre :
Je ne dis pas que nous méritons un au-delà, ni que la logique nous le montre ; je dis que nous en avons besoin, que nous le méritons ou pas, et c’est tout. Je dis que ce qui passe ne me satisfait pas, que j’ai soif d’éternité, et que sans elle tout m’est indifférent. J’en ai besoin, j’en ai besoin ! Sans elle, il n’y a plus de joie de vivre et la joie de vivre n’a plus rien à me dire. C’est trop facile de dire : « Il faut vivre, il faut se contenter de la vie ». Et qu’en est-il de ceux qui ne s’en contentent pas ?
Ce ne sont pas ceux qui désirent l’éternité – ajoutait le même penseur – qui méprisent le monde et la vie ici-bas, mais au contraire, ceux qui ne la désirent pas : « J’aime tellement la vie que la perdre me semble être le pire des maux. Ceux qui profitent de la vie, jour après jour, sans se soucier de savoir s’ils devront la perdre ou pas, ne l’aiment pas vraiment. Saint Augustin disait la même chose : « Car à quoi sert la bonne vie, si elle n’aboutit à la vie éternelle ? » ». « Tout, sauf l’éternel, est vain dans le monde », chantait un de nos poètes . Aux hommes de notre temps qui cultivent au plus profond de leur cœur ce besoin d’éternité, sans peut-être avoir le courage de se le confesser, ni de se l’avouer à eux-mêmes, nous pouvons répéter ce que Paul disait aux Athéniens : « Ce que vous vénérez sans le connaître, voilà ce que, moi, je viens vous annoncer ». 

La foi en l’éternité comme moyen de sanctification

Une foi renouvelée en l’éternité ne nous sert pas seulement pour l’évangélisation, c’est-à-dire pour l’annonce à faire aux autres ; elle nous sert, même avant cela, à donner un nouvel élan à notre chemin de sanctification. Son premier fruit est de nous rendre libres, de ne pas nous attacher aux choses qui passent : d’accroître notre patrimoine ou notre prestige.
Imaginons cette situation. Une personne a été expulsée et doit bientôt quitter son domicile. Heureusement, on lui offre la possibilité d’avoir une nouvelle maison immédiatement. Mais que fait-elle ? Elle dépense tout son argent pour rénover et embellir la maison qu’elle doit quitter, au lieu de meubler celle où elle doit aller ! Ne serait-ce pas insensé ? Aujourd’hui, nous sommes tous des « expulsés » de ce monde, et nous ressemblons à cet homme insensé si nous ne pensons qu’à embellir notre foyer terrestre, sans nous soucier de faire des bonnes œuvres qui nous suivront après la mort.
L’évanouissement de l’idée d’éternité agit sur les croyants, diminuant en eux la capacité à faire face avec courage aux souffrances et aux épreuves de la vie. Nous devons redécouvrir une partie de la foi de saint Bernard et de saint Ignace de Loyola. Dans chaque situation et devant tout obstacle, ils se disaient : « Quid hoc ad aeternitatem », c’est-à-dire « qu’est-ce, face à l’éternité ? »
Pensons à un homme qui tient une balance à la main : une de ces balances (qu’on appelle romaines) que l’on tient d’une seule main et qui ont d’un côté le plateau sur lequel on met les choses à peser et de l’autre une barre graduée sur laquelle on fait glisser le contrepoids ou la mesure jusqu’à trouver l’équilibre. Si ce contrepoids tombe à terre, ou que l’on perd la mesure, tout ce que l’on met sur le plateau fait que la barre se soulève et fait basculer la balance sur le sol. Tout prend le dessus, même une poignée de plumes…
Il en est de même lorsque nous perdons la mesure de tout qui est l’éternité : les choses terrestres et les souffrances jettent facilement notre âme à terre. Tout nous semble trop lourd, excessif. Jésus disait : « Si ta main […] est pour toi une occasion de chute, coupe-la […] Et si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le […] Mieux vaut pour toi entrer dans la vie éternelle manchot ou estropié, […] que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne de feu ». Mais nous, qui avons perdu de vue l’éternité, nous trouvons déjà excessif qu’on nous demande de fermer les yeux devant un spectacle immoral, ou de porter une petite croix en silence.
Saint Paul ose écrire : « Car notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. Et notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel ». Le poids de la tribulation est « léger » précisément parce qu’il est momentané, celui de la gloire est immense précisément parce qu’il est éternel. C’est pourquoi le même Apôtre peut dire : « J’estime, en effet, qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous ».
Beaucoup se demandent : « En quoi consistera la vie éternelle et que ferons-nous tout le temps au ciel ? » La réponse est dans les paroles apophatiques de l’Apôtre : « Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme, Dieu l’a préparé pour ceux dont il est aimé ». S’il est nécessaire de balbutier quelque chose, nous dirons que nous vivrons immergés dans l’océan sans rivage et sans fond de l’amour trinitaire. « Mais n’allons-nous pas nous ennuyer ? » Demandons aux vrais amoureux s’ils s’ennuient au sommet de leur amour, et s’ils ne voudraient pas au contraire que cet instant dure éternellement.

L’éternité : une espérance et une présence

Avant de conclure, il nous faut dissiper un doute qui pèse sur la croyance en la vie éternelle. Pour le croyant, l’éternité n’est pas seulement une promesse et une espérance, ou – comme le pensait Karl Marx – un déversement vers le ciel des attentes déçues de la terre. C’est aussi une présence et une expérience. Dans le Christ, « la vie éternelle qui était avec le Père est devenue visible ». Nous – dit Jean – l’avons entendue, vue de nos propres yeux, contemplée, touchée .
Avec le Christ, le Verbe incarné, l’éternité a fait irruption dans le temps. Nous en faisons l’expérience chaque fois que nous faisons un véritable acte de foi en Christ, car quiconque croit en lui possède déjà la vie éternelle ; chaque fois que nous recevons la communion, parce qu’en elle « nous est donné le gage de la gloire future » ; chaque fois que nous écoutons les paroles de l’Évangile, qui sont « les paroles de la vie éternelle ». Saint Thomas d’Aquin dit que « la grâce n’est pas autre chose qu’un commencement de la gloire en nous ».
Cette présence de l’éternité dans le temps s’appelle l’Esprit Saint. On le définit comme « l’avance sur notre héritage », et il nous a été donné pour que, en ayant reçu les prémices, nous aspirions à la plénitude. « Le Christ – écrit saint Augustin – nous a donné l’acompte de l’Esprit Saint par lequel – lui qui de toute façon ne pouvait pas nous tromper – il a voulu nous assurer de l’accomplissement de sa promesse. Qu’a-t-il promis ? Il a promis la vie éternelle dont l’Esprit qu’il nous a donné est l’acompte ».
Entre la vie de foi dans le temps et la vie éternelle, il existe une relation semblable à celle qui existe entre la vie de l’embryon dans le sein de sa mère et celle de l’enfant venu à la lumière. Le grand théologien byzantin médiéval Nicolas Cabasilas écrivait :
« Ce monde porte en gestation l’homme intérieur, nouveau, créé selon Dieu, jusqu’à ce que, ici façonné, modelé et devenu parfait, il soit engendré à ce monde parfait qui ne vieillit pas. À la manière de l’embryon que, alors qu’il est dans l’obscurité et le fluide, la nature prépare à la vie dans la lumière, comme c’est le cas pour les saints […]. Pour l’embryon cependant, la vie future est absolument future : aucun rayon de lumière ne lui parvient, rien de ce qui est de cette vie. Il n’en est pas de même pour nous, puisque le siècle à venir a été comme renversé et mélangé à ce présent […]. C’est pourquoi, dès maintenant, il est accordé aux saints non seulement de se disposer et de se préparer à la vie, mais aussi d’y vivre et d’y travailler ».
Une petite histoire illustre bien cette comparaison de la gestation et de la naissance, permettez-moi de la raconter dans sa simplicité. Il y avait des jumeaux, un petit garçon et une petite fille, si intelligents et précoces que déjà, dans le ventre de leur mère, ils se parlaient. La petite fille demanda à son petit frère : « Penses-tu qu’il y aura une vie après la naissance ? » Il lui répondit : « Ne sois pas ridicule. Qu’est-ce qui te fait penser qu’il y a quelque chose en dehors de cet espace étroit et sombre dans lequel nous nous trouvons ? » L’enfant, prenant son courage à deux mains : « Qui sait, il y a peut-être une mère, quelqu’un qui nous a mis ici et qui va s’occuper de nous ». Et lui : « Tu vois une mère quelque part ? Ce que tu vois, c’est tout ce qu’il y a ». Alors de nouveau : « Mais tu ne ressens pas toi aussi parfois une pression sur la poitrine qui augmente de jour en jour et nous pousse en avant ? ». « Tout bien réfléchi, répondit-il, c’est vrai, je sens ça tout le temps ». « Tu vois – conclut triomphalement sa petite soeur – cette douleur n’est pas là pour rien. Je pense qu’elle nous prépare à quelque chose de plus grand que ce petit espace ».
L’Église devrait être cette petite fille qui aide les hommes à prendre conscience de leur désir non avoué et parfois même tourné en dérision. Nous devons aussi absolument démentir l’accusation à l’origine du soupçon moderne contre l’idée de la vie éternelle, selon lequel l’attente de l’éternité détourne de l’engagement envers la terre et du soin de la création. Avant que les sociétés modernes n’assument elles-mêmes la tâche de promouvoir la santé et la culture, d’améliorer la culture de la terre et les conditions de vie des gens, qui a accompli ces tâches plus et mieux que ceux – des moines en première ligne – qui vivaient par la foi en la vie éternelle ?
Peu de gens savent que le Cantique des créatures de François d’Assise est né d’un sursaut de foi en la vie éternelle. Ainsi, les sources franciscaines décrivent la genèse du cantique. Une nuit, alors que François souffrait particulièrement de ses nombreuses et très douloureuses infirmités, il dit en son cœur : « Seigneur, secours-moi dans mes infirmités, pour que j’aie la force de les supporter patiemment ! ». Et aussitôt, il lui fut dit en esprit : « François, dis-moi : si, en compensation de tes souffrances et tribulations, on te donnait un immense et précieux trésor, ne regarderais-tu pas comme néant, auprès d’un pareil trésor, la terre, les pierres précieuses et les eaux ? Ne te réjouirais-tu pas ? » François répondit : « Seigneur, ce serait un bien grand trésor, très précieux, inestimable, au-delà de tout ce qu’on peut aimer et désirer ! ». La voix conclut : « Alors, réjouis-toi et sois dans l’allégresse au milieu de tes infirmités et tribulations ; désormais, vis en paix, comme si tu étais déjà dans mon Royaume ».
En se levant le matin, François dit à ses compagnons : « Je dois donc être plein d’allégresse dans mes infirmités et tribulations, et rendre grâces à Dieu le Père, pour la grâce et la bénédiction qu’il a daigné, dans sa miséricorde, m’assurer, à moi, son pauvre et indigne serviteur, vivant encore ici-bas, que je partagerais son royaume. Aussi, pour sa gloire, pour ma consolation et l’édification du prochain, je veux composer une nouvelle « Laude du Seigneur » pour ses créatures. Chaque jour, celles-ci servent à nos besoins, sans elles nous ne pourrions vivre, et par elles le genre humain offense beaucoup le Créateur. Chaque jour aussi nous méconnaissons un si grand bienfait en ne louant pas comme nous le devrions le Créateur et Dispensateur de tous ces dons. » Il s’assit, se concentra un moment, puis s’écria : « Très haut, tout puissant et bon Seigneur… ». La pensée de la vie éternelle ne lui avait pas inspiré le mépris de ce monde et des créatures, mais un enthousiasme et une gratitude encore plus grands à leur égard, et avait rendu la douleur actuelle plus supportable.
Notre méditation d’aujourd’hui sur l’éternité ne nous dispense certes pas de faire l’expérience, avec tous les autres habitants de la terre, de la dureté de l’épreuve que nous vivons ; mais elle devrait au moins nous aider, nous les croyants, à ne pas nous laisser submerger par elle et à pouvoir insuffler courage et espérance même à ceux qui n’ont pas le confort de la foi. Concluons par une belle prière de la liturgie :
O Dieu, qui unit les esprits des fidèles en une seule volonté, donne à ton peuple d’aimer ce que tu commandes et d’attendre ce que tu promets, pour qu’au milieu des changements de ce monde, nos cœurs s’établissent fermement là où se trouvent les vraies joies. Par Jésus, ton Fils, notre Seigneur. Amen ! 

Traduction de l’Italien de Cathy Brenti, Communauté des Béatitudes

1.St. AUGUSTIN, Traités sur Jean, 55°, 1.
2.He 11, 6.
3.Jn 14, 2-3.
4.Ph 1, 23.
5.Cf. G. W. F. HEGEL, Frühe Schriften, 1, in Gesammelte Werke, Hambourg 1989, p. 372. (Premiers écrits in Œuvres complètes).
6.S. KIERKEGAARD, Post-scriptum définitif et non scientifique aux miettes philosophiques (1846), part II, chap. 4.
7.1 Co 15, 32.
8.Dante ALIGHIERI, Paradis, XXII, 151.
9.1 Co 15, 14. 19.
10.Cf. Ap 21, 4.
11.Miguel de Unamuno, “Cartas inéditas de Miguel de Unamuno y Pedro Jiménez Ilundain”, a cura di H. Benítez, Revista de la Universidad de Buenos Aires 3 (9/1949) 135.150. N.D.T. : Lettres inédites de Miguel de Unamuno et Pedro Jiménez Ilundain.
12.Saint Augustin, Traité sur saint Jean, XLV, 2.
13.A. Fogazzaro, “A Sera”, in Le poesie, Mondadori, Milano 1935, 194-197. (Le soir, in Les Poésies).
14.Ac 17, 23.
15.Cf. Mt 18, 8-9.
16.2 Co 4, 17-18.
17.Rm 8, 18.
18.1 Co 2, 9.
19.Cf. 1 Jn 1, 1-3.
20.Cf. 1 Jn 5, 13.
21.Cf. Jn 6, 68.
22.Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, II-II, q. 24, A. 3, ad 2.
23.Ep 1, 14 ; 2 Co 5, 5.
24.Saint Augustin, Sermon 378, 1.
25.N. Cabasilas, Vita in Christo, I, 1-2 (PG 150, 496).
26.Légende de Pérouse, 43.
27Oraison du XXI° Dimanche du Temps Ordinaire.

Source: site internet du Card. Raniero Cantalamessa

Prédication de l’Avent: penser à la mort pour tendre vers la vie éternelle

Prédication de l'Avent par le cardinal Cantalamessa en Salle Paul VI
Prédication de l’Avent par le Card. Cantalamessa en salle Paul VI

Prédication de l’Avent: penser à la mort pour tendre vers la vie éternelle

Pour sa première prédication de l’Avent, délivrée devant le Pape François et la Curie, le cardinal Raniero Cantalamessa a proposé une longue réflexion sur la mort, «bonne grande sœur» qui nous enseigne «à bien vivre» pour peu que nous sachions l’écouter avec docilité.

La pandémie a ravivé chez l’humanité un sentiment de précarité et de caducité, constate le néo-cardinal italien. A l’aune de ce contexte dramatique, et alors que tous s’efforcent de tirer les leçons de cette expérience pour leur vie personnelle et spirituelle, le prédicateur de la Maison pontificale choisit de placer les «vérités éternelles» au centre de ses enseignements de l’Avent. La première d’entre elles est la mort, sur laquelle il appelle à réfléchir «afin d’en tirer des leçons pour bien vivre». Cette «voie sapientielle» de l’expérience, celle de l’Ancien testament, de l’Évangile, des pères du Désert et d’autres cultures, est la perspective privilégiée pour cette méditation.

A l’école de «sœur la mort»

La pensée moderne s’est elle aussi emparée de la mort, notamment à travers deux philosophes dont l’influence perdure encore aujourd’hui. Le premier est Jean-Paul Sartre, pour qui l’existence précède l’essence et la vie représente un projet uniquement conditionné par nos choix libres. Or cette conception «ignore complètement le fait de la mort et est donc réfutée par la réalité même de l’existence que l’on veut affirmer».

Pour le second, Martin Heidegger, la mort représente la substance même de la vie : «l’on nait pour mourir et rien d’autre». Or, saint Augustin, «qui avait anticipé cette intuition de la pensée moderne sur la mort», en tire des conclusions radicalement différentes : «non pas le nihilisme, mais la foi en la vie éternelle».

«La calamité actuelle est venue nous rappeler combien il appartient peu à l’homme de “planifier” et de décider de son propre avenir, en dehors de la foi» poursuit le capucin qui souligne : «il n’y a pas de meilleure perspective pour voir le monde, soi-même et tous les événements, dans leur vérité que celle de la mort. Et alors, tout prend sa place».

Dans un monde où semblent prévaloir l’iniquité et le désordre, au détriment de l’innocence, la mort devrait constituer le seul point d’observation «où tout prend sa juste valeur». Car elle signe «la fin de toutes les différences et injustices qui existent entre les hommes».

«Regarder la vie du point de vue de la mort est une aide extraordinaire pour bien vivre. Êtes-vous troublé par des problèmes et des difficultés ? Avancez, placez-vous là où il convient: regardez ces choses depuis votre lit de mort. Comment alors auriez-vous aimé agir ? Quelle importance accorderiez-vous à ces choses ? Avez-vous un conflit avec quelqu’un ? Regardez-le depuis votre lit de mort. Que voudriez-vous avoir fait alors: avoir gagné ou vous être humilié ? Avoir vaincu ou avoir pardonné ?»

La pensée de la mort nous empêche aussi de nous accrocher aux choses terrestres et de fixer ici-bas la demeure du cœur. Sachons donc écouter «avec docilité» cette «bonne éducatrice».

Un besoin pour l’évangélisation

«La pensée de la mort est presque la seule arme qui nous reste pour secouer de sa torpeur une société opulente» affirme le prédicateur de la Maison pontificale. Dieu, à travers ses prophètes d’hier et d’aujourd’hui, veut réveiller son peuple, car Il aime ses enfants et ne veut pas que ceux-ci soient comme un «troupeau parqué pour les enfers et que la mort mène paître». (Cf. Ps 49, 15)

«La question du sens de la vie et de la mort a joué un rôle important dans la première évangélisation de l’Europe et il n’est pas exclu qu’elle puisse en mener un semblable dans l’effort actuel pour sa ré-évangélisation» ; une chose demeure en effet immuable et inéluctable: le fait que les hommes doivent mourir. Et c’est précisément «la question posée par la mort qui ouvrit la voie à l’Évangile, comme une brèche toujours ouverte dans le cœur de l’homme».

Mort corporelle et mort spirituelle

Il n’est pas question de rétablir la peur de la mort, car Jésus est venu pour la détruire, non pour l’accroitre. En revanche, «il faut l’avoir connue pour en être libéré».

Le cardinal Cantalamessa ne parle pas ici de la mort corporelle, mais de ce que l’Apocalypse nomme «la seconde mort» ; celle-ci n’est pas une Pâque, un passage, mais bien un «terrible terminus». «C’est pour sauver les hommes de cette catastrophe que nous devons recommencer à prêcher sur la mort», préconise-t-il.

«Ce qui donne à la mort son pouvoir le plus redoutable pour angoisser le croyant et pour l’effrayer, c’est le péché. Si quelqu’un vit dans le péché mortel, pour lui la mort a encore l’aiguillon, le poison, comme avant le Christ, et par conséquent elle blesse, tue et envoie à la géhenne».

Participer à l’Eucharistie reste le moyen le plus vrai, le plus juste et le plus efficace de «se préparer» à la mort, à l’instar de Jésus qui, en instituant ce mystère, a anticipé sa propre mort, nous propose de nous unir à Lui et offrir notre vie au Père.

«Avec tout cela, nous n’avons pas ôté son aiguillon à la mort – sa capacité à nous angoisser que Jésus lui-même a voulu expérimenter à Gethsémani. Cependant, nous sommes au moins mieux préparés à accepter le message consolant qui nous vient de la foi et que la liturgie proclame dans la préface de la messe pour les morts : “Pour tous ceux qui croient en toi, Seigneur, la vie n’est pas détruite, elle est transformée ; et lorsque prend fin leur séjour sur la terre, ils ont déjà une demeure éternelle dans les cieux”».

Source: VATICANNEWS, le 4 décembre 2020

TEXTE COMPLET DE LA PRÉDICATION :

« Apprends-nous la vraie mesure de nos jours: que nos coeurs pénètrent la sagesse (Psaume 90, 12) » – Première prédication de l’Avent 2020

Vendredi 4 décembre 2020

Un de nos poètes italiens, Giuseppe Ungaretti, a décrit l’état d’âme des soldats dans les tranchées pendant la première guerre mondiale dans un poésie faite de huit mots :
On est
Comme en automne
Les feuilles
Sur les arbres

Aujourd’hui, c’est toute l’humanité qui éprouve ce sentiment de caducité et de précarité due à la pandémie. « Le Seigneur – écrivait saint Grégoire le Grand – nous instruit parfois par des paroles, parfois par des faits ». Dans cette année marquée par le grand et terrible « fait » du coronavirus, nous nous efforçons de recueillir les leçons que chacun de nous peut en tirer pour sa vie personnelle et spirituelle. Ce sont des réflexions que nous ne pouvons faire qu’entre nous croyants et qu’il serait peut-être imprudent en ce moment de proposer à tout le monde sans distinction, afin de ne pas ajouter aux perplexités que la pandémie crée chez certains vis-à-vis de la foi en Dieu.
Les vérités éternelles sur lesquelles nous voulons réfléchir sont, premièrement, que nous sommes tous mortels et que « nous n’avons pas ici de demeure définitive » ; deuxièmement, que la vie du croyant ne s’achève pas avec la mort parce que la vie éternelle nous attend ; troisièmement, que nous ne sommes pas seuls dans le petit bateau de notre planète parce que « le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous ». La première de ces vérités est l’objet de l’expérience, les deux autres sont l’objet de la foi et de l’espérance.

« Memento mori ! »
Commençons en méditant aujourd’hui sur la première de ces « maximes éternelles » : la mort. Cela se résume à l’ancienne devise que les moines trappistes ont choisie comme devise de leur Ordre : « Memento mori », souvenez-vous que vous mourrez.
On peut parler de la mort de deux manières différentes : soit du point de vue kérygmatique, soit du point de vue sapientiel. La première consiste à proclamer que le Christ a vaincu la mort ; qu’elle n’est plus un mur contre lequel tout se brise, mais un pont vers la vie éternelle. La voie sapientielle ou existentielle, au contraire, consiste à réfléchir sur la réalité de la mort telle qu’elle se présente à l’expérience humaine, afin d’en tirer des leçons pour bien vivre. C’est la perspective dans laquelle nous nous plaçons dans cette méditation.
Cette dernière est la manière dont la mort est évoquée dans l’Ancien Testament et en particulier dans les livres sapientiaux : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse », demande à Dieu le psalmiste (Ps 90, 12). Cette façon de voir la mort ne s’arrête pas avec l’Ancien Testament, mais se poursuit également dans l’Évangile du Christ. Nous nous souvenons de son avertissement : « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure » (Mt 25, 13), conclusion de la parabole du riche qui projetait de construire de plus grands greniers pour sa récolte : « Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ? » (Lc 12, 20), et encore ces mots : « Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? » (Cf. Mt 16, 26)
La tradition de l’Église a fait sien cet enseignement. Les Pères du Désert cultivaient la pensée de la mort, au point d’en faire une pratique constante et de la garder vivante par tous les moyens. L’un d’eux, qui travaillait à la filature de la laine, avait pris l’habitude de laisser tomber à terre le fuseau de temps en temps et de « mettre la mort devant ses yeux avant de le relever ». « Le matin – exhorte l’Imitation de Jésus-Christ – pensez que vous n’atteindrez pas le soir ; le soir, n’osez pas vous promettre de voir le matin . » Saint Alphonse-Marie de Liguori a écrit un traité intitulé « Préparation à la mort », un classique de la spiritualité catholique depuis des siècles.
On retrouve cette manière sapientielle de parler de la mort dans toutes les cultures, et pas seulement dans la Bible et dans le christianisme. Elle est présente, sécularisée, y compris dans la pensée moderne et il convient de mentionner brièvement les conclusions auxquelles sont parvenus deux penseurs dont l’influence reste forte dans notre culture.
Le premier est Jean-Paul Sartre. Il a renversé la relation classique entre essence et existence, affirmant que l’existence vient en premier et est plus importante que l’essence. Traduit en termes simples, cela signifie qu’il n’existe pas un ordre et une échelle de valeurs objectives et antérieures à tout – Dieu, le bien, les valeurs, la loi naturelle – auxquels l’homme doive se conformer, mais que tout doit partir de son existence individuelle et de sa propre liberté. Chacun doit inventer et accomplir son destin, comme la rivière, en avançant, creuse son propre lit. La vie est un projet qui n’est écrit nulle part, mais qui est décidé par ses choix libres.
Cette manière de concevoir l’existence ignore complètement le fait de la mort et est donc réfutée par la réalité même de l’existence que l’on veut affirmer. Que peut projeter l’homme, s’il ne sait pas – et que cela ne dépend pas de lui – si demain le trouvera encore en vie ? Sa tentative ressemble à celle d’un prisonnier qui passe son temps à planifier le meilleur itinéraire à suivre pour passer d’un mur de sa cellule à l’autre.
Plus crédible sur ce point est la pensée d’un autre philosophe, Martin Heidegger, qui part de prémisses similaires et évolue dans le même lit de l’existentialisme. En définissant l’homme comme étant « un-être-pour-la-mort », il fait de la mort, non pas un accident qui met fin à la vie, mais la substance même de la vie, ce de quoi elle est faite. Vivre, c’est mourir. L’homme ne peut vivre sans brûler et raccourcir la vie. Chaque minute qui passe est soustraite à la vie et remise à la mort, de même qu’en roulant sur une route, nous voyons des maisons et des arbres disparaître rapidement derrière nous. Vivre pour la mort signifie que la mort n’est pas seulement la fin, mais aussi le but de la vie. On naît pour mourir, et pour rien d’autre.
Qu’est-ce donc – se demande le philosophe – que ce « noyau solide, certain et infranchissable » auquel la conscience rappelle l’homme et sur lequel doit reposer son existence, si elle veut être « authentique » ? La réponse est : son rien ! Toutes les possibilités humaines sont, en réalité, des impossibilités. Toute tentative de se projeter et de s’élever est un saut qui part de rien et se termine par rien . Il ne reste qu’à se résigner et à faire de nécessité vertu, en aimant son propre destin. Une moderne version donc du stoïcien « amor Fati » !
Saint Augustin avait aussi anticipé cette intuition de la pensée moderne sur la mort, mais pour en tirer une conclusion totalement différente : non pas le nihilisme, mais la foi en la vie éternelle.
Quand un homme naît, écrit-il, on émet des tas d’hypothèses : peut-être sera-t-il beau, peut-être sera-t-il laid ; peut-être sera-t-il riche, peut-être sera-t-il pauvre ; peut-être vivra-t-il longtemps, peut-être pas … Mais de personne on ne dit : peut-être mourra-t-il, peut-être ne mourra-t-il pas. C’est bien la seule chose certaine dans la vie. Quand on sait que quelqu’un est atteint d’hydropisie [c’était alors la maladie incurable, aujourd’hui il y en a d’autres] on dit : le pauvre, il va mourir ; il est condamné, il n’y a pas de remède ». Mais ne devrions-nous pas dire la même chose de quelqu’un qui vient de naître ? « Le pauvre, il va mourir, il n’y a pas de remède, il est condamné ! » Quelle différence cela fait-il que ce soit dans un temps plus ou moins long ? La mort est la maladie mortelle qui se contracte en naissant .
Dante Alighieri a condensé cette vision augustinienne en un seul verset, définissant la vie humaine sur terre comme « une ruée vers la mort ».

À l’école de « sœur mort »
Dans le sillage des progrès de la technologie et des conquêtes de la science, nous avons risqué d’être comme l’homme de la parabole qui se dit : « Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence. » (Lc 12, 19) La calamité actuelle est venue nous rappeler combien il appartient peu à l’homme de « planifier » et de décider de son propre avenir, en dehors de la foi.
La considération sapientielle de la mort conserve, après le Christ, la même fonction que la Loi après l’avènement de la grâce. Elle sert aussi à sauvegarder l’amour et la grâce. La Loi – est-il écrit – a été donnée pour les pécheurs (cf. 1 Tm 1, 9) et nous sommes encore pécheurs, c’est-à-dire soumis à la séduction du monde et des choses visibles, toujours tentés de « prendre pour modèle le monde présent » (cf. Rm 12, 2). Il n’y a pas de meilleure perspective pour voir le monde, soi-même et tous les événements, dans leur vérité que celle de la mort. Et alors, tout prend sa place.
Le monde apparaît souvent comme un enchevêtrement inextricable d’injustice et de désordre, au point que tout semble arriver par hasard sans aucune cohérence ni conception. Une sorte de peinture sans forme, dans laquelle tous les éléments et les couleurs semblent placés au hasard, comme dans certaines peintures modernes. Souvent, on voit l’iniquité triompher et l’innocence punie. Mais parce que les gens ne croient pas qu’il y ait quelque chose de fixe et de constant dans le monde, voilà – faisait remarquer Bossuet – que parfois nous voyons le contraire, à savoir l’innocence sur le trône et l’iniquité sur l’échafaud !
Y a-t-il un point à partir duquel observer cet immense tableau et en déchiffrer le sens ? Oui, c’est la « fin », c’est-à-dire la mort, qui est immédiatement suivie du jugement de Dieu (cf. He 9, 27). Vu d’ici, tout prend sa juste valeur. La mort est la fin de toutes les différences et injustices qui existent entre les hommes. La mort, a dit notre acteur comique Totò, est un « niveau », elle efface tous les privilèges.
Regarder la vie du point de vue de la mort est une aide extraordinaire pour bien vivre. Êtes-vous troublé par des problèmes et des difficultés ? Avancez, placez-vous là où il convient : regardez ces choses depuis votre lit de mort. Comment alors auriez-vous aimé agir ? Quelle importance accorderiez-vous à ces choses ? Avez-vous un conflit avec quelqu’un ? Regardez-le depuis votre lit de mort. Que voudriez-vous avoir fait alors : avoir gagné ou vous être humilié ? Avoir vaincu ou avoir pardonné ?
La pensée de la mort nous empêche de nous accrocher aux choses, de fixer ici-bas la demeure du cœur, oubliant que « la ville que nous avons ici-bas n’est pas définitive » (He 13, 14). L’homme, dit un Psaume, « aux enfers n’emporte rien ; sa gloire ne descend pas avec lui. » (Ps 48, 18). Dans les temps anciens, il était d’usage d’enterrer les rois avec leurs bijoux. Ce qui naturellement encourageait la pratique de violer les tombes pour en arracher les trésors. On a retrouvé de tombes de ce genre sur lesquelles, pour éloigner les profanateurs, on avait placé une inscription au-dessus du sarcophage : « Ici, il n’y a que moi ». Qu’elle était vraie cette inscription, même si la tombe cachait en réalité des bijoux ! L’homme « aux enfers n’emporte rien ».

« Veillez ! »
Sœur mort est en effet une bonne grande sœur et une bonne éducatrice. Elle nous apprend beaucoup de choses, si seulement nous savons l’écouter avec docilité. L’Église n’a pas peur de nous envoyer à son école. Dans la liturgie du mercredi des Cendres, il y a une antienne aux tons forts, qui résonne encore plus fort dans le texte latin original : Emendemus in melius quae ignoranter peccavimus; ne subito praeoccupati die mortis, quaeramus spatium poenitentiae, et invenire non possimus. « Corrigeons pour un mieux les fautes par lesquelles nous avons péché en ignorants : de peur que, pris soudain de court au jour de la mort, nous ne cherchions un délai pour faire pénitence, et que nous ne puissions le trouver ». Un jour, une heure, une bonne confession : combien ces choses nous apparaîtront différentes à ce moment-là ! Comme nous les préférerions aux sceptres et aux royaumes, à la longue vie, à la richesse et à la santé !

Je pense à un autre domaine dans lequel nous avons un besoin urgent de sœur mort pour maîtresse, au-delà du champ ascétique : l’évangélisation. La pensée de la mort est presque la seule arme qui nous reste pour secouer de sa torpeur une société opulente, à laquelle est arrivé ce qui est arrivé au peuple élu, libéré d’Egypte : « il a engraissé, il a regimbé,… il a rejeté le Dieu qui l’avait fait. » (Dt 32, 15)
Dans un moment délicat de l’histoire du peuple élu, Dieu dit au prophète Isaïe : « Proclame ! ». Le Prophète répond : « Que vais-je proclamer ? » Toute chair est comme l’herbe, toute sa grâce, comme la fleur des champs : l’herbe se dessèche et la fleur se fane quand passe sur elle le souffle du Seigneur. » (Is 40, 6-7) Je crois que Dieu donne aujourd’hui ce même ordre à ses prophètes et il le fait parce qu’il aime ses enfants et ne veut pas qu’ils soient comme un « troupeau parqué pour les enfers et que la mort mène paître. » (Cf. Ps 49, 15)
La question du sens de la vie et de la mort a joué un rôle important dans la première évangélisation de l’Europe et il n’est pas exclu qu’elle puisse en mener un semblable dans l’effort actuel pour sa ré-évangélisation. En fait, s’il y a une chose qui n’a changé en rien depuis, c’est bien celle-ci : que les hommes doivent mourir. Bède le Vénérable raconte comment le christianisme a fait son entrée dans le nord de l’Angleterre, en surmontant la résistance du paganisme. Le roi convoqua la grande assemblée de son royaume pour décider de la question de savoir s’il fallait ou non laisser entrer les missionnaires chrétiens. Il y avait des opinions divergentes, quand l’un des dignitaires se leva et prononça, en substance, ce discours :
La vie de l’homme sur terre, ô roi, peut être décrite comme suit. Imaginez que ce soit l’hiver. Vous vous asseyez pour dîner avec vos ducs et vos aides. Un feu brûle au centre de la pièce qui la réchauffe toute, tandis qu’à l’extérieur la tempête hivernale fait rage avec pluie et neige. Un moineau arrive soudain dans votre palais ; il entre par une ouverture et sort très rapidement du côté opposé. Tant qu’il est à l’intérieur, il est à l’abri du froid de l’hiver, mais après un moment, il retombe dans l’obscurité d’où il venait et disparaît de la vue. Notre vie est identique ! Nous ignorons ce qui la précède et ce qui va suivre … Si cette nouvelle doctrine est capable de nous dire quelque chose de plus certain à son sujet, je crois que nous devons l’écouter .
C’est la question posée par la mort qui ouvrit la voie à l’Évangile, comme une brèche toujours ouverte dans le cœur de l’homme. Le refus de la mort, et non pas l’instinct sexuel, est à la racine de toute activité humaine, a écrit un célèbre psychologue contre Freud .

Loué sois-tu Seigneur, pour notre sœur la mort corporelle

Nous ne rétablissons pas de la sorte la peur de la mort. Jésus n’est pas venu pour « rendre libres tous ceux qui, par crainte de la mort, passaient toute leur vie dans une situation d’esclaves. » (He 2, 15) Il est venu pour détruire la peur de la mort, non pour l’accroître ; c’est vrai, mais on doit avoir connu cette peur pour en être libéré. Jésus est venu enseigner la peur de la mort éternelle à ceux qui ne connaissaient que la peur de la mort temporelle.
L’Apocalypse l’appelle la « seconde mort » (Ap 20, 6). C’est la seule qui mérite vraiment le nom de mort, car ce n’est pas un passage, une Pâque, mais un terrible terminus. C’est pour sauver les hommes de cette catastrophe que nous devons recommencer à prêcher sur la mort. Personne mieux que François d’Assise n’a connu le visage nouveau, pascal de la mort chrétienne. Sa mort fut vraiment un passage pascal, un « transitus », tel que célébré dans la liturgie franciscaine. Quand il se sentit proche de la fin, le Poverello s’exclama : « Bienvenue, ma sœur Mort ! » Pourtant, dans son Cantique des créatures, à côté de mots très doux sur la mort, il en a quelques-uns des plus terribles :
« Loué sois tu, mon Seigneur,
Pour notre sœur la Mort corporelle,
À qui nul homme vivant ne peut échapper.
Malheur à ceux qui mourront dans les péchés mortels.
Heureux ceux qu’elle trouvera dans tes très saintes volontés,
Car la seconde mort ne leur fera pas du mal. »

Malheur à ceux qui mourront dans les péchés mortels ! « L’aiguillon de la mort, c’est le péché », dit l’Apôtre (1 Co 15, 56). Ce qui donne à la mort son pouvoir le plus redoutable pour angoisser le croyant et pour l’effrayer, c’est le péché. Si quelqu’un vit dans le péché mortel, pour lui la mort a encore l’aiguillon, le poison, comme avant le Christ, et par conséquent elle blesse, tue et envoie à la géhenne. Ne craignez pas – dirait Jésus – la mort qui tue le corps et après cela ne peut plus rien faire de plus. Craignez cette mort qui, après avoir tué le corps, a le pouvoir d’envoyer dans la Géhenne (cf. Lc 12, 4-5). Enlevez le péché et vous aurez aussi enlevé à la mort son aiguillon !
En instituant l’Eucharistie, Jésus a anticipé sa propre mort. Nous pouvons faire de même. En effet, Jésus a inventé ce moyen pour nous faire participer à sa mort, pour nous unir à lui. Participer à l’Eucharistie est le moyen le plus vrai, le plus juste et le plus efficace de « se préparer » à la mort. Nous y célébrons également notre mort et l’offrons, jour après jour, au Père. Dans l’Eucharistie, nous pouvons faire monter notre « amen, oui » vers le Père, à ce qui nous attend, au genre de mort qu’il permettra pour nous. Nous y « faisons un testament » : nous décidons à qui donner notre vie, pour qui mourir.
Nous sommes nés, il est vrai, pour pouvoir mourir ; la mort n’est pas seulement la fin, mais aussi le but de la vie. Mais cela, loin d’apparaître comme une condamnation, comme le disait le philosophe rappelé ci-dessus, apparaît plutôt comme un privilège. « Le Christ lui-même – dit saint Grégoire de Nysse – est né pour pouvoir mourir », c’est-à-dire pour pouvoir donner sa vie en rançon pour tous.
Nous aussi avons reçu la vie comme un don pour avoir à notre tour quelque chose de précieux et de digne de Dieu à lui offrir en cadeau et en sacrifice. Quel plus bel usage peut-on penser de la vie que d’en faire don, par amour, au Créateur qui nous l’a donnée par amour ? En paraphrasant les paroles prononcées par le prêtre à l’offertoire de la messe sur le pain et le vin, nous pouvons dire : « De ta bonté nous avons reçu notre vie ; nous te la présentons pour qu’elle devienne un sacrifice vivant, saint, capable de te plaire » (cf. Rm 12, 1).
Avec tout cela, nous n’avons pas ôté son aiguillon à la mort – sa capacité à nous angoisser que Jésus lui-même a voulu expérimenter à Gethsémani. Cependant, nous sommes au moins mieux préparés à accepter le message consolant qui nous vient de la foi et que la liturgie proclame dans la préface de la messe pour les morts : « Pour tous ceux qui croient en toi, Seigneur, la vie n’est pas détruite, elle est transformée ; et lorsque prend fin leur séjour sur la terre, ils ont déjà une demeure éternelle dans les cieux ».
Nous parlerons de cette demeure éternelle dans les cieux, si Dieu le veut, dans la prochaine méditation. 

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Traduction de l’Italien de Cathy Brenti, Communauté des Béatitudes

1.Saint Grégoire le Grand, Homélies sur l’Evangile, XVII.
2.He 13, 14.
3.Jn 1, 14.
4.Apophtegmes des Pères du désert, Coislin 126, n° 58.
5.Imitation de Jésus-Christ, I, 23, 3.
6.Saint Alphonse de Liguori, Préparation à la mort, Editions Saint-Rémi, 2005.
7.Cf. M. Heidegger, Être et temps, § 51, Gallimard, 1992.
8.Cf. Martin Heidegger, op. cit., § 58.
9.Saint Augustin,
10.Purgatoire, XXXIII, 54.
11.Cf. Bède le Vénérable, Historia ecclesiastica, II, 13.
12.E. Becker, Denial of Death, New York: Free Press. 1973.
13.Saint Grégoire de Nysse, Or. Cat. 32.

SOURCE: SITE OFFICIEL DU CARD. RANIERO CANTALAMESSA

Collège cardinalice : le cardinal Cantalamessa souhaite rester simple prêtre

Père Cantalamessa, vêpres pour la Journée de prière pour la création, capture CTV
Père Cantalamessa, Vêpres Pour La Journée De Prière Pour La Création, Capture CTV

Collège cardinalice : le cardinal Cantalamessa souhaite rester simple prêtre

« Mourir dans mon habit franciscain »

En recevant la barrette de cardinal le 28 novembre 2020, le père Raniero Cantalamessa restera prêtre : il a en effet demandé au pape une dispense pour ne pas être consacré évêque, comme cela se fait traditionnellement. Il se confie dans un entretien à l’hebdomadaire diocésain Chiesa di Rieti.

Le capucin de 86 ans qui est prédicateur de la Maison pontificale – il prêche notamment au pape et à la Curie romaine lors de l’Avent, du Carême, ainsi que le Vendredi Saint – poursuivra son ministère : « Le Saint Père m’a fait savoir qu’il souhaite que le continue ma mission… et je me suis déjà mis à l’ouvrage pour les prédications de l’Avent qui se tiendront cette année dans la Salle Paul VI, pour permettre la distanciation exigée par l’épidémie. »

Le cardinal désigné vit aujourd’hui à Cittaducale, où il accompagne une communauté de clarisses capucines ermites : « Je les connaissais alors qu’elles étaient encore dans leur monastère d’origine, raconte-t-il, et j’ai suivi tout leur itinéraire spirituel et juridique. Quand je suis arrivé à Cittaducale, j’avais dans le cœur le désir de pouvoir vivre moi aussi la vie d’ermite tant aimée de mon Père saint François et, avec l’accord de mon ministre général, je me suis transféré là pour y passer les moments où je n’étais pas en voyage de prédication, en partageant avec elles la solitude et la prière. »

Il confie sa surprise à l’annonce du pape : « J’ai reçu la nouvelle comme les autres, en écoutant en direct l’angélus du pape dimanche 25 octobre. Si je n’avais pas eu un nom si particulier à ce moment-là j’aurais pensé qu’il s’agissait de quelqu’un d’autre ! »

Et le moine de préciser : « J’ai demandé au pape la dispense de l’ordination épiscopale. La charge de l’évêque… est d’être pasteur et pêcheur. A mon âge, je pourrais faire très peu comme “pasteur”; d’autre part, ce que je pourrais faire comme “pêcheur”, je peux continuer à le faire en annonçant la parole de Dieu. J’ai aussi le désir de mourir dans mon habit franciscain. »

Il rappelle qu’il n’est pas le premier prédicateur de la Maison pontificale à être créé cardinal : avant lui, le père Anselmo Marzati di Monopoli le fut sous Clément VIII en 1604; le père Francesco Maria Casini fut créé cardinal par Clément XI en 1712; et le père Ludovico Micara da Frascati, devint cardinal des mains de Léon XII en 1826.

« La nomination de cardinaux de plus de 80 ans, ajoute le cardinal désigné, n’implique pas d’engagements pastoraux particuliers. Donc, grâce à Dieu et au pape, je pourrai continuer à mener ma vie de toujours : prêcher dans les limites imposées par mon âge – et, en ce moment, par la pandémie – et résider (…) à l’ermitage de l’Amour Miséricordieux de Cittaducale, tout en faisant encore partie (…) de la Curie générale des capucins à Rome. »

Comment le capucin envisage-t-il son rôle de “Conseiller du pape”, comme le sont les cardinaux ? « Seulement indirectement, dans le sens où le pape, sans que je le sache, peut tirer quelque lumière de la parole de Dieu que j’annonce. Lors des deux conclaves précédents, pour l’élection de Benoît XVI et du pape François, j’ai été appelé à le faire aussi de façon directe, en tenant, à la demande du Sacré Collège, une des deux exhortations que les cardinaux doivent écouter avant d’entrer en conclave. »

Evoquant par ailleurs le développement massif de la communication sociale, il en reconnaît la portée « excellente », mais aussi les limites : « La religion et l’Evangile s’exposent à devenir un prétexte pour des intérêts qui n’ont rien à voir avec l’Evangile et ne favorisent vraiment pas la concorde et l’unité entre les croyants et entre les hommes en général. »

La désignation d’un prêtre comme cardinal reste chose rare, même si elle est prévue par le code de droit canonique : « Pour la promotion au cardinalat, le Pontife Romain choisit librement des hommes qui sont constitués au moins dans l’ordre du presbytérat, remarquables par leur doctrine, leurs mœurs, leur piété et leur prudence dans la conduite des affaires ; ceux qui ne sont pas encore Évêques doivent recevoir la consécration épiscopale ». (canon 351). Le pape en a désigné déjà plusieurs : le 19 novembre 2016, il a créé cardinal le père Ernest Simoni, albanais torturé et emprisonné sous la persécution communiste, qui l’avait ému aux larmes lors de son voyage à Tirana en 2014. Ce dernier est également resté prêtre.

En revanche, le père Aquilino Bocos Merinon, religieux clarétain espagnol, créé cardinal le 29 juin 2018, a reçu la consécration épiscopale, tout comme le frère Mauro Gambetti, gardien du Sacré Couvent d’Assise, et le père Enrico Feroci, recteur du Sanctuaire du Divin Amour, qui seront consacrés avant le consistoire du 28 novembre prochain.

Source: ZENIT.ORG, le 19 novembre 2020