« Cherche-le de tout ton cœur, prie, demande, crie, et tu le trouveras », écrit le pape à un jeune (texte complet)

Réunion pré-synodale avec les jeunes © Vatican Media

Réunion Pré-Synodale Avec Les Jeunes © Vatican Media

« Cherche-le de tout ton cœur, prie, demande, crie, et tu le trouveras », écrit le pape à un jeune (texte complet)

« Cherche-le de tout l’élan de ton cœur, prie, demande, crie, et tu le trouveras, comme il l’a promis. « , écrit le pape François à un jeune dans son introduction au livre du cardinal Raniero Cantalamessa, « François, le jongleur de Dieu » (« Francesco il giullare di Dio« ), paru aux Editions franciscaines italiennes (Edizioni Francescane Italiane).

Cette introduction, sous forme de lettre à un jeune, et même de dialogue avec lui, a été publiée, le Mercredi de Pâques, 7 avril 2021, par Radio Vatican en qui présente ce livre sur frère Pacifique, conteur, poète et poète et l’un des plus chers compagnons de saint François d’Assise.

Fr Pacifique n’est pas sans lien avec la France: en 1217, du vivant de S. François, les frères rassemblés en chapitre à la Pentecôte décident d’aller porter l’Evangile au-delà des frontières. François demande alors à frère Pacifique de partir pour la France. Il va fonder la première implantation franciscaine à Vézelay.

Le pape y invite son jeune interlocuteur à « baisser le volume » des autres voix pour entendre cette du Christ: « C’est pourquoi, mon cher jeune, tout en remerciant le cher père Raniero pour le nouveau cadeau qu’il fait à l’Église avec les précieuses et sages pages de ce livre, avec la certitude qu’elles feront tant de bien à ceux qui les liront, je te souhaite une lecture fructueuse, et rappelle-toi: Dieu n’a pas cessé d’appeler, en effet, peut-être aujourd’hui plus qu’hier, il fait entendre sa voix. Si tu ne fais que baisser les autres volumes et augmenter celui de tes plus grands désirs, tu l’entendras clairement et nettement en toi et autour de toi. »Le pape signe cette lettre à un jeune « Ton Pape François ».Voici la traduction publiée par Radio Vatican.AB

Introduction du pape François

Ce livre a été écrit pour toi, mon jeune frère de recherche, et je voudrais t’initier à sa lecture en te donnant en cadeau des mots pleins de la grande estime et de la confiance que je place en toi et en tous les jeunes.

Peut-être as-tu ouvert les Évangiles et écouté ce que Jésus a dit un jour dans le célèbre Sermon sur la montagne: «Demandez, on vous donnera; cherchez, vous trouverez; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit; qui cherche trouve; à qui frappe, on ouvrira.» (Mt 7,7-8). Ce sont des paroles fortes, pleines d’une promesse grande et exigeante, mais nous pouvons nous demander: sont-elles à prendre au sérieux? Est-il vrai que si je demande au Seigneur, il écoutera ma requête, que si je le cherche, je le trouverai, et que si je frappe, il m’ouvrira?

Vous pourriez m’objecter: n’est-il pas vrai que, parfois, l’expérience semble démentir cette promesse? Que beaucoup demandent et n’obtiennent pas, qu’ils cherchent et ne trouvent pas, qu’ils frappent aux portes du ciel et que derrière, on n’entend que le silence? Alors peut-on faire confiance à ces paroles ou non? Ne seront-elles pas aussi, comme tant d’autres que j’entends autour de moi, source d’illusion et donc de déception?

Je comprends tes doutes et j’apprécie tes questions – malheur si je n’en n’avais pas ! – mais elles m’interrogent aussi et me font penser à un autre passage de l’Écriture qui, placé à côté des paroles de Jésus, me semble les éclairer dans toute leur profondeur. Dans le livre de Jérémie, le Seigneur dit par l’intermédiaire du prophète: «Vous me chercherez et vous me trouverez ; oui, recherchez-moi de tout votre cœur. Je me laisserai trouver par vous»  (Jérémie 29, 13-14). Dieu se laisse trouver, oui, mais seulement par l’homme qui le cherche de tout son cœur.

Ouvre les Évangiles, lis les rencontres de Jésus avec les personnes qui venaient à lui et tu verras comment, pour certaines d’entre elles, ses promesses se sont réalisées. Ce sont celles pour qui trouver une réponse était devenu une question essentielle. Le Seigneur s’est laissé trouver par l’insistance de la veuve, par la soif de vérité de Nicodème, par la foi du centurion, par le cri de la veuve de Naïm, par le repentir sincère du pécheur, par le désir de santé du lépreux, par le désir de lumière de Bartimée. Chacun de ces personnages aurait pu, à juste titre, prononcer les mots du psaume 63 : «Mon âme a soif de toi [Seigneur], ma chair a soif de toi, comme une terre aride sans eau».

Celui qui cherche trouve s’il cherche de tout son cœur, si pour lui le Seigneur devient vital comme l’eau pour le désert, comme la terre pour une graine, comme le soleil pour une fleur. Et ceci, si l’on y réfléchit bien, est très beau et très respectueux de notre liberté: la foi n’est pas donnée de manière automatique, comme un don indifférent de ta participation, mais te demande de t’impliquer en première personne et avec toute ta personne. C’est un don qui veut être désiré. C’est, par essence, l’Amour qui veut être aimé.

Tu as peut-être cherché le Seigneur et tu ne l’as pas trouvé, mais permet-moi de te poser une question: quel était ton désir pour Lui? Cherche-le de tout l’élan de ton cœur, prie, demande, crie, et tu le trouveras, comme il l’a promis. Le roi des vers, dont tu liras l’histoire dans les pages suivantes, aimait la vie et, comme tout jeune homme, désirait la vivre pleinement. Il était l’un des chanteurs les plus célèbres de son temps, et dans son impétueux désir de plénitude, il cherchait sans le savoir Celui qui seul peut remplir le cœur de l’homme. Il a cherché et il a été trouvé.

Cela nous montre une vérité encore plus profonde: le Seigneur désire que tu le cherches  pour qu’il te trouve. Deus sitit sitiri disait saint Grégoire de Nazianze, c’est-à-dire que Dieu a soif que nous ayons soif de lui, afin qu’en nous trouvant ainsi, il puisse enfin nous rencontrer. Celui qui nous invite à frapper, se présente en réalité le premier à la porte de notre cœur: «Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi» (Ap 3,20).

Et s’il frappait à ta porte aujourd’hui? Le roi des vers a rencontré un jour frère François au monastère de Colpersito, à San Severino March ; il a été transpercé par sa parole et une nouvelle étincelle s’est allumée en lui. Peut-être lui est-il arrivé ce qui est arrivé à saint Paul sur le chemin de Damas, car la lumière de Dieu «a brillé dans nos cœurs pour faire resplendir la connaissance de sa gloire qui rayonne sur le visage du Christ» (2 Co 4, 6). Il a vu François dans la splendeur de sa sainteté et en lui il a entrevu la beauté du visage de Dieu. Ce qu’il avait toujours cherché, il l’a enfin trouvé, et il l’a trouvé grâce à un saint homme. Et, quant à saint Paul, les choses qui pour lui étaient des gains, il les considérait comme une perte, un déchet, devant la sublimité de la connaissance du Christ Jésus (cf. Ph 3, 7-9). Immédiatement, il a brisé toute hésitation: «Quel besoin d’en dire plus? Venons-en aux faits. Emmenez-moi loin des hommes et rendez-moi au grand Empereur!».

Lorsque le Seigneur nous appelle à Lui, il ne veut pas de compromis ou d’hésitation de notre part, mais une réponse radicale. Jésus disait: «Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts.»(Mt 8,22).

Ce jour-là, un nouvel homme est né, non plus Guglielmo da Lisciano, le roi du vers, mais Frère Pacifique, un homme habité par une nouvelle paix inconnue jusqu’alors. À partir de ce jour, il est devenu tout à Dieu, entièrement consacré à lui, l’un des plus proches compagnons de saint François, un témoin de la beauté de la foi.

C’est pourquoi, mon cher jeune, tout en remerciant le cher père Raniero pour le nouveau cadeau qu’il fait à l’Église avec les précieuses et sages pages de ce livre, avec la certitude qu’elles feront tant de bien à ceux qui les liront, je te souhaite une lecture fructueuse, et rappelle-toi: Dieu n’a pas cessé d’appeler, en effet, peut-être aujourd’hui plus qu’hier, il fait entendre sa voix. Si tu ne fais que baisser les autres volumes et augmenter celui de tes plus grands désirs, tu l’entendras clairement et nettement en toi et autour de toi. Le Seigneur ne se lasse pas de venir à notre rencontre, de nous chercher comme le berger cherche la brebis perdue, comme la femme de la maison cherche la pièce dispersée, comme le Père cherche ses enfants. Il continue à appeler et attend patiemment que nous répondions comme Marie: «Voici la servante du Seigneur; que tout m’advienne selon ta parole»(Lc 1, 38).  Si tu as le courage de quitter tes sécurités et de t’ouvrir à Lui, un nouveau monde s’ouvrira à toi et tu deviendras à ton tour une lumière pour les autres.

Merci de ton écoute. J’invoque le Saint-Esprit de Dieu sur toi, et toi aussi, si tu le peux, n’oublie pas de prier pour moi.

Ton Pape François

Source: ZENIT.ORG, le 8 avril 2021

Cardinal Cantalamessa: Jésus n’est pas une idée, mais une personne

Le cardinal Cantalamessa délivrant son enseignement en Salle Paul VI, le 26 mars 2021, devant le Pape et les responsables de la Curie romaine.Le cardinal Cantalamessa délivrant son enseignement en Salle Paul VI, le 26 mars 2021, devant le Pape et les responsables de la Curie romaine.  (ANSA)

Cardinal Cantalamessa: Jésus n’est pas une idée, mais une personne

Pour sa quatrième prédication du Carême 2021, le prédicateur de la Maison pontificale est revenu sur l’unité de la personne du Christ.

Vatican News

«Nous nous proposons d’approfondir dans cette dernière méditation que Jésus de Nazareth est vivant! Il n’est pas un souvenir du passé; il n’est pas seulement un personnage, mais une personne. Il vit ‘selon l’Esprit’, bien sûr, mais c’est une manière de vivre plus forte que celle ‘selon la chair’, car elle lui permet de vivre en nous, et non pas à l’extérieur ou à côté de nous», a déclaré le frère capucin.

La formule «une seule personne» appliquée au Christ remonte à Tertullien, mais il a fallu deux siècles de réflexion pour comprendre ce qu’elle signifiait vraiment et comment elle pouvait être conciliée avec l’affirmation que Jésus était vrai homme et vrai Dieu, c’est-à-dire «de deux natures».

«Le dogme de l’unique personne du Christ est une « structure ouverte », c’est-à-dire capable de nous parler aujourd’hui, de répondre aux nouveaux besoins de la foi, qui ne sont pas les mêmes que ceux du Ve siècle. Aujourd’hui, personne ne nie que le Christ est « une personne ». Certains nient qu’il s’agisse d’une personne « divine », préférant dire qu’il s’agit d’une personne « humaine » dans laquelle Dieu habite, ou travaille, de manière unique et exaltée. Mais l’unité même de la personne du Christ, je le répète, n’est contestée par personne», a souligné le prédicateur de la Maison pontificale.

Ne pas réduire le christianisme à une idéologie

«Jésus-Christ n’est pas une idée, un problème historique, ni même un simple personnage, mais une personne et une personne vivante! C’est en effet ce qui manque et ce dont nous avons cruellement besoin, pour ne pas laisser le christianisme se réduire à une idéologie, ou simplement à une théologie», a ajouté le cardinal Cantalamessa.

«En réfléchissant sur le concept de personne dans le contexte de la Trinité, saint Augustin et, après lui, saint Thomas d’Aquin, sont arrivés à la conclusion que le mot « personne », en Dieu, signifie relation, a expliqué le cardinal capucin. Le Père est tel par sa relation au Fils: tout son être consiste dans cette relation, comme le Fils est tel par sa relation au Père.»

«Nous devons sérieusement nous poser une question: pour moi, Jésus est-il une personne, ou seulement un personnage?» s’est interrogé le cardinal Cantalamessa, expliquant qu’il y a une grande différence entre les deux. «Un personnage – comme Jules César, Léonard de Vinci, Napoléon – est quelqu’un dont on peut parler et écrire autant qu’on veut, mais avec qui il est impossible de parler. Malheureusement, pour la grande majorité des chrétiens, Jésus est un personnage, pas une personne. Il est l’objet d’un ensemble de dogmes, de doctrines ou d’hérésies; quelqu’un dont on célèbre la mémoire dans la liturgie, que l’on croit réellement présent dans l’Eucharistie, tout ce que vous voulez. Mais si nous restons sur le plan de la foi objective, sans développer une relation existentielle avec lui, il reste extérieur à nous, il touche notre esprit mais ne réchauffe pas notre cœur. Il reste, après tout, dans le passé; entre lui et nous, il y a, inconsciemment, vingt siècles de distance.»

Rencontrer Jésus personnellement, aujourd’hui

Le cardinal Cantalamessa a donc rappelé que pour éviter cet écueil d’une perception uniquement historique de Jésus, a cité le 3e paragraphie de l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium, dans lequel le Pape François «invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus Christ ou, au moins, à prendre la décision de se laisser rencontrer par lui, de le chercher chaque jour sans cesse. Il n’y a pas de motif pour lequel quelqu’un puisse penser que cette invitation n’est pas pour lui, parce que « personne n’est exclu de la joie que nous apporte le Seigneur ».

Le religieux capucin a conclu en rappelant que «dans une semaine, ce sera le Vendredi saint et, immédiatement après, le dimanche de la Résurrection. En se levant, Jésus n’est pas retourné à la vie de Lazare comme avant, mais à une vie meilleure, libre de toute tentation. Espérons qu’il en sera ainsi pour nous aussi. Que du sépulcre dans lequel la pandémie nous a enfermés pendant un an, le monde – comme nous le répète sans cesse le Saint-Père – puisse sortir meilleur, et non plus le même qu’avant».

Source: VATICANNEWS, le 26 mars 2021

VOICI LE TEXTE COMPLET SUR LE SITE OFFICIEL DU CARDINAL RANIERO CANTALAMESSA

JÉSUS DE NAZARETH, UNE PERSONNE – QUATRIÈME PRÉDICATION DE CARÊME 2021

Les Actes des Apôtres relatent l’épisode suivant. À l’arrivée du roi Agrippa à Césarée, le gouverneur Festus lui présenta le cas de Paul, détenu auprès de lui, dans l’attente de son procès. Il résume l’affaire au roi par ces mots : « Ses accusateurs […] avaient avec lui certains débats au sujet de leur propre religion, et au sujet d’un certain Jésus qui est mort, mais que Paul affirmait être en vie » (Ac 25, 18-19). C’est dans ce détail, en apparence si secondaire, que se résume l’histoire des vingt siècles qui ont suivi ce moment. Tout tourne encore autour « d’un certain Jésus » que le monde considère comme mort et que l’Eglise proclame vivant.
C’est ce que nous nous proposons d’approfondir dans cette dernière méditation, à savoir que Jésus de Nazareth est vivant ! Il n’est pas un souvenir du passé, il n’est pas seulement un personnage, mais une personne. Il vit « selon l’Esprit », bien sûr, mais c’est une façon de vivre plus forte que « selon la chair » car elle lui permet de vivre en nous, et non pas à l’extérieur ou à côté de nous.
Dans notre examen du dogme, nous sommes arrivés au nœud qui relie les deux extrémités. Jésus « vrai homme » et Jésus « vrai Dieu » – ai-je dit au début – sont comme les deux côtés d’un triangle dont le sommet est Jésus « une personne ». Rappelons à grands traits comment s’est formé le dogme de l’unité de la personne du Christ. La formule « une personne » appliquée au Christ remonte à Tertullien , mais il a fallu plus de deux siècles de réflexion pour comprendre ce qu’elle signifiait réellement et comment elle pouvait se concilier avec l’affirmation que Jésus était vrai homme et vrai Dieu, c’est-à-dire « en deux natures ».
Une étape fondamentale fut le Concile d’Ephèse en 431, au cours duquel on définit le titre de Marie Theotokos, Mère de Dieu. Si on peut appeler Marie « Mère de Dieu », même si elle n’a donné naissance qu’à la nature humaine de Jésus, cela signifie qu’en lui humanité et divinité forment une seule personne. L’objectif définitif ne fut cependant atteint qu’au Concile de Chalcédoine de 451, avec la formule dont nous rapportons à nouveau la partie relative à l’unité du Christ :
À la suite des saints Pères, nous enseignons unanimement à confesser
un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, […]
les propriétés de chacune [nature] sont sauvegardées
et réunies en une seule personne et une seule hypostase .

S’il fallut un siècle pour que la définition de Nicée fût pleinement reçue, il a fallu tous les siècles suivants pour la réception complète de cette autre définition, jusqu’à nos jours. Ce n’est que grâce au récent climat de dialogue œcuménique qu’il a été possible de rétablir la communion entre l’Église orthodoxe et les Églises dites nestoriennes et monophysites de l’Orient chrétien. On a pris note que dans la majorité des cas, il s’agissait d’une différence de terminologie et non de doctrine. Tout dépendait de la signification différente donnée aux deux termes « nature » et « personne » ou « hypostase ».

De l’adjectif « une » au nom « personne »

Après avoir sécurisé son contenu ontologique et objectif, là encore pour revitaliser le dogme, il faut maintenant mettre en évidence sa dimension subjective et existentielle. Saint Grégoire le Grand disait que l’Écriture « grandit avec ceux qui la lisent » (cum legentibus crescit) . Nous devons en dire autant des dogmes. C’est une « structure ouverte » ; il grandit et s’enrichit dans la mesure où l’Église, guidée par l’Esprit Saint, se trouve à vivre de nouvelles problématiques et dans de nouvelles cultures.
Saint Irénée l’avait dit avec une prescience singulière vers la fin du IIème siècle. La vérité révélée, écrivait le saint, est « comme une liqueur précieuse contenue dans une carafe de valeur. Par l’action du Saint-Esprit, elle [la vérité] rajeunit toujours et fait rajeunir également la carafe qui la contient ». L’Église est capable de lire les Écritures et les dogmes d’une manière toujours nouvelle, parce qu’elle est elle-même toujours renouvelée par l’Esprit Saint ! C’est le grand secret, très simple, qui explique la jeunesse pérenne de la Tradition et, par conséquent, des dogmes qui en sont la plus haute expression. Le grand historien de la tradition chrétienne, Jaroslav Pelikan, a écrit que « la Tradition est la vivante foi des morts » (c’est-à-dire, la foi des Pères qui continue à vivre) ; le Traditionalisme c’est la morte foi des vivants ».
Le dogme de l’unique personne du Christ est aussi une « structure ouverte », c’est-à-dire capable de nous parler aujourd’hui, de répondre aux nouveaux besoins de la foi, qui ne sont plus les mêmes qu’au cinquième siècle. Aujourd’hui, personne ne nie que le Christ soit « une seule personne ». Certains – nous l’avons vu précédemment – nient qu’il soit une personne « divine », préférant dire qu’il est une personne « humaine » dans laquelle Dieu habite, ou œuvre, d’une manière unique et sublime. Mais l’unité même de la personne du Christ, je le répète, n’est contestée par personne.
Le plus important aujourd’hui, à propos du dogme selon lequel le Christ est « une personne », n’est pas tant l’adjectif « une » que le substantif « personne ». Pas tant le fait qu’il soit « un et identique à lui-même » (unus et idem), mais qu’il soit « personne ». Cela signifie découvrir et proclamer que Jésus-Christ n’est pas une idée, un problème historique, ni même un simple personnage, mais une personne et une personne vivante ! C’est en fait ce qui manque et ce dont nous avons grandement besoin pour ne pas laisser le christianisme se réduire à une idéologie, ou simplement à une théologie.
Nous nous sommes proposé de revitaliser le dogme, en partant de sa base biblique. Tournons-nous donc immédiatement vers les Écritures. Partons de la page du Nouveau Testament qui nous parle de la plus célèbre « rencontre personnelle » avec le Ressuscité qui ait jamais eu lieu sur la surface de la terre, celle de l’Apôtre Paul. « Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? » « Qui es-tu, Seigneur ? » « Je suis Jésus. » (Ac 9, 4-5) Quelle illumination ! Vingt siècles après, cette lumière continue d’illuminer l’Église et le monde. Mais écoutons comment il décrit lui-même cette rencontre :
« Mais tous ces avantages que j’avais [circoncis à huit jours, de la race d’Israël, pharisien, irréprochable] je les ai considérés, à cause du Christ, comme une perte. Oui, je considère tout cela comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout : la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur. À cause de lui, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des ordures, afin de gagner un seul avantage, le Christ, et, en lui, d’être reconnu juste, non pas de la justice venant de la loi de Moïse mais de celle qui vient de la foi au Christ, la justice venant de Dieu, qui est fondée sur la foi. Il s’agit pour moi de connaître le Christ » (Ph 3, 7-10).
C’est presque en rougissant que j’ose aborder l’expérience flamboyante de Paul avec ma toute petite expérience. Mais c’est précisément Paul qui, avec son récit, nous encourage à faire de même, c’est-à-dire à témoigner de la grâce de Dieu. En étudiant et en enseignant la christologie, j’avais fait diverses recherches sur l’origine du concept de « personne » en théologie, sur ses définitions et ses différentes interprétations. Je connaissais les discussions interminables sur l’unique personne ou hypostase du Christ à l’époque byzantine, les développements modernes sur la dimension psychologique de la personne, avec le problème conséquent du « moi » du Christ, si débattu lorsque j’étudiais la théologie. Dans un sens, je savais tout sur la personne de Jésus, mais je ne connaissais pas Jésus en personne !
Ce fut justement cette parole de Paul qui m’aida à comprendre la différence. Surtout la phrase : « Il s’agit pour moi de le connaître». Il m’a semblé que ce simple pronom «lui même » (auton) contenait plus de vérité sur Jésus que des traités entiers de christologie. « Lui » signifie Jésus-Christ « en chair et en os ». C’était comme lorsque l’on rencontre une personne vivante que jusque-là on ne connaissait qu’en photo. J’ai réalisé que je connaissais des livres sur Jésus, des doctrines, des hérésies sur Jésus, des concepts sur Jésus, mais que je ne le connaissais pas, lui, personne vivante et réelle. Du moins, je ne le connaissais pas ainsi quand je m’en approchais par l’étude de l’histoire et de la théologie. J’avais jusque-là une connaissance impersonnelle de la personne du Christ. Une contradiction et un paradoxe, mais hélas, tellement fréquents ! 

Être personne, c’est être-en-relation

En réfléchissant au concept de personne dans le contexte de la Trinité, saint Augustin et après lui saint Thomas d’Aquin sont arrivés à la conclusion que « personne », en Dieu, signifie relation. Le Père est ce qu’il est en raison de sa relation au Fils ; tout son être consiste en cette relation, tout comme le Fils est ce qu’il est en raison de sa relation au Père. La pensée moderne a confirmé cette intuition. « La vraie personnalité », écrivait le philosophe Hegel, « consiste à se retrouver en s’immergeant dans l’autre ». La personne est une personne dans l’acte où elle s’ouvre à un « vous » et dans cette confrontation acquiert une conscience de soi. Être une personne, c’est « être-en-relation ».
C’est éminemment vrai pour les personnes divines de la Trinité, qui sont « pures relations », ou comme on dit en théologie, « relations subsistantes » ; mais c’est également vrai pour toute personne dans la sphère créée. On ne connaît une personne dans sa réalité que si on entre en « relation » avec elle. C’est pour cela qu’on ne peut connaître Jésus en tant que personne, sauf en entrant dans une relation personnelle, de moi à toi, avec lui. « La foi ne se termine pas à l’énoncé mais à la réalité » , disait saint Thomas d’Aquin. Nous ne pouvons pas nous contenter de croire à la formule « une personne » ; nous devons rejoindre la personne elle-même et, par la foi et la prière, la « toucher ».
Nous devons donc nous poser une question sérieuse : Jésus est-il pour moi une personne, ou seulement un personnage ? Il y a une grande différence entre les deux. Un personnage – comme Jules César, Léonard de Vinci, Napoléon – est quelqu’un dont on peut parler et sur lequel on peut écrire autant qu’on veut, mais à qui et avec qui il est impossible de parler. Malheureusement, pour la grande majorité des chrétiens, Jésus est un personnage et non une personne. Il fait l’objet d’un ensemble de dogmes, de doctrines ou d’hérésies ; il est celui dont nous célébrons la mémoire dans la liturgie, que nous croyons réellement présent dans l’Eucharistie, et ainsi de suite. Mais si nous restons sur le plan de la foi objective, sans développer une relation existentielle avec lui, il reste extérieur à nous, il touche notre esprit, mais ne réchauffe pas notre cœur. Il reste, malgré tout, dans le passé ; il y a entre lui et nous, inconsciemment, une distance de vingt siècles. Dans ce contexte, nous comprenons le sens et l’importance de l’invitation que le pape François a placée au début de son exhortation apostolique Evangelii Gaudium :
« J’invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus Christ ou, au moins, à prendre la décision de se laisser rencontrer par lui, de le chercher chaque jour sans cesse. Il n’y a pas de motif pour lequel quelqu’un puisse penser que cette invitation n’est pas pour lui » (EG, 3).
Dans la vie de la plupart des gens, il y a un événement qui divise la vie en deux parties, créant un avant et un après. Pour les personnes mariées, c’est le mariage et elles divisent leur vie de cette manière : « avant que je ne me marie » et « après mon mariage » ; pour les évêques et les prêtres, il s’agit de la consécration épiscopale ou de l’ordination sacerdotale ; pour les consacrés, il s’agit de la profession religieuse. Du point de vue spirituel, il y a un unique événement qui crée vraiment pour chacun un avant et un après. La vie de chaque personne se divise exactement comme l’histoire universelle se divise : « avant le Christ » et « après le Christ », avant la rencontre personnelle avec le Christ et après cette rencontre.
Nous pouvons entrevoir cette rencontre, en entendre parler, la désirer, mais il n’y a qu’un seul moyen pour la vivre. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut obtenir en lisant des livres ou en écoutant une prédication. Rien que par l’œuvre du Saint-Esprit ! Nous savons donc à qui nous devons le demander, et nous savons qu’il attend que nous le lui demandions… Per te sciamus da Patrem, noscamus atque Filium : « Fais-nous connaître le Père, et fais-nous connaître aussi le Fils . » Puissions-nous le connaître de cette connaissance intime et personnelle qui change la vie.

Le Christ, personne « divine »

Mais nous devons faire un pas de plus. Si nous nous arrêtions là, nous perdrions la révélation la plus consolante contenue dans le dogme du Christ « personne » et « personne divine ». Nous ne serons jamais assez reconnaissants envers l’Église primitive qui s’est battue, parfois littéralement jusqu’au sang, pour maintenir la vérité que le Christ est « une seule personne » et que cette personne n’est autre que le Fils éternel de Dieu, l’une des trois personnes de la Trinité. Essayons de comprendre pourquoi.
La contribution la plus fructueuse et la plus durable de saint Augustin à la théologie est d’avoir fondé le dogme de la Trinité sur l’affirmation johannique « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8). Tout amour implique un amant, un aimé et un amour qui les unit, et c’est ainsi qu’il définit les trois personnes divines : le Père est celui qui aime, le Fils est l’aimé, et le Saint-Esprit, l’amour qui les unit .
Il n’y a pas d’amour qui ne soit l’amour de quelqu’un ou de quelque chose, tout comme il n’y a pas de connaissance qui ne soit la connaissance de quelque chose. Il n’existe pas d’amour « vide », sans objet. Nous pouvons alors nous demander : qui Dieu aime-t-il, pour être défini comme amour ? L’homme ? Mais alors il n’est amour que depuis quelques centaines de millions d’années. L’univers ? Mais alors il n’est amour que depuis quelques dizaines de milliards d’années. Et auparavant, qui Dieu aimait-il pour être l’amour ? Voici la réponse de la révélation biblique, explicitée par l’Église. Dieu est amour depuis toujours, ab aeterno, parce que bien avant qu’il y ait un objet en dehors de Lui pour aimer, il avait en lui le Verbe, le Fils qu’il aimait d’un amour infini, c’est-à-dire « dans l’Esprit Saint ».
Cela n’explique pas « comment » l’unité peut être en même temps trinité (c’est un mystère que nous ne pouvons pas connaître parce qu’il n’arrive qu’en Dieu), mais cela nous suffit au moins pour deviner « pourquoi », en Dieu, la pluralité ne contredit pas l’unité. C’est parce que « Dieu est amour » ! Un Dieu qui est pure connaissance ou pure loi, ou pure puissance, n’aurait certainement pas besoin d’être trine (cela compliquerait en fait les choses) ; mais un Dieu qui est avant tout amour si, car il ne peut y avoir d’amour entre moins de deux personnes.
Le plus grand et le plus inaccessible des mystères pour l’esprit humain n’est pas, à mon avis, que Dieu soit un et trine, mais que Dieu soit amour. « Il faut » – écrivait Henri de Lubac – « que le monde le sache : la révélation de Dieu en tant qu’amour bouleverse tout ce qu’il avait précédemment conçu de la divinité ». C’est très vrai, mais nous sommes malheureusement encore loin d’avoir tiré toutes les conséquences de cette révolution. Le fait que l’image de Dieu qui domine dans l’inconscient humain soit celle d’un être absolu, et non d’un amour absolu le démontre ; un Dieu essentiellement omniscient, omnipotent et surtout juste. L’amour et la miséricorde sont considérés comme un correcteur qui modère la justice. Ils sont l’exposant, pas la base.
Nous proclamons, nous les modernes, que la personne est la valeur suprême à respecter dans tous les domaines, le fondement ultime de la dignité humaine. Cependant, on ne peut comprendre d’où vient cette conception moderne de la personne qu’en partant de la Trinité. Le théologien orthodoxe Jean Zizioulas l’a bien mis en évidence, en montrant la fécondité et l’enrichissement mutuel qui s’obtient dans le dialogue entre la théologie latine et la théologie grecque sur la Trinité. Il démontre, dans plusieurs de ses écrits, comment le concept moderne de personne est un enfant direct de la doctrine de la Trinité et il explique dans quel sens.
« L’amour est une catégorie ontologique qui consiste à donner à l’autre l’espace nécessaire pour exister en tant qu’autre et acquérir son existence dans et par l’autre. C’est une attitude kénotique, un don de soi […]. C’est ce qui se passe dans la Trinité où le Père aime en se donnant tout entier au Fils et en le faisant exister en tant que Fils. […] Voilà donc ce que signifie être une personne humaine à la lumière de la théologie trinitaire. C’est une manière d’être dans laquelle nous acquérons nos identités non pas en nous éloignant des autres, mais en communion avec eux dans et par un amour qui « ne cherche pas son intérêt » (1 Co 13, 5) mais est prêt à sacrifier tout son être pour permettre à l’autre d’être et d’être autre. C’est exactement la manière d’être que l’on trouve dans la Croix du Christ où l’amour divin se révèle pleinement dans notre existence historique ».
Parce qu’il est personne divine et trinitaire, le Christ a donc avec nous une relation d’amour qui fonde notre liberté (cf. Ga 5, 1). Il « m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi » (Ga 2, 20), on pourrait passer des heures entières à se répéter en soi ce mot, sans jamais cesser d’être étonné. Lui, Dieu, m’a aimé, moi, créature sans valeur et ingrate ! Il s’est donné – sa vie, son sang – pour moi. Rien que pour moi ! C’est un abîme dans lequel on se perd.
Notre « relation personnelle » avec le Christ est donc essentiellement une relation d’amour. Elle consiste à être aimé par le Christ et à aimer le Christ. C’est vrai pour tout le monde, mais cela prend une signification particulière pour les pasteurs de l’Église. On redit souvent (à commencer par saint Augustin lui-même) que le rocher sur lequel Jésus promet de fonder son Église est la foi de Pierre, le fait qu’il l’ait proclamé « Christ et Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16). Il me semble qu’on oublie ce que Jésus dit au moment de l’attribution de facto de la primauté à Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? […] Sois le pasteur de mes brebis ! » (Jn 21, 15-16) La fonction du pasteur tire sa force secrète de l’amour pour le Christ. L’amour, tout comme la foi, fait qu’on soit uni au rocher qu’est le Christ.

« Qui nous séparera de l’amour du Christ ? »

Je termine, en soulignant la conséquence de tout cela pour notre vie, en ce temps de grande tribulation pour toute l’humanité que nous vivons. Nous nous le faisons expliquer, cette fois encore, par l’apôtre Paul. Dans sa lettre aux Romains, il écrit :
« Qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? la détresse ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ? » (Rm 8, 35)
Il ne s’agit pas d’une énumération abstraite et générale. Les dangers et les tribulations qu’il dénombre sont les choses qu’il a réellement vécues dans sa vie. Il les décrit en détail dans la deuxième lettre aux Corinthiens, où il ajoute aux épreuves énumérées ici celle qui l’a fait le plus souffrir, à savoir l’opposition obstinée d’une partie de la communauté (cf. 2 Co 11, 23s). En d’autres termes, l’Apôtre passe en revue dans sa tête toutes les épreuves qu’il a traversées, il constate qu’aucune d’elles n’est assez forte pour être comparée à la pensée de l’amour du Christ, et en conclut donc triomphalement : « En tout cela, nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés » (Rm 8, 37).
L’Apôtre invite tacitement chacun d’entre nous à faire de même. Il nous propose une méthode de guérison intérieure basée sur l’amour. Il nous invite à faire resurgir les angoisses qui se cachent dans notre cœur, les tristesses, les peurs, les complexes, tel défaut physique ou moral qui fait que nous ne nous acceptons pas sereinement, tel souvenir douloureux et humiliant, le tort subi, la sourde opposition de quelqu’un… À exposer tout cela à la lumière de la pensée que Dieu m’aime, et couper toute pensée négative, en se disant, comme l’Apôtre : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rm 8, 31)
De sa vie personnelle, l’Apôtre lève immédiatement son regard sur le monde qui l’entoure et sur l’existence humaine en général :
« Ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur ». (Rm 8, 38-39)
Il ne s’agit pas non plus ici d’une liste abstraite. Il regarde « son » monde, avec les puissances qui l’ont rendu menaçant, la mort avec son mystère, la vie présente avec son incertitude, les puissances astrales ou celles de l’enfer qui semaient tant la terreur chez l’homme ancien. Nous sommes invités, une fois de plus, à faire de même, à regarder avec les yeux de la foi le monde qui nous entoure et qui nous effraie encore plus maintenant que l’homme a acquis la puissance de le bouleverser avec ses armes et ses manipulations. Ce que Paul appelle les « hauteurs » et les « abîmes » sont pour nous – dans la connaissance accrue des dimensions du cosmos – l’infiniment grand au-dessus de nous et l’infiniment petit en-dessous de nous. En ce moment, cet infiniment petit est le corona virus qui tient l’humanité entière à genoux depuis un an.
Dans une semaine, ce sera le Vendredi Saint et immédiatement après, le dimanche de la Résurrection. En ressuscitant, Jésus n’est pas revenu à sa vie antérieure comme Lazare, mais à une vie meilleure, libérée de tous les soucis. Espérons qu’il en sera de même pour nous. Espérons que du tombeau dans lequel la pandémie nous enferme depuis un an, le monde – comme le Saint-Père ne cesse de nous le répéter – en sorte meilleur, et non pas comme avant.

Traduit de l’Italien par Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes

1.Tertullien, Adversus Praxean, 27, 11.
2.Denzinger – Schonmetzer, Enrichidion Symbolorum, n° 301-302.
3.Saint Grégoire le Grand, Moralia in Iob, XX, 1.
4.Saint Irénée, Adversus Haereses, III, 24,1.
5.The Christian Tradition: A History of the Development of Doctrine, 5 vols. (1973–1990). University of Chicago Press.
6.Saint Augustin, De Trinitate, V, 5, 6.
7.F. Hegel, Leçons sur la philosophie de la religion, PUF 2004.
8.Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, IIª-IIae question 1, art. 2, n° 2 : « Fides non terminatur ad enuntiabile sed ad rem ».
9.N.D.T. : Ici, c’est la traduction littérale. La « formule » officielle employée en français dit ceci : « Fais-nous voir le visage du Très-Haut, Et révèle-nous celui du Fils ».
10.Saint Augustin, De Trinitate, VI, 5, 7 ; IX, 22.
11.H. de Lubac, Histoire et Esprit, Aubier, Paris 1950, ch. 5.
12.Jean Zizioulas, métropolite de Pergame.
13.Jean Zizioulas, L’idea di persona umana deriva dalla Trinità: Conferenza tenuta a Milano nel 2015;

https://www.chiesadimilano.it/wp-content/uploads/2017/05/Intervento-Zizioulas.

Source: CANTALAMESSA.ORG, le 26 mars 2021

Méditation de Carême du cardinal Cantalamessa: fixer le regard sur Jésus-Christ

Le cardinal Cantalamessa lors de sa première prédication de Carême, le 5 mars 2021.Le cardinal Cantalamessa lors de sa première prédication de Carême, le 5 mars 2021.  (ANSA)

Méditation de Carême du cardinal Cantalamessa: fixer le regard sur Jésus-Christ

Le cardinal Raniero Cantalamessa, prédicateur de la Maison pontificale, a tenu ce vendredi matin sa deuxième méditation du Carême 2021, tenue devant les responsables de la Curie romaine restés à Rome durant le voyage apostolique du Pape en Irak. Il a ouvert un cycle de trois intervention sur «Jésus-Christ, homme nouveau».

«La pensée moderne des Lumières est née à l’enseigne de la maxime de vivre « etsi Deus non daretur » – comme si Dieu n’existait pas», a d’emblée rappelé le cardinal capucin, en remarquant qu’au XXe siècle, «le pasteur Dietrich Bonhoeffer a repris cette maxime et a essayé de lui donner un contenu chrétien positif. Dans ses intentions, elle n’était pas une concession à l’athéisme, mais un programme de vie spirituelle: faire son devoir même lorsque Dieu semble absent; en d’autres termes, ne pas en faire un Dieu-bouche-trou, toujours prêt à intervenir là où l’homme a échoué», a-t-il expliqué, en mettant en relief les nuances de la pensée de ce héros de la résistance spirituelle au nazisme.

Néanmoins, «même présentée ainsi, cette maxime est discutable et a été – à juste titre – contestée. Mais elle nous intéresse ici aujourd’hui pour une toute autre raison. L’Église court un danger mortel, qui est celui de vivre « etsi Christus non daretur », comme si le Christ n’existait pas.» C’est le piège dans lequel tombent de nombreux organes de communication, qui analysent l’Église selon des critères historiques et sociologiques qui peuvent avoir une part de légitimité, mais qui, en oubliant ou en négligeant Jésus, passent à côté de l’essentiel.

Pourtant, les quatre caractéristiques essentielles de la vie ecclésiale, comme le Pape François l’avait rappelé lors d’une récente audience générale, sont intimement liées à la personne du Christ: l’écoute de l’enseignement des apôtres, la préservation de la communion réciproque, la fraction du pain, et la prière. Le cardinal Cantalamessa a donc décidé de faire, pour ce nouveau cycle de méditations du Carême 2021, des «gros plans» sur Jésus, en se concentrant bien sur le «Christ des Évangiles et de l’Église» et non pas sur «le Christ des historiens, celui des théologiens, des poètes» ou même «le Christ des athées».

Le cardinal Cantalamessa s’est donc attaché à demeurer dans le cadre du «triangle dogmatique sur le Christ, les deux côtés étant l’humanité et la divinité du Christ, et le sommet l’unité de sa personne»«Tout ce qui est dit sur le Christ doit désormais respecter ce fait certain et incontestable, à savoir qu’il est Dieu et homme en même temps – mieux encore, dans la même personne», en soulignant que ce dogme est la «loi fondamentale» de la foi chrétienne.

Le Christ, homme parfait

«Jésus n’est pas tant l’homme qui ressemble à tous les autres hommes, que l’homme auquel tous les autres hommes doivent ressembler», a souligné le prédicateur capucin. «Personne ne nie aujourd’hui que Jésus était un homme, comme le faisaient les docteurs et autres négateurs de la pleine humanité du Christ», a remarqué le cardinal, tout en soulignant un piège de la culture contemporaine: «on assiste à un phénomène étrange et inquiétant: d’aucuns affirment la « vraie » humanité du Christ comme une alternative tacite à sa divinité, comme une sorte de contrepoids», a-t-il regretté, en faisant certainement allusion à des œuvres littéraires et cinématographiques, sans les nommer explicitement.

«C’est une sorte de course générale à qui ira le plus loin dans l’affirmation de la « pleine » humanité de Jésus de Nazareth, jusqu’à lui attribuer non seulement la souffrance, l’angoisse, la tentation, mais aussi le doute et même la possibilité de commettre des erreurs. Ainsi, le dogme de Jésus « vrai homme » est devenu, soit une vérité acquise qui ne dérange et n’inquiète personne, soit, pire encore, une vérité dangereuse qui sert à légitimer, plutôt qu’à remettre en cause, la pensée séculaire. Affirmer la pleine humanité du Christ aujourd’hui, c’est comme enfoncer une porte ouverte», a averti le prédicateur avec fermeté.

La sainteté du Christ

Le cardinal Cantalamessa a souligné que «l’observation des Évangiles nous fait voir que la sainteté de Jésus n’est pas qu’un principe abstrait, ou une déduction métaphysique, mais qu’il s’agit d’une véritable sainteté, vécue à chaque instant et dans les situations les plus concrètes de la vie. Pour prendre un exemple, les Béatitudes ne sont pas seulement un beau programme de vie que Jésus trace pour les autres; c’est sa vie même et son expérience qu’il révèle aux disciples, les appelant à entrer dans sa propre sphère de sainteté. Les Béatitudes sont l’autoportrait de Jésus.»

Jésus est donc le saint de Dieu, sa Résurrection en est la preuve éclatante. Et «l’heureuse surprise est que Jésus nous communique, nous donne, nous offre sa sainteté. Que sa sainteté est aussi la nôtre. Davantage: qu’il est lui-même notre sainteté.»

«Tout parent humain peut transmettre à ses enfants ce qu’il a, pas ce qu’il est. Ce n’est pas parce qu’il est artiste, scientifique ou même saint, que ses enfants vont également naître artistes, scientifiques ou saints. Il peut tout au plus les enseigner, leur donner un exemple, mais pas transmettre ce qu’il est comme par héritage. Jésus, à l’inverse, par le baptême, nous transmet non seulement ce qu’il a, mais aussi ce qu’il est. Il est saint et fait de nous des saints; il est le Fils de Dieu et fait de nous des enfants de Dieu.»

Et ainsi, «la sainteté chrétienne, avant d’être un devoir, est un don», comme l’a rappelé la Constitution conciliaire Lumen Gentium. Mais à partir de ce don, il faut oser passer à l’imitation concrète du Christ, en ayant des attitudes et des actions en cohérence avec les siennes. «On n’arrive pas des vertus à la foi, mais de la foi aux vertus», a expliqué le prédicateur franciscain en citant saint Grégoire Le Grand.

«Essayons de nous demander le plus souvent possible, face à chaque décision à prendre et à chaque réponse à donner: «Dans le cas présent, qu’est-ce que Jésus aimerait que je fasse ?», et faisons-le sans tarder. Savoir ce qu’est la volonté de Jésus est plus facile que de savoir dans l’abstrait ce qu’est «la volonté de Dieu» (même si les deux choses coïncident réellement). Pour connaître la volonté de Jésus, nous n’avons rien d’autre à faire qu’à nous souvenir de ce qu’il dit dans l’Évangile. Le Saint-Esprit est là, prêt à nous le rappeler», a conclu le cardinal Cantalamessa.

Source: VATICANNEWS, le 5 mars 2021

VOIR LE TEXTE INTEGRAL SUR LE SITE OFFICIEL DU CARDINAL CANTALAMESSA

JESUS CHRIST, HOMME NOUVEAU, DEUXIEME PREDICATION DE CARÊME

La pensée moderne des Lumières est née à l’enseigne de la maxime de vivre « etsi Deus non daretur » – comme si Dieu n’existait pas. Le pasteur Dietrich Bonhoeffer a repris cette maxime et a essayé de lui donner un contenu chrétien positif. Dans ses intentions, elle n’était pas une concession à l’athéisme, mais un programme de vie spirituelle : faire son devoir même lorsque Dieu semble absent ; en d’autres termes, ne pas en faire un Dieu-bouche-trou, toujours prêt à intervenir là où l’homme a échoué.
Même présentée ainsi, cette maxime est discutable et a été – à juste titre – contestée. Mais elle nous intéresse ici aujourd’hui pour une toute autre raison. L’Église court un danger mortel, qui est celui de vivre « etsi Christus non daretur », comme si le Christ n’existait pas. C’est le présupposé tout le temps employé par le monde et ses moyens de communication pour parler de l’Église. Son histoire (surtout la négative, pas celle de la sainteté), son organisation, son point de vue sur les problèmes du moment, les faits et les ragots qui s’y trouvent, sont intéressants. La personne de Jésus est à peine mentionnée une fois. L’idée d’une alliance possible entre croyants et non-croyants, fondée sur des valeurs civiles et éthiques communes, sur les racines chrétiennes de notre culture, etc. a été proposée il y a quelques années – et est toujours vivante dans certains pays. Une compréhension, en d’autres termes, non pas basée sur ce qui s’est passé dans le monde avec la venue du Christ, mais sur ce qui s’est passé ensuite, après lui.
À cela s’ajoute un fait objectif, malheureusement inévitable. Le Christ n’entre dans aucun des trois dialogues les plus animés qui ont lieu aujourd’hui entre l’Église et le monde. Il n’entre pas dans le dialogue entre foi et philosophie, car la philosophie traite de concepts métaphysiques, et non de réalités historiques comme la personne de Jésus de Nazareth ; il n’entre pas dans le dialogue avec la science, avec laquelle on ne peut discuter que de l’existence ou non d’un Dieu créateur et d’un projet intelligent en dessous de l’évolution ; il n’entre pas, enfin, dans le dialogue interreligieux, où l’on traite de ce que les religions peuvent faire ensemble, au nom de Dieu, pour le bien de l’humanité.
Dans le souci – d’ailleurs très juste – de répondre aux exigences et aux provocations de l’histoire et de la culture, nous courons le danger mortel de nous comporter, nous aussi les croyants, « etsi Christus non daretur ». Comme si l’on pouvait parler de l’Eglise en dehors du Christ et de son Evangile. J’ai été fortement frappé par les paroles prononcées par le Saint-Père lors de l’audience générale du 25 novembre dernier. Il disait – et d’après le ton qu’il employait, on comprenait aisément qu’il était profondément touché par cela :
« Nous trouvons ici [dans les Actes des apôtres 2, 42) quatre caractéristiques essentielles de la vie ecclésiale : premièrement, l’écoute de l’enseignement des apôtres ; deuxièmement, la préservation de la communion réciproque ; troisièmement, la fraction du pain et, quatrièmement, la prière. Celles-ci nous rappellent que l’existence de l’Eglise a un sens si elle reste solidement unie au Christ, c’est-à-dire dans la communauté, dans sa Parole, dans l’Eucharistie et dans la prière. C’est la manière de nous unir, nous, au Christ. La prédication et la catéchèse témoignent des paroles et des gestes du Maître ; la recherche constante de la communion fraternelle préserve des égoïsmes et des particularismes ; la fraction du pain réalise le sacrement de la présence de Jésus parmi nous : Il ne sera jamais absent, dans l’Eucharistie, c’est vraiment Lui. Il vit et marche avec nous. Et enfin, la prière, qui est l’espace de dialogue avec le Père, à travers le Christ dans l’Esprit Saint. Tout ce qui dans l’Eglise grandit en dehors de ces “coordonnées” est privé de fondement. »
Les quatre coordonnées de l’Église, on le voit, se réduisent, selon les mots du Pape, à une seule : rester ancré dans le Christ. Tout cela a fait naître en moi le désir de dédier ces méditations de Carême à la personne de Jésus-Christ. J’ai dû surmonter – et j’ai dû commencer par moi – une objection. Un regard à l’index des documents de Vatican II, sous la rubrique « Jésus-Christ », ou un rapide coup d’œil aux documents pontificaux de ces dernières années nous en dit infiniment plus sur lui que ce que nous pourrons dire dans ces brèves méditations de Carême. Pourquoi alors avoir choisi ce thème ? C’est qu’ici nous ne parlerons que de lui, comme si lui seul existait et que cela valait la peine de ne s’occuper que de lui (ce qui est, en fin de compte, la vérité !).
Nous pouvons le faire parce que nous ne sommes pas contraints, comme l’est le Magistère, de nous occuper en même temps d’autres choses : des problèmes pastoraux, des problèmes éthiques, sociaux, environnementaux, et en ce moment des problèmes créés par la pandémie. Veillons attentivement, bien sûr, à ne pas faire que ce que nous faisons ici, mais aussi à ne pas nous abstenir de le faire. De mon expérience avec la télévision, j’ai appris une chose. Il existe différentes façons de cadrer un objet. Il y a le « plan large », dans lequel on cadre la personne qui parle avec tout ce qui l’entoure ; puis il y a le « gros plan », dans lequel on ne cadre que la personne qui parle, et enfin il y a ce qu’on appelle le « très gros plan » dans lequel on ne fixe que le visage de la personne qui parle ou même ses yeux. Ici, dans ces méditations, nous nous proposons de faire, avec l’aide de Dieu, quelques très gros plans sur la personne de Jésus-Christ.
Notre intention n’est pas apologétique, mais spirituelle. En d’autres termes, nous ne parlons pas pour convaincre les autres – les non-croyants – que Jésus-Christ est Seigneur, mais pour qu’il devienne toujours plus le Seigneur de notre vie, notre tout, au point de nous sentir, nous aussi, comme l’Apôtre, « saisis par le Christ » (Ph 3, 12) et de pouvoir dire avec lui – au moins comme un désir – « En effet, pour moi, vivre c’est le Christ » (Ph 1, 21). La question qui nous accompagnera ne sera donc pas : « Quelle place Jésus occupe-t-il aujourd’hui dans le monde ou dans l’Église ? », mais : « Quelle place Jésus occupe-t-il dans ma vie ? » Ce sera d’ailleurs la meilleure façon d’inviter les autres à s’intéresser au Christ, le moyen le plus efficace pour évangéliser.
Mais avant tout, une précision. De quel Christ allons-nous parler ? Il y a, en fait, différents « Christs » : le Christ des historiens, celui des théologiens, des poètes, il y a même le Christ des athées . Nous parlerons du Christ des évangiles et de l’Église. Plus précisément, du Christ du dogme catholique que le Concile de Chalcédoine en 451 a défini en des termes qu’il est bon, une fois de temps en temps, de réentendre, au moins en partie, dans le texte original :
A la suite des saints Pères, nous enseignons unanimement à confesser un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, le même parfait en divinité et parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme, composé d’une âme rationnelle et d’un corps, consubstantiel au Père selon la divinité, consubstantiel à nous selon l’humanité, « semblable à nous en tout, à l’exception du péché » (He 4, 15) […] Un seul et même Christ, Seigneur, Fils unique, que nous devons reconnaître en deux natures, […] nullement supprimée par leur union, mais plutôt les propriétés de chacune […] réunies en une seule personne et une seule hypostase .
Nous pouvons parler d’un triangle dogmatique sur le Christ, les deux côtés étant l’humanité et la divinité du Christ, et le sommet l’unité de sa personne.
Le dogme christologique ne se veut pas être une synthèse de toutes les données bibliques, une sorte de distillation qui renferme en elle-même toute l’immense richesse des affirmations concernant le Christ qu’on lit dans le Nouveau Testament, réduisant tout à cette maigre formule, bien sèche : « deux natures, une personne ». Si tel était le cas, le dogme serait extrêmement réducteur et même dangereux. Mais ce n’est pas le cas. L’Eglise croit et prêche sur le Christ tout ce que le Nouveau Testament dit de lui, sans en rien exclure. Par le biais du dogme, elle n’a fait que chercher à dessiner un cadre de référence, à établir une sorte de « loi fondamentale » que toute affirmation sur le Christ se doit de respecter. Tout ce qui est dit sur le Christ doit désormais respecter ce fait certain et incontestable, à savoir qu’il est Dieu et homme en même temps – mieux encore, dans la même personne.
Les dogmes sont des « structures ouvertes » (Bernhard Lonergan), prêtes à accueillir tout ce que chaque époque découvre de nouveau et d’authentique dans la Parole de Dieu, autour de ces vérités qu’ils ont cherché à définir et non à enfermer. Ils sont ouverts à une évolution de l’intérieur, à condition qu’elle soit toujours « dans le même sens et selon les mêmes lignes ». C’est-à-dire sans que l’interprétation donnée à une époque contredise celle de l’époque précédente. S’approcher du Christ par la voie du dogme ne signifie donc pas se résigner à répéter avec lassitude les mêmes sur lui, en changeant peut-être seulement les mots. Cela signifie lire l’Écriture dans la Tradition, avec les yeux de l’Église, c’est-à-dire en la lisant d’une manière toujours ancienne et toujours nouvelle. 

Le Christ homme parfait

Voyons ce que tout cela signifie, appliqué au dogme de l’humanité parfaite du Christ, qui est le « très gros plan » que nous voulons faire sur Jésus dans cette méditation.
Au cours de la vie terrestre de Jésus, personne n’a jamais pensé à mettre en doute la réalité de l’humanité du Christ, c’est-à-dire le fait qu’il fût vraiment un homme comme les autres. Lorsqu’il parle de l’humanité de Jésus, le Nouveau Testament se montre plus intéressé par sa sainteté que par sa vérité ou sa réalité, c’est-à-dire plus par sa perfection morale que par sa complétude ontologique.
Au moment du concile de Chalcédoine, cette idée de l’humanité du Christ n’a pas changé, mais on ne met plus l’accent sur elle. Pour contrer l’hérésie docète, l’Église a dû affirmer que le Christ avait revêtu une vraie chair humaine ; pour contrer l’hérésie apollinienne, qu’il avait aussi eu une âme humaine ; et pour contrer l’hérésie monothélite, elle devra lutter plus tard, au VIIème siècle, pour faire reconnaître l’existence en Christ aussi d’une volonté, et donc d’une liberté, vraiment humaine. En raison des hérésies mentionnées, tout l’intérêt pour le Christ « homme » passe du problème de la nouveauté, ou de la sainteté, de cette humanité, à celui de sa vérité ou de sa complétude ontologique.
Le Nouveau Testament, comme je le disais, ne cherche pas tant à affirmer que Jésus est un « vrai » homme qu’à affirmer qu’il est l’homme « nouveau ». Il est défini par saint Paul comme « le dernier Adam » (eschatos), c’est-à-dire « l’homme définitif » (cf. 1 Co 15, 45s ; Rm 5, 14). Le Christ a révélé l’homme nouveau, celui « créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté conformes à la vérité » (Ep 4, 24 ; cf. Col 3, 10). Jésus Christ est « le Saint de Dieu », c’est ainsi qu’il est solennellement proclamé à deux moments de sa vie terrestre (…). Jésus n’est pas tant l’homme qui ressemble à tous les autres hommes, que l’homme auquel tous les autres hommes doivent ressembler. C’est de lui seul que l’on doit dire ce que les philosophes grecs disaient de l’homme en général, à savoir qu’il est « la mesure de toutes choses » !
Une fois que nous avons assuré la donnée dogmatique et ontologique de la parfaite humanité du Christ, nous pouvons aujourd’hui revenir à la valorisation de cette donnée biblique primaire. Nous devons le faire également pour une autre raison. Personne ne nie aujourd’hui que Jésus était un homme, comme le faisaient les docteurs et autres négateurs de la pleine humanité du Christ. Au contraire, on assiste à un phénomène étrange et inquiétant : d’aucuns affirment la « vraie » humanité du Christ comme une alternative tacite à sa divinité, comme une sorte de contrepoids.
C’est une sorte de course générale à qui ira le plus loin dans l’affirmation de la « pleine » humanité de Jésus de Nazareth, jusqu’à lui attribuer non seulement la souffrance, l’angoisse, la tentation, mais aussi le doute et même la possibilité de commettre des erreurs. Ainsi, le dogme de Jésus « vrai homme » est devenu, soit une vérité acquise qui ne dérange et n’inquiète personne, soit, pire encore, une vérité dangereuse qui sert à légitimer, plutôt qu’à remettre en cause, la pensée séculaire. Affirmer la pleine humanité du Christ aujourd’hui, c’est comme enfoncer une porte ouverte. 

La sainteté du Christ

Consacrons donc ce qu’il nous reste de temps à contempler (c’est le mot juste) la sainteté du Christ, à nous laisser éblouir par elle, avant d’en tirer des conséquences au niveau de l’agir. Voilà le « très gros plan » sur Jésus que nous voulons faire dans cette méditation : nous laisser fasciner par la beauté infinie du Christ, « beau, comme aucun des enfants de l’homme » (Ps 44, 3).
L’observation des évangiles nous fait voir que la sainteté de Jésus n’est pas qu’un principe abstrait, ou une déduction métaphysique, mais qu’il s’agit d’une véritable sainteté, vécue à chaque instant et dans les situations les plus concrètes de la vie. Pour prendre un exemple, les Béatitudes ne sont pas seulement un beau programme de vie que Jésus trace pour les autres ; c’est sa vie même et son expérience qu’il révèle aux disciples, les appelant à entrer dans sa propre sphère de sainteté. Les Béatitudes sont l’autoportrait de Jésus.
Il enseigne ce qu’il fait ; c’est pourquoi il peut dire : « devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29). Il dit qu’il pardonne à ses ennemis, mais il va lui-même jusqu’à pardonner à ceux qui le crucifient, avec ces mots : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34). Ce n’est du reste pas tel ou tel épisode qui se prête à illustrer la sainteté de Jésus, mais toute action, toute parole qui sort de sa bouche.
À côté de cet élément positif qui consiste en une adhésion constante et absolue à la volonté du Père, la sainteté du Christ comporte également un élément négatif qui est l’absence absolue de tout péché : « Qui d’entre vous pourrait faire la preuve que j’ai péché ? » dit Jésus à ses adversaires (Jn 8, 46). Sur ce point, nous avons un chœur unanime de témoignages apostoliques : « Celui qui n’a pas connu le péché » (2 Co 5, 21) ; « Lui n’a pas commis de péché ; dans sa bouche, on n’a pas trouvé de mensonge » (1 P 2, 22) ; « éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché » (H » 4, 15) ; « C’est bien le grand prêtre qu’il nous fallait : saint, innocent, immaculé ; séparé maintenant des pécheurs » (He 7, 26). Dans sa première lettre, Jean ne se lasse pas de proclamer : « lui-même est pur (…) il n’y a pas de péché en lui (…) lui, Jésus, est juste » (1 Jn 3, 3-7).
La conscience de Jésus est pure comme le cristal. Jamais le moindre aveu de faute, ni la moindre demande d’excuses et de pardon, que ce soit envers Dieu ou envers les hommes. Toujours la tranquille certitude d’être dans la vérité et dans le droit, d’avoir bien agi ; ce qui est tout autre chose que la présomption humaine de justice. Aucun autre personnage de l’Histoire n’a osé dire la même chose de lui-même.
Une telle absence de faute – et d’admission de faute ! – n’est pas liée à tel ou tel passage ou expression de l’Evangile, dont on peut douter de l’historicité, mais transpire de tout l’Evangile. C’est un style de vie qui se reflète en tout. On pourra fouiller dans les plis les plus cachés des évangiles, le résultat est toujours le même. L’idée d’une humanité exceptionnellement sainte et exemplaire ne suffit pas à tout expliquer. En fait, celle-ci serait plutôt démentie par cela. Cette assurance, cette exclusion du péché, que nous voyons en Jésus, indiqueraient en effet une humanité exceptionnelle, mais exceptionnelle dans l’orgueil, pas dans la sainteté. Une telle conscience est, soit en soi le plus grand péché jamais commis – plus grand que celui de Lucifer – soit au contraire la pure vérité. La résurrection du Christ est la preuve concrète que c’était bien la pure vérité. 

« Sanctifiés en Jésus-Christ » 

Voyons maintenant ce que la sainteté du Christ signifie pour nous. Et nous voilà immédiatement accueillis par une bonne nouvelle. Il y a en effet une bonne nouvelle, une joyeuse annonce, quant à la sainteté du Christ. Ce n’est pas tant le fait que Jésus soit le Saint de Dieu, ni le fait que nous devons nous aussi être saints et sans tache. Non, l’heureuse surprise est que Jésus nous communique, nous donne, nous offre sa sainteté. Que sa sainteté est aussi la nôtre. Davantage : qu’il est lui-même notre sainteté.
Tout parent humain peut transmettre à ses enfants ce qu’il a, pas ce qu’il est. Ce n’est pas parce qu’il est artiste, scientifique ou même saint, que ses enfants vont également naître artistes, scientifiques ou saints. Il peut tout au plus les enseigner, leur donner un exemple, mais pas transmettre ce qu’il est comme par héritage. Jésus, à l’inverse, par le baptême, nous transmet non seulement ce qu’il a, mais aussi ce qu’il est. Il est saint et fait de nous des saints ; il est le Fils de Dieu et fait de nous des enfants de Dieu.
Vatican II le réaffirme également : « Appelés par Dieu, non au titre de leurs œuvres mais au titre de son dessein gracieux, justifiés en Jésus notre Seigneur, les disciples du Christ sont véritablement devenus par le baptême de la foi, fils de Dieu, participants de la nature divine et, par-là même, réellement saints » (LG, 40). La sainteté chrétienne, avant d’être un devoir, est un don.
Que pouvons-nous faire pour accueillir ce don et en faire, pour ainsi dire, une expérience vécue et pas seulement une expérience à laquelle on croit ? La première réponse, fondamentale, c’est la foi. Pas n’importe quelle foi, mais la foi par laquelle nous nous approprions ce que le Christ a acquis pour nous. La foi qui est pleine d’audace et donne un coup de pouce à notre vie chrétienne. Paul a écrit : « Le Christ Jésus […] est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification, rédemption. Ainsi, comme il est écrit : Celui qui veut être fier, qu’il mette sa fierté dans le Seigneur » (1 Co 1, 30-31). Ce que le Christ est devenu « pour nous » – justice, sanctification et rédemption – nous appartient ; il est plus à nous que si nous l’avions fait nous-mêmes ! « Puisque ne nous appartenons plus, mais que nous appartenons au Christ, qui nous a rachetés à grands frais, il s’ensuit », écrit le grand maître byzantin Cabasilas, « que ce qui est au Christ nous appartient ; il est plus à nous que ce qui vient de nous ».
Je ne me lasse pas de répéter, à cet égard, ce que saint Bernard écrivait :
Mais pour moi, ce que je ne trouve pas en moi, je le prends [dans l’original, usurpe !] avec confiance dans les entrailles du Sauveur, parce qu’elles sont toutes pleines d’amour […]. La miséricorde du Seigneur est donc la matière de mes mérites. J’en aurai toujours tant qu’il daignera avoir de la compassion pour moi. Et ils seront abondants si les miséricordes sont abondantes. […] Sera-ce ma propre justice que je célébrerai ? « Je revivrai les exploits du Seigneur en rappelant que ta justice est la seule » (cf. Ps 71, 16). Non, Seigneur, je me souviendrai de votre seule justice. Car la vôtre est aussi la mienne, parce que vous êtes devenu ma propre justice (cf. 1 Co 1, 30) .
Nous ne devons pas nous résigner à mourir avant d’avoir fait, ou renouvelé, cette sorte de « coup de main » que nous suggère saint Bernard. Cette sainte audace ! Saint Paul exhorte souvent les chrétiens à « se débarrasser de l’homme ancien » et à « se revêtir du Christ ». L’image de se débarrasser et de se revêtir n’indique pas une opération purement ascétique, consistant à abandonner certains « vêtements » et à les remplacer par d’autres, c’est-à-dire à abandonner les vices et acquérir des vertus. C’est avant tout une opération à faire par le moyen de la foi. Dans un moment de prière, en ce temps de Carême, plaçons-nous devant le Crucifié et, par un acte de foi, remettons-lui tous nos péchés, notre misère passée et présente, comme celui qui se dépouille et jette au feu ses guenilles sales ; puis il se revêt de la justice que le Christ a acquise pour lui. Il dit, comme le publicain dans le temple : « Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis ! » Et lui aussi rentre chez lui « justifié » (cf. Lc 18, 13-14).
Certains Pères de l’Église ont rassemblé dans une image ce grand secret de la vie chrétienne. Imaginez, disent-ils, qu’un combat épique a eu lieu dans le stade. Un homme courageux a affronté le tyran cruel qui a asservi la ville et, au prix d’énormes efforts et souffrances, il l’a vaincu. Tu étais dans les gradins, tu n’as pas combattu, tu n’as ni lutté, ni subi de blessures. Mais si tu admires cet homme courageux, si tu te réjouis avec lui de sa victoire, si tu l’entrelaces de couronnes, si tu provoques et remues l’assemblée pour lui, si tu t’inclines joyeusement devant le vainqueur, que tu lui baises la tête et lui serres la main droite ; bref, si tu délires au point de considérer sa victoire comme la tienne, je t’assure que tu auras certainement part au prix du vainqueur.
Mais il y a davantage. Supposons que le vainqueur n’ait pas besoin du prix qu’il a remporté, mais qu’il désire, plus que toute autre chose, voir son partisan honoré et qu’il considère le couronnement de son ami comme la récompense de son combat ; dans ce cas, cet homme n’obtiendra-t-il pas la couronne, même s’il n’a ni peiné ni subi de blessures ? Bien sûr, qu’il l’obtiendra ! C’est ainsi, disent ces Pères, que cela se passe entre le Christ et nous. C’est lui le courageux qui sur la croix a vaincu le grand tyran du monde et nous a rendu la vie . Il nous est demandé de ne pas être des « spectateurs » distraits par toute cette souffrance et tout cet amour. Saint Jean Chrysostome écrit :
Nous n’avons pas ensanglanté d’armes, nous ne nous sommes pas rangés en bataille, nous n’avons pas reçu de blessures, nous n’avons pas soutenu de guerre ; et nous avons remporté la victoire : c’est le Seigneur qui a combattu, et c’est nous qui avons obtenu la couronne. Puis donc que la victoire nous est propre, faisons éclater notre joie comme les soldats, chantons tous aujourd’hui l’hymne de la victoire ; écrions-nous en louant le Seigneur .
Bien sûr, tout ne s’arrête pas là. De l’appropriation, il nous faut passer à l’imitation. Le texte du Concile rappelé sur la sainteté comme don continue en disant : « Cette sanctification qu’ils ont reçue, il leur faut donc, avec la grâce de Dieu, la conserver et l’achever par leur vie. C’est l’apôtre qui les avertit de vivre « comme il convient à des saints » (Ep 5, 3), de se revêtir « puisque […] choisis par Dieu, […] sanctifiés, aimés par lui, de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience » (Col 3, 12), portant les fruits de l’Esprit pour leur sanctification (cf. Ga 5, 22 ; Rm 6, 22) ».
Mais nous avons tant d’autres occasions de parler et d’entendre parler de notre devoir d’imiter le Christ et de cultiver les vertus, qu’il est bon, pour une fois, de nous arrêter ici. Aussi parce que si nous ne faisons pas ce premier saut dans la foi qui nous ouvre à la grâce de Dieu, nous n’irons jamais très loin dans l’imitation. « On n’arrive pas des vertus à la foi – disait saint Grégoire le Grand – mais de la foi aux vertus ».
Si nous ne voulons vraiment pas nous quitter sans avoir au moins un petit but pratique, en voici un qui peut nous aider. La sainteté de Jésus consistait à toujours faire ce que le Père voulait. « Je fais toujours ce qui lui est agréable. » (Jn 8, 29) Essayons de nous demander le plus souvent possible, face à chaque décision à prendre et à chaque réponse à donner : « Dans le cas présent, qu’est-ce que Jésus aimerait que je fasse ? » et faisons-le sans tarder. Savoir ce qu’est la volonté de Jésus est plus facile que de savoir dans l’abstrait ce qu’est « la volonté de Dieu » (même si les deux choses coïncident réellement). Pour connaître la volonté de Jésus, nous n’avons rien d’autre à faire qu’à nous souvenir de ce qu’il dit dans l’Évangile. Le Saint-Esprit est là, prêt à nous le rappeler.
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Traduit de l’Italien par Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes.

1.Cf. Milan Machovec, Jésus pour les athées, Mame, 2010.
2.Denzinger – Schonmetzer, Enchiridion Symbolorum, nr. 301-302
3.N. Cabasilas, La vie en Christ, IV, 6.
4.Bernard de Clairvaux, Sermons sur le Cantique, LXI, 4-5.
5.Cf. Col 3, 9 ; Rm 13, 14 ; Ga 3, 27 ; Ep 4, 24.
6.Cf. N. Cabasilas, La vie en Christ, 5.
7.Saint Jean Chrysostome, HOMÉLIE SUR LE MOT CŒMETERIUM ET SUR LA CROIX, 2.
8.LG, 40.

Cardinal Cantalamessa: le Carême est le temps de la conversion

Le cardinal Cantalamessa, prédicateur de la Maison pontificale.Le cardinal Cantalamessa, prédicateur de la Maison pontificale. 

Cardinal Cantalamessa: le Carême est le temps de la conversion 

Pour sa première prédication du Carême 2021, ce vendredi 26 février, le cardinal Cantalamessa est revenu sur le sens de la formule prononcée lors de l’imposition des Cendres: «Convertissez-vous et croyez en l’Évangile».

Avant de commencer un nouveau cycle thématique qui sera déployé en trois temps les 5, 12 et 26 mars (mais pas le 19 mars, jour férié au Vatican), le cardinal Cantalamessa a effectué sa première méditation de Carême cette année en abordant le thème de la conversion, avec cette parole tirée de l’Évangile de dimanche dernier «Les temps sont accomplis: le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile!»

Cette idée de conversion revient à trois reprises dans le Nouveau Testament, avec des sens légèrement différents. «Avant Jésus, la conversion signifiait toujours un « retour en arrière ». Le mot hébreu, « shub », signifie faire demi-tour, revenir sur ses pas, a expliqué le prédicateur. Elle indiquait la démarche d’une personne qui, à un certain moment de sa vie, se rend compte qu’elle fait « fausse route ». Alors elle s’arrête, change d’avis, décide de revenir à l’observance de la Loi et de renouer son alliance avec Dieu.»

Mais «sur les lèvres de Jésus, ce sens change. Non parce qu’il aime changer le sens des mots, mais parce qu’avec sa venue, les choses ont changé. « Les temps sont accomplis: le règne de Dieu est tout proche! » Se convertir ne signifie plus revenir en arrière, à l’ancienne alliance et à l’observance de la Loi, mais plutôt faire un saut en avant et entrer dans le Royaume, saisir le salut qui est offert aux hommes gratuitement, par l’initiative libre et souveraine de Dieu.»

Redevenir comme des enfants

Une deuxième occurrence du thème de la conversion intervient dans ce passage de l’Évangile de Matthieu. «À ce moment-là, les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent: « Qui donc est le plus grand dans le royaume des Cieux? » Alors Jésus appela un petit enfant ; il le plaça au milieu d’eux, et il déclara: « Amen, je vous le dis: si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. Mais celui qui se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des Cieux.» (Mt 18,1-3).

«Cette fois-ci, oui, se convertir signifie rebrousser chemin, précisément revenir à l’époque où l’on était enfant ! Le verbe employé, « strefo », indique un demi-tour. C’est là la conversion de celui qui est déjà entré dans le Royaume, qui a cru à l’Évangile, qui sert le Christ depuis un certain temps. C’est notre conversion!», a expliqué le prédicateur de la Maison pontificale. Plutôt que de s’accrocher à des honneurs ou à des responsabilités, le devoir de chaque vrai disciple est donc de «se décentrer de soi-même et se recentrer sur le Christ».

«Pour nous aussi, redevenir des enfants signifie revenir au moment où nous avons découvert que nous étions appelés, au moment de notre ordination sacerdotale, de notre profession religieuse ou de notre première vraie rencontre personnelle avec Jésus», a précisé le cardinal capucin.

Rejeter toute tiédeur

Le troisième contexte dans lequel l’invitation à la conversion revient est donné par les sept Lettres aux Églises de l’Apocalypse. La Lettre à l’Église de Laodicée est particulièrement péremptoire et radicale: « Je connais tes actions, je sais que tu n’es ni froid ni brûlant… Puisque tu es tiède – ni brûlant ni froid – je vais te vomir de ma bouche…. Sois fervent et convertis-toi ». (Ap 3, 15s) Il s’agit ici donc de «se convertir de la médiocrité et de la tiédeur». Saint Paul aura des accents semblables. tout comme, beaucoup plus tard dans l’histoire du christianisme, la tradition mystique autour de sainte Thérèse d’Avila.

«Nous sommes héritiers d’une spiritualité qui concevait le chemin de la perfection selon les trois étapes classiques: la voie purgative, la voie illuminative et la voie unitive. En d’autres termes, on doit pratiquer le renoncement et la mortification pendant longtemps avant de pouvoir éprouver de la ferveur. Il y a une grande sagesse et des siècles d’expérience derrière tout cela, et malheur à ceux qui pensent que c’est désormais dépassé. Non, tout cela n’est pas dépassé, mais ce n’est pas la seule voie que suit la grâce de Dieu», a précisé le cardinal capucin.

La joie d’une ferveur inspirée par l’Esprit Saint

Le thème de «l’ivresse divine», développé par les Pères de l’Église, vient apporter une vision plus joyeuse, laissant passer une idée de partage. «Une vie chrétienne pleine d’efforts ascétiques et de mortification, mais sans la touche vivifiante de l’Esprit, ressemblerait – disait un Père ancien – à une messe au cours de laquelle on ferait de nombreuses lectures, on accomplirait tous les rites et on apporterait de nombreuses offrandes, mais où la consécration des espèces par le prêtre n’aurait pas lieu. Tout resterait comme avant, rien d’autre que du pain et du vin.»

Saint Ambroise développait l’image du vin pour faire comprendre aussi, avec un langage poétique, l’idée d’une harmonie entre les disciples de Jésus. «Il y a encore une autre ivresse qui s’opère par la pluie pénétrante du Saint-Esprit. C’est ainsi que, dans les Actes des Apôtres, ceux qui parlaient en diverses langues apparurent aux auditeurs comme s’ils étaient remplis de vin doux», écrivait-il.

«Demandons à la Mère de Dieu de nous obtenir la grâce qu’elle a obtenue pour son Fils à Cana en Galilée. Par sa prière, ce jour-là, l’eau a été transformée en vin. Demandons que, par son intercession, l’eau de notre tiédeur devienne le vin d’une ferveur renouvelée. Le vin qui, à la Pentecôte, a provoqué chez les apôtres la sobre ivresse et les a rendus fervents dans l’Esprit», a conclu le prédicateur capucin.

Source: VATICANNEWS, le 26 février 2021

Texte complet sur le site du Card. Raniero Cantalamessa:

CONVERTISSEZ-VOUS ET CROYEZ À L’ÉVANGILE – PREMIÈRE PRÉDICATION DE CARÊME 2021

Comme à l’habitude, nous consacrerons cette première méditation à une introduction générale au temps du Carême, avant d’entrer dans le thème spécifique prévu, une fois la retraite de la Curie terminée. Dans l’Évangile du premier dimanche de Carême de l’année B, nous avons entendu l’annonce programmatique par laquelle Jésus commence son ministère public: « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile ! » Nous méditerons ici sur cet appel du Christ toujours actuel.
On parle de conversion en trois occasions ou dans trois contextes différents dans le Nouveau Testament. A chaque fois, une nouvelle composante est mise en évidence. Ensemble, ces trois passages nous donnent une idée complète de ce qu’est la métanoïa évangélique. Il n’est pas dit que nous devons nécessairement vivre les trois en même temps, avec la même intensité. Il y a une conversion pour chaque étape de la vie. L’important est que chacun de nous découvre celle qui lui convient le mieux en ce moment. 

Convertissez-vous, c’est-à-dire croyez !

La première conversion est celle qui résonne au début de la prédication de Jésus et qui se résume dans les mots : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile ! » (Mc 1, 15). Essayons de comprendre ce que le mot « conversion » signifie ici. Avant Jésus, la conversion signifiait toujours un « retour en arrière » (le mot hébreu, shub, signifie faire demi-tour, revenir sur ses pas). Elle indiquait la démarche d’une personne qui, à un certain moment de sa vie, se rend compte qu’elle fait « fausse route ». Alors elle s’arrête, change d’avis, décide de revenir à l’observance de la Loi et de renouer son alliance avec Dieu. La conversion, dans ce cas, a un sens fondamentalement moral et suggère l’idée de quelque chose de pénible à faire : changer d’habitudes, arrêter de faire ceci et cela….
Sur les lèvres de Jésus, ce sens change. Non parce qu’il aime changer le sens des mots, mais parce qu’avec sa venue, les choses ont changé. « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche ! » Se convertir ne signifie plus revenir en arrière, à l’ancienne alliance et à l’observance de la Loi, mais plutôt faire un saut en avant et entrer dans le Royaume, saisir le salut qui est offert aux hommes gratuitement, par l’initiative libre et souveraine de Dieu.
« Convertissez-vous et croyez » ne signifie pas deux choses différentes et successives, mais la même action fondamentale : convertissez-vous, c’est-à-dire croyez ! « Prima conversio fit per fidem », dit St. Thomas de Aquin : La première conversion c’est croire. Tout cela requiert une véritable « conversion », un changement profond dans la façon dont nous concevons notre relation à Dieu. Elle nous oblige à passer de l’idée d’un Dieu qui demande, qui ordonne, qui menace, à l’idée d’un Dieu qui vient les mains pleines pour se donner à nous tout entier. C’est la conversion de la « loi » à la « grâce » qui était si chère à saint Paul.

« Si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants… »

Écoutons le second passage de l’Évangile dans lequel on parle une nouvelle fois de conversion :
À ce moment-là, les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Qui donc est le plus grand dans le royaume des Cieux ? » Alors Jésus appela un petit enfant ; il le plaça au milieu d’eux, et il déclara : « Amen, je vous le dis : si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux. Mais celui qui se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des Cieux. (Mt 18,1-3).
Cette fois-ci, oui, se convertir signifie rebrousser chemin, précisément revenir à l’époque où l’on était enfant ! Le verbe même employé, strefo, indique un demi-tour. C’est là la conversion de celui qui est déjà entré dans le Royaume, qui a cru à l’Évangile, qui sert le Christ depuis un certain temps. C’est notre conversion !
Que suppose la discussion de savoir qui est le plus grand ? Que la plus grande préoccupation n’est plus le royaume, mais la place qu’on y occupe, son moi. Chacun des Apôtres avait un titre lui permettant d’aspirer à être le plus important : Pierre avait reçu la promesse de la primauté, Judas la caisse, Matthieu pouvait dire qu’il avait laissé plus que les autres, André qu’il avait été le premier à le suivre, Jacques et Jean qu’ils avaient été avec lui sur le Thabor… Les fruits de cette situation sont évidents : rivalité, suspicion, confrontation, frustration.
Jésus enlève soudain le voile. Loin d’occuper la première place dans le Royaume, de cette façon on n’y entre même pas ! Le remède ? Se convertir, changer complètement de perspective et de direction. La révolution que Jésus propose est une véritable révolution copernicienne. Il faut se décentrer de soi-même et se recentrer sur le Christ.
Jésus parle plus simplement de devenir des enfants. Pour les Apôtres, redevenir des enfants signifiait revenir à ce qu’ils étaient au moment de l’appel sur les rives du lac ou au bureau de collecteur d’impôts, c’est-à-dire sans prétentions, sans titres, sans comparaison entre eux, sans jalousie, sans rivalité. Seulement riches d’une promesse (« Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes ») et d’une présence, celle de Jésus. À l’époque où ils étaient encore des compagnons d’aventure, et non des concurrents pour la première place.
Pour nous aussi, redevenir des enfants signifie revenir au moment où nous avons découvert que nous étions appelés, au moment de notre ordination sacerdotale, de notre profession religieuse ou de notre première vraie rencontre personnelle avec Jésus. A l’époque où nous disions : « Dieu seul suffit ! » et que nous y croyions.

« Tu n’es ni froid ni brûlant »

Le troisième contexte dans lequel l’invitation à la conversion revient –péremptoire – est donné par les sept Lettres aux Églises de l’Apocalypse. Ces sept Lettres sont adressées à des personnes et à des communautés qui, comme nous, vivent la vie chrétienne depuis un certain temps et, en fait, y exercent un rôle de leader. Elles sont adressées à l’ange des différentes Églises : « À l’ange de l’Église qui est à Éphèse, écris ». On ne peut expliquer ce titre qu’en référence, directe ou indirecte, au pasteur de la communauté. On ne peut imaginer que l’Esprit Saint attribue à des anges la responsabilité des fautes et des déviations qui sont dénoncées dans les différentes églises, et encore moins que l’invitation à la conversion s’adresse à des anges plutôt qu’à des hommes.
Parmi les sept Lettres de l’Apocalypse, celle qui devrait nous faire réfléchir plus que toute autre est la Lettre à l’Église de Laodicée. Nous connaissons son ton sévère : « Je connais tes actions, je sais que tu n’es ni froid ni brûlant… Puisque tu es tiède – ni brûlant ni froid – je vais te vomir de ma bouche…. Sois fervent et convertis-toi ». (Ap 3, 15s) Il s’agit de se convertir de la médiocrité et de la tiédeur.
Dans l’histoire de la sainteté chrétienne, l’exemple le plus célèbre de la première conversion, celle du péché à la grâce, c’est saint Augustin ; l’exemple le plus instructif de la deuxième conversion, celle de la tiédeur à la ferveur, c’est sainte Thérèse d’Avila. Ce qu’elle dit d’elle dans la Vie est certainement exagéré et dicté par la délicatesse de sa conscience, mais, en tout cas, peut nous servir à tous pour un examen de conscience utile.
« Je commençai donc de passe-temps en passe-temps, de vanité en vanité, d’occasion en occasion, à m’exposer à de si grands dangers […] Je trouvais dans les choses de Dieu de grandes délices, mais les chaînes du monde me tenaient encore captive ; je voulais, ce me semble, allier ces deux contraires, si ennemis l’un de l’autre : la vie spirituelle avec ses douceurs, et la vie des sens avec ses plaisirs. »
Le résultat de cet état était une profonde tristesse :
« Je tombais, je me relevais, faiblement sans doute, puisque je retombais encore. Me traînant dans les plus bas sentiers de la perfection, je ne m’inquiétais presque pas des péchés véniels, et quant aux mortels, je n’en avais pas une assez profonde horreur puisque je ne m’éloignais pas des dangers. Je puis le dire, c’est là une des vies les plus pénibles que l’on puisse s’imaginer. Je ne jouissais point de Dieu, et je ne trouvais point de bonheur dans le monde. Quand j’étais au milieu des vains plaisirs du monde, le souvenir de ce que je devais à Dieu venait répandre l’amertume dans mon âme ; et quand j’étais avec Dieu, les affections du monde portaient le trouble dans mon cœur . »
Beaucoup pourraient découvrir dans cette analyse la véritable raison de leur insatisfaction et de leur mécontentement.
Parlons donc de la conversion de la tiédeur. Saint Paul exhortait les chrétiens de Rome avec ces mots : « Ne ralentissez pas votre élan, restez dans la ferveur de l’Esprit » (Rm 12, 11). On pourrait objecter : « Mais, cher Paul, c’est bien là que réside le problème ! Comment passer de la tiédeur à la ferveur, si l’on a malheureusement dérapé ? » On peut glisser progressivement dans la tiédeur, comme on tombe dans les sables mouvants, mais on ne peut pas se relever tout seul, presque en se tirant par les cheveux.
Notre objection vient du fait que nous négligeons ou interprétons mal l’ajout « de l’Esprit » (en pneumati) que l’Apôtre fait suivre à l’exhortation « Restez dans la ferveur ». Chez Paul, le mot « Esprit » indique – ou inclut – presque toujours une référence à l’Esprit Saint. Il ne s’agit jamais exclusivement de notre esprit ou de notre volonté, sauf dans 1 Thessaloniciens 5, 23, où il indique une composante de l’homme, à côté du corps et de l’âme.
Nous sommes héritiers d’une spiritualité qui concevait le chemin de la perfection selon les trois étapes classiques : la voie purgative, la voie illuminative et la voie unitive. En d’autres termes, on doit pratiquer le renoncement et la mortification pendant longtemps avant de pouvoir éprouver de la ferveur. Il y a une grande sagesse et des siècles d’expérience derrière tout cela, et malheur à ceux qui pensent que c’est désormais dépassé. Non, tout cela n’est pas dépassée, mais ce n’est pas la seule voie que suit la grâce de Dieu.
Un schéma aussi rigide dénote un déplacement lent et progressif de l’accent de la grâce vers l’effort de l’homme. Selon le Nouveau Testament, il existe une circularité et une simultanéité, de sorte que si la mortification est nécessaire pour parvenir à la ferveur de l’Esprit, il est tout aussi vrai que la ferveur de l’Esprit est nécessaire pour arriver à pratiquer la mortification. Une ascèse entreprise sans une forte impulsion initiale de l’Esprit serait un effort mortel, et ne produirait rien d’autre que la « vantardise de la chair ». L’Esprit nous est donné pour que nous puissions nous mortifier, plutôt que comme une récompense pour nous être mortifiés. « Si par l’Esprit vous faites mourir les œuvres du corps, vous vivrez » (Rom 8,13).
Cette deuxième voie, qui va de la ferveur à l’ascèse et à la pratique des vertus, est celle que Jésus fit suivre à ses Apôtres. Le grand théologien byzantin Cabasilas écrit :
« Les Apôtres et nos pères dans la foi eurent l’avantage d’être instruits dans toute doctrine et de surcroît par le Sauveur lui-même. (…) Néanmoins, bien qu’ils eussent su tout cela, jusqu’à leur baptême [à la Pentecôte, avec l’Esprit], ils ne montrèrent rien de nouveau, de noble, de spirituel, de meilleur que l’ancien. Mais lorsque le temps du baptême fut venu pour eux et que le Paraclet fit irruption dans leurs âmes, alors ils devinrent des êtres nouveaux et embrassèrent une vie nouvelle, devinrent guides pour les autres et firent brûler la flamme de l’amour pour le Christ en eux-mêmes et dans les autres. […] De la même façon, Dieu conduit à la perfection tous les saints qui vinrent après eux ».
Les Pères de l’Église exprimaient tout cela avec l’image suggestive de « la sobre ivresse ». Ce qui en poussa beaucoup à reprendre ce thème, déjà développé par Philon d’Alexandrie , ce sont les paroles de Paul aux Éphésiens :
« Ne vous enivrez pas de vin, car il porte à l’inconduite ; soyez plutôt remplis de l’Esprit Saint. Dites entre vous des psaumes, des hymnes et des chants inspirés, chantez le Seigneur et célébrez-le de tout votre cœur ».
À partir d’Origène, on ne compte plus les textes des Pères illustrant ce thème, jouant tantôt sur l’analogie, tantôt sur le contraste entre l’ivresse matérielle et l’ivresse spirituelle. Ceux qui, à la Pentecôte, avaient pris les Apôtres pour des ivrognes avaient raison – écrit saint Cyrille de Jérusalem – ils se sont seulement trompés en attribuant cette ivresse au vin ordinaire, alors qu’il s’agissait du « vin nouveau », pressé de la « vraie vigne » qu’est le Christ ; les Apôtres étaient bien ivres, oui, mais de cette sobre ivresse qui met à mort le péché et donne vie au cœur .
Comment faire pour reprendre cet idéal de sobre ivresse et l’incarner dans la situation historique et ecclésiale actuelle ? Où est-il écrit, en effet, que cette manière aussi « forte » de faire l’expérience de l’Esprit était l’apanage des Pères et des premiers temps de l’Église, mais qu’il n’en est plus ainsi pour nous ? Le don du Christ ne se limite pas à une époque particulière, mais il est offert à toute époque. C’est précisément le rôle de l’Esprit que de rendre la rédemption du Christ universelle, de la rendre disponible à toute personne, en tout point du temps et de l’espace.
Une vie chrétienne pleine d’efforts ascétiques et de mortification, mais sans la touche vivifiante de l’Esprit, ressemblerait – disait un Père ancien – à une messe au cours de laquelle on ferait de nombreuses lectures, on accomplirait tous les rites et on apporterait de nombreuses offrandes, mais où la consécration des espèces par le prêtre n’aurait pas lieu. Tout resterait comme avant, rien d’autre que du pain et du vin.
« Il en est ainsi, concluait ce Père, de même pour le chrétien. Même s’il a parfaitement suivi le jeûne et la veille, la psalmodie et toute l’ascèse et toute vertu, mais que l’opération mystique de l’Esprit ne s’est pas accomplie, par la grâce, sur l’autel de son cœur, tout ce processus d’ascèse est incomplet et presque vain, parce que l’exultation de l’Esprit n’opère pas mystiquement dans son cœur . »
Quels sont les « lieux » où l’Esprit agit de cette manière pentecostale aujourd’hui ? Écoutons la voix de saint Ambroise qui fut le chantre par excellence, parmi les Pères latins, de la sobre ivresse de l’Esprit. Après avoir rappelé les deux « lieux » classiques où l’on peut puiser l’Esprit – l’Eucharistie et les Écritures – il évoque une troisième possibilité. Voici ce qu’il dit :
« Il y a encore une autre ivresse qui s’opère par la pluie pénétrante du Saint-Esprit. C’est ainsi que, dans les Actes des Apôtres, ceux qui parlaient en diverses langues apparurent aux auditeurs comme s’ils étaient remplis de vin doux . »
Après avoir rappelé les moyens « ordinaires », saint Ambroise, en ces mots, mentionne un moyen différent, « extraordinaire », en ce sens qu’il n’est pas fixé à l’avance, que ce n’est pas quelque chose d’institué. Il consiste à revivre l’expérience que les Apôtres ont fait le jour de la Pentecôte. Ambroise n’avait certainement pas l’intention de signaler cette troisième possibilité, pour dire à ses auditeurs qu’elle leur était interdite, étant réservée aux seuls Apôtres et à la première génération de chrétiens. Au contraire, il entendait inviter ses fidèles à faire l’expérience de cette « pluie pénétrante de l’Esprit » qui se produisit à la Pentecôte. C’est ce que saint Jean XXIII attendait du Concile Vatican II : une « nouvelle Pentecôte » pour l’Église.
Nous avons donc aussi la possibilité de puiser l’Esprit par cette voie nouvelle, dépendant uniquement de la souveraine et libre initiative de Dieu. L’une des façons dont se manifeste de nos jours l’Esprit en dehors des canaux institutionnels de la grâce est ce qu’on appelle le « Baptême dans l’Esprit ». Je le mentionne ici sans aucune intention de prosélytisme, mais pour répondre à l’exhortation que le Pape François adresse souvent à tous ceux du Renouveau charismatique catholique de partager avec tout le peuple de Dieu ce « courant de grâce » que l’on vit dans le Baptême de l’Esprit.
L’expression « Baptême dans l’Esprit » vient de Jésus lui-même. Faisant référence à la Pentecôte toute proche, avant de monter au ciel, il a dit à ses Apôtres : « Alors que Jean a baptisé avec l’eau, vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici peu de jours ». C’est un rite qui n’a rien d’ésotérique, mais se compose plutôt de gestes d’une grande simplicité, calme et joie, accompagnés d’attitudes d’humilité, de repentir, de disponibilité à devenir des enfants.
C’est un renouveau et une actualisation non seulement du baptême et de la confirmation, mais de toute la vie chrétienne : pour les époux, du sacrement de mariage ; pour les prêtres, de leur ordination sacerdotale ; pour les personnes consacrées, de leur profession religieuse. La personne concernée s’y prépare, ainsi que par une bonne confession, en participant à des rencontres de catéchèse au cours desquelles elle est remise dans un contact vivant et joyeux avec les principales vérités et réalités de la foi : l’amour de Dieu, le péché, le salut, la vie nouvelle, la transformation dans le Christ, les charismes, les fruits de l’Esprit. Le fruit le plus fréquent et le plus important est la découverte de ce que signifie avoir « une relation personnelle » avec Jésus ressuscité et vivant. Dans la conception catholique, le baptême dans l’Esprit n’est pas un point d’arrivée, mais un point de départ vers la maturité chrétienne et l’engagement ecclésial.
Est-il juste d’espérer que tout le monde vive cette expérience ? Est-ce la seule façon possible de faire l’expérience de la grâce d’une Pentecôte renouvelée souhaitée par le Concile ? Si par baptême dans l’Esprit, nous entendons un certain rite, dans un certain contexte, nous devons répondre non ; ce n’est certainement pas la seule façon de faire une expérience forte de l’Esprit. Il y a eu et il y a d’innombrables chrétiens qui ont fait une expérience semblable, sans rien savoir du baptême dans l’Esprit, recevant une augmentation évidente de grâce et une nouvelle onction de l’Esprit à la suite d’une retraite, d’une rencontre, d’une lecture. Même une retraite peut très bien se terminer par une invocation spéciale du Saint-Esprit, si celui qui la prêche en a fait l’expérience et si les participants le souhaitent. Le secret est de dire une fois « Viens, Saint-Esprit », mais de le dire de tout ton cœur, en laissant l’Esprit libre de venir comme il veut, pas comme nous voudrions qu’il vienne, c’est-à-dire sans rien changer à notre manière de vie et de prier.
Le « baptême dans l’Esprit » s’est révélé être un moyen simple et puissant de renouveler la vie de millions de croyants dans presque toutes les églises chrétiennes. On ne compte plus le nombre de personnes qui n’étaient chrétiennes que de nom et qui, grâce à cette expérience, sont devenues des chrétiens de fait, consacrés à la prière de louange et aux sacrements, actifs dans l’évangélisation et prêts à assumer des tâches pastorales dans la paroisse. Une véritable conversion de la tiédeur à la ferveur ! Il faudrait se dire ce qu’Augustin se répétait, presque avec indignation, en écoutant les histoires d’hommes et de femmes qui, à son époque, abandonnaient le monde pour se consacrer à Dieu : « Si isti et istae, cur non ego ? … ». Si eux l’ont fait, pourquoi ne le ferais-je pas, moi aussi ?
Demandons à la Mère de Dieu de nous obtenir la grâce qu’elle a obtenue pour son Fils à Cana en Galilée. Par sa prière, ce jour-là, l’eau a été transformée en vin. Demandons que, par son intercession, l’eau de notre tiédeur devienne le vin d’une ferveur renouvelée. Le vin qui, à la Pentecôte, a provoqué chez les apôtres la sobre ivresse et les a rendus « fervents dans l’Esprit ».

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Traduit de l’Italien par Cathy Brenti, de la Communauté des Béatitudes.

1.St. Thomas, S.Th, I-IIae, q. 113, a. 4.
2.Thérèse d’Avila, Livre de la vie, 7-8, Folio 2015.
3.N. Cabasilas, La vie en Christ, Cerf 2011.
4.Philon d’Alexandrie, Legum allegoriae, I, 84 (nefalios methē).
5.Ep 5, 18-19.
6.Saint Cyrille de Jérusalem, Cat. XVII, 18-19.
7.Macaire l’Egyptien, Philocalie, 3, Cerf 2019.
8.Saint Ambroise, Commentaires des Psaumes 35, 19.
9.Ac 1, 5.
10.Saint Augustin, Confessions, VIII, 8, 19.

Prédication de l’Avent: le Christ, union de la divinité et de l’humanité dans l’humilité

Troisième prédication de l'Avent du cardinal italien Raniero Cantalamessa en salle Paul VI au Vatican, vendredi 18 décembre 2020.Troisième prédication de l’Avent du cardinal italien Raniero Cantalamessa en salle Paul VI au Vatican, vendredi 18 décembre 2020.  (Vatican Media)

Prédication de l’Avent: le Christ, union de la divinité et de l’humanité dans l’humilité 

Lors de sa troisième prédication de l’Avent, délivrée vendredi 18 décembre devant le Pape François et les membres de la Curie romaine en salle Paul VI au Vatican, le cardinal Raniero Cantalamessa a proposé une méditation érudite sur le mystère de l’Incarnation de Dieu telle que comprise à travers les siècles, et les attitudes spirituelles que celle-ci doit engendrer en nous. 

 «Dieu est avec nous», c’est-à-dire du côté de l’homme, son ami et allié contre les forces du mal. «Nous devons redécouvrir le sens primordial et simple de l’incarnation du Verbe, au-delà de toutes les explications théologiques et des dogmes qui s’y rattachent», a d’emblée expliqué le prédicateur de la Maison pontificale, invitant à réfléchir sur le paradoxe et le scandale contenus dans l’affirmation suivante: «Le Verbe s’est fait chair»

L’humilité, clé de compréhension de l’Incarnation

Cette parfaite union de la divinité et de l’humanité dans la personne du Christ était la plus grande de toutes les nouveautés possibles, «la seule chose neuve sous le sol», comme la définit saint Jean le Damascène. Le premier grand combat que la foi au Christ a dû mener n’était donc pas celui de sa divinité, mais celle de son humanité et de la vérité de l’Incarnation.

À l’origine du rejet de l’Incarnation, relève philosophiquement le cardinal Cantalamessa, il y a le dogme de Platon selon lequel «la nature divine n’entre jamais en communication directe avec l’homme». Saint Augustin a découvert, lui, d’expérience, la racine ultime de la difficulté à croire en l’Incarnation, à savoir le manque d’humilité. «Et je n’étais pas humble, écrit-il dans ses Confessions, pour connaître mon humble maître Jésus-Christ».

Dieu a cette force infinie de se cacher

Selon le père Cantalamessa, l’expérience de saint Augustin nous aide à comprendre la racine ultime de l’athéisme moderne et nous montre la seule façon possible de la surmonter:abandonner l’orgueil et accepter l’humilité de Dieu. «Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits»; toute l’histoire de l’incrédulité humaine s’explique par ces paroles du Christ. L’humilité fournit la clé pour comprendre l’Incarnation, insiste le cardinal italien. 

«Pas besoin de beaucoup de force pour se faire remarquer; il en faut beaucoup, à l’inverse, pour se mettre à l’écart et s’effacer. Dieu a cette force infinie de se cacher».

Et pour cause, Noël est bien cette fête de l’humilité de Dieu. Pour la célébrer en esprit et en vérité, nous devons nous faire petits, comme nous devons nous baisser pour passer la porte étroite qui permet d’entrer dans la Basilique de la Nativité à Bethléem, exhorte le prédicateur pontifical, avant de revenir au cœur du mystère de la présence de Dieu «parmi nous».

Corps physique et corps mystique

«Le Messie tant attendu – attendu par les patriarches, annoncé par les prophètes, chanté par les psaumes – serait-il donc cet homme aux apparences et aux origines si humbles et ordinaires, dont nous savons tout, même son pays d’origine ?», interroge le cardinal Cantalamessa, poursuivant: «Il est relativement facile de croire en quelque chose de grandiose et de divin, lorsqu’il s’annonce dans un avenir indéfini: «en ces jours-là», «dans les derniers temps», «dans un cadre cosmique, avec les cieux suintant de douceur et la terre s’ouvrant pour faire fleurir le Sauveur. C’est plus difficile quand on doit dire: «Le voilà! C’est lui!» L’homme est tenté de dire tout de suite: tout est là? «De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon?»; «nous savons d’où il est».  

C’était une tâche prophétique surhumaine et on comprend pourquoi le Précurseur est défini comme «plus qu’un prophète», pointe-t-il du doigt.  

Les pauvres, corps du Christ

À l’époque du Baptiste pourtant, il était difficile de croire au corps physique de Jésus, sa chair si semblable à la nôtre, à l’exception du péché. Aujourd’hui, c’est surtout son corps mystique, l’Église, qui fait des difficultés et qui scandalise, relève le cardinal, méditant ensuite sur la manière «pauvre» dont le Christ s’est incarné.

«Les pauvres sont ‘’du Christ’’, non parce qu’ils déclarent lui appartenir, mais parce qu’il a déclaré qu’ils lui appartenaient, il a déclaré qu’ils sont son corps. Cela ne signifie pas qu’il suffit d’être pauvre et affamé dans ce monde pour entrer automatiquement dans le royaume ultime de Dieu», a-t-il observé, soulignant combien l’Église du Christ était donc «infiniment plus vaste que ce que disent les chiffres et les statistiques».

Et le cardinal Cantalamessa de faire allusion aux Souverains Pontifes: «Il s’ensuit que le Pape – et avec lui les autres pasteurs de l’Église – est bien le ‘’père des pauvres’’. C’est une joie et un encouragement pour nous tous de voir à quel point ce rôle a été pris à cœur par les derniers Souverains Pontifes et, d’une manière toute spéciale, par le pasteur qui siège aujourd’hui sur la chaire de Pierre. Il est la voix la plus autorisée qui se lève pour leur défense, dans un monde qui ne connaît que sélection et rejet».

Rencontrer Dieu dans l’intimité du cœur

Le prédicateur de la Maison pontificale s’est ensuite arrêté sur la venue de Dieu au monde non de façon générique, mais «personnellement, dans chaque âme croyante». «Le Christ n’est donc pas seulement présent sur la barque du monde ou de l’Église ; il est présent dans la petite barque de ma vie.»

Selon lui, la pandémie et les restrictions qu’elle impose au culte public et à la fréquentation des églises pourrait être l’occasion pour beaucoup «de découvrir que ce n’est pas simplement en allant à l’église que nous rencontrons Dieu»; que nous pouvons adorer Dieu «en esprit et en vérité» et nous entretenir avec Jésus, même lorsque nous sommes enfermés chez nous ou dans notre chambre. En effet, si l’on n’a jamais rencontré le Christ dans son cœur, on ne le rencontrera jamais ailleurs au sens fort du terme, a-t-il affirmé avant de citer de grands docteurs et maîtres de l’esprit de l’Église tels qu’Origène, saint Augustin, saint Bernard, Angelus Silesius, qui déclaraient audacieusement sur Noël: «Le Christ est né des centaines de fois à Bethléem, mais s’il ne naît pas en toi, alors tu es perdu».

Source: VATICANNEWS, le 18 décembre 2020

TEXTE INTÉGRAL DE LA PRÉDICATION:

« IL A HABITÉ PARMI NOUS » – TROISIÈME PRÉDICATION D’AVENT 2020 (18.12.2020)

«Parmi vous, il y en a un que vous ne connaissez pas! » C’est le cri amère de Jean-Baptiste entendu dans l’Évangile du troisième dimanche de l’Avent que nous aimerions recueillir lors de cette dernière rencontre avant Noël.
Dans son mémorable message Urbi et orbi du 27 mars dernier sur la place Saint-Pierre, après avoir lu l’évangile de la tempête apaisée, le Saint-Père s’est demandé en quoi consistait le « peu de foi » que Jésus reprochait aux disciples. Il a ainsi expliqué :
« Ils n’avaient pas cessé de croire en lui. En effet, ils l’invoquent. Mais voyons comment ils l’invoquent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? « . « Cela ne te fait rien » : ils pensent que Jésus se désintéresse d’eux, qu’il ne se soucie pas d’eux. Entre nous, dans nos familles, l’une des choses qui fait le plus mal, c’est quand nous nous entendons dire : « Tu ne te soucies pas de moi ? ». C’est une phrase qui blesse et déclenche des tempêtes dans le cœur. Cela aura aussi touché Jésus, car lui, plus que quiconque, se soucie de nous. »
On peut aussi voir une autre nuance dans le reproche de Jésus. Ils n’avaient pas compris qui était celui qui était avec eux sur le bateau ; ils n’avaient pas compris que, avec lui sur le bateau, ils ne risquaient pas de couler, car Dieu ne peut pas périr. Nous, disciples d’aujourd’hui, ferions la même erreur que les Apôtres et mériterions le même reproche que Jésus si, dans la violente tempête qui s’est abattue sur le monde avec la pandémie, nous oubliions que nous ne sommes pas seuls dans le bateau et à la merci des vagues.
La fête de Noël nous permet d’élargir l’horizon : de la mer de Galilée au monde entier, des Apôtres à nous : « Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous ». Le verbe grec à l’aoriste , eskenosen (littéralement, « il a planté sa tente ») exprime l’idée d’une action accomplie et irréversible. Le Fils de Dieu est descendu sur cette terre et Dieu ne peut pas périr. Le chrétien peut proclamer à plus forte raison que le psalmiste :
Dieu est pour nous refuge et force,
Secours dans la détresse, toujours offert.
Nous serons sans crainte si la terre est secouée,
Si les montagnes s’effondrent au creux de la mer […].
Il est avec nous, le Seigneur de l’univers ; citadelle pour nous . 

« Dieu est avec nous », c’est-à-dire du côté de l’homme, son ami et allié contre les forces du mal. Nous devons redécouvrir le sens primordial et simple de l’incarnation du Verbe, au-delà de toutes les explications théologiques et des dogmes qui s’y rattachent. Dieu est venu habiter parmi nous ! Il voulait faire de cet événement son nom propre : Emmanuel, Dieu-avec-nous. Ce qu’Isaïe avait prophétisé : « Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel » est devenu un fait accompli.
Il faut, disais-je, remonter plus haut que toutes les controverses christologiques du Vème siècle – avant Éphèse et Chalcédoine – pour retrouver le paradoxe et le scandale contenus dans l’affirmation : « Le Verbe s’est fait chair ». Il est utile de réécouter la réaction d’un païen instruit du IIème siècle, qui a pris conscience de cette affirmation des chrétiens. « Fils de Dieu – s’exclamait avec horreur le philosophe Celse – un homme qui a vécu il y a quelques années ? » « L’Eternel Logos un « d’hier ou d’avant-hier » ? Un homme « né dans un village de Judée, d’une pauvre fileuse » ? Il ne faut pas s’en étonner : la parfaite union de la divinité et de l’humanité dans la personne du Christ était la plus grande de toutes les nouveautés possibles, « la seule chose neuve sous le sol », comme la définit St. Jean le Damascene.
Le premier grand combat que la foi au Christ a dû mener n’était pas celui de sa divinité, mais celle de son humanité et de la vérité de l’Incarnation. A l’origine de ce rejet, il y avait le dogme de Platon selon lequel « la nature divine n’entre jamais en communication directe avec l’homme ». Saint Augustin a découvert, d’expérience, la racine ultime de la difficulté à croire en l’Incarnation, à savoir le manque d’humilité. « Et je n’étais pas humble, écrit-il dans ses Confessions, pour connaître mon humble maître Jésus-Christ ».
Son expérience nous aide à comprendre la racine ultime de l’athéisme moderne et nous montre la seule façon possible de la surmonter. A partir de Hermann Samuel Reimarus au XVIIIème siècle, il y a eu toute une attaque contre la vérité historique de l’Evangile et la divinité du Christ. Jésus a dit : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi ». Une fois que ce chemin unique vers Dieu a été déclaré infranchissable, il a été facile de passer d’abord au déisme, puis à l’athéisme.
L’expérience d’Augustin – disais-je – indique aussi la voie à suivre pour surmonter l’obstacle, abandonner l’orgueil et accepter l’humilité de Dieu. « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » ; toute l’histoire de l’incrédulité humaine s’explique par ces paroles du Christ. L’humilité fournit la clé pour comprendre l’Incarnation. Pas besoin de beaucoup de force pour se faire remarquer ; il en faut beaucoup, à l’inverse, pour se mettre à l’écart et s’effacer. Dieu a cette force infinie de se cacher : « Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, […] il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix . »
Dieu est amour, c’est pour cela qu’il est humilité ! L’amour crée une dépendance à l’égard de l’être aimé, une dépendance qui n’humilie pas, mais qui rend heureux. Les deux expressions « Dieu est amour » et « Dieu est humilité » sont comme les deux faces d’une même pièce. Mais que signifie le terme humilité lorsqu’on l’applique à Dieu et dans quel sens Jésus peut-il dire : « Devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur » ? L’explication est que l’humilité essentielle ne consiste pas à être petit (on peut être petit en fait sans être humble) ; elle ne consiste pas à se considérer petit (cela peut dépendre d’une mauvaise idée de soi) ; elle ne consiste pas à se proclamer petit (on peut le dire sans le croire) ; elle consiste à se faire petit et à se faire petit et s’abaisser par amour, pour élever les autres. En ce sens, de vrai humble il n’y a que Dieu. En effet,
Qui est comme Yahvé notre Dieu, lui qui s’élève pour siéger
et s’abaisse pour voir cieux et terre?
De la poussière il relève le faible, du fumier il retire le pauvre 

François d’Assise l’avait bien compris qui, sans avoir fait de grandes études, dans ses « Louanges du Dieu Très-Haut » adressées à Dieu, dit à un certain moment : « Tu es humilité ! » et dans sa Lettre à tout l’Ordre s’exclame : « Regardez, mes frères, l’humilité de Dieu ». « Chaque jour, écrit-il dans une de ses Admonitions, il s’humilie, comme lorsqu’il descend du siège royal dans le sein de la Vierge ».
Noël est la fête de l’humilité de Dieu. Pour la célébrer en esprit et en vérité, nous devons nous faire petits, comme nous devons nous baisser pour passer la porte étroite qui permet d’entrer dans la Basilique de la Nativité à Bethléem. 

« Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas » 

Mais revenons au cœur du mystère : « Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous ». Dieu est avec nous pour toujours, irrévocablement. C’est, désormais, l’objet central de la prophétie chrétienne. Zacharie salue le Précurseur en l’appelant « prophète du Très-Haut » et Jésus dit de lui qu’il est « plus qu’un prophète ». Mais dans quel sens Jean-Baptiste est-il un prophète ? Où est la prophétie dans son cas ? Les prophètes bibliques ont annoncé un salut à venir ; Jean-Baptiste n’annonce pas un salut à venir ; au contraire, il indique celui qui est présent là devant lui. Les anciens prophètes aidaient le peuple à franchir la barrière du temps ; Jean-Baptiste aide le peuple à franchir la barrière, encore plus épaisse, des apparences contraires. Le Messie tant attendu – attendu par les patriarches, annoncé par les prophètes, chanté par les psaumes – serait-il donc cet homme aux apparences et aux origines si humbles et ordinaires, dont nous savons tout, même son pays d’origine ?
Il est relativement facile de croire en quelque chose de grandiose et de divin, lorsqu’il s’annonce dans un avenir indéfini : « en ces jours-là », « dans les derniers temps », dans un cadre cosmique, avec les cieux suintant de douceur et la terre s’ouvrant pour faire fleurir le Sauveur . C’est plus difficile quand on doit dire : « Le voilà ! C’est lui ! » L’homme est tenté de dire tout de suite : tout est là ? « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » ; « nous savons d’où il est ».
C’était une tâche prophétique surhumaine et on comprend pourquoi le Précurseur est défini comme « plus qu’un prophète ». C’est l’homme qui montre du doigt une personne et prononce un « Ecce, le voici ! » péremptoire. « Voici l’Agneau de Dieu ! » Quel frisson a dû parcourir le corps de ceux qui ont reçu cette révélation les premiers. Une puissante action du Saint-Esprit accompagnait les paroles du Précurseur et en révélait la vérité aux cœurs bien disposés. Passé et avenir, attentes et accomplissement se touchaient. L’arc de l’histoire du salut se refermait.
Je crois que Jean-Baptiste nous a laissé sa tâche prophétique, qui est de continuer à crier : « Mais au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ». Il a inauguré la nouvelle prophétie qui ne consiste pas – disais-je – à annoncer un salut futur, mais à révéler la présence du Christ dans l’Histoire « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ». Le Christ n’est pas présent dans l’Histoire uniquement parce qu’on parle de lui et qu’on écrit sur lui sans cesse, mais parce qu’il est ressuscité et qu’il vit selon l’Esprit. Non seulement intentionnellement, mais vraiment. L’évangélisation commence ici.
À l’époque du Baptiste, ce qui était difficile, c’était le corps physique de Jésus, sa chair si semblable à la nôtre, à l’exception du péché. Aujourd’hui, c’est surtout son corps mystique, l’Église, qui fait des difficultés et qui scandalise. Si semblable au reste de l’humanité, et le péché lui-même ne l’a pas épargnée ! De même que le Précurseur fit reconnaître le Christ dans l’humilité de la chair à ses contemporains, il est nécessaire aujourd’hui de le faire reconnaître dans la pauvreté et la misère de son Église, et dans la pauvreté et la misère de nos vies mêmes. 

Ce que Paul ajoute à Jean

Mais nous devons ajouter quelque chose à ce que nous avons dit jusque-là. Il n’importe pas en effet seulement de savoir que Dieu s’est fait homme ; il importe aussi de savoir quel genre d’homme Dieu s’est-il fait. La manière différente et complémentaire dont Jean et Paul décrivent chacun l’événement de l’Incarnation est significative. Pour Jean, elle consiste dans le fait que le Verbe qui était Dieu s’est fait chair ; pour Paul, dans le fait que « le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, a pris la condition de serviteur ». Pour Jean, le Verbe, étant Dieu, s’est fait homme ; pour Paul, « le Christ : lui qui est riche, s’est fait pauvre ».
La distinction entre le fait de l’Incarnation et la manière dont elle s’est opérée, entre ses dimensions ontologique et existentielle, nous intéresse, parce qu’elle jette un éclairage singulier sur le problème actuel de la pauvreté et de l’attitude des chrétiens à son égard. Elle contribue à donner un fondement biblique et théologique au choix préférentiel des pauvres, proclamé lors du Concile Vatican II. « Les Pères du Concile – écrivait Jean Guitton, observateur laïc au Concile – ont retrouvé le sacrement de la pauvreté, c’est-à-dire la présence du Christ sous les espèces de ceux qui souffrent ».
Le « sacrement » de la pauvreté ! Ce sont des mots forts, mais bien fondés. Si, en effet, par le fait de l’Incarnation, le Verbe a, dans un certain sens, assumé tout homme (comme le pensaient certains Pères grecs), à cause de la manière dont elle s’est opérée, il a assumé, d’une manière très spéciale, les pauvres, les humbles, les souffrants. Il a « institué » ce signe, comme il a institué l’Eucharistie. Celui qui a prononcé sur le pain les mots : « Ceci est mon corps », a prononcé les mêmes à propos des pauvres. Il l’a fait quand, parlant de ce qui a été fait – ou n’a pas été fait – pour l’affamé, l’assoiffé, le prisonnier, celui qui est nu et l’exilé, il a solennellement déclaré : « C’est à moi que vous l’avez fait » et « C’est à moi que vous ne l’avez pas fait ».
Nous en tirons les conséquences au niveau de l’ecclésiologie. Saint Jean XXIII, à l’occasion du Concile, inventa l’expression « Eglise des pauvres » ; elle a un sens qui va au-delà de ce que l’on comprend habituellement. L’Église des pauvres n’est pas seulement composée des pauvres de l’Église ! D’une certaine manière, tous les pauvres du monde – qu’ils soient baptisés ou non – lui appartiennent. « Mais – objectera-t-on – ils n’ont pas eu la foi, ni reçu le baptême ! » C’est vrai, mais les Saints Innocents que nous célébrons après Noël ne les avaient pas non plus. Leur pauvreté et leur souffrance, si elles sont irréprochables, sont aux yeux de Dieu leur baptême de sang. Dieu a bien plus de façons de sauver que nous l’imaginons, même si toutes ces façons – aucune n’est exclue – « d’une façon que Dieu connaît », passent par le Christ.
Les pauvres sont « du Christ », non parce qu’ils déclarent lui appartenir, mais parce qu’il a déclaré qu’ils lui appartenaient, il a déclaré qu’ils sont son corps. Cela ne signifie pas qu’il suffit d’être pauvre et affamé dans ce monde pour entrer automatiquement dans le royaume ultime de Dieu. Les paroles : « Venez les bénis de mon Père » s’adressent à ceux qui ont pris soin des pauvres, pas nécessairement aux pauvres eux-mêmes, par le simple fait d’avoir été matériellement pauvres dans la vie.
L’Église du Christ est donc infiniment plus vaste que ce que disent les chiffres et les statistiques. Pas seulement par simple façon de parler, ou par triomphalisme – aujourd’hui surtout – déplacé. Personne en dehors de Jésus n’a proclamé : « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait », et là le « frère le plus petit » désigne, non seulement celui qui croit au Christ, mais tout homme.
Il s’ensuit que le Pape – et avec lui les autres pasteurs de l’Eglise – est bien le « père des pauvres ». C’est une joie et un encouragement pour nous tous de voir à quel point ce rôle a été pris à cœur par les derniers Souverains Pontifes et, d’une manière toute spéciale, par le pasteur qui siège aujourd’hui sur la chaire de Pierre. Il est la voix la plus autorisée qui se lève pour leur défense, dans un monde qui ne connaît que sélection et rejet. Il n’a certainement pas « oublié les pauvres » ! L’Écriture contient une bénédiction spéciale pour ceux qui ont à cœur le sort des pauvres :
Heureux qui pense au pauvre et au faible :
Le Seigneur le sauve au jour du malheur !
Il le protège et le garde en vie, heureux sur la terre.
Seigneur, ne le livre pas à la merci de l’ennemi ! 

De Marie et Joseph, nous lisons dans l’Évangile qu’« il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune ». Encore aujourd’hui, il n’y a pas de place pour les pauvres dans la salle commune du monde, mais l’Histoire a montré de quel côté était Dieu et de quel côté l’Eglise doit être. Aller vers les pauvres, c’est imiter l’humilité de Dieu, c’est se faire petit par amour, pour élever ceux qui sont en bas.
Mais ne nous trompons pas: c’est quelque chose qui est plus facile à dire qu’à faire. Un ancien père du désert, Isaac de Ninive, a donné ce conseil à ceux qui sont contraints par le devoir de parler de choses spirituelles auxquelles ils ne sont pas encore arrivés avec leur vie: « Parlez-en comme quelqu’un qui appartient à la classe des disciples et non avec autorité, après avoir humilié votre âme et vous être rendu plus petit que n’importe lequel de vos auditeurs » . Et c’est comme ça que j’ai osé en parler.

« Chez lui, nous nous ferons une demeure »

« Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous ». Il nous faut, avant de conclure, passer du pluriel au singulier. Le Verbe n’est pas venu au monde de façon générique, mais personnellement, dans chaque âme croyante. Jésus a dit : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure ». Le Christ n’est donc pas seulement présent sur la barque du monde ou de l’Église ; il est présent dans la petite barque de ma vie. Quelle idée, si on arrivait vraiment à y croire ! Sainte Elisabeth de la Trinité y a trouvé le secret de sa sainteté. « Il me semble, écrit-elle à une amie, que j’ai trouvé mon ciel sur la terre, puisque le ciel c’est Dieu, et Dieu c’est mon âme. Le jour où j’ai compris cela, tout s’est illuminé en moi ».
Avec les restrictions qu’elle impose au culte public et à la fréquentation des églises, la pandémie pourrait être l’occasion pour beaucoup de découvrir que ce n’est pas simplement en allant à l’église que nous rencontrons Dieu ; que nous pouvons adorer Dieu « en esprit et en vérité » et nous entretenir avec Jésus, même lorsque nous sommes enfermés chez nous ou dans notre chambre. Le chrétien ne pourra jamais se passer de l’Eucharistie et de la communauté, mais lorsqu’elles sont empêchées par la force majeure, qu’il n’aille pas penser que sa vie chrétienne s’interrompt. Si on n’a jamais rencontré le Christ dans son cœur, on ne le rencontrera jamais ailleurs au sens fort du terme.
On retrouve de temps en temps, dans la bouche de grands docteurs et maîtres de l’esprit de l’Église : Origène, saint Augustin, saint Bernard, Angelus Silesius, et d’autres encore, une déclaration audacieuse sur Noël. Elle dit en substance : « Le Christ est né des centaines de fois à Bethléem, mais s’il ne naît pas en toi, alors tu es perdu ». « Où le Christ naît-il, au sens le plus profond du terme, si ce n’est dans votre cœur et votre âme ? », écrit saint Ambroise. « Le Verbe de Dieu, dit en écho saint Maxime le Confesseur, veut réitérer en tous les hommes les mystères de son Incarnation ». Une vérité, comme on le voit, véritablement œcuménique.
Faisant écho à cette même tradition, saint Jean XXIII, dans son message de Noël 1962, élevait cette prière ardente : « Ô Verbe éternel du Père, Fils de Dieu et de Marie, renouvelle encore aujourd’hui, dans le secret des âmes, le miracle de ta naissance ». Faisons nôtre cette prière, mais, dans la situation dramatique où nous nous trouvons, ajoutons aussi l’ardente supplication de la liturgie de Noël : « Ô Roi de l’univers, ô Désiré des nations, pierre angulaire qui joint ensemble l’un et l’autre mur, force de l’homme pétri de limon, viens, Seigneur, viens nous sauver ! » Viens et relève l’humanité épuisée par la longue épreuve de cette pandémie.
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Traduit de l’Italien par Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes

1.Mc 4, 38.
2.Jn 1, 14.
3.N.D.T. : L’aoriste est un temps de la conjugaison grecque qui correspond à un passé indéterminé.
4.Ps 45, 2-4.
5.Is 7, 14.
6.In Origène, Contra Celsum, I, 26
7.De fide orthodoxa, 45
8.Platon, Le Banquet, 203.
9.Augustin, Confessions, VII, XVIII.24.
10.Jn 14, 6.
11.Mt 11, 25.
12.Ph 2, 7-8.
13.Mt 11, 29.
14.Ps 113,5-7.
15.Lc 1, 76.
16.Mt 11, 9.
17.Cf. Is 45, 8.
18.Jn 1, 46.
19.Jn 7, 27.
20.Jn 1, 29.
21.Jn 1, 26.
22.Mt 28, 20.
23.Cf. Jn 1, 1-14.
24.Cf. Ph 2, 5s.
25.Cf. 2 Co 8, 9.
26.J. Guitton, cit. par R. Gil, Presencia de los pobres en el Concilio, in “Proyección” 48, 1966, p.30. N.D.T. : « La présence des pauvres au Concile », in « Projection ». Article non paru en français.
27.Mt 25, 31s.
28.Gaudium et Spes, 22.
29.Mt 25, 34.
30.Mt 25, 40.
31.Ps 41, 2-3.
32.Lc 2, 7.
33.Isaac de Ninive, Discours ascétiques, 4.
34.Jn 14, 23.
35.Sainte Elisabeth de la Trinité, Lettre 122 à la Comtesse De Sourdon (1902).
36.Cf. Origène, Commentaire de l’évangile de Luc 22, 3. Angelus Silesius, Le voyageur chérubinique, I, 61, Ed. Rivages 2004. “Wird Christus tausendmal zu Bethlehem geborn / und nicht in dir: du bleibst noch ewiglich verlorn“.
37.Saint Ambroise, In Lucam, 11, 38.
38.Saint Maxime le Confesseur, Ambigua (PG 91, 1084).
39.Antienne des Vêpres du 22 décembre.

Source: site officiel du Card. Raniero Cantalamessa

Prédication de l’Avent: dans la vie présente, garder foi en l’éternité

Prédication de l'Avent par le cardinal Cantalamessa en salle Paul VI, le 04 décembre 2020Prédication de l’Avent par le cardinal Cantalamessa en salle Paul VI, le 04 décembre 2020  (Vatican Media)

Prédication de l’Avent: dans la vie présente, garder foi en l’éternité

Le cardinal Raniero Cantalamessa a prononcé ce vendredi 11 décembre sa deuxième prédication de l’Avent, proposant devant le Saint-Père et la Curie romaine une réflexion sur la vie éternelle, qui n’est pas seulement «promesse» mais «présence et expérience». Elle permet de traverser les tribulations du temps présent sans se laisser accabler. Encore faut-il y croire fermement, ce que ne favorisent pas la mentalité et les courants de pensée actuels. 

Adélaïde Patrignani – Cité du Vatican

«Nous vous annonçons la vie éternelle», affirme saint Jean dans sa première épitre (1 Jn 1,2). Mais deux millénaires plus tard, quel crédit y accordons-nous? Si ce n’est à cause de ce qui habite notre cœur, c’est au moins par la force des évènements que la notion d’éternité a effleuré notre esprit ces derniers mois.

Raviver sa foi en ce qui ne passe pas

Cette «vérité éternelle» que la pandémie «a ramenée à la surface est la précarité et le caractère transitoire de toutes choses», a expliqué le cardinal Cantalamessa. «Tout passe: la richesse, la santé, la beauté, la force physique… C’est quelque chose que nous avons sous les yeux en permanence».

Ainsi, la crise actuelle a au moins un mérite, celui de nous faire «redécouvrir avec soulagement qu’il existe – malgré tout – un point fixe, un terrain solide, ou plutôt un rocher, sur lequel fonder notre existence terrestre». Autrement dit, «nous devons redécouvrir la foi en un au-delà de la vie», en ce qui ne passe pas, en «l’éternité».

Pour les chrétiens, a rappelé le prédicateur de la Maison pontificale, «la foi en la vie éternelle ne repose pas sur des arguments philosophiques discutables sur l’immortalité de l’âme. Elle se fonde sur un fait précis, la résurrection du Christ, et sur sa promesse». L’éternité est une personne.

Attention à la frénésie du bien-être

Cependant, cette vérité chrétienne a grandement perdu du terrain dans les consciences au cours du 20e siècle et jusqu’à nos jours. Le cardinal Cantalamessa a développé son analyse en revenant sur le «phénomène complexe et ambivalent» de sécularisation, ainsi que sur les effets de la laïcité envisagée comme «temporalisme, réduction du réel à la seule dimension terrestre». Ces phénomènes ont conduit à «l’élimination radicale de l’horizon de l’éternité», non sans conséquences sur la foi des croyants. Celle-ci est devenue «timide et réticente»lorsqu’il s’agit de penser ou d’évoquer «la résurrection des morts et la vie du monde à venir», pourtant affirmées dans le Credo. L’impact atteint plus largement notre manière de vivre: «le désir naturel de vivre toujours, déformé, devient désir, ou frénésie, de vivre bien, c’est-à-dire agréablement, même aux dépens des autres si nécessaire», a alerté le prêtre capucin.

Une force pour l’évangélisation et la sanctification

La foi en la vie éternelle déborde de notre personne. Elle «est l’une des conditions pour pouvoir évangéliser», a poursuivi le cardinal Cantalamessa. «L’annonce de la vie éternelle constitue la force et le «mordant» de la prédication chrétienne»«En annonçant la vie éternelle, nous pouvons faire valoir non seulement notre foi, mais aussi sa correspondance avec le désir le plus profond du cœur humain». Nous sommes en effet des «êtres finis capables d’infini», a fait remarquer le religieux. Cette capacité, ce désir, ne nous détachent pas des réalités présentes. «Ce ne sont pas ceux qui désirent l’éternité, expliquait le penseur Miguel de Unamuno, qui méprisent le monde et la vie ici-bas, mais au contraire, ceux qui ne la désirent pas».

La foi en l’éternité donne ainsi «un nouvel élan à notre chemin de sanctification». En effet, ne plus croire à l’éternité, c’est voir s’amoindrir sa «capacité à faire face avec courage aux souffrances et aux épreuves de la vie». «Nous devons redécouvrir une partie de la foi de saint Bernard et de saint Ignace de Loyola. Dans chaque situation et devant tout obstacle, ils se disaient: « Quid hoc ad aeternitatem », c’est-à-dire “qu’est-ce, face à l’éternité ?”», a rapporté le prédicateur.

Les paroles de saint Paul sont elles aussi un appui précieux pour garder la juste perspective: «Car notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. Et notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel» (2 Co 4, 17-18). Ou encore: «J’estime, en effet, qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous» (Rm 8, 18).

Quand «l’éternité a fait irruption dans le temps»

Cet horizon de la vie éternelle n’a rien de l’entrée dans un lieu d’une monotonie sans fin. «Demandons aux vrais amoureux s’ils s’ennuient au sommet de leur amour, et s’ils ne voudraient pas au contraire que cet instant dure éternellement», a lancé le cardinal italien.

Mais l’éternité n’est pas seulement devant nous. On peut déjà la toucher dans le présent.

«Pour le croyant, l’éternité n’est pas seulement une promesse et une espérance (…). C’est aussi une présence et une expérience», a souligné le prêtre capucin. «Avec le Christ, le Verbe incarné, l’éternité a fait irruption dans le temps. Nous en faisons l’expérience chaque fois que nous faisons un véritable acte de foi en Christ», que nous recevons la communion ou que nous écoutons l’Évangile. «Cette présence de l’éternité dans le temps s’appelle l’Esprit Saint». Le Christ, écrit saint Augustin, «a promis la vie éternelle dont l’Esprit qu’il nous a donné est l’acompte».

Gratitude et courage dans l’épreuve

La vie éternelle représente tout un chemin, une préparation en vue d’une nouvelle naissance, tout comme l’enfant se développe dans le sein de sa mère. «L’Église devrait être cette petite fille qui aide les hommes à prendre conscience de leur désir non avoué et parfois même tourné en dérision», a estimé le cardinal Cantalamessa, qui a aussi souhaité «démentir l’accusation à l’origine du soupçon moderne contre l’idée de la vie éternelle, selon lequel l’attente de l’éternité détourne de l’engagement envers la terre et du soin de la création». Et le prédicateur de conter l’histoire de saint François d’Assise qui, perclus de douleur sur son lit de mort, et après avoir dialogué en esprit avec son Créateur, trouve en son cœur un étonnant surplus de force pour chanter un cantique des Créatures désormais bien connu. «La pensée de la vie éternelle ne lui avait pas inspiré le mépris de ce monde et des créatures, mais un enthousiasme et une gratitude encore plus grands à leur égard, et avait rendu la douleur actuelle plus supportable».

Cette foi ravivée en l’éternité ne nous épargnera pas les difficultés inhérentes à l’épreuve de la pandémie, a conclu le cardinal Cantalamessa, «mais elle devrait au moins nous aider, nous les croyants, à ne pas nous laisser submerger (…) et à pouvoir insuffler courage et espérance même à ceux qui n’ont pas le confort de la foi». 

Source: VATICANNEWS, le 11 décembre 2020

Texte intégral de la prédication :

 » Nous vous annonçons la vérité éternelle  » (1 Jean 1,2) – 2ème prédication de l’Avent

« Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu » (Is 40, 1). Voilà les premiers mots d’Isaïe de la première lecture du deuxième dimanche de l’Avent. C’est une invitation – voire un commandement – toujours d’actualité, adressée aux pasteurs et aux prédicateurs de l’Église. Aujourd’hui, nous voulons accueillir cette invitation et méditer sur l’annonce la plus « consolante » que nous offre la foi au Christ.
La deuxième « vérité éternelle » que la situation de pandémie a ramenée à la surface est la précarité et le caractère transitoire de toutes choses. Tout passe : la richesse, la santé, la beauté, la force physique… C’est quelque chose que nous avons sous les yeux en permanence. Il suffit de comparer les photos d’aujourd’hui – les nôtres ou celles de personnes célèbres – avec celles d’il y a vingt ou trente ans pour s’en rendre compte. Abasourdis par le rythme de la vie, nous ne prêtons pas attention à tout cela, nous ne prenons pas le temps d’en tirer les conséquences nécessaires.
Et voilà que tout à coup, tout ce que nous considérions comme acquis s’est avéré fragile, comme une plaque de glace sur laquelle on patine allégrement qui se brise soudain sous les pieds et fait que l’on s’enfonce. « La tempête – disait le Saint-Père dans cette mémorable bénédiction « urbi et orbi » le 27 mars – démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités ».
La crise planétaire que nous vivons peut être l’occasion de redécouvrir avec soulagement qu’il existe – malgré tout – un point fixe, un terrain solide, ou plutôt un rocher, sur lequel fonder notre existence terrestre. Le mot Pâques – Pesach en hébreu – signifie passage, et en latin, il se traduit par transitus. Ce mot évoque, en soi, quelque chose de « passager » et de « transitoire », donc quelque chose qui tend à être négatif. Saint Augustin a perçu cette difficulté et l’a résolue de manière éclairante. Faire Pâques, a-t-il expliqué, signifie, oui, passer, mais « passer à ce qui ne passe pas » ; cela signifie « passer du monde, pour ne point passer avec le monde ». Passer avec le cœur, avant de passer avec le corps !
Ce qui « ne passe jamais » est, par définition, l’éternité. Nous devons redécouvrir la foi en un au-delà de la vie. C’est l’une des grandes contributions que les religions peuvent ensemble apporter à l’effort de créer un monde meilleur et plus fraternel. Elle nous fait comprendre que nous sommes tous compagnons de voyage, en route vers une patrie commune où il n’y a pas de distinction de race ou de nation. Nous n’avons pas que le chemin en commun, mais aussi le point d’arrivée. Avec des concepts et dans des contextes encore très différents, c’est une vérité commune à toutes les grandes religions, du moins à celles qui croient en un Dieu personnel. « Pour s’avancer vers lui, il faut croire qu’il existe et qu’il récompense ceux qui le cherchent ». Ainsi, la Lettre aux Hébreux résume la base commune – et le plus petit dénominateur commun – de chaque foi et de chaque religion.
Pour les chrétiens, la foi en la vie éternelle ne repose pas sur des arguments philosophiques discutables sur l’immortalité de l’âme. Elle se fonde sur un fait précis, la résurrection du Christ, et sur sa promesse : « Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures […]. Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi ». Pour nous, chrétiens, la vie éternelle n’est pas une catégorie abstraite, c’est plutôt une personne. Elle signifie aller auprès de Jésus, « faire corps » avec lui, partager son état de Ressuscité dans la plénitude et la joie de la vie trinitaire : « Cupio dissolvi et esse cum Christo », disait saint Paul à ses chers Philippiens : « Je désire partir pour être avec le Christ . » 

Une éclipse de foi

Mais qu’est-il arrivé – nous demandons-nous – à la vérité chrétienne de la vie éternelle ? À une époque comme la nôtre dominée par la physique et la cosmologie, l’athéisme s’exprime avant tout comme la négation de l’existence d’un créateur du monde ; au XIXème siècle, il s’exprimait de préférence dans la négation d’une vie après la mort. Hegel avait affirmé que « les chrétiens gaspillent dans le ciel les énergies destinées à la terre ». Reprenant cette critique, Feuerbach et surtout Marx se sont battus contre la croyance en une vie après la mort, affirmant qu’elle faisait se dessaisir de l’engagement terrestre. A l’idée d’une survie personnelle en Dieu, on substitue l’idée d’une survie dans l’espèce et dans la société du futur. Peu à peu, avec le soupçon, l’oubli et le silence sont tombés sur le mot « éternité ».
La sécularisation a fait le reste, au point qu’il semble même inconvenant pour des gens cultivés et en phase avec leur temps de continuer à parler d’éternité. La sécularisation est un phénomène complexe et ambivalent. Il peut indiquer l’autonomie des réalités terrestres et la séparation entre le royaume de Dieu et le royaume de César, et en ce sens, non seulement elle n’est pas contre l’Évangile, mais elle trouve en lui une de ses racines les plus profondes. Le mot « sécularisation » peut cependant aussi désigner tout un ensemble d’attitudes hostiles à la religion et à la foi. Dans ce sens, on préfère employer le terme de laïcité. La laïcité est à la laïcisation tout comme le scientisme est à la scientificité et le rationalisme est à la rationalité.
Même ainsi délimité, le phénomène de la sécularisation présente de nombreux visages selon les domaines dans lesquels il se manifeste : la théologie, la science, l’éthique, l’herméneutique biblique, la culture, la vie quotidienne. Sa signification primordiale est cependant unique et claire. « Sécularisation » dérive du mot saeculum qui, dans le langage courant, a fini par désigner le temps présent – « l’éon présent », selon la Bible – par opposition à l’éternité – l’éon futur, ou « les siècles des siècles » comme l’appellent les Écritures. En ce sens, laïcité est synonyme de temporalisme, de réduction du réel à la seule dimension terrestre. Cela signifie l’élimination radicale de l’horizon de l’éternité.
Tout cela a eu une répercussion évidente sur la foi des croyants. Cette dernière est devenue, sur ce point, timide et réticente. Quand avons-nous entendu le dernier sermon sur la vie éternelle ? Le philosophe Kierkegaard avait raison : « L’au-delà est devenu une plaisanterie, une exigence si incertaine que non seulement personne ne le respecte plus, mais encore personne ne l’attend plus. Au point qu’on s’amuse même à penser qu’il fut un temps où cette idée marquait l’ensemble de l’existence ». Nous continuons à réciter dans le Credo : « J’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir », sans donner cependant beaucoup de poids à ces mots. La chute de l’horizon de l’éternité fait sur la foi chrétienne l’effet que produit le sable jeté sur une flamme : il l’étouffe, il l’éteint.
Quelle est la conséquence pratique de cette éclipse de l’idée d’éternité ? Saint Paul rapporte le but de ceux qui ne croient pas à la résurrection des morts : « Mangeons et buvons car demain nous mourrons . » Le désir naturel de vivre toujours, déformé, devient désir, ou frénésie, de vivre bien, c’est-à-dire agréablement, même aux dépens des autres si nécessaire. La terre entière devient ce que Dante Alighieri disait de l’Italie de son temps : «la petite aire qui nous rend si féroces ». Une fois l’horizon de l’éternité tombé, la souffrance humaine apparaît doublement et irrémédiablement absurde. Le monde ressemble à « une fourmilière qui s’effrite » et l’homme à « un dessin créé par la vague au bord de la mer que la prochaine vague efface ». 

Foi en l’éternité et évangélisation

La foi en la vie éternelle est l’une des conditions pour pouvoir évangéliser. « Et si le Christ n’est pas ressuscité, notre proclamation est sans contenu, votre foi aussi est sans contenu […] Si nous avons mis notre espoir dans le Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes ». L’annonce de la vie éternelle constitue la force et le « mordant » de la prédication chrétienne. Regardons ce qui s’est passé lors de la toute première évangélisation chrétienne. L’idée la plus ancienne et la plus répandue dans le paganisme gréco-romain était que la vraie vie se termine avec la mort ; après cela, il n’y a qu’une existence larvaire, dans un monde d’ombres, évanescent et incolore. On connait les mots que l’empereur romain Hadrien s’est adressé à lui-même alors qu’il était proche de la mort et qu’il a voulu comme épitaphe sur sa tombe :
Ma petite âme perdue et douce,
Compagne et hôte de mon corps,
Maintenant tu t’apprêtes à monter dans des endroits
Incolores, durs et nus,
Où tu n’auras plus les divertissements habituels.
Encore un instant,
Regardons les rives familières ensemble,
Les choses que nous ne verrons certainement plus jamais.

Pour un homme qui, de son vivant, s’était fait construire des résidences d’un luxe incroyable – il suffit de visiter la villa d’Hadrien près de Tivoli pour s’en convaincre – cette perspective était encore plus décourageante que pour le commun des mortels. Il avait construit le mausolée d’Hadrien, pour y mettre sa dépouille – l’actuel château Saint-Ange – mais il savait bien que cela ne changerait rien à son destin qui était de se diriger vers des « lieux incolores et sans divertissement ».
Dans ce contexte, on comprend l’impact qu’a dû avoir la proclamation chrétienne d’une vie après la mort, infiniment plus pleine et plus lumineuse que la vie terrestre, sans plus de larmes, sans plus de mort, sans plus aucun souci . On comprend aussi pourquoi le thème et les symboles de la vie éternelle – le palmier, le paon, les mots « requies aeterna » – sont si fréquents dans les sépultures chrétiennes des catacombes.
En annonçant la vie éternelle, nous pouvons faire valoir non seulement notre foi, mais aussi sa correspondance avec le désir le plus profond du cœur humain. Nous sommes en fait des « êtres finis capables d’infini » (ens finitum, capax infiniti), des êtres mortels ayant une aspiration secrète à l’immortalité. À un ami argentin qui lui reprochait, comme s’il s’agissait d’une forme d’orgueil et de présomption, d’être tourmenté par le problème de l’éternité, Miguel de Unamuno – qui n’était certainement pas un apologiste du christianisme – répondit dans une lettre :
Je ne dis pas que nous méritons un au-delà, ni que la logique nous le montre ; je dis que nous en avons besoin, que nous le méritons ou pas, et c’est tout. Je dis que ce qui passe ne me satisfait pas, que j’ai soif d’éternité, et que sans elle tout m’est indifférent. J’en ai besoin, j’en ai besoin ! Sans elle, il n’y a plus de joie de vivre et la joie de vivre n’a plus rien à me dire. C’est trop facile de dire : « Il faut vivre, il faut se contenter de la vie ». Et qu’en est-il de ceux qui ne s’en contentent pas ?
Ce ne sont pas ceux qui désirent l’éternité – ajoutait le même penseur – qui méprisent le monde et la vie ici-bas, mais au contraire, ceux qui ne la désirent pas : « J’aime tellement la vie que la perdre me semble être le pire des maux. Ceux qui profitent de la vie, jour après jour, sans se soucier de savoir s’ils devront la perdre ou pas, ne l’aiment pas vraiment. Saint Augustin disait la même chose : « Car à quoi sert la bonne vie, si elle n’aboutit à la vie éternelle ? » ». « Tout, sauf l’éternel, est vain dans le monde », chantait un de nos poètes . Aux hommes de notre temps qui cultivent au plus profond de leur cœur ce besoin d’éternité, sans peut-être avoir le courage de se le confesser, ni de se l’avouer à eux-mêmes, nous pouvons répéter ce que Paul disait aux Athéniens : « Ce que vous vénérez sans le connaître, voilà ce que, moi, je viens vous annoncer ». 

La foi en l’éternité comme moyen de sanctification

Une foi renouvelée en l’éternité ne nous sert pas seulement pour l’évangélisation, c’est-à-dire pour l’annonce à faire aux autres ; elle nous sert, même avant cela, à donner un nouvel élan à notre chemin de sanctification. Son premier fruit est de nous rendre libres, de ne pas nous attacher aux choses qui passent : d’accroître notre patrimoine ou notre prestige.
Imaginons cette situation. Une personne a été expulsée et doit bientôt quitter son domicile. Heureusement, on lui offre la possibilité d’avoir une nouvelle maison immédiatement. Mais que fait-elle ? Elle dépense tout son argent pour rénover et embellir la maison qu’elle doit quitter, au lieu de meubler celle où elle doit aller ! Ne serait-ce pas insensé ? Aujourd’hui, nous sommes tous des « expulsés » de ce monde, et nous ressemblons à cet homme insensé si nous ne pensons qu’à embellir notre foyer terrestre, sans nous soucier de faire des bonnes œuvres qui nous suivront après la mort.
L’évanouissement de l’idée d’éternité agit sur les croyants, diminuant en eux la capacité à faire face avec courage aux souffrances et aux épreuves de la vie. Nous devons redécouvrir une partie de la foi de saint Bernard et de saint Ignace de Loyola. Dans chaque situation et devant tout obstacle, ils se disaient : « Quid hoc ad aeternitatem », c’est-à-dire « qu’est-ce, face à l’éternité ? »
Pensons à un homme qui tient une balance à la main : une de ces balances (qu’on appelle romaines) que l’on tient d’une seule main et qui ont d’un côté le plateau sur lequel on met les choses à peser et de l’autre une barre graduée sur laquelle on fait glisser le contrepoids ou la mesure jusqu’à trouver l’équilibre. Si ce contrepoids tombe à terre, ou que l’on perd la mesure, tout ce que l’on met sur le plateau fait que la barre se soulève et fait basculer la balance sur le sol. Tout prend le dessus, même une poignée de plumes…
Il en est de même lorsque nous perdons la mesure de tout qui est l’éternité : les choses terrestres et les souffrances jettent facilement notre âme à terre. Tout nous semble trop lourd, excessif. Jésus disait : « Si ta main […] est pour toi une occasion de chute, coupe-la […] Et si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le […] Mieux vaut pour toi entrer dans la vie éternelle manchot ou estropié, […] que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne de feu ». Mais nous, qui avons perdu de vue l’éternité, nous trouvons déjà excessif qu’on nous demande de fermer les yeux devant un spectacle immoral, ou de porter une petite croix en silence.
Saint Paul ose écrire : « Car notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. Et notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel ». Le poids de la tribulation est « léger » précisément parce qu’il est momentané, celui de la gloire est immense précisément parce qu’il est éternel. C’est pourquoi le même Apôtre peut dire : « J’estime, en effet, qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous ».
Beaucoup se demandent : « En quoi consistera la vie éternelle et que ferons-nous tout le temps au ciel ? » La réponse est dans les paroles apophatiques de l’Apôtre : « Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas venu à l’esprit de l’homme, Dieu l’a préparé pour ceux dont il est aimé ». S’il est nécessaire de balbutier quelque chose, nous dirons que nous vivrons immergés dans l’océan sans rivage et sans fond de l’amour trinitaire. « Mais n’allons-nous pas nous ennuyer ? » Demandons aux vrais amoureux s’ils s’ennuient au sommet de leur amour, et s’ils ne voudraient pas au contraire que cet instant dure éternellement.

L’éternité : une espérance et une présence

Avant de conclure, il nous faut dissiper un doute qui pèse sur la croyance en la vie éternelle. Pour le croyant, l’éternité n’est pas seulement une promesse et une espérance, ou – comme le pensait Karl Marx – un déversement vers le ciel des attentes déçues de la terre. C’est aussi une présence et une expérience. Dans le Christ, « la vie éternelle qui était avec le Père est devenue visible ». Nous – dit Jean – l’avons entendue, vue de nos propres yeux, contemplée, touchée .
Avec le Christ, le Verbe incarné, l’éternité a fait irruption dans le temps. Nous en faisons l’expérience chaque fois que nous faisons un véritable acte de foi en Christ, car quiconque croit en lui possède déjà la vie éternelle ; chaque fois que nous recevons la communion, parce qu’en elle « nous est donné le gage de la gloire future » ; chaque fois que nous écoutons les paroles de l’Évangile, qui sont « les paroles de la vie éternelle ». Saint Thomas d’Aquin dit que « la grâce n’est pas autre chose qu’un commencement de la gloire en nous ».
Cette présence de l’éternité dans le temps s’appelle l’Esprit Saint. On le définit comme « l’avance sur notre héritage », et il nous a été donné pour que, en ayant reçu les prémices, nous aspirions à la plénitude. « Le Christ – écrit saint Augustin – nous a donné l’acompte de l’Esprit Saint par lequel – lui qui de toute façon ne pouvait pas nous tromper – il a voulu nous assurer de l’accomplissement de sa promesse. Qu’a-t-il promis ? Il a promis la vie éternelle dont l’Esprit qu’il nous a donné est l’acompte ».
Entre la vie de foi dans le temps et la vie éternelle, il existe une relation semblable à celle qui existe entre la vie de l’embryon dans le sein de sa mère et celle de l’enfant venu à la lumière. Le grand théologien byzantin médiéval Nicolas Cabasilas écrivait :
« Ce monde porte en gestation l’homme intérieur, nouveau, créé selon Dieu, jusqu’à ce que, ici façonné, modelé et devenu parfait, il soit engendré à ce monde parfait qui ne vieillit pas. À la manière de l’embryon que, alors qu’il est dans l’obscurité et le fluide, la nature prépare à la vie dans la lumière, comme c’est le cas pour les saints […]. Pour l’embryon cependant, la vie future est absolument future : aucun rayon de lumière ne lui parvient, rien de ce qui est de cette vie. Il n’en est pas de même pour nous, puisque le siècle à venir a été comme renversé et mélangé à ce présent […]. C’est pourquoi, dès maintenant, il est accordé aux saints non seulement de se disposer et de se préparer à la vie, mais aussi d’y vivre et d’y travailler ».
Une petite histoire illustre bien cette comparaison de la gestation et de la naissance, permettez-moi de la raconter dans sa simplicité. Il y avait des jumeaux, un petit garçon et une petite fille, si intelligents et précoces que déjà, dans le ventre de leur mère, ils se parlaient. La petite fille demanda à son petit frère : « Penses-tu qu’il y aura une vie après la naissance ? » Il lui répondit : « Ne sois pas ridicule. Qu’est-ce qui te fait penser qu’il y a quelque chose en dehors de cet espace étroit et sombre dans lequel nous nous trouvons ? » L’enfant, prenant son courage à deux mains : « Qui sait, il y a peut-être une mère, quelqu’un qui nous a mis ici et qui va s’occuper de nous ». Et lui : « Tu vois une mère quelque part ? Ce que tu vois, c’est tout ce qu’il y a ». Alors de nouveau : « Mais tu ne ressens pas toi aussi parfois une pression sur la poitrine qui augmente de jour en jour et nous pousse en avant ? ». « Tout bien réfléchi, répondit-il, c’est vrai, je sens ça tout le temps ». « Tu vois – conclut triomphalement sa petite soeur – cette douleur n’est pas là pour rien. Je pense qu’elle nous prépare à quelque chose de plus grand que ce petit espace ».
L’Église devrait être cette petite fille qui aide les hommes à prendre conscience de leur désir non avoué et parfois même tourné en dérision. Nous devons aussi absolument démentir l’accusation à l’origine du soupçon moderne contre l’idée de la vie éternelle, selon lequel l’attente de l’éternité détourne de l’engagement envers la terre et du soin de la création. Avant que les sociétés modernes n’assument elles-mêmes la tâche de promouvoir la santé et la culture, d’améliorer la culture de la terre et les conditions de vie des gens, qui a accompli ces tâches plus et mieux que ceux – des moines en première ligne – qui vivaient par la foi en la vie éternelle ?
Peu de gens savent que le Cantique des créatures de François d’Assise est né d’un sursaut de foi en la vie éternelle. Ainsi, les sources franciscaines décrivent la genèse du cantique. Une nuit, alors que François souffrait particulièrement de ses nombreuses et très douloureuses infirmités, il dit en son cœur : « Seigneur, secours-moi dans mes infirmités, pour que j’aie la force de les supporter patiemment ! ». Et aussitôt, il lui fut dit en esprit : « François, dis-moi : si, en compensation de tes souffrances et tribulations, on te donnait un immense et précieux trésor, ne regarderais-tu pas comme néant, auprès d’un pareil trésor, la terre, les pierres précieuses et les eaux ? Ne te réjouirais-tu pas ? » François répondit : « Seigneur, ce serait un bien grand trésor, très précieux, inestimable, au-delà de tout ce qu’on peut aimer et désirer ! ». La voix conclut : « Alors, réjouis-toi et sois dans l’allégresse au milieu de tes infirmités et tribulations ; désormais, vis en paix, comme si tu étais déjà dans mon Royaume ».
En se levant le matin, François dit à ses compagnons : « Je dois donc être plein d’allégresse dans mes infirmités et tribulations, et rendre grâces à Dieu le Père, pour la grâce et la bénédiction qu’il a daigné, dans sa miséricorde, m’assurer, à moi, son pauvre et indigne serviteur, vivant encore ici-bas, que je partagerais son royaume. Aussi, pour sa gloire, pour ma consolation et l’édification du prochain, je veux composer une nouvelle « Laude du Seigneur » pour ses créatures. Chaque jour, celles-ci servent à nos besoins, sans elles nous ne pourrions vivre, et par elles le genre humain offense beaucoup le Créateur. Chaque jour aussi nous méconnaissons un si grand bienfait en ne louant pas comme nous le devrions le Créateur et Dispensateur de tous ces dons. » Il s’assit, se concentra un moment, puis s’écria : « Très haut, tout puissant et bon Seigneur… ». La pensée de la vie éternelle ne lui avait pas inspiré le mépris de ce monde et des créatures, mais un enthousiasme et une gratitude encore plus grands à leur égard, et avait rendu la douleur actuelle plus supportable.
Notre méditation d’aujourd’hui sur l’éternité ne nous dispense certes pas de faire l’expérience, avec tous les autres habitants de la terre, de la dureté de l’épreuve que nous vivons ; mais elle devrait au moins nous aider, nous les croyants, à ne pas nous laisser submerger par elle et à pouvoir insuffler courage et espérance même à ceux qui n’ont pas le confort de la foi. Concluons par une belle prière de la liturgie :
O Dieu, qui unit les esprits des fidèles en une seule volonté, donne à ton peuple d’aimer ce que tu commandes et d’attendre ce que tu promets, pour qu’au milieu des changements de ce monde, nos cœurs s’établissent fermement là où se trouvent les vraies joies. Par Jésus, ton Fils, notre Seigneur. Amen ! 

Traduction de l’Italien de Cathy Brenti, Communauté des Béatitudes

1.St. AUGUSTIN, Traités sur Jean, 55°, 1.
2.He 11, 6.
3.Jn 14, 2-3.
4.Ph 1, 23.
5.Cf. G. W. F. HEGEL, Frühe Schriften, 1, in Gesammelte Werke, Hambourg 1989, p. 372. (Premiers écrits in Œuvres complètes).
6.S. KIERKEGAARD, Post-scriptum définitif et non scientifique aux miettes philosophiques (1846), part II, chap. 4.
7.1 Co 15, 32.
8.Dante ALIGHIERI, Paradis, XXII, 151.
9.1 Co 15, 14. 19.
10.Cf. Ap 21, 4.
11.Miguel de Unamuno, “Cartas inéditas de Miguel de Unamuno y Pedro Jiménez Ilundain”, a cura di H. Benítez, Revista de la Universidad de Buenos Aires 3 (9/1949) 135.150. N.D.T. : Lettres inédites de Miguel de Unamuno et Pedro Jiménez Ilundain.
12.Saint Augustin, Traité sur saint Jean, XLV, 2.
13.A. Fogazzaro, “A Sera”, in Le poesie, Mondadori, Milano 1935, 194-197. (Le soir, in Les Poésies).
14.Ac 17, 23.
15.Cf. Mt 18, 8-9.
16.2 Co 4, 17-18.
17.Rm 8, 18.
18.1 Co 2, 9.
19.Cf. 1 Jn 1, 1-3.
20.Cf. 1 Jn 5, 13.
21.Cf. Jn 6, 68.
22.Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, II-II, q. 24, A. 3, ad 2.
23.Ep 1, 14 ; 2 Co 5, 5.
24.Saint Augustin, Sermon 378, 1.
25.N. Cabasilas, Vita in Christo, I, 1-2 (PG 150, 496).
26.Légende de Pérouse, 43.
27Oraison du XXI° Dimanche du Temps Ordinaire.

Source: site internet du Card. Raniero Cantalamessa

Prédication de l’Avent: penser à la mort pour tendre vers la vie éternelle

Prédication de l'Avent par le cardinal Cantalamessa en Salle Paul VI
Prédication de l’Avent par le Card. Cantalamessa en salle Paul VI

Prédication de l’Avent: penser à la mort pour tendre vers la vie éternelle

Pour sa première prédication de l’Avent, délivrée devant le Pape François et la Curie, le cardinal Raniero Cantalamessa a proposé une longue réflexion sur la mort, «bonne grande sœur» qui nous enseigne «à bien vivre» pour peu que nous sachions l’écouter avec docilité.

La pandémie a ravivé chez l’humanité un sentiment de précarité et de caducité, constate le néo-cardinal italien. A l’aune de ce contexte dramatique, et alors que tous s’efforcent de tirer les leçons de cette expérience pour leur vie personnelle et spirituelle, le prédicateur de la Maison pontificale choisit de placer les «vérités éternelles» au centre de ses enseignements de l’Avent. La première d’entre elles est la mort, sur laquelle il appelle à réfléchir «afin d’en tirer des leçons pour bien vivre». Cette «voie sapientielle» de l’expérience, celle de l’Ancien testament, de l’Évangile, des pères du Désert et d’autres cultures, est la perspective privilégiée pour cette méditation.

A l’école de «sœur la mort»

La pensée moderne s’est elle aussi emparée de la mort, notamment à travers deux philosophes dont l’influence perdure encore aujourd’hui. Le premier est Jean-Paul Sartre, pour qui l’existence précède l’essence et la vie représente un projet uniquement conditionné par nos choix libres. Or cette conception «ignore complètement le fait de la mort et est donc réfutée par la réalité même de l’existence que l’on veut affirmer».

Pour le second, Martin Heidegger, la mort représente la substance même de la vie : «l’on nait pour mourir et rien d’autre». Or, saint Augustin, «qui avait anticipé cette intuition de la pensée moderne sur la mort», en tire des conclusions radicalement différentes : «non pas le nihilisme, mais la foi en la vie éternelle».

«La calamité actuelle est venue nous rappeler combien il appartient peu à l’homme de “planifier” et de décider de son propre avenir, en dehors de la foi» poursuit le capucin qui souligne : «il n’y a pas de meilleure perspective pour voir le monde, soi-même et tous les événements, dans leur vérité que celle de la mort. Et alors, tout prend sa place».

Dans un monde où semblent prévaloir l’iniquité et le désordre, au détriment de l’innocence, la mort devrait constituer le seul point d’observation «où tout prend sa juste valeur». Car elle signe «la fin de toutes les différences et injustices qui existent entre les hommes».

«Regarder la vie du point de vue de la mort est une aide extraordinaire pour bien vivre. Êtes-vous troublé par des problèmes et des difficultés ? Avancez, placez-vous là où il convient: regardez ces choses depuis votre lit de mort. Comment alors auriez-vous aimé agir ? Quelle importance accorderiez-vous à ces choses ? Avez-vous un conflit avec quelqu’un ? Regardez-le depuis votre lit de mort. Que voudriez-vous avoir fait alors: avoir gagné ou vous être humilié ? Avoir vaincu ou avoir pardonné ?»

La pensée de la mort nous empêche aussi de nous accrocher aux choses terrestres et de fixer ici-bas la demeure du cœur. Sachons donc écouter «avec docilité» cette «bonne éducatrice».

Un besoin pour l’évangélisation

«La pensée de la mort est presque la seule arme qui nous reste pour secouer de sa torpeur une société opulente» affirme le prédicateur de la Maison pontificale. Dieu, à travers ses prophètes d’hier et d’aujourd’hui, veut réveiller son peuple, car Il aime ses enfants et ne veut pas que ceux-ci soient comme un «troupeau parqué pour les enfers et que la mort mène paître». (Cf. Ps 49, 15)

«La question du sens de la vie et de la mort a joué un rôle important dans la première évangélisation de l’Europe et il n’est pas exclu qu’elle puisse en mener un semblable dans l’effort actuel pour sa ré-évangélisation» ; une chose demeure en effet immuable et inéluctable: le fait que les hommes doivent mourir. Et c’est précisément «la question posée par la mort qui ouvrit la voie à l’Évangile, comme une brèche toujours ouverte dans le cœur de l’homme».

Mort corporelle et mort spirituelle

Il n’est pas question de rétablir la peur de la mort, car Jésus est venu pour la détruire, non pour l’accroitre. En revanche, «il faut l’avoir connue pour en être libéré».

Le cardinal Cantalamessa ne parle pas ici de la mort corporelle, mais de ce que l’Apocalypse nomme «la seconde mort» ; celle-ci n’est pas une Pâque, un passage, mais bien un «terrible terminus». «C’est pour sauver les hommes de cette catastrophe que nous devons recommencer à prêcher sur la mort», préconise-t-il.

«Ce qui donne à la mort son pouvoir le plus redoutable pour angoisser le croyant et pour l’effrayer, c’est le péché. Si quelqu’un vit dans le péché mortel, pour lui la mort a encore l’aiguillon, le poison, comme avant le Christ, et par conséquent elle blesse, tue et envoie à la géhenne».

Participer à l’Eucharistie reste le moyen le plus vrai, le plus juste et le plus efficace de «se préparer» à la mort, à l’instar de Jésus qui, en instituant ce mystère, a anticipé sa propre mort, nous propose de nous unir à Lui et offrir notre vie au Père.

«Avec tout cela, nous n’avons pas ôté son aiguillon à la mort – sa capacité à nous angoisser que Jésus lui-même a voulu expérimenter à Gethsémani. Cependant, nous sommes au moins mieux préparés à accepter le message consolant qui nous vient de la foi et que la liturgie proclame dans la préface de la messe pour les morts : “Pour tous ceux qui croient en toi, Seigneur, la vie n’est pas détruite, elle est transformée ; et lorsque prend fin leur séjour sur la terre, ils ont déjà une demeure éternelle dans les cieux”».

Source: VATICANNEWS, le 4 décembre 2020

TEXTE COMPLET DE LA PRÉDICATION :

« Apprends-nous la vraie mesure de nos jours: que nos coeurs pénètrent la sagesse (Psaume 90, 12) » – Première prédication de l’Avent 2020

Vendredi 4 décembre 2020

Un de nos poètes italiens, Giuseppe Ungaretti, a décrit l’état d’âme des soldats dans les tranchées pendant la première guerre mondiale dans un poésie faite de huit mots :
On est
Comme en automne
Les feuilles
Sur les arbres

Aujourd’hui, c’est toute l’humanité qui éprouve ce sentiment de caducité et de précarité due à la pandémie. « Le Seigneur – écrivait saint Grégoire le Grand – nous instruit parfois par des paroles, parfois par des faits ». Dans cette année marquée par le grand et terrible « fait » du coronavirus, nous nous efforçons de recueillir les leçons que chacun de nous peut en tirer pour sa vie personnelle et spirituelle. Ce sont des réflexions que nous ne pouvons faire qu’entre nous croyants et qu’il serait peut-être imprudent en ce moment de proposer à tout le monde sans distinction, afin de ne pas ajouter aux perplexités que la pandémie crée chez certains vis-à-vis de la foi en Dieu.
Les vérités éternelles sur lesquelles nous voulons réfléchir sont, premièrement, que nous sommes tous mortels et que « nous n’avons pas ici de demeure définitive » ; deuxièmement, que la vie du croyant ne s’achève pas avec la mort parce que la vie éternelle nous attend ; troisièmement, que nous ne sommes pas seuls dans le petit bateau de notre planète parce que « le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous ». La première de ces vérités est l’objet de l’expérience, les deux autres sont l’objet de la foi et de l’espérance.

« Memento mori ! »
Commençons en méditant aujourd’hui sur la première de ces « maximes éternelles » : la mort. Cela se résume à l’ancienne devise que les moines trappistes ont choisie comme devise de leur Ordre : « Memento mori », souvenez-vous que vous mourrez.
On peut parler de la mort de deux manières différentes : soit du point de vue kérygmatique, soit du point de vue sapientiel. La première consiste à proclamer que le Christ a vaincu la mort ; qu’elle n’est plus un mur contre lequel tout se brise, mais un pont vers la vie éternelle. La voie sapientielle ou existentielle, au contraire, consiste à réfléchir sur la réalité de la mort telle qu’elle se présente à l’expérience humaine, afin d’en tirer des leçons pour bien vivre. C’est la perspective dans laquelle nous nous plaçons dans cette méditation.
Cette dernière est la manière dont la mort est évoquée dans l’Ancien Testament et en particulier dans les livres sapientiaux : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse », demande à Dieu le psalmiste (Ps 90, 12). Cette façon de voir la mort ne s’arrête pas avec l’Ancien Testament, mais se poursuit également dans l’Évangile du Christ. Nous nous souvenons de son avertissement : « Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure » (Mt 25, 13), conclusion de la parabole du riche qui projetait de construire de plus grands greniers pour sa récolte : « Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ? » (Lc 12, 20), et encore ces mots : « Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, si c’est au prix de sa vie ? » (Cf. Mt 16, 26)
La tradition de l’Église a fait sien cet enseignement. Les Pères du Désert cultivaient la pensée de la mort, au point d’en faire une pratique constante et de la garder vivante par tous les moyens. L’un d’eux, qui travaillait à la filature de la laine, avait pris l’habitude de laisser tomber à terre le fuseau de temps en temps et de « mettre la mort devant ses yeux avant de le relever ». « Le matin – exhorte l’Imitation de Jésus-Christ – pensez que vous n’atteindrez pas le soir ; le soir, n’osez pas vous promettre de voir le matin . » Saint Alphonse-Marie de Liguori a écrit un traité intitulé « Préparation à la mort », un classique de la spiritualité catholique depuis des siècles.
On retrouve cette manière sapientielle de parler de la mort dans toutes les cultures, et pas seulement dans la Bible et dans le christianisme. Elle est présente, sécularisée, y compris dans la pensée moderne et il convient de mentionner brièvement les conclusions auxquelles sont parvenus deux penseurs dont l’influence reste forte dans notre culture.
Le premier est Jean-Paul Sartre. Il a renversé la relation classique entre essence et existence, affirmant que l’existence vient en premier et est plus importante que l’essence. Traduit en termes simples, cela signifie qu’il n’existe pas un ordre et une échelle de valeurs objectives et antérieures à tout – Dieu, le bien, les valeurs, la loi naturelle – auxquels l’homme doive se conformer, mais que tout doit partir de son existence individuelle et de sa propre liberté. Chacun doit inventer et accomplir son destin, comme la rivière, en avançant, creuse son propre lit. La vie est un projet qui n’est écrit nulle part, mais qui est décidé par ses choix libres.
Cette manière de concevoir l’existence ignore complètement le fait de la mort et est donc réfutée par la réalité même de l’existence que l’on veut affirmer. Que peut projeter l’homme, s’il ne sait pas – et que cela ne dépend pas de lui – si demain le trouvera encore en vie ? Sa tentative ressemble à celle d’un prisonnier qui passe son temps à planifier le meilleur itinéraire à suivre pour passer d’un mur de sa cellule à l’autre.
Plus crédible sur ce point est la pensée d’un autre philosophe, Martin Heidegger, qui part de prémisses similaires et évolue dans le même lit de l’existentialisme. En définissant l’homme comme étant « un-être-pour-la-mort », il fait de la mort, non pas un accident qui met fin à la vie, mais la substance même de la vie, ce de quoi elle est faite. Vivre, c’est mourir. L’homme ne peut vivre sans brûler et raccourcir la vie. Chaque minute qui passe est soustraite à la vie et remise à la mort, de même qu’en roulant sur une route, nous voyons des maisons et des arbres disparaître rapidement derrière nous. Vivre pour la mort signifie que la mort n’est pas seulement la fin, mais aussi le but de la vie. On naît pour mourir, et pour rien d’autre.
Qu’est-ce donc – se demande le philosophe – que ce « noyau solide, certain et infranchissable » auquel la conscience rappelle l’homme et sur lequel doit reposer son existence, si elle veut être « authentique » ? La réponse est : son rien ! Toutes les possibilités humaines sont, en réalité, des impossibilités. Toute tentative de se projeter et de s’élever est un saut qui part de rien et se termine par rien . Il ne reste qu’à se résigner et à faire de nécessité vertu, en aimant son propre destin. Une moderne version donc du stoïcien « amor Fati » !
Saint Augustin avait aussi anticipé cette intuition de la pensée moderne sur la mort, mais pour en tirer une conclusion totalement différente : non pas le nihilisme, mais la foi en la vie éternelle.
Quand un homme naît, écrit-il, on émet des tas d’hypothèses : peut-être sera-t-il beau, peut-être sera-t-il laid ; peut-être sera-t-il riche, peut-être sera-t-il pauvre ; peut-être vivra-t-il longtemps, peut-être pas … Mais de personne on ne dit : peut-être mourra-t-il, peut-être ne mourra-t-il pas. C’est bien la seule chose certaine dans la vie. Quand on sait que quelqu’un est atteint d’hydropisie [c’était alors la maladie incurable, aujourd’hui il y en a d’autres] on dit : le pauvre, il va mourir ; il est condamné, il n’y a pas de remède ». Mais ne devrions-nous pas dire la même chose de quelqu’un qui vient de naître ? « Le pauvre, il va mourir, il n’y a pas de remède, il est condamné ! » Quelle différence cela fait-il que ce soit dans un temps plus ou moins long ? La mort est la maladie mortelle qui se contracte en naissant .
Dante Alighieri a condensé cette vision augustinienne en un seul verset, définissant la vie humaine sur terre comme « une ruée vers la mort ».

À l’école de « sœur mort »
Dans le sillage des progrès de la technologie et des conquêtes de la science, nous avons risqué d’être comme l’homme de la parabole qui se dit : « Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition, pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence. » (Lc 12, 19) La calamité actuelle est venue nous rappeler combien il appartient peu à l’homme de « planifier » et de décider de son propre avenir, en dehors de la foi.
La considération sapientielle de la mort conserve, après le Christ, la même fonction que la Loi après l’avènement de la grâce. Elle sert aussi à sauvegarder l’amour et la grâce. La Loi – est-il écrit – a été donnée pour les pécheurs (cf. 1 Tm 1, 9) et nous sommes encore pécheurs, c’est-à-dire soumis à la séduction du monde et des choses visibles, toujours tentés de « prendre pour modèle le monde présent » (cf. Rm 12, 2). Il n’y a pas de meilleure perspective pour voir le monde, soi-même et tous les événements, dans leur vérité que celle de la mort. Et alors, tout prend sa place.
Le monde apparaît souvent comme un enchevêtrement inextricable d’injustice et de désordre, au point que tout semble arriver par hasard sans aucune cohérence ni conception. Une sorte de peinture sans forme, dans laquelle tous les éléments et les couleurs semblent placés au hasard, comme dans certaines peintures modernes. Souvent, on voit l’iniquité triompher et l’innocence punie. Mais parce que les gens ne croient pas qu’il y ait quelque chose de fixe et de constant dans le monde, voilà – faisait remarquer Bossuet – que parfois nous voyons le contraire, à savoir l’innocence sur le trône et l’iniquité sur l’échafaud !
Y a-t-il un point à partir duquel observer cet immense tableau et en déchiffrer le sens ? Oui, c’est la « fin », c’est-à-dire la mort, qui est immédiatement suivie du jugement de Dieu (cf. He 9, 27). Vu d’ici, tout prend sa juste valeur. La mort est la fin de toutes les différences et injustices qui existent entre les hommes. La mort, a dit notre acteur comique Totò, est un « niveau », elle efface tous les privilèges.
Regarder la vie du point de vue de la mort est une aide extraordinaire pour bien vivre. Êtes-vous troublé par des problèmes et des difficultés ? Avancez, placez-vous là où il convient : regardez ces choses depuis votre lit de mort. Comment alors auriez-vous aimé agir ? Quelle importance accorderiez-vous à ces choses ? Avez-vous un conflit avec quelqu’un ? Regardez-le depuis votre lit de mort. Que voudriez-vous avoir fait alors : avoir gagné ou vous être humilié ? Avoir vaincu ou avoir pardonné ?
La pensée de la mort nous empêche de nous accrocher aux choses, de fixer ici-bas la demeure du cœur, oubliant que « la ville que nous avons ici-bas n’est pas définitive » (He 13, 14). L’homme, dit un Psaume, « aux enfers n’emporte rien ; sa gloire ne descend pas avec lui. » (Ps 48, 18). Dans les temps anciens, il était d’usage d’enterrer les rois avec leurs bijoux. Ce qui naturellement encourageait la pratique de violer les tombes pour en arracher les trésors. On a retrouvé de tombes de ce genre sur lesquelles, pour éloigner les profanateurs, on avait placé une inscription au-dessus du sarcophage : « Ici, il n’y a que moi ». Qu’elle était vraie cette inscription, même si la tombe cachait en réalité des bijoux ! L’homme « aux enfers n’emporte rien ».

« Veillez ! »
Sœur mort est en effet une bonne grande sœur et une bonne éducatrice. Elle nous apprend beaucoup de choses, si seulement nous savons l’écouter avec docilité. L’Église n’a pas peur de nous envoyer à son école. Dans la liturgie du mercredi des Cendres, il y a une antienne aux tons forts, qui résonne encore plus fort dans le texte latin original : Emendemus in melius quae ignoranter peccavimus; ne subito praeoccupati die mortis, quaeramus spatium poenitentiae, et invenire non possimus. « Corrigeons pour un mieux les fautes par lesquelles nous avons péché en ignorants : de peur que, pris soudain de court au jour de la mort, nous ne cherchions un délai pour faire pénitence, et que nous ne puissions le trouver ». Un jour, une heure, une bonne confession : combien ces choses nous apparaîtront différentes à ce moment-là ! Comme nous les préférerions aux sceptres et aux royaumes, à la longue vie, à la richesse et à la santé !

Je pense à un autre domaine dans lequel nous avons un besoin urgent de sœur mort pour maîtresse, au-delà du champ ascétique : l’évangélisation. La pensée de la mort est presque la seule arme qui nous reste pour secouer de sa torpeur une société opulente, à laquelle est arrivé ce qui est arrivé au peuple élu, libéré d’Egypte : « il a engraissé, il a regimbé,… il a rejeté le Dieu qui l’avait fait. » (Dt 32, 15)
Dans un moment délicat de l’histoire du peuple élu, Dieu dit au prophète Isaïe : « Proclame ! ». Le Prophète répond : « Que vais-je proclamer ? » Toute chair est comme l’herbe, toute sa grâce, comme la fleur des champs : l’herbe se dessèche et la fleur se fane quand passe sur elle le souffle du Seigneur. » (Is 40, 6-7) Je crois que Dieu donne aujourd’hui ce même ordre à ses prophètes et il le fait parce qu’il aime ses enfants et ne veut pas qu’ils soient comme un « troupeau parqué pour les enfers et que la mort mène paître. » (Cf. Ps 49, 15)
La question du sens de la vie et de la mort a joué un rôle important dans la première évangélisation de l’Europe et il n’est pas exclu qu’elle puisse en mener un semblable dans l’effort actuel pour sa ré-évangélisation. En fait, s’il y a une chose qui n’a changé en rien depuis, c’est bien celle-ci : que les hommes doivent mourir. Bède le Vénérable raconte comment le christianisme a fait son entrée dans le nord de l’Angleterre, en surmontant la résistance du paganisme. Le roi convoqua la grande assemblée de son royaume pour décider de la question de savoir s’il fallait ou non laisser entrer les missionnaires chrétiens. Il y avait des opinions divergentes, quand l’un des dignitaires se leva et prononça, en substance, ce discours :
La vie de l’homme sur terre, ô roi, peut être décrite comme suit. Imaginez que ce soit l’hiver. Vous vous asseyez pour dîner avec vos ducs et vos aides. Un feu brûle au centre de la pièce qui la réchauffe toute, tandis qu’à l’extérieur la tempête hivernale fait rage avec pluie et neige. Un moineau arrive soudain dans votre palais ; il entre par une ouverture et sort très rapidement du côté opposé. Tant qu’il est à l’intérieur, il est à l’abri du froid de l’hiver, mais après un moment, il retombe dans l’obscurité d’où il venait et disparaît de la vue. Notre vie est identique ! Nous ignorons ce qui la précède et ce qui va suivre … Si cette nouvelle doctrine est capable de nous dire quelque chose de plus certain à son sujet, je crois que nous devons l’écouter .
C’est la question posée par la mort qui ouvrit la voie à l’Évangile, comme une brèche toujours ouverte dans le cœur de l’homme. Le refus de la mort, et non pas l’instinct sexuel, est à la racine de toute activité humaine, a écrit un célèbre psychologue contre Freud .

Loué sois-tu Seigneur, pour notre sœur la mort corporelle

Nous ne rétablissons pas de la sorte la peur de la mort. Jésus n’est pas venu pour « rendre libres tous ceux qui, par crainte de la mort, passaient toute leur vie dans une situation d’esclaves. » (He 2, 15) Il est venu pour détruire la peur de la mort, non pour l’accroître ; c’est vrai, mais on doit avoir connu cette peur pour en être libéré. Jésus est venu enseigner la peur de la mort éternelle à ceux qui ne connaissaient que la peur de la mort temporelle.
L’Apocalypse l’appelle la « seconde mort » (Ap 20, 6). C’est la seule qui mérite vraiment le nom de mort, car ce n’est pas un passage, une Pâque, mais un terrible terminus. C’est pour sauver les hommes de cette catastrophe que nous devons recommencer à prêcher sur la mort. Personne mieux que François d’Assise n’a connu le visage nouveau, pascal de la mort chrétienne. Sa mort fut vraiment un passage pascal, un « transitus », tel que célébré dans la liturgie franciscaine. Quand il se sentit proche de la fin, le Poverello s’exclama : « Bienvenue, ma sœur Mort ! » Pourtant, dans son Cantique des créatures, à côté de mots très doux sur la mort, il en a quelques-uns des plus terribles :
« Loué sois tu, mon Seigneur,
Pour notre sœur la Mort corporelle,
À qui nul homme vivant ne peut échapper.
Malheur à ceux qui mourront dans les péchés mortels.
Heureux ceux qu’elle trouvera dans tes très saintes volontés,
Car la seconde mort ne leur fera pas du mal. »

Malheur à ceux qui mourront dans les péchés mortels ! « L’aiguillon de la mort, c’est le péché », dit l’Apôtre (1 Co 15, 56). Ce qui donne à la mort son pouvoir le plus redoutable pour angoisser le croyant et pour l’effrayer, c’est le péché. Si quelqu’un vit dans le péché mortel, pour lui la mort a encore l’aiguillon, le poison, comme avant le Christ, et par conséquent elle blesse, tue et envoie à la géhenne. Ne craignez pas – dirait Jésus – la mort qui tue le corps et après cela ne peut plus rien faire de plus. Craignez cette mort qui, après avoir tué le corps, a le pouvoir d’envoyer dans la Géhenne (cf. Lc 12, 4-5). Enlevez le péché et vous aurez aussi enlevé à la mort son aiguillon !
En instituant l’Eucharistie, Jésus a anticipé sa propre mort. Nous pouvons faire de même. En effet, Jésus a inventé ce moyen pour nous faire participer à sa mort, pour nous unir à lui. Participer à l’Eucharistie est le moyen le plus vrai, le plus juste et le plus efficace de « se préparer » à la mort. Nous y célébrons également notre mort et l’offrons, jour après jour, au Père. Dans l’Eucharistie, nous pouvons faire monter notre « amen, oui » vers le Père, à ce qui nous attend, au genre de mort qu’il permettra pour nous. Nous y « faisons un testament » : nous décidons à qui donner notre vie, pour qui mourir.
Nous sommes nés, il est vrai, pour pouvoir mourir ; la mort n’est pas seulement la fin, mais aussi le but de la vie. Mais cela, loin d’apparaître comme une condamnation, comme le disait le philosophe rappelé ci-dessus, apparaît plutôt comme un privilège. « Le Christ lui-même – dit saint Grégoire de Nysse – est né pour pouvoir mourir », c’est-à-dire pour pouvoir donner sa vie en rançon pour tous.
Nous aussi avons reçu la vie comme un don pour avoir à notre tour quelque chose de précieux et de digne de Dieu à lui offrir en cadeau et en sacrifice. Quel plus bel usage peut-on penser de la vie que d’en faire don, par amour, au Créateur qui nous l’a donnée par amour ? En paraphrasant les paroles prononcées par le prêtre à l’offertoire de la messe sur le pain et le vin, nous pouvons dire : « De ta bonté nous avons reçu notre vie ; nous te la présentons pour qu’elle devienne un sacrifice vivant, saint, capable de te plaire » (cf. Rm 12, 1).
Avec tout cela, nous n’avons pas ôté son aiguillon à la mort – sa capacité à nous angoisser que Jésus lui-même a voulu expérimenter à Gethsémani. Cependant, nous sommes au moins mieux préparés à accepter le message consolant qui nous vient de la foi et que la liturgie proclame dans la préface de la messe pour les morts : « Pour tous ceux qui croient en toi, Seigneur, la vie n’est pas détruite, elle est transformée ; et lorsque prend fin leur séjour sur la terre, ils ont déjà une demeure éternelle dans les cieux ».
Nous parlerons de cette demeure éternelle dans les cieux, si Dieu le veut, dans la prochaine méditation. 

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Traduction de l’Italien de Cathy Brenti, Communauté des Béatitudes

1.Saint Grégoire le Grand, Homélies sur l’Evangile, XVII.
2.He 13, 14.
3.Jn 1, 14.
4.Apophtegmes des Pères du désert, Coislin 126, n° 58.
5.Imitation de Jésus-Christ, I, 23, 3.
6.Saint Alphonse de Liguori, Préparation à la mort, Editions Saint-Rémi, 2005.
7.Cf. M. Heidegger, Être et temps, § 51, Gallimard, 1992.
8.Cf. Martin Heidegger, op. cit., § 58.
9.Saint Augustin,
10.Purgatoire, XXXIII, 54.
11.Cf. Bède le Vénérable, Historia ecclesiastica, II, 13.
12.E. Becker, Denial of Death, New York: Free Press. 1973.
13.Saint Grégoire de Nysse, Or. Cat. 32.

SOURCE: SITE OFFICIEL DU CARD. RANIERO CANTALAMESSA

Collège cardinalice : le cardinal Cantalamessa souhaite rester simple prêtre

Père Cantalamessa, vêpres pour la Journée de prière pour la création, capture CTV
Père Cantalamessa, Vêpres Pour La Journée De Prière Pour La Création, Capture CTV

Collège cardinalice : le cardinal Cantalamessa souhaite rester simple prêtre

« Mourir dans mon habit franciscain »

En recevant la barrette de cardinal le 28 novembre 2020, le père Raniero Cantalamessa restera prêtre : il a en effet demandé au pape une dispense pour ne pas être consacré évêque, comme cela se fait traditionnellement. Il se confie dans un entretien à l’hebdomadaire diocésain Chiesa di Rieti.

Le capucin de 86 ans qui est prédicateur de la Maison pontificale – il prêche notamment au pape et à la Curie romaine lors de l’Avent, du Carême, ainsi que le Vendredi Saint – poursuivra son ministère : « Le Saint Père m’a fait savoir qu’il souhaite que le continue ma mission… et je me suis déjà mis à l’ouvrage pour les prédications de l’Avent qui se tiendront cette année dans la Salle Paul VI, pour permettre la distanciation exigée par l’épidémie. »

Le cardinal désigné vit aujourd’hui à Cittaducale, où il accompagne une communauté de clarisses capucines ermites : « Je les connaissais alors qu’elles étaient encore dans leur monastère d’origine, raconte-t-il, et j’ai suivi tout leur itinéraire spirituel et juridique. Quand je suis arrivé à Cittaducale, j’avais dans le cœur le désir de pouvoir vivre moi aussi la vie d’ermite tant aimée de mon Père saint François et, avec l’accord de mon ministre général, je me suis transféré là pour y passer les moments où je n’étais pas en voyage de prédication, en partageant avec elles la solitude et la prière. »

Il confie sa surprise à l’annonce du pape : « J’ai reçu la nouvelle comme les autres, en écoutant en direct l’angélus du pape dimanche 25 octobre. Si je n’avais pas eu un nom si particulier à ce moment-là j’aurais pensé qu’il s’agissait de quelqu’un d’autre ! »

Et le moine de préciser : « J’ai demandé au pape la dispense de l’ordination épiscopale. La charge de l’évêque… est d’être pasteur et pêcheur. A mon âge, je pourrais faire très peu comme “pasteur”; d’autre part, ce que je pourrais faire comme “pêcheur”, je peux continuer à le faire en annonçant la parole de Dieu. J’ai aussi le désir de mourir dans mon habit franciscain. »

Il rappelle qu’il n’est pas le premier prédicateur de la Maison pontificale à être créé cardinal : avant lui, le père Anselmo Marzati di Monopoli le fut sous Clément VIII en 1604; le père Francesco Maria Casini fut créé cardinal par Clément XI en 1712; et le père Ludovico Micara da Frascati, devint cardinal des mains de Léon XII en 1826.

« La nomination de cardinaux de plus de 80 ans, ajoute le cardinal désigné, n’implique pas d’engagements pastoraux particuliers. Donc, grâce à Dieu et au pape, je pourrai continuer à mener ma vie de toujours : prêcher dans les limites imposées par mon âge – et, en ce moment, par la pandémie – et résider (…) à l’ermitage de l’Amour Miséricordieux de Cittaducale, tout en faisant encore partie (…) de la Curie générale des capucins à Rome. »

Comment le capucin envisage-t-il son rôle de “Conseiller du pape”, comme le sont les cardinaux ? « Seulement indirectement, dans le sens où le pape, sans que je le sache, peut tirer quelque lumière de la parole de Dieu que j’annonce. Lors des deux conclaves précédents, pour l’élection de Benoît XVI et du pape François, j’ai été appelé à le faire aussi de façon directe, en tenant, à la demande du Sacré Collège, une des deux exhortations que les cardinaux doivent écouter avant d’entrer en conclave. »

Evoquant par ailleurs le développement massif de la communication sociale, il en reconnaît la portée « excellente », mais aussi les limites : « La religion et l’Evangile s’exposent à devenir un prétexte pour des intérêts qui n’ont rien à voir avec l’Evangile et ne favorisent vraiment pas la concorde et l’unité entre les croyants et entre les hommes en général. »

La désignation d’un prêtre comme cardinal reste chose rare, même si elle est prévue par le code de droit canonique : « Pour la promotion au cardinalat, le Pontife Romain choisit librement des hommes qui sont constitués au moins dans l’ordre du presbytérat, remarquables par leur doctrine, leurs mœurs, leur piété et leur prudence dans la conduite des affaires ; ceux qui ne sont pas encore Évêques doivent recevoir la consécration épiscopale ». (canon 351). Le pape en a désigné déjà plusieurs : le 19 novembre 2016, il a créé cardinal le père Ernest Simoni, albanais torturé et emprisonné sous la persécution communiste, qui l’avait ému aux larmes lors de son voyage à Tirana en 2014. Ce dernier est également resté prêtre.

En revanche, le père Aquilino Bocos Merinon, religieux clarétain espagnol, créé cardinal le 29 juin 2018, a reçu la consécration épiscopale, tout comme le frère Mauro Gambetti, gardien du Sacré Couvent d’Assise, et le père Enrico Feroci, recteur du Sanctuaire du Divin Amour, qui seront consacrés avant le consistoire du 28 novembre prochain.

Source: ZENIT.ORG, le 19 novembre 2020