Naissance de la première faculté de théologie catholique de Syrie

Vue sur le quartier Bab-Charki dans le Vieux Damas, où se trouve la faculté. Image d'illustration. Vue sur le quartier Bab-Charki dans le Vieux Damas, où se trouve la faculté. Image d’illustration.  

Naissance de la première faculté de théologie catholique de Syrie

Le projet est dans les cartons et dans les têtes du diocèse patriarcal de Damas depuis 2002. En septembre, la première faculté de théologie catholique de Syrie ouvrira ses portes. Le futur doyen, l’archimandrite Youssef Lajin nous détaille le projet.

Entretien réalisé par Marine Henriot – Cité du Vatican

L’inauguration est prévue pour les 21 et 22 septembre, les 90 étudiants feront eux leur rentrée le 1er octobre. Le projet ambitieux est porté par l’Eglise melkite, et il s’agit d’une «faculté catholique selon les directives de la Congrégation pour l’éducation catholique», nous détaille l’archimandrite Youssef Lajin, joint à Damas. Il sera le doyen de la faculté.

A ses côtés, le patriarche Joseph Absi endossera l’habit de recteur. La faculté emploie déjà 25 professeurs et maitres de conférences, pour un cursus qui se déroulera en cinq ans, deux ans de philosophie et trois ans de théologie. Les locaux de la faculté sont installés dans l’enceinte du Patriarcat grec-catholique, dans le quartier de Bab-Charki, dans le cœur du Vieux Damas. Un décret présidentiel de mai 2019 a rendu son existence possible, explique le père Youssef Lafin, précisant la portée œcuménique de ce projet, puisque les étudiants «de toutes les religions» seront accueuillis.

Faculté pontificale ?

La faculté voit grand pour le futur, nous confie l’archimandrite, «nous proposons qu’elle soit une faculté pontificale ad experimentum pour 5 ans», un statut pour l’instant en cours de création ; «le nonce apostolique en Syrie, le cardinal Mario Zenari était très content de savoir qu’il y a cette première en Syrie, il a donc fait envoyer à Rome tous les documents nécessaires».

Dans un pays ravagé par le conflit et les sanctions internationales, l’ouverture de cette faculté envoie aux Syriens un message d’espoir fort : «Nous sommes là, nous restons en Syrie, nous ne partons pas, nous ne vidons pas le pays des chrétiens.»

Quant aux problèmes logistiques, tel que le manque de générateurs pour avoir de l’électricité toute la journée, «nous traiterons les difficultés les unes après les autres». A noter que cette faculté bénéficie du soutien financier de plusieurs organisations étrangères, notamment de l’Oeuvre d’Orient.

Source: VATICANNEWS, le 28 août 2021

Cardinal Zenari: le départ des chrétiens est une « blessure grave » pour toute la Syrie

Cardinale Zenari Mario e arcivescovo cattolico italiano nunzio apostolico in Siria

Cardinal Zenari: le départ des chrétiens est une « blessure grave » pour toute la Syrie

De passage à Rome où il participait à l’assemblée de la ROACO (du 21 au 25 juin), le nonce apostolique à Damas, le cardinal Mario Zenari évoque la situation dramatique de la Syrie, écrasée par dix années de guerre et étreinte par la pauvreté. Il presse la communauté internationale de remettre le processus de paix en route et s’inquiète des conséquences de l’émigration des chrétiens pour toute la société.

Entretien avec le cardinal Mario Zenari

C’est le Liban qui a été au cœur de l’actualité ces derniers jours, notamment au Vatican. Mais la situation de la Syrie n’est guère meilleure. Quel est le quotidien des Syriens aujourd’hui ?

Je le répète souvent: les bombes ne tombent plus dans plusieurs régions de la Syrie, grâce à Dieu, mais nous avons maintenant une autre bombe, celle de la pauvreté, qui d’après les statistiques des Nations unies, touche 90% de la population. Et je peux vous en donner des exemples. A Damas, je vois des gens faire la queue devant les boulangeries, je vois des files et des files de voitures attendent devant les stations-service pour acheter de l’essence. Ce sont des images qui touchent au cœur. Cela s’explique par dix années de guerre et de destruction; malheureusement le processus de paix est arrêté, il n’y a pas encore de reconstruction, ni de reprise économique alors que la pauvreté, elle, progresse rapidement. En plus de tout cela, la Syrie est oubliée depuis quelque temps et on parle plutôt des autres crises du Moyen-Orient, très graves aussi comme au Liban qui a d’ailleurs des conséquences très graves sur la Syrie.

Cela me fait penser à cette parabole de l’Évangile et à ce pauvre homme tombé entre les mains de criminels sur la route qui va de Jérusalem à Jéricho, volé, frappé et laissé pour mort au bord du chemin; heureusement pour lui, passe un bon Samaritain.

Aujourd’hui, il y a de bons Samaritains, mais il ne faut pas seulement secourir la Syrie comme le malheureux de la parabole. Il faut que la Syrie soit mise debout, qu’elle puisse marcher en toute dignité ! Et cela, on ne le voit pas encore.

Vous étiez à Rome pour participer à l’assemblée de la ROACO (Réunion des œuvres d’aide aux Églises orientales) qui s’est penchée sur un Orient en crise: au Liban, en Éthiopie, dans le Haut-Karabagh, en Irak ou en Terre Sainte. Qu’êtes-vous venu demander pour votre Syrie oubliée ?

Je n’ai pas ouvert la main comme je le fais d’habitude, mais bien mes deux mains aux agences qui nous aident très généreusement. Tout en sachant que ces aides, bien que très précieuses, sont des gouttes d’eau dans le désert, alors qu’il faudrait un fleuve ! Et cela ne peut arriver uniquement que grâce à la communauté internationale. Il faut qu’elle bouge et mette en marche le processus de paix; il faut mettre fin au syndrome du “you first” -c’est l’expression de l’envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie-, c’est-à-dire lorsque chacun attend que ce soit l’autre qui fasse le premier pas. Il faut au contraire, tous ensemble, mettre quelque chose sur la table.

Damas, Washington et Bruxelles: ces trois capitales doivent poser un geste de bonne volonté pour que les sanctions tombent, que la reconstruction commence et que l’économie redémarre. Si l’on ne bouge pas, la Syrie risque d’être étranglée.

Ici, comme tous les ans à la ROACO, j’ai présenté la situation au Pape et aux différentes personnes que j’ai rencontrées – représentants de gouvernements et d’ambassades. Je ne suis pas ici pour représenter l’un ou l’autre parti, mais pour porter le cri de la population.

Il y a cinq armées différentes qui opèrent en Syrie, sur terre et dans les airs. Craignez-vous une partition du pays à terme ?

On dit toujours que la Syrie doit être indépendante, unifiée et unie. Mais on voit bien que la réalité du terrain ne correspond pas à ce souhait qui est le nôtre et celui de la communauté internationale.

Il y a en effet cinq armées étrangères qui y opèrent et qui ne sont pas d’accord entre elles. Puis, vous avez encore 30% du territoire qui ne sont pas encore sous le contrôle du gouvernement. Et dans une partie du nord, vous avez quand même des gens qui commencent à utiliser une autre monnaie que la livre syrienne… Donc oui, il y a ce risque.

C’est tout un peuple qui souffre mais bien sûr le Saint-Siège et l’Église universelle accordent une attention particulière aux chrétiens syriens. Ils étaient nombreux il y a encore dix ans; beaucoup sont partis à l’étranger. Disposez-vous de chiffres récents sur cette présence chrétienne en Syrie ?

Plus de la moitié des chrétiens sont partis, tout le monde est d’accord sur ça. J’ai vu d’autres chiffres qui pourraient être vraisemblables selon lesquels 1,5 millions de chrétiens, toutes confessions confondues, se trouvaient dans le pays avant le conflit. Maintenant ils pourraient être 500 000, donc ce seraient les deux tiers d’entre eux qui auraient fui.

C’est une grave blessure pour les Églises mais aussi pour la Syrie, surtout si l’on pense que ceux qui émigrent sont jeunes et qualifiés. C’est d’autant plus grave qu’en 2000 ans de présence, les chrétiens ont donné un apport considérable à leur pays, dans le domaine de la culture, de l’éducation, de la santé, mais aussi sur le terrain politique. Pour la société syrienne, les chrétiens sont comme une fenêtre ouverte sur le monde; et quand je vois des familles partir, je me dis que la fenêtre est en train de se fermer petit à petit.

Je dois dire qu’il n’y a pas eu de persécution au sens strict du terme pour les chrétiens, mais il faut dire qu’ils ont souffert plus que les autres parce que les groupes minoritaires sont les maillons les plus faibles de la chaîne, dans ce genre de conflit. Nous avons encore trois paroisses dans la province d’Idleb, dominée par des groupes fondamentalistes dont le front Al-Nosra, qui tiennent encore et les fidèles, catholiques et orthodoxes, peuvent encore fréquenter l’église.

Signalons enfin les discussions de Genève sur la réforme de la Constitution; il faudrait arriver à avoir une «laïcité positive» de l’État -autrement nous aurons des États théocratiques comme il en existe dans la région et cela n’est pas bon pour les minorités-, mais aussi la liberté religieuse et de conscience.

Source: VATICANNEWS, le 2 juillet 2021

Syrie : dans l’attente d’une « résurrection », par le cardinal Zenari

Mgr Zenari, capture TG 2000

Mgr Zenari, Capture TG 2000

Syrie : dans l’attente d’une « résurrection », par le cardinal Zenari

« Ne laissons pas mourir l’espérance ! »

En Syrie, « on cherche à vivre avec le peuple ce ‘Carême’ qui dure, sans interruption, depuis désormais 10 ans, dans l’attente de pouvoir entrevoir la fin du tunnel et le renouveau de la Syrie, une ‘résurrection’ de ce pays ».

Telles sont les paroles du cardinal Mario Zenari, nonce apostolique à Damas depuis douze ans, qui fait le bilan de dix ans de conflit dans cetteRépublique arabe, au fil d’un grand entretien à Vatican News publié le 15 mars 2021.

Pendant ces longues années de guerre, dit le cardinal, « la Syrie a perdu la paix, elle a perdu des personnes, elle a perdu des jeunes, elle a perdu des chrétiens ». Il compare la Syrie qui a perdu l’espérance « au malheureux de la parabole du ‘bon Samaritain’ : agressée par des brigands, pillée et laissée à moitié morte et humiliée sur le bord de la route ». La Syrie « attend d’être relevée socialement et économiquement et que sa dignité soit reconnue », souligne-t-il.

Le Saint-Siège, explique le cardinal Zenari, propose des initiatives « nombreuses et variées » « pour que cesse la violence et que soit lancé le processus de paix » en Syrie, et le pape François, rappelle-t-il, a adressé plusieurs appels à la communauté internationale pour la « Syrie bien-aimée et meurtrie »

Le cardinal Zenari cite des chiffres qui ont changé « le visage » du pays pendant les dix dernières années : « Le nombre de morts du conflit monte à environ un demi-million ; on compte 5,5 millions de réfugiés syriens dans les pays voisins ; 6 autres millions de personnes déplacées internes errent, d’un village à l’autre et cela à plusieurs reprises. Il manque également un million de personnes qui ont émigré. Il manque des dizaines de milliers de personnes disparues. Il manque les jeunes, l’avenir du pays. Il manque plus de la moitié des chrétiens. »

Précisant que « dans différentes régions de Syrie, depuis quelque temps, il ne tombe plus de bombes », le cardinal souligne que « ce que nous pourrions appeler la ‘bombe’ de la pauvreté a explosé ». Environ 90 % de la population syrienne « vit actuellement en dessous du seuil de pauvreté », affirme-t-il : « C’est le chiffre le plus élevé au monde! »

Le cardinal s’inquiète beaucoup pour lesjeunes qui « sont la meilleure ressource d’un pays », « sont l’avenir de la société et de l’Église ». « Malheureusement, dit-il, la Syrie et l’Église ont perdu une grande partie de ce patrimoine unique…On pourrait définir cette perte incalculable comme une autre ‘bombe’ néfaste pour la Syrie. »

Le nonce affirme que « la paix n’arrivera pas en Syrie sans reconstruction et relance économique ». Dans son encyclique Fratelli tutti, rappelle-t-il, « le pape François cite Centesimus annus du saint pape Jean-Paul II, lorsqu’il parle de la nécessité de garantir le ‘droit fondamental des peuples à la subsistance et au progrès’ ». Paraphrasant le titre d’un roman paru il y a quelques années, « The peace like a river » (La paix comme un fleuve), le cardinal souligne qu’« il faut un ‘fleuve’ d’aides ciblées pour la reconstruction d’hôpitaux, d’écoles, d’usines et de diverses infrastructures ».

En ce qui concerne le rôle de l’Église, le nonce souligne qu’elle est « active sur le terrain avec un vaste réseau de projets humanitaires ouverts à tous, sans différences ethniques ou religieuses ».

Le cardinal Zenari adresse « des remerciements particuliers à tous les ‘bons Samaritains’ » – institutions humanitaires internationales, organisations religieuses, personnes privées – et demande : « Ne laissons pas mourir l’espérance ! »

Avec une traduction d’Hélène Ginabat

Source: ZENIT.ORG, le 16 mars 2021

Cardinal Zenari: l’espérance se meurt en Syrie

Bombardements dans la province d'Idleb, le 15 septembre 2020.Bombardements dans la province d’Idleb, le 15 septembre 2020.  (AFP or licensors)

Cardinal Zenari: l’espérance se meurt en Syrie

Le nonce apostolique à Damas appelle à ne pas oublier la Syrie, qui souffre encore de graves pénuries et où la population a le sentiment d’être oubliée par le reste du monde. Après avoir rencontré le Pape, il exprimera la proximité de François pour la population syrienne. Le cardinal Zenari souhaite «donner une voix à ceux qui n’en n’ont pas» et sortir de la pire catastrophe humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale.

Massimiliano Menichetti- Cité du Vatican

Plus de 500 000 morts et près de 12 millions de déplacés, internes et externes: c’est le bilan, qui s’alourdit constamment, du conflit en Syrie, qui dure depuis dix ans maintenant et auquel s’ajoutent maintenant le cauchemar du coronavirus et le fléau de l’extrême pauvreté et de la faim.

Le 15 mars 2011, en plein milieu des soulèvements du Printemps arabe, les manifestations contre le gouvernement central ont commencé, et un an après la guerre civile a éclaté dans tout le pays. Les rebelles majoritairement sunnites se sont opposés au président alaouite toujours en fonction, Bachar el-Assad. La révolte s’est étendue en très peu de temps et elle est devenu un conflit complexe dans lequel s’imbriquent des milices locales, des franges d’Al-Qaïda et de Daech, des mercenaires, des groupes terroristes autonomes….

Ce conflit a vu également naître des interventions militaires directes ou indirectes de nombreuses autres nations, le transformant en guerre par procuration. Le Pape François, secoué par les conflits dans le monde et, en particulier, par la violence en Syrie, a parlé à plusieurs reprises de «Troisième guerre mondiale par morceaux». Année après année, la Syrie, parmi les armes chimiques, les bombes à fragmentation, les mines, les enlèvements et les fosses communes, devient un trou noir qui dévore, sans interruption, les tentatives de paix et les accords de stabilité.

Le Norvégien Geir Pedersen, l’actuel envoyé spécial des Nations unies pour la crise syrienne, poursuit inlassablement sur les traces de ses prédécesseurs (Kofi Annan, Lakhdar Brahimi et Staffan de Mistura) en jetant des ponts et en menant des négociations entre les factions et le gouvernement. Plusieurs forces politiques de Syrie travaillent sur une nouvelle Constitution qui, selon beaucoup, pourrait accroître la confiance entre les parties, mais presque chaque nuit, les missiles et les bombes continuent de déchirer la terre réduite à un «tas de décombres», comme le rappelle le cardinal Mario Zenari, nonce apostolique à Damas. Le cardinal, qui a dans ses yeux les visages et les images d’une «longue série d’atrocités», ne perd pas l’espoir et le courage du témoignage.

Éminence, que signifie parler d’espérance dans un pays comme la Syrie ?

Ce qui, malheureusement, meurt en Syrie, dans le cœur de différentes personnes, c’est l’espérance: beaucoup de gens, après 10 ans de guerre, ne voyant plus de reprise économique, de reconstruction, perdent l’espérance, et cela fait très mal: perdre l’espérance, c’est vraiment perdre quelque chose de fondamental et d’essentiel pour la vie. Nous devons donc essayer de restaurer la confiance, de redonner de l’espérance à ces pauvres gens.

Cette année, dans son discours au corps diplomatique, le Pape a parlé d’une couverture de silence qui s’étend sur la Syrie…

Malheureusement, cela devient réalité. C’était un peu prévisible: comme tous les conflits qui durent longtemps, à un certain moment ils sont oubliés, les gens n’ont plus d’intérêt à entendre cette nouvelle. Nous sommes donc à un point très, très critique. De plus, la situation au Moyen-Orient s’est compliquée et on parle de moins en moins de la Syrie à un moment où elle souffre vraiment beaucoup. Un écrivain, un journaliste syrien, a écrit il y a quelques mois : «De nombreux Syriens sont morts avec différents types d’armes, des bombes à fragmentation aux barils explosifs, en passant par les missiles lancés partout, jusqu’à finir par mourir à cause des armes chimiquesMais – dit-il- la chose la plus difficile à accepter est de mourir sans que personne n’en parle

C’est une guerre moins violente en ce moment, mais il y a beaucoup d’autres drames …

Heureusement, depuis environ un an et demi, ces bombes ont cessé dans une grande partie de la Syrie, sauf encore dans le nord-ouest, où une trêve a été conclue depuis début mars, trêve parfois encore fragile. Cependant, s’il y avait ces bombes avant, il y a maintenant ce que j’appelle la bombe de la pauvreté: selon les chiffres des Nations unies, cette bombe touche plus de 80% des gens, et c’est très grave. Nous pouvons voir les effets de la faim, de la malnutrition des enfants, surtout, et d’autres maladies …

Que faudrait-il faire, au niveau international ?

Il est nécessaire de relancer la Syrie, et pour relancer la Syrie avec la reconstruction et la relance économique, on parle d’environ 400 milliards de dollars. Et ceux qui peuvent offrir cette aide posent des conditions: ils veulent aussi voir une certaine direction pour les réformes, pour les réformes démocratiques, et cela n’est pas encore évident. Je dois également mentionner le travail inlassable de l’envoyé spécial des Nations unies, Geir Pedersen, qui tente par tous les moyens de relancer le dialogue; mais malheureusement, nous sommes encore très, très loin d’une reprise du dialogue, d’une reprise de la reconstruction de la Syrie et d’une reprise économique.

Comment débloquer cette situation?

Je dirais que nous avons besoin de bonne volonté de la part de toutes les factions, nous devons faire preuve de bonne volonté, avec la médiation de la communauté internationale, et nous devons débloquer cette situation, en commençant surtout par l’aspect humanitaire, et en se penchant sur la situation grave des détenus, des disparus. Malheureusement, sur cette grave urgence, ce que nous constatons, c’est qu’il y a des échanges de prisonniers, de personnes qui ont été kidnappées, mais cela se passe à dose homéopathique. Nous avons besoin de bonne volonté. Les Nations Unies estiment qu’il y a environ 100 000 personnes disparues dont on ne sait rien et, parmi elles, je dois également mentionner deux évêques, les métropolitains orthodoxes d’Alep, et trois prêtres, dont un Italien, le père Paolo [Dall’Oglio], dont on ne sait rien depuis sept ans. Il faut repartir de ces personnes disparues, arrêtées, détenues …

Les dons sont-ils suffisants ?

Je remercie sincèrement toutes les personnes qui nous aident, qui aident aussi les projets humanitaires, les projets menés par les Églises. Je vois dans ces 10 000, 100 000 euros surtout le cœur et la bonté de ces gens : vraiment, cela m’émeut. Mais l’ampleur des besoins est si grande et si grave que, malheureusement, notre aide est comparable à un robinet d’eau, alors qu’il faudrait des canaux, de grands canaux qui apportent de l’eau parce que la destruction est énorme et que la récupération et la reconstruction sont énormes ; et ici, on a besoin de la communauté internationale pour offrir ces canaux.

 Il faut également reconnaître le travail de nombreuses ONG, en plus des Églises, et aussi des Nations Unies, qui doivent prendre en charge environ 11 millions de personnes qui ont besoin d’une aide humanitaire. Dans toute cette aide, je vois toujours le bon samaritain qui essaie d’aider. Je le répète, il faut de grands canaux d’eau, d’aide, venant de la communauté internationale, en particulier de certains pays. Je ne me lasse pas d’en appeler aux bonnes volontés, je rencontre des représentants, des ambassadeurs de différents gouvernements, et je souligne que cette situation doit être débloquée.

Par exemple, la guerre a conduit à la destruction d’environ la moitié des hôpitaux, et c’est une chose très grave, maintenant que le coronavirus se présente, de voir ces installations sanitaires dévastées ! La guerre a entraîné la destruction d’une école sur trois et environ deux millions et demi d’enfants en âge d’être scolarisés ne vont pas à l’école. Des usines, des quartiers entiers ont été détruits par la guerre… Et je ne me lasse pas de le signaler aux États qui peuvent et doivent aider. Je dois également mentionner les sanctions internationales imposées à la Syrie : elles ont des effets assez négatifs …

En plus de tout cela, la Syrie a également souffert de la crise au Liban…

La crise libanaise a durement frappé la Syrie, la crise des banques libanaises par où passe l’aide humanitaire: les projets humanitaires, même ceux des Églises, passaient généralement par le Liban. À cela s’ajoute depuis quelques mois la fermeture des frontières entre ces pays, entre le Liban et la Syrie, entre la Jordanie et la Syrie, et tout cela a pesé. Et aussi tout ce qui s’est passé ces dernières semaines: le Moyen-Orient est une terre de feu, des feux venant de la mer – nous avons vu ce qui s’est passé, les explosions dans le port de Beyrouth – des feux venant du ciel, des raids aériens, des bombes, des missiles … c’est vraiment une terre de feu, le Moyen-Orient, et nous devons éteindre ces feux le plus rapidement possible.

Dans ce contexte, l’Église est en première ligne, avec de nombreuses personnes de bonne volonté, pour aider les pauvres, pour construire des hôpitaux, pour essayer de fournir de la nourriture sans aucune distinction de religion ou d’origine…

Je dirais que c’est la tâche de l’Église : à présent, toutes les Églises – catholique et orthodoxe – sont engagées au maximum du point de vue humanitaire pour soulager ces souffrances, ces besoins de la population. En tant qu’Église, en tant que Saint-Siège, nous n’avons aucun intérêt militaire, aucun intérêt économique, aucune stratégie géopolitique : nous – l’Église, le Saint-Siège, le Pape – sommes du côté du peuple, du peuple qui souffre. Nous voulons être la voix de ceux qui n’ont pas de voix. Une des nombreuses initiatives est aussi celle des « hôpitaux ouverts » : trois hôpitaux catholiques présents en Syrie depuis environ 120 ans, une initiative ouverte aux pauvres malades.

Ici, nous ne regardons pas le nom et le prénom. Et d’après ce que nous savons, cela se passe très bien: à travers cette initiative d’hôpitaux ouverts – et beaucoup d’autres que je n’ai pas le temps de mentionner maintenant – nous essayons de guérir les corps mais aussi de réparer le tissu social, car ce sont des initiatives ouvertes aussi aux membres d’autres religions. Et les musulmans, qui sont la majorité, qui ont peut-être fait soigner un enfant ou un membre de la famille dans nos hôpitaux catholiques, sont les plus reconnaissants, ce qui renforce les relations entre chrétiens et musulmans. Nous récoltons donc deux fruits : le soin des corps et l’amélioration des relations sociales. C’est notre objectif.

Quelle est l’influence de la diplomatie du Saint-Siège dans ce processus difficile, dans cette situation difficile?

Nous avons notre propre façon de faire, nous n’appartenons à aucun groupe. Même quand je viens ici à Rome, quand je rencontre le Saint-Père, quand je rencontre les supérieurs, nous essayons d’élaborer des stratégies qui sont simplement du côté des gens. Comme je l’ai dit, nous n’avons pas d’intérêts économiques ou militaires ni de stratégies géopolitiques à partager: notre stratégie est d’être la voix de ces personnes qui souffrent et de faire en sorte que cette voix soit présente.

Qu’est-ce qui vous fait le plus mal, dans ce contexte?

Il est difficile de raconter cette expérience humaine et spirituelle très profonde. J’ai été très impressionné, par exemple, par la souffrance des enfants et des femmes: les premières victimes de cette guerre, ce sont des enfants et des femmes. Il y a environ un mois, les Nations Unies ont également fait entendre leur voix sur ce qui s’est passé dans un camp de réfugiés où environ 8 à 10 enfants sont morts une fois de plus de malnutrition, de déshydratation et d’autres maladies… L’hiver dernier, nous avons vu plusieurs personnes mourir dans la fuite du nord-ouest de la Syrie vers le Nord: des enfants qui sont morts de froid dans les bras de leurs parents, des enfants qui sont morts de malnutrition. Cela fait mal au cœur de voir la souffrance de tant d’enfants et de tant de femmes, dont beaucoup sont veuves et doivent parfois élever une grande famille, huit, dix enfants… Vraiment, c’est une souffrance que l’on ressent très fortement…

Une souffrance et une douleur que le Pape suit de très près: en revenant au Vatican, vous avez rencontré le Pape, qui avait déjà exprimé le désir de venir en Syrie. Maintenant, les voyages sont au point mort… que vous a dit le Pape?

Il m’a impressionné. Pendant que je parlais de cette situation, il a pris un morceau de papier et a commencé à écrire des notes pour les avoir plus présentes à l’esprit et pour que ces programmes humanitaires continuent.

Qu’allez-vous rapporter en Syrie?

J’exprimerai la solidarité du Pape François, la solidarité de l’Église, la solidarité de nombreux chrétiens pour tenter de faire renaître cette espérance qui, malheureusement, se meurt en Syrie. C’est pourquoi il faut essayer d’allumer, au bout du tunnel, un petit espoir: au moins la solidarité, dire «vous n’êtes pas seuls»«nous essayons de vous aider» même avec une aide matérielle, et essayer de faire briller un peu de lumière au bout du tunnel…

Déclarations en français du cardinal Zenari

Source: VATICANNEWS, le 17 septembre 2020