Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 18,15-20.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère.
S’il ne t’écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain.
Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel.
Et pareillement, amen, je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.
En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »
Acclamons et partageons la parole de Dieu !
COMMENTAIRE :
Saint Ignace d’Antioche (?-v. 110)
évêque et martyr
Lettre aux Magnésiens, 6,7 ; SC 10 bis (Lectures pour chaque jour de l’année II, Prière du Temps présent, Cerf, 1971, p. 109; rev.)
Ne souffrez aucune division
Réglez tous votre conduite sur celle de Dieu : respectez-vous les uns les autres, et ne considérez pas votre prochain avec les yeux de la chair, mais ayez les uns pour les autres une charité constante en Jésus Christ. Ne souffrez parmi vous aucune division, mais que votre union avec votre évêque et avec vos chefs soit une image et une démonstration de la vie éternelle. De même que le Seigneur n’a rien fait ni par lui-même, ni par les Apôtres sans le Père avec lequel il est un, ne faites rien vous non plus en dehors de l’évêque et des prêtres. Ne croyez pas que vous puissiez rien faire de bon séparément : il n’y a de bon que ce que vous faites en commun. Une même prière, une même supplication, un seul esprit, une même espérance animée par la charité dans la joie incorruptible : tout cela c’est Jésus Christ, au-dessus duquel il n’y a rien. Accourez tous vous réunir dans l’unique temple de Dieu, autour de l’unique autel, c’est-à-dire en Jésus Christ un, qui est sorti du Père un, sans cesser de lui être uni.
LECTURES :
Livre d’Ézéchiel 33,7-9.
La parole du Seigneur me fut adressée : « Fils d’homme, je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part. Si je dis au méchant : “Tu vas mourir”, et que tu ne l’avertis pas, si tu ne lui dis pas d’abandonner sa conduite mauvaise, lui, le méchant, mourra de son péché, mais à toi, je demanderai compte de son sang. Au contraire, si tu avertis le méchant d’abandonner sa conduite, et qu’il ne s’en détourne pas, lui mourra de son péché, mais toi, tu auras sauvé ta vie. »
Psaume 95(94),1-2.6-7ab.7d-8a.9.
Venez, crions de joie pour le Seigneur, acclamons notre Rocher, notre salut ! Allons jusqu’à lui en rendant grâce, par nos hymnes de fête acclamons-le !
Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous, adorons le Seigneur qui nous a faits. Oui, il est notre Dieu ; nous sommes le peuple qu’il conduit.
Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ? « Ne fermez pas votre cœur comme au désert, où vos pères m’ont tenté et provoqué, et pourtant ils avaient vu mon exploit. »
Lettre de saint Paul Apôtre aux Romains 13,8-10.
Frères, n’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel, car celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi. La Loi dit : ‘Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas de vol, tu ne convoiteras pas.’ Ces commandements et tous les autres se résument dans cette parole : ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même.’ L’amour ne fait rien de mal au prochain. Donc, le plein accomplissement de la Loi, c’est l’amour.
Chers frères et sœurs, en ce 23edimanche du temps ordinaire, les textes bibliques nous interpellent sur la manière dont nous gérons nos relations interpersonnelles. En effet, nous faisons tous partie d’une famille. Nous avons des amis et des voisins. Dans les relations humaines, les problèmes ne manquent pas. Mais malheureusement, il arrive que certaines tensions durent pendant des années, parce que certains se ferment à la paix et refusent toutes démarches de réconciliation. Et parfois même, ces tensions ne disparaissent qu’avec la mort de ceux et celles qui les ont entretenues. En ce dimanche, les textes de la liturgie nous interpellent et nous invitent à devenir plus indulgents les uns envers les autres.
La première lecture nous présente l’image du guetteur. Dieu fait de nous des guetteurs, non pas pour épier les autres, mais plutôt pour veiller les uns sur les autres, afin que personne ne se perde. Nous sommes d’ailleurs avertis: Dieu nous demandera compte de la mort du méchant si nous ne nous montrons pas charitables à son endroit. Le rôle du guetteur est donc de témoigner d’amour envers son prochain. Dans la deuxième lecture, saint Paul nous donne le cadre dans lequel notre rôle de guetteur doit se réaliser: «n’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel, car celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi» (Rm 13, 8). Chers frères et sœurs, l’amour doit être notre boussole, car il ne fait rien de mal au prochain. Ses caractéristiques sont bien connues: «l’amour est patient; l’amour rend service; l’amour ne jalouse pas; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil; …il ne s’emporte pas; il n’entretient pas de rancune» (1Cor 13, 4-5).
Et dans l’évangile de ce dimanche, Jésus nous enseigne une manière d’accomplir cet amour dans notre relation avec les autres. En pensant à la miséricorde que nous-mêmes nous recevons de Dieu malgré nos péchés, nous sommes appelés à devenir plus indulgents envers ceux qui nous offensent. Dans l’évangile d’aujourd’hui, Jésus nous demande un service qui peut être difficile à accomplir. Au lieu que la personne qui nous a offensés vienne à nous, c’est plutôt à nous d’aller vers elle.
En effet, Jésus nous recommande ici une correction fraternelle et non fratricide. Par conséquent, avant de reprendre quelqu’un, nous avons besoin de la paix intérieure, et de beaucoup d’amour et d’humilité. De fait, le but recherché n’est pas d’humilier l’autre ou de lui signifier que nous avons raison. L’accent est plutôt mis sur le secours que nous devons lui apporter. Après avoir épuisé toutes les tentatives, s’il ne nous écoute pas, Jésus nous demande de le considérer comme un païen et un publicain. En considérant le regard que Jésus lui-même pose sur les pécheurs et les publicains, il ne s’agit pas de condamner ni d’exclure celui qui nous a offensés de notre vie ou de la communauté. Nous sommes plutôt appelés à faire preuve de bienveillance; et à prier pour sa conversion. En effet, nous sommes tous pécheurs; nous sommes tous fragiles. Et il peut arriver que nos fautes, nos colères ou même nos méchancetés soient plutôt des symptômes d’un mal plus intérieur. Sachons donc lire la souffrance des autres à travers leurs écarts de langage et de comportement. Et sachons reconnaître aussi humblement nos erreurs.
L’évangile de ce jour se termine avec un appel à l’unité dans la prière. Chaque fois que nous nous rassemblons en son nom, Jésus est là, au milieu de nous. Sans lui, nous ne pouvons rétablir l’amitié ou l’amour brisé. Aujourd’hui, ne fermons donc pas notre cœur. Mais sachons écouter la voix du Seigneur qui retentit à travers la correction fraternelle de nos frères et sœurs.
Avec l’autorisation de Paul El Forzli – Paul El Forzli
Paul, jeune ingénieur de 27 ans, a été élevé loin de la foi catholique. Le regard profond et le verbe clair, il se dit pourtant aujourd’hui chrétien. Dans son livre « Je ne voulais pas y croire » (Mame), il raconte son incroyable chemin de conversion vécu durant le confinement.
« Je viens du Havre et j’ai grandi à la campagne, avec des parents médecins, un père libanais de tradition orthodoxe mais non croyant non pratiquant et une mère sans religion », affirme Paul, comme pour s’assurer qu’il n’avait aucune chance de devenir chrétien. Aîné d’une fratrie de quatre, c’est un bon élève qui aime les maths, et logiquement il entre en Prépa et obtient un diplôme d’ingénieur, puis un master en maths, en finances, et un diplôme d’école de commerce. Mais ce disciple de Descartes est aussi passionné d’histoire, de français et de lettres.
Et Dieu dans tout ça ? « Ridicule », a-t-il longtemps pensé. Durant son enfance, ses copains vont au caté, lui non et ne s’en plaint pas. Un jour, il tente une prière à Dieu – sans succès – et de ce jour met son Imagerie de la Bible, nécessaire à sa culture générale au placard. « Je ne croyais ni au sacré ni au surnaturel, et je me moquais de ceux qui y croyaient », ajoute-t-il. Même si, avec un père libanais, il participe chaque année aux offices de Pâques et regarde les dessins animés Le Prince d’Egypte et Joseph, le Roi des Rêves, non, il ne croit pas en Dieu. D’ailleurs, à la fin de son adolescence, alors qu’il décroche brillamment son bac, il est sûr d’une chose : « la religion, c’est l’obscurantisme ».
Pendant ses études supérieures, Paul découvre la pensée de grands génies, qui eux croient en Dieu, tels que Pascal, Louis XIV, Chateaubriand, Heisenberg. Et cela l’ébranle. Il décide donc de faire de la religion chrétienne un sujet d’études, et en fait une amie sympathique dont il se dit l’héritier. « Le christianisme devenait mes racines : christianisme catholique côté normand, christianisme orthodoxe côté libanais », écrit-il. Paul achète même une Bible à un euro sur internet, lit la Genèse et l’Exode, « des récits palpitants » mais baille à la lecture des pages suivantes et range le précieux livre. Dieu, lui, travaille son cœur en secret.
L’électrochoc
A 22 ans, il part pour six mois en Asie dans le cadre de son école de commerce. Là, il rencontre deux jeunes filles – dont l’une « Demoiselle Pantalon-Éléphant » dont il est loin de se douter qu’elle deviendra plus tard sa marraine de baptême – qui l’invitent à prendre un verre après la messe. Le fait qu’elles assument leur foi est pour lui déterminant et surprenant : « Il existe donc des croyants parmi les gens éduqués » – entendez : parmi les gens intelligents. Cela l’intrigue. Un peu plus tard, celles-ci renouvellent leur invitation pour le chemin de croix et la messe du vendredi saint, férié à Singapour. Cette fois-ci, il accepte. « C’est mon premier électrochoc, celui qui m’a mis en mouvement sur le chemin de la foi », témoigne-t-il. Il discute alors avec frénésie avec ses nouvelles amies, lit des livres qu’elles lui conseillent, leur pose des questions. Elles ont des réponses qui provoquent chez lui d’autres interrogations… Il pourrait mettre un terme à l’aventure, mais il en sait trop maintenant et pressent la beauté du mystère chrétien. Dorénavant, rien n’arrêtera l’ingénieur sur son chemin de Damas.
Début de l’été 2019, de retour en France, durant un week-end dans une petite ville de province, Paul semble étrange à ses amis. Au lieu de se préparer à vivre, comme d’habitude, une soirée bien arrosée, il part faire le tour de la ville à la recherche de l’heure de l’Eucharistie dominicale. « J’ai réussi à me lever et à aller à la messe ce dimanche-là, et c’est un exercice que je n’ai jamais cessé de faire depuis ». Sur son chemin de conversion, la rencontre régulière avec le Christ ressuscité le façonne en secret…
« Jésus m’est apparu comme quelqu’un à qui j’avais envie de ressembler. »
Paul profite ensuite du mois de juillet pour découvrir la foi catholique « avec sa tête ». Il suit sur la toile une formation catéchétique proposée par un prêtre à l’esprit clair et rigoureux. Séduit, il découvre la philosophie, la théologie de saint Thomas et les cinq preuves de l’existence de Dieu. Paul est cerné : oui, il est possible d’être intelligent et de croire en Dieu. Alors il décide de croire en Dieu. Seulement, le mathématicien cartésien ne veut pas pas seulement être raisonnable : c’est un passionné… et il tombe amoureux. « Un jour, je me suis installé dans un parc et ai commencé à lire les évangiles qui m’avaient été distribués devant le restaurant universitaire », écrit-il. Et là c’est le coup de foudre. Il lit les quatre évangiles en une seule fois et, fasciné, relit les textes les jours suivants. Alors ses yeux s’ouvrent : « Jésus m’est apparu comme un maître à penser, et surtout comme quelqu’un à qui j’avais envie de ressembler », se souvient-il.
Rencontre avec Paul de Tarse, son saint patron
En août 2019, c’est la rencontre inoubliable avec son saint patron, Paul de Tarse. A la lecture de sa vie, Paul de Normandie est ébloui par ce géant de la foi : « Alors qu’il est un leader, cet homme n’a pas peur de ses faiblesses, il y trouve même sa force, je l’ai trouvé inspirant ». Il décide alors qu’il va devenir un autre saint Paul – il en porte le prénom, c’est un bon début – et va toquer à la porte de son presbytère normand. Le bon prêtre qui le reçoit lui conseille de rejoindre une paroisse parisienne où les candidats au baptême sont sans doute plus nombreux. Le voilà donc en catéchuménat à la paroisse de La Trinité, à Paris, après un détour par la communauté chrétienne de son école de commerce.
Ce chemin de préparation au sacrement du baptême va durer presque deux ans. « Au début de mon catéchuménat, la prière ne m’intéressait pas, ni l’incarnation de ma foi », raconte-t-il. Pourtant, à l’occasion d’une veillée avec d’autres chrétiens, il fait ses premiers pas dans la prière : il en est profondément marqué, expérimentant la sensation d’un « premier baiser ». Plus tard, confiné dans un presbytère du sud de la France avec trois amis – Mlle Catho, Sainte Emilie et Le Marin -, il s’entend dire que Dieu se cherche « à genoux ».
« Il fallait que non seulement ma tête, mais aussi que toute ma personne se décide à suivre le Christ. »
Touché en plein cœur, il comprend qu’être chrétien engage tout son être : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit » (Mt 22, 37). Paul désire dorénavant incarner sa foi naissante et se comporter en chrétien. « Il fallait que non seulement ma tête, mais aussi que toute ma personne se décide à suivre le Christ », sourit-il. Rempli de bonnes intentions, il cherche à bien faire mais à l’image de Paul de Tarse, son complice et frère d’âme, Paul de Normandie se découvre fragile. Devant la radicalité de l’appel chrétien, le découragement le guette, et il imagine différer d’un an son baptême. Refusé. C’est parce qu’il est pauvre qu’il demande à être baptisé, et non parce qu’il est un bon élève.
Résurrection
Dimanche 4 avril 2021. En ce jour de Résurrection pour les chrétiens, Paul se lève de bon matin. Il descend la rue noire et vide qui le conduit à celle qui est devenue « son » église. « J’étais joyeux et grave à la fois », se souvient le jeune homme. Un peu comme un condamné marchant vers son lieu d’exécution, Paul avance vers cette mort qui l’attend, celle du vieil homme pour une vie nouvelle en Christ. Le soleil se lève. Baptisé, confirmé et premier communiant, l’ingénieur-cartésien-sans foi vient de devenir, en tremblant, un enfant de Dieu, temple de l’Esprit Saint au cœur du monde. Fort de ce triple sacrement, il laisse éclater sa joie dans un temps de louange partagé avec les autres néophytes. Ses parents sont là, et tous ceux qui l’ont accompagné pendant son catéchuménat. La journée se termine avec une grande soirée, où chrétiens et non-chrétiens se retrouvent pour des échanges très riches. « J’ai envie d’être un pont entre ces deux mondes » – entendez entre la « cathosphère » et le monde sans foi des grandes écoles.
Paul el Forzli témoigne de sa conversion.
Avec l’autorisation de Paul el Forzli.
Paul marche aujourd’hui sur son chemin de foi exigeant, « occasion d’une maturation et d’une élévation », note-t-il. Et à l’image de son saint patron, il veut témoigner à tous de la bonne nouvelle de Jésus-Christ. « C’est la chance de notre siècle : accompagner des conversions, et revivre en quelque sorte les Actes des Apôtres ! » Depuis quelques mois, le chrétien est d’ailleurs le parrain de Clément, un ami invité à son baptême. Le feu de l’amour continue à se propager, et la mission de Paul de Normandie – qui n’a jamais aussi bien porté son prénom – ne fait que commencer.
Alain de La Roche, dominicain breton né au XVe siècle et béatifié par la vox populi, est dit-on l’inventeur du Rosaire. Moqué pour sa piété mariale immodérée, ce docteur en théologie prêcha dans toute l’Europe le chapelet à la main. L’Église le fête le 9 septembre.
Étrange destin que celui du bienheureux Alain de La Roche. Brillant théologien, ce dominicain breton a donné à la dévotion mariale et au rosaire une ampleur nouvelle. C’est probablement ce qui a gêné au siècle dernier, alors qu’il était de bon ton de comparer la récitation du chapelet à « un moulin à prière » et que certains s’ingéniaient à en éloigner les fidèles. Il ne faut pas s’étonner si ces mêmes détracteurs du rosaire s’en sont pris à son apôtre, tentant de réduire son rôle à pas grand-chose. On le moqua pour sa crédulité, pour le disqualifier aux yeux des gens sérieux, à propos de miracles et d’événements merveilleux, n’hésitant même pas à le traiter de « déséquilibré ». De Là-Haut, le frère Alain doit bien rire de tout cela et se dire que c’est grand honneur pour lui d’avoir mérité ces insultes uniquement pour son immense amour de Notre-Dame et de sa gloire.
Réformer l’ordre de l’intérieur
Alain de La Roche est né en Bretagne, à Plouër-sur-Rance en 1428. L’on ne sait rien de lui avant qu’il entre chez les dominicains de Dinan où il prend l’habit vers la fin des années 1450. Sans doute apparaît-il pieux et doué pour les études puisque ses supérieurs l’envoient au couvent de Paris afin d’y préparer un doctorat de théologie. Il soutient sa thèse au début des années 1460 sur les mérites de l’Ave Maria, sujet qui semble aller de soi pour un fils de saint Dominique.
Faut-il qu’il dérange, ce pauvre frère Alain, pour qu’on lui prête une telle escroquerie, que l’on excuse généreusement en la mettant sur le compte de sa tête un peu dérangée et de ses délires mystiques.
Mais en ce milieu du XVe siècle, l’Ordre des Prêcheurs n’est plus ce qu’il était. Il traverse une crise profonde et nombre de ses maisons se sont éloignées de la pensée de leur fondateur, au point que seules quelques communautés de l’ouest et du nord de l’Europe demeurent encore fidèles à ce qu’elles devraient être. Alain en est conscient et c’est la raison pour laquelle il quitte Paris pour Douai en 1462. Le but qu’il s’est fixé est simple : réformer son ordre de l’intérieur en s’appuyant sur les éléments restés sains, les plus pieux, et en se servant pour y parvenir de l’appui le plus efficace qui soit : la Sainte Vierge et la récitation du chapelet que, selon la Tradition, elle aurait confié à Dominique comme une arme invincible.
L’invention du Rosaire
En 1470, la Sainte Vierge lui apparaît, du moins le dit-il car certains, sans le taxer de mensonge ou d’affabulation, diront qu’il a fait passer pour des révélations divines le fruit de ses propres cogitations, leur prêtant, évidemment, un poids qu’elles n’auraient pas eu sans cela. Faut-il qu’il dérange, ce pauvre frère Alain, pour qu’on lui prête une telle escroquerie, que l’on excuse généreusement en la mettant sur le compte de sa tête un peu dérangée et de ses délires mystiques. Fou ou escroc : le choix n’est pas large !
L’on aura beau s’acharner à réduire sa vie et son œuvre à rien, le trésor de grâces et de mérites qu’il a constitué, ressource inépuisable de la catholicité, ne sera révélé qu’au jour du Jugement dernier.
Qu’a-t-il fait pour mériter cela ? Inviter à réciter non plus 50 Ave Maria mais 150, autant que les psaumes du Psautier, de sorte que, souvent, le rosaire remplacera l’office pour les illettrés. Ces Ave seront entrecoupés de quinze Pater et Gloria, en méditant les mystères joyeux, douloureux et glorieux de la vie du Christ et de Notre-Dame. Frère Alain fait aussi état de quinze promesses attachées à la récitation fidèle du rosaire, promettant des secours aussi bien matériels que spirituels, et l’assurance de mériter la grâce d’une bonne mort.
Bien entendu, les beaux esprits diront que cette idée relève, là encore, des délires d’un religieux un tantinet déséquilibré qui essaie de se faire une clientèle. Pourtant, rien dans la vie d’Alain ne laisse supposer que nous avons affaire à un exalté un peu fou. Sans doute a-t-il la foi du charbonnier et croit-il aux miracles, mais en quoi serait-ce folie ? Le petit livre que l’on tirera, après sa mort, de son enseignement, Livre et ordonnance de la dévote confrérie du Psautier de la glorieuse Vierge Marie, reflète une belle clarté d’esprit, tout comme, d’ailleurs, cette confrérie du Rosaire qu’il met en place, trésor de l’Ordre des Prêcheurs qui prospère toujours aux quatre coins du monde, répandant l’amour de Marie.
Son chapelet à la main
Mais, là encore, pauvre Alain, on va tout lui contester. Son rosaire ne serait pas de lui mais d’un mystérieux frère Juan de Monte, à moins qu’il l’ait emprunté à un chartreux, le frère Dominique de Prusse. C’est tout juste si on le crédite d’avoir donné une vraie structure à sa confrérie — preuve qu’il avait les pieds sur terre, quoiqu’on en dise — rendant obligatoire la tenue de registres assurant, avec la mise en commun des mérites des confrères, un « réseau de solidarités spirituelles » puissants. Le fait est que cela fonctionne et que la piété se réveille grâce à la dévotion mariale, tant dans l’Ordre qu’à l’extérieur.
Son chapelet à la main, inlassable, Alain parcourt la Flandre, les Pays-Bas, la Saxe. Il meurt le 8 septembre 1475, fête de la Nativité de Notre-Dame, à Zwolle aux Pays Bas et repose dans l’église des dominicains. L’on aura beau s’acharner à réduire sa vie et son œuvre à rien, le trésor de grâces et de mérites qu’il a constitué, ressource inépuisable de la catholicité, ne sera révélé qu’au jour du Jugement dernier et l’on pourra enfin rendre au frère Alain ce qui lui revient. Et ce sera éblouissant.
Soucieux de se mettre au service des plus misérables, le prêtre jésuite Pierre Claver (1580-1654) s’était fait un devoir de porter secours aux esclaves débarqués à Carthagène des Indes, dans l’actuelle Colombie. L’Église le fête le 9 septembre.
Colombie, 1627. Malgré une fraîche matinée de printemps, ils sont nombreux à patienter sur le quai de la Trésorerie de Carthagène des Indes. Au large on peut apercevoir les voiles de quelques imposants navires se dirigeant vers le port. La foule échange des murmures impatients et curieux. Au milieu d’eux, seule une personne ne dit mot. Pierre Claver se contente de scruter les flots. Lui n’est pas là pour faire acquisition de quoi que ce soit.
À bord du navire négrier qui se rapproche se trouvent des centaines d’esclaves noirs enchaînés comme du bétail. Pierre ferme les yeux et prie silencieusement pour les défunts dont les corps ont été jetés à la mer. Car il sait déjà que la moitié d’entre eux a péri au cours du voyage. La moitié de ceux qui arrivent sera malade. Et la moitié de la moitié, mourante. Les autres seront affamés, apeurés et sans espoir. Depuis que les indiens ont été déclarés êtres de raison et donc libres, la traite négrière à tristement augmentée en Nouvelle Grenade.
La misère au fond des cales
Pierre vient tous les jours sur le quai avec sa sacoche lorsqu’il sait qu’un navire doit arriver. Cela depuis plusieurs années. Mais chaque fois, c’est le même pincement au cœur qui le saisit. La mission qu’il a choisi lui fait voir en face la négation de l’humanité, le sort des hommes les plus maltraités de leur époque. Si depuis 1537, l’Église condamne sans retenue l’esclavage, il n’en reste pas moins présent au nouveau monde. Enfin les navires accostent. Alors que la foule attend, sur les quais, Pierre s’empresse de monter à bord. Quelques-uns de ses frères le suivent avec des paniers de fruits, des gâteaux et de l’eau fraîche.
– Laissez-nous prendre soin de vos malades, demande Pierre.
Quoique bien étonné, le capitaine leur donne la permission. Après tout, la marchandise n’en sera que plus attrayante pour les acheteurs une fois débarbouillée. Et libre à ses fous de jésuites de s’exposer à la maladie. De toute façon, ils vont encore devoir patienter plusieurs jours dans les cales avant d’être mis sur le marché. Dans les cales, une odeur nauséabonde de sueur et de pourriture familière leur monte à la tête. Et il y règne un silence de mort. Mais Pierre se rend directement auprès des malades. Il les nourrit et les lave, offrant quelques paroles réconfortantes en Angola.
– Mangez, buvez, leur dit-il en premier. Puis nous vous soigneront.
Alors que les affamés se jettent volontiers sur la nourriture, Pierre et ses compagnons distribuent des vêtements propres et des médicaments. Chaque fois que Pierres’approche de l’un deux, les malheureux sursautent, et les dévisagent avec effroi. Dans ses yeux existe la peur du monstre blanc qui arrache les africains à leur terre natale et les enchaîne.
Une goutte d’eau dans l’océan
– Pourquoi nous aider ? Demande alors une femme après deux jours.
– Je suis l’exemple de mon maître et Seigneur.
Voilà l’ouverture qu’attendait Pierre. Il leur parle de Jésus, mort pour sauver tous les hommes sans exception. Pour les baptiser, Pierre veut qu’ils comprennent d’abord ce que cela veut dire. Alors il leur parle du royaume éternel et de l’amour infini de Dieu. Les enchaînés écoutent attentivement les paroles étrangement chaleureuses du jésuite. C’est la première personne qui s’adresse à eux ainsi depuis des mois. Pierre ne peut les sauver d’un avenir incertain. Alors il souhaite au moins leur fournir les outils qui pourront apaiser leurs souffrances et leur donner l’espoir du ciel.
En attendant que les puissants se raisonnent, c’est la moindre des choses. Il connaît la réalité amère de son service. Toute sa vie ne sera qu’une simple goutte d’eau dans l’océan. Mais Pierre compte bien la verser. Il ne se contente pas de monter dans les navires. Le jésuites supplie encore les maîtres de bien traiter leurs esclaves, il catéchise dans les mines et les plantations. Il s’assure aussi de trouver des interprètes dans 18 langues africaines différentes. On l’admire pour la pédagogie qu’il emploie à l’égard de son auditoire si unique.
Il nourrit, prie et bénit sans relâche. Quitte à délaisser la nourriture et le sommeil. Car il a une promesse à tenir. Le jour de sa profession religieuse définitive, il a signé avec ces mots : Petrus Claver, Aethiopium semper servus. Pierre Claver, l’esclave des Africains pour toujours.
Cette routine se répète pendant 40 ans jusqu’à ce que le jésuite succombe à l’épuisement en 1654. Il est canonisé par le pape Léon XIII en 1888. Il est le saint patron des missions auprès des noirs, de Colombie, et défenseurs des droits de l’homme.