Pourquoi cette simple prière est-elle si chère aux Dominicains ?

Unsplash/Thérèse Westby

Pourquoi cette simple prière est-elle si chère aux Dominicains ?

Il peut sembler curieux qu’une prière aussi simple que le Rosaire soit particulièrement associée aux Dominicains. On pense rarement aux Dominicains comme à des gens simples. Nous avons la réputation d’écrire des ouvrages de théologie longs et complexes.

Pourtant, nous nous sommes battus pour conserver le Rosaire. Il est notre saint héritage. Mais pourquoi cette simple prière est-elle si chère aux Dominicains ? Peut-être parce qu’au cœur de notre tradition théologique réside une aspiration à la simplicité. Saint Thomas d’Aquin disait que nous ne pouvons comprendre Dieu parce que Dieu est parfaitement simple. Il y a une fausse simplicité, dont nous devons nous défaire. C’est la simplification de ceux qui ont toujours trop facilement réponse à tout, qui savent tout d’avance. Ils sont soit trop paresseux, soit incapables de penser.

Et il y a la véritable simplicité, celle du cœur, la simplicité des regards clairs. Et nous ne pouvons y parvenir que lentement, avec la grâce de Dieu, en nous approchant de l’aveuglante simplicité de Dieu. Le Rosaire est simple en effet, bien simple. Mais de la simplicité sage et profonde à laquelle nous aspirons, et dans laquelle nous trouverons la paix.

Fr. Timothy Radcliffe, o.p.

« Prier le Rosaire », Conférence donnée à Lourdes, octobre 1998

Prions :

Je vous salue Marie, pleine de grâce ;
Le Seigneur est avec vous.
Vous êtes bénie entre toutes les femmes
Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.
Sainte Marie, Mère de Dieu,
Priez pour nous pauvres pécheurs,
Maintenant et à l’heure de notre mort.

Amen

Source : une minute avec Marie

06.05.2023 – SAINT DU JOUR

St Bruno

St Bruno

FONDATEUR DES CHARTREUX († 1101)

Saint Bruno
Fondateur de l’Ordre des Chartreux
(1030-1101)

« À la louange de la gloire de Dieu, le Christ, Verbe du Père, depuis toujours a choisi par l’Esprit Saint des hommes pour les mener en solitude et se les unir dans un amour intime. Répondant à cet appel, maître Bruno, l’an du Seigneur 1084, entra avec six compagnons au désert de Chartreuse et s’y établit. » Statuts I.1 de l’ordre des Chartreux.

Né à Cologne vers 1030 Bruno vient de bonne heure étudier à l’école cathédrale de Reims. Promu docteur, Chanoine du Chapitre cathédral, il est nommé en 1056 écolâtre, c’est-à-dire Recteur de l’Université. Il fut un des maîtres les plus remarquables de son temps : « un homme prudent, à la parole profonde. »

Il se trouve de moins en moins à l’aise dans une cité où les motifs de scandale ne font pas défaut du côté du haut clergé et de l’Évêque lui-même. Après avoir lutté, non sans succès, contre ces désordres, Bruno ressent le désir d’une vie plus totalement donnée à Dieu seul. 

Après un essai de vie solitaire de courte durée, il vient dans la région de Grenoble, dont l’évêque, le futur saint Hugues, lui offre un lieu solitaire dans les montagnes de son diocèse. Au mois de juin 1084 l’évêque lui-même conduit Bruno et ses six compagnons dans la vallée sauvage de Chartreuse qui donnera à l’Ordre son nom. Ils y installent leur ermitage, formé de quelques cabanes en bois s’ouvrant sur une galerie qui permet d’accéder sans trop souffrir des intempéries aux lieux de réunion communautaire : l’église, le réfectoire, la salle du chapitre. 

Après six ans de paisible vie solitaire, Bruno fut appelé par le pape Urbain II au service du Siège apostolique. Ne pensant pas pouvoir continuer sans lui sa communauté pensa d’abord se séparer, mais elle se laissa finalement convaincre de continuer la vie à laquelle il l’avait formée. Conseiller du pape, Bruno ne se sent pas à l’aise à la cour pontificale. Il ne demeure que quelques mois à Rome. Avec l’accord du pape il établit un nouvel ermitage dans les forêts de Calabre dans le sud de l’Italie, avec quelques nouveaux compagnons. C’est là qu’il meurt le 6 octobre 1101. À l’approche de sa dernière heure, pendant que ses frères désolés entouraient son lit de planches couvert de cendres, Bruno parla du bonheur de la vie monastique, fit sa confession générale, demanda humblement la Sainte Eucharistie, et s’endormit paisiblement dans le Seigneur.

Un témoignage de ses frères de Calabre : 

« Bruno mérite d’être loué en bien des choses, mais en cela surtout : il fut un homme d’humeur toujours égale, c’était là sa spécialité. Il avait toujours le visage gai, la parole modeste ; il montrait avec l’autorité d’un père la tendresse d’une mère. Nul ne l’a trouvé trop fier, mais doux comme l’agneau. »

Quelques extraits des « Statuts » de l’ordre :
« Séparés de tous, nous sommes unis à tous car c’est au nom de tous que nous nous tenons en présence du Dieu vivant. » Statuts 34.2
« Notre application principale et notre vocation sont de vaquer au silence et à la solitude de la cellule. Elle est la terre sainte, le lieu où Dieu et son serviteur entretiennent de fréquents colloques, comme il se fait entre amis. Là, souvent l’âme s’unit au Verbe de Dieu, l’épouse à l’Époux, la terre au ciel, l’humain au divin ». (Statuts 4.1)
« La grâce du Saint-Esprit rassemble les solitaires pour en faire une communion dans l’amour, à l’image de l’Église, une et répandue en tout lieu. » Statuts 21.1
« Qui persévère sans défaillance dans la cellule et se laisse enseigner par elle tend à faire de toute son existence une seule prière continuelle. Mais il ne peut entrer dans ce repos sans passer par l’épreuve d’un rude combat : ce sont les austérités auxquelles il s’applique comme un familier de la Croix, ou les visites du Seigneur, venu l’éprouver comme l’or dans le feu. Ainsi, purifié par la patience, nourri et fortifié par la méditation assidue de l’Écriture, introduit par la grâce du Saint-Esprit dans les profondeurs de son cœur, il pourra désormais, non seulement servir Dieu, mais adhérer à lui ». (Statuts 3.2)

Saint Bruno priez pour nous !

06.10.2023 – ÉVANGILE DU JOUR

Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 10,13-16.

En ce temps-là, Jésus disait : « Malheureuse es-tu, Corazine ! Malheureuse es-tu, Bethsaïde ! Car, si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que leurs habitants auraient fait pénitence, avec le sac et la cendre.


D’ailleurs, Tyr et Sidon seront mieux traitées que vous lors du Jugement.
Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu’au ciel ? Non ! Jusqu’au séjour des morts tu descendras !
Celui qui vous écoute m’écoute ; celui qui vous rejette me rejette ; et celui qui me rejette rejette celui qui m’a envoyé. »

Acclamons et partageons la parole de Dieu !

COMMENTAIRE :

Saint Grégoire le Grand (v. 540-604)

pape et docteur de l’Église

Livre XI, SC 212 (Morales sur Job; trad. A. Bocognano; éd. du Cerf, 1974; p. 87; rev.)

« Malheureuse es-tu, Corazine ! Malheureuse es-tu, Bethsaïde ! »

« Il multiplie les nations et il les ruinera : quand elles sont renversées, il les restaure intégralement. » (Jb 12,23 Vg) Sans doute peut-on comprendre que le Seigneur multiplie les nations et les ruinera, parce qu’il naît chaque jour des êtres destinés à mourir, et qu’il restaurera intégralement les nations renversées, parce que ressusciteront ceux qui étaient morts. Toutefois nous entendons mieux ces paroles si nous percevons comment elles s’accomplissent dans l’âme de ces peuples. Le Seigneur multiplie les nations et il les ruinera, parce que, s’il les accroît par la fécondité de leur descendance, il les abandonne aussi dans leur incroyance. Mais, une fois renversées, il les restaurera intégralement, parce que, ces nations qu’il avait abandonnées dans la chute de leur incroyance, il les a ramenées un jour à la stabilité de la foi. Et quand elles ont été restaurées dans leur intégrité spirituelle, le peuple ancien, qui paraissait être fidèle à Dieu, s’est trouvé réprouvé en son cœur et rejeté, au point que, abusé dans l’égarement de sa foi, il s’est alors dressé contre celui qu’il avait d’abord annoncé. Le texte poursuit : « Ils tâtonneront comme s’ils étaient dans les ténèbres et non dans la lumière ; et il les fera aller à l’aventure comme des hommes ivres. » (Jb 12, 24-25 Vg)

LECTURES :

Livre de Baruch 1,15-22.

Au Seigneur notre Dieu appartient la justice, mais à nous la honte sur le visage comme on le voit aujourd’hui : honte pour l’homme de Juda et les habitants de Jérusalem,
pour nos rois et nos chefs, pour nos prêtres, nos prophètes et nos pères ;
oui, nous avons péché contre le Seigneur,
nous lui avons désobéi, nous n’avons pas écouté la voix du Seigneur notre Dieu, qui nous disait de suivre les préceptes que le Seigneur nous avait mis sous les yeux.
Depuis le jour où le Seigneur a fait sortir nos pères du pays d’Égypte jusqu’à ce jour, nous n’avons pas cessé de désobéir au Seigneur notre Dieu ; dans notre légèreté, nous n’avons pas écouté sa voix.
Aussi, comme on le voit aujourd’hui, le malheur s’est attaché à nous, avec la malédiction que le Seigneur avait fait prononcer par son serviteur Moïse, au jour où il a fait sortir nos pères du pays d’Égypte pour nous donner une terre ruisselant de lait et de miel.
Nous n’avons pas écouté la voix du Seigneur notre Dieu, à travers toutes les paroles des prophètes qu’il nous envoyait.
Chacun de nous, selon la pensée de son cœur mauvais, est allé servir d’autres dieux et faire ce qui est mal aux yeux du Seigneur notre Dieu.

Psaume 79(78),1-2.3-4a.5.8-9acd.

Dieu, les païens ont envahi ton domaine ;
ils ont souillé ton temple sacré
et mis Jérusalem en ruines.
Ils ont livré les cadavres de tes serviteurs
en pâture aux rapaces du ciel
et la chair de tes fidèles, aux bêtes de la terre.

Ils ont versé le sang comme l’eau
aux alentours de Jérusalem :
les morts restaient sans sépulture.
Nous sommes la risée des voisins.
Combien de temps, Seigneur, durera ta colère
et brûlera le feu de ta jalousie ?

Ne retiens pas contre nous les péchés de nos ancêtres :
que nous vienne bientôt ta tendresse,
car nous sommes à bout de force !
Aide-nous, Dieu notre Sauveur !
Délivre-nous, efface nos fautes,
pour la cause de ton nom !

Giorgio La Pira à Marseille avec le pape François

Giorgio La Pira à son bureau © ondazionelapira.org 
Giorgio La Pira À Son Bureau © Ondazionelapira.org

Giorgio La Pira à Marseille avec le pape François

Le « grand maire » de Florence et les prophètes en politique

« Un grand Maire » : le pape François a cité l’ancien maire de Florence, Giorgio La Pira lors de son discours à la session conclusive des Rencontres Méditerranéennes, à Marseille, le 23 septembre dernier. Le texte écrit renvoie à La Pira mais son nom n’a été prononcé par le pape François que lors de l’audience générale du 27 septembre 2023 au cours de laquelle le pape a expliqué le sens et le fruit de son déplacement à Marseille pour ces “Rencontres”. Le pape François a souvent cité La Pira. Mais qu’a-t-il dit à Marseille ? Et qu’est-ce que La Pira inspire au pape François ?

Rappelons tout d’abord que le serviteur de Dieu italien Giorgio La Pira, laïc, est né à Pozzallo (Sicile) le 9 janvier 1904 et qu’il est mort à Florence (Toscane) le 5 novembre 1977. Connu comme le « saint maire » de Florence, il occupe ce poste de 1951 jusqu’en 1965, avec de brèves interruptions. Il défend les plus faibles, les sans-abri, les droits des travailleurs. Il correspond avec Charles de Gaulle et est-il à l’origine du jumelage entre la ville française de Reims et Florence. En 1959, il est le premier homme politique occidental à franchir le « rideau de fer », en se rendant en Russie et créant un pont de prière, d’unité et de paix entre l’Est et l’Ouest. Il ira aussi trouver Ho-Chi-Minh, leader communiste du Vietnam : un voyage mémorable évoqué – plus loin – par le cardinal Parolin.

Sa biographie en français, passionnante, est signée par Agnès Brot : “Giorgio La Pira. Un mystique en politique” (Desclée De Brouwer 2017, disponible en ebook).

L’auteure souligne notamment que cet acteur important de la vie politique italienne du siècle dernier « reste un maître à penser dans la culture catholique européenne »: « Très investi auprès des pauvres, maire de Florence pendant de nombreuses années, l’admirateur de Dante et de Savonarole demeure un exemple de chrétien entré en politique, cohérent avec sa foi. Sa vie publique, témoignage de probité, de générosité et d’oubli de soi, a été celle d’un frère universel cherchant, envers et contre tout, le bien commun. Homme d’une foi profonde, nourri par une vie spirituelle intense, voire contemplative, le « saint maire » aura été un infatigable artisan de paix, réfléchissant et œuvrant dans les débats de la politique internationale, du Moyen-Orient à l’Europe, des processus de décolonisation au conflit vietnamien. Contre vents et marées, sa vie fut une vivante illustration de sa devise : « Espérer contre toute espérance ». Son procès en béatification a été ouvert le 9 janvier 1986. »

Un décret du Saint-Siège reconnaissant qu’il a vécu les vertus humaines et chrétiennes de façon “héroïque” a été approuvé par le pape François et publié le 5 juillet 2018. Il faudra la reconnaissance d’un miracle obtenu par sa prière pour sa béatification, et un autre, ultérieur, pour une éventuelle canonisation.

La Pira à Marseille

A Marseille, le pape François a souligné tout d’abord, dans le sillage de La Pira, la mission de paix de la Méditerranée : « Un grand Maire voyait dans la Méditerranée non pas une question conflictuelle, mais une réponse de paix, mieux encore, « le commencement et le fondement de la paix entre toutes les nations du monde » (G. La Pira, Paroles en conclusion du premier Colloque Méditerranéen, 6 octobre 1958).”

Le pape François a insisté sur la mission de paix, ensemble, des rives de la Méditerranée en citant les paroles prononcées par La Pira à un colloque de 1958: « Il disait en effet : « La réponse […] est possible si l’on considère la vocation historique commune et pour ainsi dire permanente que la Providence a assignée dans le passé, assigne dans le présent et, en un certain sens, assignera dans l’avenir aux peuples et aux nations qui vivent sur les rives de ce mystérieux lac de Tibériade élargi qu’est la Méditerranée » (Discours d’ouverture du 1er Colloque méditerranéen, 3 octobre 1958).”

Le pape a filé la métaphore de la rencontre des Nations autour du lac de Tibériade : « Le Lac de Tibériade, ou Mer de Galilée : c’est-à-dire un lieu où se concentrait à l’époque du Christ une grande variété de peuples, de cultes et de traditions. C’est là, dans la « Galilée des nations » (cf. Mt 4, 15), traversée par la Route de la Mer, que se déroula la plus grande partie de la vie publique de Jésus. Un contexte multiforme et, à bien des égards, instable, fut le lieu de la proclamation universelle des Béatitudes, au nom d’un Dieu Père de tous, qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45).”

C’est donc à une vraie rencontre des peuples de la Méditerranée à partir de cette méditation sur la mission du Christ en Galilée que le pape a exhorté : « C’était aussi une invitation à élargir les frontières du cœur, en dépassant les barrières ethniques et culturelles. Voici donc la réponse qui vient de la Méditerranée : cette mer pérenne de Galilée invite à opposer la « convivialité des différences » à la division des conflits (T. Bello, Benedette inquietudini, Milano 2001, p. 73). La mare nostrum, au carrefour du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest, concentre les défis du monde entier comme en témoignent ses “cinq rives” sur lesquelles vous avez réfléchi : l’Afrique du Nord, le Proche-Orient, la mer Noire-Égée, les Balkans et l’Europe latine. »

Le pape a énuméré les “défis” de la région, comme un concentré des défis auxquels l’humanité est confrontée aujourd’hui : « Elle est à l’avant-poste de défis qui concernent tout le monde : nous pensons au défi climatique, la Méditerranée représentant un hotspot où les changements se font sentir plus rapidement. Comme il est important de sauvegarder le maquis méditerranéen, écrin unique de biodiversité ! Bref, cette mer, environnement qui offre une approche unique de la complexité, est un “miroir du monde”, et elle porte en elle une vocation mondiale à la fraternité, vocation unique et unique voie pour prévenir et surmonter les conflits. »

Un prophète engagé en politique

La Pira et Paul VI

Lors de l’audience du mercredi suivant, dans sa synthèse du voyage, traditionnelle après un déplacement en dehors de l’Italie, le pape François a cité explicitement cette fois le maire de Florence, à l’origine des rencontres méditerranéennes: « La rencontre de Marseille fait suite à celles qui se sont tenues à Bari en 2020 et à Florence l’an dernier. Il ne s’agit pas d’un événement isolé, mais d’un pas en avant dans un itinéraire qui trouve son origine dans les « Colloques méditerranéens » organisés par le maire Giorgio La Pira à Florence à la fin des années 1950. Un pas en avant pour répondre, aujourd’hui, à l’appel lancé par saint Paul VI dans son encyclique Populorum Progressio, pour « la promotion d’un monde plus humain pour tous, un monde où tous auront à donner et à recevoir, sans que le progrès des uns soit un obstacle au développement des autres » (n° 44). « La Pira était en effet proche des papes Jean XXIII et Paul VI, et il les mettra toujours au courant de ses démarches et de ses voyages ».

Autrement dit, en citant les initiatives et les paroles de La Pira, le pape a replacé son voyage dans un itinéraire prophétiquement envisagé par La Pira et soutenu par l’enseignement pontifical du pape Paul VI : une vocation qui dépasse les frontières de la France mais inclut la France et l’oblige.

La Pira avait une vision de la mission du réseau des maires comme artisans de paix au-delà des frontières : sa vision a aussi inspiré la rencontre des maires des grandes capitales européennes au Vatican, en 2016.

Et, en février 2020, la rencontre « Méditerranée, frontière de paix », a rassemblé des évêques catholiques des pays situés au bord de la Méditerranée, sur les pas de Giorgio La Pira.

Cette rencontre – et les suivantes – sont ainsi nées d’un projet de Giorgio La Pira qui disait, en 1955 : « La Méditerranée doit être aujourd’hui ce qu’elle fut dans le passé ».

Un prophète engagé en politique

« Des personnes comme Giorgio La Pira dégagent une saveur de prophète » : c’est en ces termes que le cardinal secrétaire d’État Pietro Parolin a pour sa part salué la mémoire du maire de Florence, dans une tribune publiée dans L’Osservatore Romano en italien du 15 juillet 2017.

Et voici pourquoi, pour le cardinal Parolin, La Pira est un prophète en politique : « Son travail comme juriste, et homme de gouvernement, sa longue période comme maire de Florence, son inlassable, courageuse et clairvoyante action pour la paix, sa capacité à entraîner derrière lui et convaincre pour éviter la fermeture d’activités productives, qui auraient accentué le chômage, son engagement envers les plus petits, étaient les fruits d’une spiritualité cultivée. Des personnes comme Giorgio La Pira dégagent une saveur de prophète, qui trouve de nouveaux parcours, renvoie tout le monde aux vérités les plus profondes, applaudi et considéré un temps, puis risquant d’être incompris par ceux qui, n’ayant pas un regard aussi aiguisé que lui, ne saisissent pas la profondeur et la vérité de ses intuitions, et finissent par ne reconnaître sa grandeur qu’après un certain temps. »

Le cardinal Parolin souligne combien l’action politique de La Pira était ancrée et dans sa lecture de la bible et dans la prière : « Dans sa personne, la prière s’est faite action pour la communauté, et l’engagement politique s’est nourri de très hauts idéaux. Ce sens concret qu’il avait de l’action administrative et politique, et de les mêler, suscitait l’admiration. Il le nourrissait constamment d’une réflexion qui trouvait dans la Parole de Dieu sa source et son critère de jugement. (…) D’après les notes inscrites dans ce carnet de voyage, la prière accompagnait chacune de ses dures journées et son regard était fixé sur les souffrances que la guerre apportait avec elle. »

On pourrait dire que La Pira était un maire “moine” : ne logeait-t-il pas dans une cellule du fameux couvent des Dominicains de Florence, à San Marco ? Il était en effet tertiaire dominicain, … mais aussi, tertiaire franciscain.

Le Vietnam d’Ho Chi Minh

Le cardinal Parolin s’attarde à l’exemple de la prière de La Pira pour et pendant le voyage au Vietnam : « Une prière pour le voyage au Vietnam, dans l’église Saint-Ignace de Loyola et à la basilique Saint-Paul, accompagna son départ de Rome. Puis, un pèlerinage l’a conduit au sanctuaire marial de Częstochowa, première étape polonaise marquée aussi par une visite aux carmélitaines de Cracovie et au Monastère d’Ulitza Wolska ». Ces témoignages de vie correspondent à ce que La Pira écrivait en 1956 sur la valeur des monastères. « Il ne faut pas avoir peur de le dire :  la civilisation chrétienne et la cité chrétienne sont essentiellement monastiques en ce sens que, comme dans le monastère, on y trouve aussi — en dernière analyse — toutes les valeurs qui ont une orientation unique et une unique finalité : Dieu aimé. Contemplé, sans cesse loué ! … remesurer avec le mètre « monastique » : réédifier Jérusalem sur la roche de Sion ! ».
L’arrivée à Pékin, le dimanche 7 novembre, est marquée par une prière liturgique dans l’Église catholique. Arrivés à Hanoï le 9 novembre, pour Giorgio La Pira, la messe sera son premier devoir, comme elle le sera les jours suivants. Et c’est dans ce cadre-là que s’inscrit le colloque avec Ho Chi Minh, le 11 novembre. »

Cette rencontre est relatée par Mario Primicerio qui a publié un carnet de voyage qui va du 19 octobre au 14 novembre 1965. Il y décrit l’engagement de Giorgio La Pira pour la paix au Vietnam, retraçant tout son parcours jusqu’à Hanoi « en passant par Varsovie, Moscou et Pékin ».

« Cette chronique est agrémentée d’une présentation opportune sur le contexte historique du conflit au Vietnam », souligne le cardinal Parolin qui cite le récit de Primicerio: “« Le professeur commence par dire que le problème de ramener la paix au Viet Nam n’appartient pas qu’à ce peuple, mais qu’il est un problème mondial: la paix est indivisible et la situation mondiale contemporaine nous fait réaliser que l’humanité est toujours sur une crête étroite, avec d’un côté la totale destruction de la planète ». La force de la prière qui constitue la première conscience de Georgio La Pira dans sa mission de paix s’unit, dans ce colloque, à la conscience juridique de la valeur du droit romain, avec un renvoi à l’interdictum uti du gouverneur romain qui impose l’arrêt de la violence (vim fieri veto). « Le professeur répète que, pour que tout cela arrive, il faut déclencher un processus qui a ses temps (l’action du gouverneur romain aussi était un passage préliminaire avant le jugement !) ».”

Pour le cardinal Parolin « ce carnet de voyage confirme que l’action de l’homme politique se nourrit d’une conscience culturelle et d’un patrimoine que Giorgio La Pira a acquis au cours de ses longues années de formation romane avec Emilio Betti », juriste comme La Pira et philosophe (1890-1968).

Il précise: « Chez Giorgio La Pira, la charité politique ne fait pas abstraction de la charité intellectuelle, autrement dit de la compréhension et du dialogue avec les hommes de culture car, selon l’axiome de saint Thomas d’Aquin, quod non est in intellectu non est in voluntate (ce qui n’est pas compris n’est pas dans la volonté) : une action incisive et forte pour trouver des solutions aux problèmes sociaux, demande une réflexion et une analyse des éléments essentiels liées aux questions, sous peine d’inefficacité et de perdre la réalité des faits. »

Giorgio La Pira, à gauche, au début des années 1950 © archiviolapira.it ondazionelapira.org
Giorgio La Pira, À Gauche, Au Début Des Années 1950 © Archiviolapira.it Ondazionelapira.org

La paix et le service des pauvres

Pour le cardinal Parolin aussi, un fil directeur de ce voyage au Vietnam, comme de la vie de La Pira, c’est le bien des pauvres : « Cette expérience d’intervention de paix dans le conflit vietnamien par Giorgio La Pira se réalisa au moment où naissait une nouvelle époque, dont Jean XXIII trace les premiers contours dans l’encyclique Mater et Magistra, parlant de « déclin des régimes coloniaux et la conquête de l’indépendance politique de la part des peuples d’Asie et d’Afrique ». Le regard de Giorgio La Pira, surtout après la conférence de Bandung, en 1955, était fixé, tourné, en permanence sur les besoins des pauvres sur les continents qui renaissaient dans la liberté et l’autodétermination en Asie et en Afrique. L’enseignement du bienheureux Fréderic Ozanam, qui fut son maître dès tout jeune, dicta à Giorgio La Pira son engagement à participer à la conférence de Saint Vincent de Paul en rendant visite aux pauvres.

« Chaque action de Giorgio La Pira était fondée sur l’expérience de l’eucharistie et du pain pour le pauvre » fait encore observer le Secrétaire d’État qui rappelle que La Pira avait institué à Florence une “messe des pauvres”, pour les pauvres, avec les pauvres de sa ville. Il souligne la convergence de vues, sur ce point également, avec le pape François. Le message du Saint-Père François, le 13 juin 2017 pour la première journée mondiale des pauvres, présente de profondes similitudes avec la messe des pauvres de Giorgio La Pira. « Si nous voulons rencontrer réellement le Christ, il est nécessaire que nous touchions son corps dans le corps des pauvres couvert de plaies, comme réponse à la communion sacramentelle reçue dans l’Eucharistie. Le Corps du Christ, rompu dans la liturgie sacrée, se laisse retrouver, par la charité partagée, dans les visages et dans les personnes des frères et des sœurs les plus faibles » (n. 3).”

Et pour La Pira, insiste le cardinal Secrétaire d’État, « la guerre est indissolublement lié au drame de la pauvreté », comme l’affirme “l’Appel aux frères plus riches” de Giorgio La Pira publié par L’Osservatore Romano du 14 juin 1942 : « Quelle belle façon on a de raisonner sur les pauvres, la faim, la misère : vivre l’expérience de ces choses dans la chair vive est bien une chose bien différente : et personne ne peut le comprendre sans l’avoir vécu auparavant. Eh bien, mon frère, je t’invite à réfléchir sérieusement à la valeur de ta position et à la responsabilité qui l’accompagne. Pour que la réflexion soit efficace, il faut qu’elle parte d’une comparaison : pense à une position inverse : toi à la place de celui qui est privé de pain et privé de tout. Quelle immense joie si quelqu’un te tendait la main dans une situation si douloureuse ! Un peu de pain, un peu de lait, quelques lires pour acheter quelque chose, le loyer payé ; que de pensées en moins et que d’espérances restées dans l’âme ! Je sais, faire semblant est difficile. Mais essayons : essaie de t’approcher directement des pauvres ».

S’approcher directement des pauvres : un autre leitmotiv de l’enseignement du pape François, dans les pas de son saint patron, comme lors de sa visite pastorale à Assise, le 4 octobre 2013 : « Nous devons apprendre à être avec les pauvres, partager avec ceux qui sont privés du nécessaire, toucher la chair du Christ ! Le chrétien n’est pas quelqu’un qui se remplit la bouche avec les pauvres, non ! C’est quelqu’un qui les rencontre, qui les regarde dans les yeux, qui les touche. Je suis ici non pas pour « faire la une », mais pour indiquer que cette voie est la voie chrétienne, celle qu’a parcourue saint François. Saint Bonaventure, en parlant du dépouillement de saint François, écrit : « Ainsi le serviteur du Roi suprême demeura dépouillé de tout afin de marcher à la suite de celui qu’il aimait, à la suite de son Seigneur attaché nu à la croix » (sf, 1043).

Toutes ces harmoniques, et d’autres, font certainement mieux comprendre l’importance de la présence de La Pira dans le discours de Marseille.

La Fondation La Pira et les “prophètes de sainteté”

Rappelons enfin qu’une Fondation Giorgio La Pira promeut la diffusion de ses grandes intuitions. Le pape François a lui-même reçu en audience au Vatican, le 23 novembre 2018, les membres de cette fondation à l’occasion de son Vème Congrès national italien, lançant un appel à l’engagement des chrétiens en politique.

La vie politique actuelle, a fait observer le pape, « nécessite des fidèles laïcs et des hommes d’État d’une grande profondeur humaine et chrétienne pour le service du bien commun », qui s’engagent « pour le développement intégral des personnes ».

Le pape François a donné en exemple Giorgio La Pira comme une « figure exemplaire pour l’Église et pour le monde contemporain », soulignant « son témoignage de foi intégral, son amour pour les pauvres et pour les personnes marginalisées, son travail pour la paix, sa mise en œuvre du message social de l’Église et sa grande fidélité aux indications catholiques».

Aujourd’hui a-t-il conclu, comme un défi lancé à tous les laïcs chrétiens « il faut des prophètes d’espérance, des prophètes de sainteté, qui n’aient pas peur de se salir les mains pour travailler et aller de l’avant ».

Source : ZENIT, le 4 octobre 2023

Synode : l’événement catholique le plus important depuis Vatican II ?

Si le Synode 2023 doit être un développement de la tradition authentique de l’Église plutôt qu’un autre effort infructueux pour réinventer le catholicisme, il doit tenir pleinement compte de ces onze moments catholiques cruciaux depuis Vatican II.

Les plus enthousiastes à propos du Synode sur la synodalité qui s’est ouvert le 4 octobre ont tendance à dire qu’il s’agit de l’événement catholique le plus important depuis le Concile Vatican II (1962-1965) – une affirmation qui implique parfois que c’est la seule chose importante qui se soit produite. dans l’Église depuis Vatican II. Je ne suis pas d’accord. Voici onze événements cruciaux depuis le Concile, avec des notes sur leur signification.

25 juillet 1968 : le pape Paul VI publie l’encyclique Humanae Vitae, sur les moyens moralement appropriés de réguler la fécondité. Ce faisant, le pape remet en question les hypothèses érodatrices de la révolution sexuelle, met en garde prophétiquement contre l’impact d’une mentalité contraceptive sur la société et sur les femmes, et trace une ligne dans le sable contre la tentative des partisans de la religion catholique légère de dominer le monde. Théologie morale de l’Église.

8 décembre 1975 : Paul VI publie l’exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi, rappelant à l’Église que le pape Jean XXIII voulait que Vatican II dynamise l’Église pour la mission, et qu’au centre de la mission chrétienne se trouvent « le nom, l’enseignement, la vie, les promesses, le royaume et le mystère de Jésus de Nazareth, le Fils de Dieu.

2-10 juin 1979 : Lors de sa première visite pastorale en Pologne, le pape Jean-Paul II démontre la vitalité de la doctrine sociale catholique en déclenchant une révolution de conscience qui conduira, au cours de la prochaine décennie, à l’effondrement non-violent du communisme européen.

24 novembre – 8 décembre 1985 : La deuxième Assemblée générale extraordinaire du Synode des Évêques, convoquée pour marquer le vingtième anniversaire de Vatican II en considérant ce qui s’est bien passé et ce qui n’a pas fonctionné dans la mise en œuvre du Concile, affirme le Concile comme un grand don du Saint-Esprit et tisse les seize documents du Concile en une tapisserie cohérente en décrivant l’Église comme une communion de disciples en mission.

7 décembre 1990 : Jean-Paul II publie l’encyclique Redemptoris Missio, lançant formellement la nouvelle évangélisation en appelant tous les catholiques à vivre la vocation missionnaire dans laquelle ils ont été baptisés, car le territoire de mission est partout.

6 août 1993 : Datée de la fête de la Transfiguration, l’encyclique Veritatis Splendor de Jean-Paul II enseigne que la vie morale est ordonnée vers la béatitude, qui est la vie éternelle dans la lumière et l’amour du Dieu trois fois saint ; que certains actes sont gravement mauvais en eux-mêmes, quelles que soient les intentions ; et que la croissance dans les vertus est la voie royale vers l’épanouissement et le bonheur de l’humanité.

20-26 mars 2000 : Au cours d’un pèlerinage d’une semaine en Terre Sainte, Jean-Paul II rappelle à l’Église et au monde que le christianisme n’est ni un mythe ni un pieux conte de fées ; Le christianisme commence avec la vie d’hommes et de femmes réels, dans un lieu que vous pouvez voir et toucher aujourd’hui, qui ont été tellement transformés par leur rencontre avec le Seigneur Jésus ressuscité qu’ils sont partis en mission pour convertir le monde et ainsi enseigner le monde, sa véritable histoire et son noble destin.

6 août 2000 : La Congrégation pour la Doctrine de la Foi publie la déclaration Dominus Iesus, qui affirme que Jésus-Christ, loin d’être un exemple d’une volonté divine de sauver générique qui s’exprime dans différentes personnalités historiques, est l’unique sauveur de l’humanité et centre de l’histoire et du cosmos.

18 avril 2005 : Lors de la messe pour l’élection du Pontife romain, le cardinal Joseph Ratzinger, doyen du Collège des cardinaux, met en garde contre une « dictature du relativisme » qui menacera l’avenir de l’humanité si le pouvoir politique et juridique est déployé pour imposer une notion abrutissante de vérité sur tout le monde.

22 décembre 2005 : Lors de son premier discours de Noël à la Curie romaine, le pape Benoît XVI décrit deux interprétations de Vatican II qui se disputent pour l’avenir catholique depuis le Concile lui-même. L’une d’elles était fausse : une « herméneutique de la discontinuité et de la rupture » qui conduisait à la stagnation ecclésiastique et pire encore. L’autre, « l’herméneutique de la réforme », en continuité avec la tradition bien établie de l’Église, était vraie et avait dynamisé un catholicisme vital.

19 novembre 2011 : Au Bénin, Benoît XVI signe l’exhortation apostolique Africae Munus [L’engagement de l’Afrique], élevant l’orthodoxie dynamique comme la clé de l’évangélisation de l’Afrique subsaharienne, le plus grand domaine de croissance de l’Église du XXIe siècle.

Si le Synode 2023 doit être un développement de la tradition authentique de l’Église plutôt qu’un autre effort infructueux pour réinventer le catholicisme selon les canons culturels de la post-modernité, ses discussions – ses soi-disant « conversations dans l’Esprit » – doivent prendre pleinement en compte de ces onze moments catholiques cruciaux depuis Vatican II, qui étaient tous des expressions de l’œuvre continue du Saint-Esprit dans l’Église.

George Weigel est membre émérite du Centre d’éthique et de politique publique de Washington, où il est titulaire de la chaire William E. Simon en études catholiques. Il est l’auteur de plus de vingt livres, dont Témoin de l’espérance : la biographie du pape Jean-Paul II (1999), La fin et le début : le pape Jean-Paul II : la victoire de la liberté, les dernières années, l’héritage (2010). , et L’ironie de l’histoire catholique moderne : comment l’Église s’est redécouverte et a mis le monde moderne au défi de se réformer. Ses livres les plus récents sont The Next Pope: The Office of Peter and a Church in Mission (2020), Not Forgotten: Elegies for, and Reminiscences of, a Diverse Cast of Characters, Most of Them Admirable (Ignatius, 2021) et To Sanctifier le monde : L’héritage vital de Vatican II (Livres de base, 2022).

Source : de George Weigel sur le Catholic World Report, le 4 octobre 2023

Le texte intégral de la lettre pré-synodale du cardinal Zen

Le texte intégral de la lettre pré-synodale du cardinal Zen

Largement citée par le site américain « The Pillar », la lettre adressée fin septembre par le cardinal Giuseppe Zen-Zekiun à différents cardinaux et évêques sur les questions ouvertes par la convocation du Synode en cours depuis le 4 octobre, a désormais été publiée. Elle est sortie des limites du « confidentiel » et il vaut mieux qu’elle soit lue dans son intégralité.

C’est Zen lui-même qui prévoit cette issue, quand vers la fin de la lettre il écrit : « Je la considère comme confidentielle, mais il sera difficile qu’elle ne parvienne pas aux médias. Aussi vieux que je sois, je n’ai rien à gagner, rien à perdre. Je serai heureux d’avoir fait ce que je pensais que j’étais censé faire. »

Du haut de ses 91 ans, mais surtout d’une vie passée à la défense héroïque des « libertas ecclesiae » dans une terre hostile comme la Chine, ancien évêque de Hong Kong et récemment condamné pour avoir soutenu la résistance de la ville aux brimades du régime contre Pékin, Zen se révèle également dans cette lettre comme un combattant passionné et franc pour préserver le Synode et l’Église de ce qu’il considère comme une dérive désastreuse.

Voici donc la lettre rédigée par le cardinal Zen lui-même.

*

Chère Éminence, Chère Excellence,

Je suis votre frère Giuseppe Zen, originaire de l’île lointaine de Hong Kong, un homme infirme de 91 ans, ordonné évêque il y a plus de 26 ans. J’écris cette lettre parce que, conscient d’être encore en possession de mes facultés mentales, je ressens le devoir de sauvegarder, en tant que membre du Collège des Successeurs des Apôtres, la sacro-sainte tradition de la foi catholique.

J’adresse cette lettre à vous, membres du prochain Synode sur la Synodalité, parce que je suppose que vous êtes préoccupés, comme moi, par le déroulement du Synode susmentionné.

La synodalité est un mot plutôt nouveau, dont l’étymologie nous permet de comprendre qu’il s’agit d’un projet de « parler ensemble et marcher ensemble » ; pour l’Église catholique, cela signifiera « communion et participation de tous les membres de l’Église à la mission évangélisatrice ». Ainsi compris, le thème de ce Synode semble utile et toujours actuel, et sera une occasion opportune pour clarifier comment cette synodalité doit être vécue dans l’Église.

Il existe maintenant un document très récent « La synodalité dans la vie et la mission de l’Église », résultat du travail (dans les années 2014-2017) d’une sous-commission de la Commission théologique internationale, dont le président d’office est le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. La sous-commission a conclu ses travaux en 2017, le texte a été approuvé par les membres de la Commission lors de la séance plénière de cette année-là, et finalement approuvé par le Préfet de la Congrégation en 2018, après avoir reçu l’avis favorable du Pape François.

Le document commence dans sa première partie par les faits historiques des Synodes et des Conciles (le sens des deux termes est convergent), notamment le Concile Apostolique de Jérusalem (Actes 15), qui est la figure paradigmatique des Synodes célébrés par l’Église. La description de ce Concile, dans les paragraphes 20-21 du document, peut être résumée comme suit : lors de la diffusion de l’Évangile, un problème surgit : les non-juifs doivent-ils se soumettre à la circoncision et accepter la loi mosaïque pour devenir membres de l’Église de Jésus ? Le problème, vivement ressenti à Antioche, est renvoyé à l’Église de Jérusalem, qui participe à sa résolution. « Malgré la diversité initiale des opinions et la vivacité du débat, à la lumière de la parole prophétique (voir Amos 9,11-12), dans l’écoute mutuelle de l’Esprit Saint à travers le témoignage de son action (voir Actes 15,14- 18), ils sont parvenus à ce consensus et à cette unanimité qui sont le fruit du discernement communautaire ». Les Apôtres et les Anciens ont communiqué le résultat du Concile aux Églises par une lettre qui dit : « L’Esprit Saint et nous avons décidé ».

Au paragraphe 5 du texte de la Commission, il est dit : « La nouveauté du mot synodalité nécessite une mise au point théologique minutieuse ». Au paragraphe 7, il dit : « Tandis que le concept de synodalité rappelle la participation de tout le peuple de Dieu, […] le concept de collégialité précise le sens théologique et la forme d’exercice du ministère des évêques [… ] à travers la communion hiérarchique du collège épiscopal avec l’évêque de Rome ». Et plus loin il dit : « Toute manifestation authentique de la synodalité requiert par nature l’exercice du ministère collégial des évêques ».

Dans la deuxième partie, le document propose les fondements théologiques de cette doctrine, que l’on retrouve notamment dans « Lumen gentium », où il précise qu’au service du peuple, entièrement sacerdotal et prophétique, il existe un sacerdoce ministériel, ordonné, qui sert ce peuple, le guidant au service de l’autorité.

J’ai été assez surpris quand, en lisant les nombreux documents détaillés publiés par le Secrétaire du Synode, j’ai trouvé si peu de références au document susmentionné.

En outre:

1. Cela me trouble que, d’un côté, on me dise que la synodalité est un élément constitutif de l’Église, mais, de l’autre, on me dit que c’est ce que Dieu attend de nous pour ce siècle (comme quelque chose de nouveau ?). Comment Dieu aurait-il pu oublier de maintenir vivant cet élément constitutif de l’Église pendant les vingt siècles de son histoire ? Ne professons-nous pas que l’Église est une, sainte, catholique, apostolique, c’est-à-dire qu’elle a toujours été synodale ?

2. Je ressens une confusion et une inquiétude encore plus grandes lorsque je vois l’idée que le moment est enfin venu de renverser la pyramide, c’est-à-dire avec une hiérarchie qui serait surmontée par le peuple laïc. Dans le document préparatoire, dès le début, il est dit clairement que, pour une Église synodale, il faut reconstituer la « démocratie ».

3. Mais je ressens encore plus d’inquiétude lorsqu’on constate qu’au moment de la convocation de ce Synode (ce qui est présenté comme quelque chose d’inédit), un « chemin synodal » était déjà en cours en Allemagne où, avec un « mea culpa » étrangement joyeux pour les abus sexuels, la hiérarchie et un groupe de laïcs (Comité central des catholiques allemands (ZdK), on ​​ne sait pas dans quelle mesure ils sont représentatifs, mais on apprend qu’ils sont presque tous des employés de l’Église) proposent un changement révolutionnaire de la constitution de l’Église et de l’enseignement moral concernant la sexualité. Plus d’une centaine de cardinaux et d’évêques de différentes parties du monde ont écrit une lettre d’avertissement à l’épiscopat d’Allemagne, mais ils ne reconnaissent pas qu’ils se trompent.

Le Pape n’a jamais ordonné l’arrêt de ce processus de l’Église en Allemagne. A l’occasion de leur visite « ad limina », on sait que le Pape s’est entretenu pendant deux heures avec les évêques allemands, mais aucun discours du Pape n’a été publié dans « L’Osservatore Romano » comme il est d’usage lors de ces visites. Au lieu de cela, c’est le discours du préfet de la Congrégation pour les évêques, le cardinal Marc Ouellet, qui est publié, discours dans lequel il les supplie de ne pas prendre de décision, mais d’attendre les conclusions du synode. En réponse, ils ont opposé un déni clair car, disent-ils, « il y a une urgence pastorale à prendre des décisions » (!?).

Un symptôme alarmant est le déclin continu du nombre de fidèles en Allemagne ; selon les données officielles, la baisse a dépassé le demi-million en 2022. L’Église y est en train de mourir.

Cela nous rappelle le douloureux malheur de l’Église en Hollande, qui, de son apogée où elle représentait 40% de la population nationale, est aujourd’hui tombée jusqu’à sa disparition presque totale. Il n’est pas difficile d’en voir la cause : un mouvement presque identique à celui actuel en Allemagne, qui y a commencé presque immédiatement après le Concile Vatican II.

Il ne semble pas déplacé d’évoquer le grand schisme qui plane sur la communauté anglicane. Les archevêques de la Global Anglican Future Conference (GAFCON) ont envoyé une lettre à l’archevêque de Canterbury, lui disant que s’il ne se convertit pas (l’Église anglicane d’Angleterre a approuvé le mariage homosexuel), ils {qui constituent 85 % des anglicans dans le monde) n’accepteront plus son leadership (en tant que « primus inter pares »).

4. Les documents du Secrétariat ne citent pas toujours la Bible de manière appropriée. Ils parlent longuement de l’épisode de Pierre et Corneille (dans Actes 10-11) comme pour prouver que le Seigneur peut ordonner n’importe quel changement dans le comportement des fidèles. Mais l’histoire du Concile de Jérusalem (Actes 15) montre qu’il ne s’agit pas d’un changement quelconque, mais d’un développement qui implique différentes périodes dans la réalisation du salut. La phase universaliste du salut, déjà annoncée dans l’Ancien Testament, se réalise enfin après la résurrection de Jésus. De même, Jésus a déclaré qu’il n’avait pas aboli la loi, mais qu’il l’avait menée à son terme. L’Esprit avance progressivement, mais ne se contredit jamais. Le saint Henry Newman disait que le véritable développement de la doctrine est homogène.

Je pense qu’il n’est pas nécessaire de s’étendre sur les raisons pour lesquelles vous devez aborder le Synode avec une grande inquiétude. Je ressens plutôt l’importance de porter à votre attention certains problèmes de procédure du Synode. Le Secrétariat du Synode est très agressif dans l’art de la manipulation.

Pour ce que je m’apprête à dire, on me reprochera facilement de « théorie du complot », mais je vois bien qu’il y a tout un plan de manipulation.

Ils commencent par dire que nous devons écouter tout le monde. Peu à peu, ils font comprendre que parmi ces « tous », il y a surtout ceux que nous « excluons ». Enfin, on comprend qu’il s’agit de personnes qui optent pour une morale sexuelle différente de celle de la tradition catholique.

Dans les petits groupes de dialogue de la phase continentale, on insiste souvent sur le fait que « nous devons laisser une chaise vide à ceux qui sont absents, marginalisés par nous ». Ils disent aussi : « Le Synode doit conclure sur l’inclusion universelle, il doit élargir la tente, accueillir tout le monde, sans le juger, sans inviter à la conversion ».

Ils protestent souvent en disant qu’ils n’ont pas d’agenda. C’est véritablement une insulte à notre intelligence, lorsque nous voyons tous quelles conclusions ils visent.

Ils parlent de la « conversation dans l’Esprit » comme d’une chose magique. Et ils invitent chacun à attendre les « surprises » de l’Esprit (bien entendu, ils sont déjà informés de quelles surprises il s’agit). « Conversez, mais ne discutez pas ! Les discussions créent des divisions. » Mais alors le consensus et l’unanimité se produisent miraculeusement ? Mais il me semble qu’au Concile Vatican II, avant d’arriver à une conclusion quasi unanime, on a souvent passé beaucoup de temps dans des discussions animées. C’est là que le Saint-Esprit avait travaillé. Éviter la discussion, c’est éviter la vérité.

Vous ne devez pas leur obéir lorsqu’ils vous disent d’aller prier, interrompant ainsi le travail. Répondez qu’il est ridicule de penser que le Saint-Esprit attend vos prières de dernière minute. Vous devez avoir déjà accumulé une montagne de prières, la vôtre et celle de vos fidèles, comme l’avait fait le pape Jean XXIII avant le Concile, faisant des pèlerinages avec de nombreux fidèles dans différentes églises, priant pour le Concile. Le Saint-Esprit sera occupé pendant le Synode à travailler dans vos cœurs, en espérant que chacun acceptera ses inspirations.

« Commençons, disent-ils, par de petits groupes. » C’est évidemment faux. Il faut d’abord laisser tout le monde parler et entendre tout le monde à l’Assemblée. Cela montre quels problèmes sont les plus controversés et lesquels nécessitent un débat adéquat. En petits groupes « linguistiques », vous pourrez alors, en utilisant votre propre langage, décortiquer les problèmes plus confortablement et finir par formuler des délibérations concises. Il faut insister sur la procédure suivie par de nombreux Synodes, non pas parce que « cela a toujours été fait ainsi », mais parce qu’elle est raisonnable (faire autrement justifie le soupçon qu’on veut éviter de découvrir la véritable inspiration de l’Esprit Saint).

Sur Internet, je remarque qu’on parle beaucoup de « voter ou pas ». Mais s’il n’y a pas de vote, comment connaître le fruit de tant de dialogue ? Éviter les votes, c’est encore éviter la vérité.

Et sur le vote, on en sait davantage. Sans aucune concertation, à proximité immédiate du Synode, le Saint-Père a ajouté un certain nombre de membres laïcs avec droit de vote. Si j’en étais membre, je protesterais vigoureusement, car cela change considérablement le Synode des évêques, que le pape Paul VI avait établi comme instrument de collégialité, même si, dans l’esprit de la synodalité, des observateurs laïcs sont admis avec la possibilité de parler. Je ne vous recommande pas une protestation, mais au moins une douce lamentation avec une demande : qu’au moins les votes des évêques et ceux des laïcs soient comptés séparément (ce que même la « voie synodale » de l’Allemagne a accordé aux évêques). Qu’un poids différent soit accordé aux voix des deux groupes. Laisser voter les laïcs semble signifier qu’ils veulent respecter le « sensus fidelium », mais sont-ils sûrs que ces laïcs invités sont des « fidèles » ? qu’ils vont au moins encore à l’église ? A noter que ces laïcs n’ont pas été élus par les chrétiens pratiquants.

L’ajout (à mi-chemin) d’une autre session pour 2024 n’a jamais été expliqué. Mon malicieux soupçon est que les organisateurs, pas sûrs d’atteindre ce qu’ils visent dans cette session, espèrent avoir le temps de préparer d’autres manœuvres. Mais si les votes clarifient déjà ce que l’Esprit a voulu dire à travers le vote des évêques, une autre session sera-t-elle encore nécessaire ?

J’entends que cette lettre que j’écris soit confidentielle, mais il sera difficile qu’elle ne parvienne pas aux médias. Aussi vieux que je sois, je n’ai rien à gagner, rien à perdre. Je serai heureux d’avoir fait ce que je crois que j’étais censé faire.

Je sais que lors du Synode sur la famille, le Saint-Père a rejeté les suggestions présentées par plusieurs cardinaux et évêques précisément sur la procédure, mais si vous présentez une demande respectueuse soutenue par de nombreux consensus, peut-être pourra-t-elle être acceptée. Cependant, vous aurez fait votre devoir. Accepter une procédure déraisonnable, c’est condamner le Synode à l’échec.

Je m’excuse pour le retard de ma lettre, car nous n’avons peut-être pas le temps de présenter nos demandes aux organisateurs avant le début du Synode.

Je vous souhaite une participation fructueuse et, s’il le faut, courageuse à ce Synode qui sera en tout cas sans précédent.

Votre humble frère,

Giuseppe Zen

21 septembre 2023
Fête de l’Apôtre Saint Matthieu (« miserando et eligendo »)

Source : blog de Sandro Magister « Settimo Cielo », le 5 octobre 2023

Synode: ces critiques qui soufflent sur l’assemblée qui entend réformer l’Église

Synode: ces critiques qui soufflent sur l’assemblée qui entend réformer l’Église

Un cardinal très respecté dénonce la «manipulation» de ce synode.  — François ne sait pas cacher son humeur. Et, ce mercredi matin, sur la place Saint-Pierre de Rome, il avait le visage des mauvais jours. Il célébrait pourtant la messe d’ouverture de ce synode sur l’avenir de l’Église qu’il a tellement désiré… La raison de cette moue, il l’a lui-même donnée dans son homélie, où il a déploré le manque d’unité de l’Église face à ce projet synodal: «Nous sommes à l’ouverture de l’assemblée synodale. Nous n’avons pas besoin de regards immanents faits de stratégies humaines, de calculs politiques ou de batailles idéologiques. Nous ne sommes pas ici pour une réunion parlementaire ou pour un plan de réforme. Non, nous sommes ici pour marcher ensemble sous le regard de Jésus qui accueille tous ceux qui sont fatigués et opprimés.» 
Il a alors redit le sens de ce synode qui rassemble au Vatican près de 400 délégués, évêques et laïcs, venus du monde entier pour réfléchir, pendant deux mois – en octobre 2023 et en octobre 2024 -, à une gouvernance de l’Église plus démocratique et plus décentralisée. «La tâche première du synode est de recentrer notre regard sur Dieu, pour être une Église qui regarde l’humanité avec miséricorde, a-t-il martelé. Une Église unie et fraternelle qui écoute et dialogue, une Église qui a Dieu en son centre et qui par conséquent ne se divise pas à l’intérieur et n’est jamais dure à l’extérieur.» À cet instant, le pape lève les yeux de son texte et, l’air dépité, rectifie: «Une Église qui, au moins, cherche à être unie et fraternelle…» De fait, elle ne l’est pas. Cet été, cinq cardinaux ont fait part à François de leurs «doutes» profonds sur l’autorité même du synode. 
Un organe consultatif qui, selon eux, ne se fonde sur aucun texte juridique et n’a donc pas vocation à décider quoi que ce soit dans l’Église. Ils l’ont aussi questionné sur la bénédiction des couples homosexuels et sur l’ordination des femmes, deux points qui sont au programme des débats synodaux. Contre toute attente, le pape leur a répondu, lundi soir, sans fermer aucune porte sur ces possibles évolutions. Une réponse écrite officielle, car il ne pouvait plus cacher ces dissonances qui avaient été révélées le matin même sur le site italien diakonos.be, redoutablement bien informé. 
«Plan de manipulation» 
Ces cinq cardinaux, âgés, ont beau être minoritaires, sur les 242, ils ont du poids. Ainsi du cardinal Zen, ancien archevêque de Hongkong. Un résistant dans l’âme qui a tenu tête au régime de Pékin et qui a été condamné récemment – sans que le pape lève jamais le petit doigt pour le soutenir – parce qu’il avait fortement soutenu les manifestations de 2019 et 2020 contre l’emprisonnement du territoire de Hongkong par la Chine. Un site américain, The Pillar, vient de révéler que le cardinal Zen avait écrit à tous les évêques et cardinaux de ce synode pour dénoncer ce qu’il appelle «un plan de manipulation». Sa lettre est authentique. Il affirme que «les organisateurs du synode disent ne pas avoir d’agenda (c’est-à-dire de plan préconçu et d’objectifs à atteindre, NDLR), mais c’est vraiment une offense à notre intelligence. Chacun peut voir les conclusions qu’ils veulent atteindre.» Il cite alors en exemple la question de la bénédiction des couples homosexuels. 
«On nous dit qu’il faut nous écouter les uns les autres, mais, petit à petit, on nous fait comprendre que, puisqu’il faut s’écouter, il y a des gens qui sont exclus», c’est-à-dire «des gens qui optent pour une morale sexuelle différente de la tradition catholique», écrit-il. Il critique également ces deux sessions d’octobre en 2023 et en 2024: «Les organisateurs ont choisi d’avoir plus de temps pour mieux manœuvrer.» Et fustige la méthode de travail adoptée: la «conversation dans l’Esprit», qui ressemble à une «formule magique» pour couvrir des «surprises» de l’Esprit. Un langage synodal que l’on entend partout à Rome ces jours-ci et qu’il dénonce, car, selon lui, «c’est une manière de couvrir des résultats prédéterminés», les «organisateurs étant déjà très informés des “surprises” qu’ils attendent». 
Sur la méthode, toujours, il regrette que la forte réduction des débats en assemblée générale, au profit de travaux en petits groupes, soit «un stratagème pour éviter des débats ouverts et contradictoires». Qui, eux, étaient la marque de tous les synodes précédents, sous Paul VI, Jean-Paul II, Benoît XVI et même François au début de son pontificat. 
Lettre confidentielle 
Ce cardinal de bientôt 92 ans va jusqu’à accuser le secrétariat général du synode d’être «efficace dans l’art de la manipulation». Il demande aux participants «de ne pas obéir quand on leur demande de prier car il est ridicule de penser que l’Esprit saint attend ces prières offertes au dernier moment». Dans la tradition catholique, l’Esprit saint, l’Esprit de Dieu, est censé éclairer la conscience de celui qui prie. Enfin, le cardinal Zen critique le fait que des laïcs aient obtenu le droit de vote dans cette assemblée synodale. Ce qui, à ses yeux, «sape le synode des évêques» puisqu’ils n’ont «même pas été élus par le peuple chrétien», mais désignés. 
Ce qui «change radicalement la nature du synode que Paul VI avait voulu comme un instrument de la collégialité épiscopale, dans la suite du concile Vatican II». Aussi suggère-t-il que les votes des laïcs et des évêques soient «séparés». Il demande aux évêques et cardinaux participants de prendre leur responsabilité car «accepter des procédures irraisonnables conduira à l’échec du synode». À la fin d’une telle charge, le cardinal Zen demande que sa lettre reste strictement confidentielle. Mais, conscient du risque de fuite, il conclut: «Vieux comme je suis, je n’ai rien à perdre ni à gagner. Je serai heureux d’avoir fait ce que je considère comme un devoir.» 
«Rejeter l’esprit de division et de conflit» 
Dès lors, on peut comprendre le dépit du pape mercredi, même si l’opposition à ce synode est le fait d’une minorité jusque-là silencieuse. Reste que jamais un cardinal ou un évêque n’avait osé critiquer publiquement cette démarche synodale. Il n’est ainsi pas surprenant que François ait conclu son homélie de lancement du synode en appelant à «rejeter l’esprit de division et de conflit». Car, a-t-il insisté, «le Seigneur ne se décourage pas au milieu des vagues parfois agitées de notre temps, il ne cherche pas d’échappatoires idéologiques, ne se barricade pas derrière des convictions acquises, ne cède pas aux solutions faciles, ne se laisse pas dicter son agenda par le monde». 
Aussi, de relancer ce qu’il attend de l’Église dans une «époque complexe»: «Jésus nous invite à être une Église hospitalière, qui n’impose pas de fardeaux». Et de mettre en garde contre les «tentations dangereuses »:«être une Église rigide, qui s’arme contre le monde et regarde en arrière, être une Église tiède qui se soumet aux modes du monde, être une Église fatiguée, repliée sur elle-même». Une nouvelle fois, il a martelé que «le synode n’est pas un rassemblement politique mais une convocation dans l’Esprit, non pas un Parlement polarisé mais un lieu de grâce et de communion», loin de «nos négativités». Dans l’adversité, a conclu le pape, le Christ «ne se laisse pas abattre par la tristesse», pourtant visible sur le visage du pontife romain. «Il n’est pas amer», il ne se laisse pas «emprisonner par la déception», «il est capable de voir au-delà, il reste serein dans la tempête». Elle pourrait pourtant souffler fort.

(Le Figaro)

Source : de Jean-Marie Guénois sur le site du Figaro via Il Sismografo, le 5 octobre 2023

Les secrets du tableau de Jésus miséricordieux et les indications de sainte Faustine

Tableau de Jésus Miséricordieux dans l’église de la Sainte-Trinité à Vilnius © Gailestingumas.com
Tableau De Jésus Miséricordieux Dans L’église De La Sainte-Trinité À Vilnius © Gailestingumas.com

Les secrets du tableau de Jésus miséricordieux et les indications de sainte Faustine

La Miséricorde divine et la Rédemption

Un des dons du Christ au monde par l’intermédiaire de sainte Faustine Kowalska, canonisée par Jean-Paul II le 30 avril 2000, et première sainte du Troisième millénaire, que l’on fête ce 5 octobre 2023, c’est le “sacramental” (1) qu’est le tableau de “Jésus Miséricordieux”.

Lorsque le pape François s’est rendu à Vilnius, le tableau a été apporté sur le parvis de la cathédrale, où il a présidé à la rencontre avec les jeunes, le 22 septembre 2018, en présence du cardinal Gintaras Grusas.

Les secrets du tableau

Le tableau original se trouve en effet aujourd’hui au sanctuaire de la Miséricorde Divine à Vilnius, dans l’église de la Sainte-Trinité, dont le père spirituel de Faustine, le bienheureux Michal Sopocko (1888-1975) a été recteur.

A l’époque de Faustine Kowalska (1905-1938), Vilnius était territoire polonais et la religieuse y avait été envoyée par sa communauté. La petite maison en bois de sœur Faustine, où Jésus lui est apparu une centaine de fois, et qui a traversé intacte la période du communisme soviétique, est devenu un lieu de prière.

Sur le tableau peint à Vilnius par Eugeniusz Kazimirowski (1873-1939), en 1934, Jésus est représenté tel que sainte Faustine le voyait, notamment, le pied gauche en avant : le Christ a voulu être représenté en marche, ce n’est pas un Jésus “statique”. Il se fait proche de chacun, il vient vers celui qui prend le temps de le contempler et de lui parler avec confiance.

Ce tableau représentant le Christ a une dimension “trinitaire” : les deux endroits les plus lumineux du tableau sont le front et le cœur. Le front de Jésus éclairé par l’amour du Père qui bénit et envoie son Fils communiquer aux hommes sa miséricorde. Et le cœur ouvert qui communique l’Esprit Saint répandu dans les sacrements : le baptême et l’eucharistie symbolisés par la lumière blanche et la lumière rouge qui jaillissent, ensemble, inséparablement. Ce même Esprit qui pousse le croyant à accomplir les œuvres de miséricorde.

Un autre détail : le Christ est représenté les yeux baissés. Sainte Faustine a demandé à Jésus pourquoi il voulait être représenté ainsi. Voici la réponse (PJ 326) : « Mon regard sur ce tableau est le même que celui que j’avais sur la croix ». Un regard de miséricorde, comme lorsque Jésus baisse les yeux et écrit sur le sable devant la femme adultère et ses accusateurs.

La prière enseignée par Jésus à sainte Faustine – “Jésus, j’ai confiance en toi” – est inscrite en bas du tableau. Le Christ lui a en effet confié à Faustine que ce qui blesse le plus son cœur c’est le manque de confiance des baptisés ».

Le Christ veut être peint “avec des pinceaux”

Mais la principale originalité de ce tableau c’est qu’il a été peint à la demande du Christ lui-même, avec des promesses de bienfaits spirituels. Un peu comme la médaille de la rue du Bac a été demandée par la Vierge Marie qui en a donné elle-même le modèle à sainte Catherine Labouré, accompagné de promesses. Mais comme cette représentation du Christ bouleversait les critères habituels de sa représentation dans l’art sacré catholique, il a fallu l’autorisation d’une commission d’art sacré pour qu’il puisse être proposé à la vénération des baptisés.

On ne se sait pas quel jour exactement la demande a été faite par le Christ la première fois. Mais sainte Faustine rapporte cette première demande dans son “Petit Journal” (47-49), à la date du 22 février 1931, alors qu’elle est encore en Pologne, à Plock : « Un soir, quand j’étais dans ma cellule, je vis Jésus vêtu d’une tunique blanche. Une main levée pour bénir, la seconde touchant son vêtement sur la poitrine. De la tunique entrouverte sortaient deux grands rayons, l’un rouge, l’autre pâle. (…) Après un moment Jésus me dit : « Peins un tableau selon le modèle que tu vois, avec l’inscription : Jésus, j’ai confiance en Toi. Je désire que l’on honore ce tableau, d’abord dans votre chapelle, puis dans le monde entier. Je promets que l’âme qui honorera ce tableau ne sera pas perdue. Je lui promets aussi la victoire sur ses ennemis d’ici-bas, spécialement à l’heure de la mort. Moi-même, Je la défendrai, comme ma propre gloire. »

Le premier confesseur auquel Faustine ose confier la demande du Christ, le père Jozef Andrash SJ (1891-1963), qui lui répondra, prudent : “Mais oui, ma sœur, Jésus veut être peint dans votre âme.”Jésus apparaît alors de nouveau à Faustine et il insiste sur le fait qu’il veut être peint avec un pinceau (PJ 49-50) : « Je veux que ce tableau que tu peindras avec un pinceau, soit solennellement béni le premier dimanche après Pâques. »

L’atelier du peintre, devenu chapelle

Sans être davantage convaincu, le père Sopocko, directeur spirituel à Vilnius, demandera au peintre qui habite l’appartement du rez-de-chaussée de la maison des sœurs de la Visitation où lui-même habite, au premier. L’atelier du peintre est aujourd’hui devenu une chapelle. On peut y prier spécialement pour les artistes peintres.

C’est le 2 janvier 1934, fête du très saint nom de Jésus, que sainte Faustine va trouver le peintre pour la première fois (PJ 863) : « Ce jour est pour moi tout particulièrement grand, ce jour-là je suis allée pour la première fois m’occuper de la réalisation de ce tableau ; ce jour-là pour la première fois la miséricorde divine a été particulièrement honorée (…) bien qu’elle soit connue depuis longtemps, mais cette fois-ci sous la forme que le Seigneur souhaitait. Ce jour du très doux nom de Jésus me rappelle bien des grâces particulières. »

Faustine viendra une ou deux fois par semaine pendant six mois, pour indiquer à l’artiste, qui ne voit pas Jésus, comment il lui apparaît à elle et attirer son attention sur les détails importants. Pas seulement les yeux, les rayons, mais aussi le fait que Jésus bénit : il ne lève pas le bras droit, en Juge, comme sur la fresque du Jugement dernier de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine, mais, le bras près du corps, sa main bénit.

Faustine était accompagnée d’une religieuse mise dans la confidence. Personne d’autre ne pouvant être mis au courant, le père Sopocko lui-même servait de modèle : il revêtait une tunique blanche pour représenter le Christ.

Miséricorde et rédemption

Jésus a aussi demandé à sainte Faustine que ce tableau soit béni le premier dimanche après Pâques (PJ 49-50) : « Je veux que ce tableau que tu peindras avec un pinceau, soit solennellement béni le premier dimanche après Pâques : ce dimanche doit être la Fête de la Miséricorde. Je désire que les prêtres proclament Ma grande miséricorde envers les pécheurs. Les flammes de la miséricorde Me brûlent. Je veux les répandre sur les âmes. »

Si l’on considère les dates et le lieu, on est frappé du fait que cette révélation de la Miséricorde divine, dont le tableau témoigne, se situe au cœur d’une Europe bientôt déchirée par les épouvantables tragédies du XXe s. : La Révolution bolchévique va déboucher sur le stalinisme, Mussolini et Hitler sont déjà au pouvoir. C’est pour cela qu’aujourd’hui encore, le Pèlerinage de la miséricorde de Vilnius propose aux pèlerins non seulement un itinéraire à l’école de Faustine et de Sopocko, mais de passer par le mémorial où des dizaines de milliers de juifs ont été assassinés par les nazis et par le musée des horreurs soviétiques : la Miséricorde se comprend dans cette perspective. Cette révélation, juste avant les grandes tragédies, semble vouloir aider l’humanité à traverser ses tragédies tout en nourrissant chaque jour sa confiance en Dieu qui sauve : “Jésus, j’ai confiance en toi !” Et c’est un message pour les tragédies du monde entier, pas uniquement l’Europe.

Sainte Faustine raconte la première exposition du tableau à la vénération d’une assemblée (PJ 89): « C’est vraiment étrange : tout s’est passé comme le Seigneur l’avait exigé. Le premier hommage que le tableau a reçu de la foule a eu lieu le premier dimanche après Pâques. Pendant trois jours le tableau a été exposé à la vue de tous et vénéré publiquement parce qu’il a été placé à la Porte de l’Aurore en haut de la fenêtre si bien qu’on pouvait le voir de très loin. À la Porte de l’Aurore on a célébré solennellement durant ces trois jours la clôture du Jubilé de la Rédemption du Monde, 1900 ans après la Passion du Sauveur. Je vois maintenant que l’œuvre de la rédemption est indissociable de l’œuvre de la miséricorde que le Seigneur exige. »

Un message encore actuel, alors que le pape François qui a institué un Jubilé de la Miséricorde en 2015-2016 s’apprête à présider aussi un Jubilé de la Rédemption, en 2025.

Faustine ajoute, à propos de la prédication sur le thème de la miséricorde, demandée par le Christ (PJ 417) : « J’ai assisté au sermon de mon confesseur. Ce sermon traitait de la miséricorde divine et il était le premier de ceux que Jésus exigeait depuis si longtemps. Lorsque mon confesseur a commencé à parler de l’infinie miséricorde du Seigneur, le tableau a pris un aspect vivant et les rayons pénétraient dans les cœurs des gens rassemblés, mais pas dans la même mesure. Certains en recevaient plus, d’autres moins. Mon âme a été inondée d’une immense joie quand j’ai vu la grâce de Dieu. »

Toute sa vie, notamment par des voyages à Rome, le père Sopocko, docteur en théologie, déploiera ses efforts pour faire connaître cette demande de Jésus. Il fera imprimer des brochures et des petites images du tableau. Mais les écrits de Faustine seront mis à l’index. On ne pourra pas non plus parler du tableau. Maria Winowska écrira pour cela un livre intitulé “L’icône du Christ miséricordieux” et non pas le “tableau”.  

Il faudra qu’un pape polonais soit élu au siège de Pierre – et qu’il choisisse Joseph Ratzinger à la Doctrine de la foi – pour que la diffusion des écrits de Faustine soit autorisée et que sa cause de canonisation aboutisse. Jean-Paul II dira que son héritage spirituel c’est la miséricorde divine. Et il consacrera le monde à la Miséricorde, à Cracovie, au nouveau sanctuaire de Lagiewniki, le 17 août 2002.

Le tableau de Cracovie

Notons que, pour son tableau réalisé en 1943, à Cracovie, en ex-voto pour la protection dont a bénéficié sa famille pendant le Seconde Guerre mondiale – la Miséricorde aide à traverser les tragédies ! -, un autre peintre polonais, Adolf Hyla (1898-1965), n’a pas eu accès à l’original ni aux indications de Faustine, décédée en 1938, ou du p. Sopocko. D’où des différences notables : Jésus tient ses yeux ouverts, les deux rayons sont séparés, le main droite est placée plus haut.

Mais certains estiment que l’existence de cet autre tableau voulant représenter Jésus Miséricordieux, a en quelque sorte “protégé” le tableau original, caché pendant trente ans (1956-1986) en Biélorussie, à Nowa Ruda, pendant l’occupation soviétique de la Lituanie. Le pensant à Cracovie, les services soviétiques ne chercheront pas l’original.

Alors, devant lequel des deux tableaux prier la Miséricorde divine ? Probablement devant celui qui parle le plus au cœur de chacun, selon sa sensibilité. A Faustine qui éclate en larmes après avoir vu le tableau de Vilnius achevé – “Seigneur tu es tellement plus beau !” (PJ 313) -, le Christ répond par ces paroles qui semblent s’appliquer à toutes les copies successives et peuvent rassurer les peintres : « Ce n’est ni dans la beauté de la couleur, ni dans le coup de pinceau que réside la grandeur de ce tableau, mais dans ma grâce. »

Pendant la période soviétique, des habitants de Nowa Ruda, où des Polonais l’avaient mis à l’abri, ont refusé de le retirer de leur église transformée en grange par l’occupant. Il ont prié devant le tableau pendant des décennies, sans en connaître l’origine. Lorsqu’un prêtre polonais est venu de Vilnius pour récupérer le tableau, après la chute du Mur de Berlin et la libération de la Lituanie, une copie leur a été offerte.

A Vilnius, l’archevêque d’alors, le cardinal Audrys Backis, fera restaurer le tableau ainsi que l’église de la Sainte-Trinité qui devait l’accueillir. Il a voulu que le tableau soit, comme l’a demandé Jésus à Faustine, accessible à tous, Polonais, Lituaniens, touristes, et passants de tous pays. C’est pour cela que le sanctuaire est accessible 24h sur 24, 7 jours sur 7 et 365 jours par an : un défi pour tout sanctuaire !

Plus encore, on peut prier à chaque heure du jour ou de la nuit connecté au sanctuaire de Vilnius grâce à une webcam, chaque jour de l’année.

Pour préparer le pèlerinage de la Miséricorde à Vilnius

Pour organiser les pèlerinages à Vilnius, un courriel :piligrimai@vilnensis.lt

NOTE

(1) Le Catéchisme de l’Église catholique définit ainsi un sacramental (§ 1667) : « La sainte Mère Église a institué des sacramentaux, qui sont des signes sacrés par lesquels, selon une certaine imitation des sacrements, des effets surtout spirituels sont signifiés et sont obtenus par la prière de l’Église. Par eux, les hommes sont disposés à recevoir l’effet principal des sacrements et les diverses circonstances de la vie sont sanctifiées. »

Source : ZENIT.ORG, le 5 octobre 2023