04.02.2024 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 1,29-39

Il est descendu aux enfers

La semaine passée, nous avions remarqué que l’Évangile de Marc commençait le ministère de Jésus, non par la transmission de son enseignement, mais par le récit de guérisons : dimanche dernier, celle d’un homme tourmenté par un esprit impur ; aujourd’hui la fièvre de la belle-mère de Pierre et d’autres « qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons. » Et la semaine prochaine, nous n’aurons toujours aucune parole d’enseignement de la part de Jésus, mais la guérison d’un lépreux. C’est clair, Marc place les exorcismes et les guérisons avant tout discours.

Notre époque devenue très (trop?) rationnelle est particulièrement suspicieuse à l’égard de tout ce qui est exorcisme et guérison spirituelle, sans parler de l’existence des démons, du Diable ou même de l’Enfer. Combien sommes-nous encore aujourd’hui à croire à l’existence de l’Enfer, à l’action perverse du Diable, à la présence en ce monde d’esprits mauvais et de démons, autrement que comme allégories ? Et pourtant …

Évidemment, de nos jours, tout le monde trouve caricaturales les anciennes images présentant l’Enfer comme un magma rougeoyant où de petits démons poussent les damnés qu’ils torturent. Je vous renvoie à cet égard à quantité d’œuvres d’art dépeignant le Jugement dernier, dont notamment celui de Fra Angelico, un dominicain, conservé au couvent San Marco de Florence : la représentation des supplices de l’Enfer y est particulièrement effrayante, un gros diable noir y dévore voracement les damnés. Personne de nos jours ne conçoit plus l’Enfer comme cela mais est-ce une raison suffisante pour rejeter l’idée même qu’existe l’Enfer ?

Le Jugement dernier (détail des Enfers) – Fra Angelico (c.1387-1455)

Une image plus contemporaine de l’Enfer est peut-être, hélas, celle des camps de concentration dépeinte par Primo Levi ou celle du goulag décrite par Alexandre Soljenitsyne, une image de l’Enfer qui, au-delà de l’enfermement, met l’accent sur le dépouillement ultime de toute dignité humaine. C’est sans doute une image très parlante. Qui ne verrait pas un esprit démoniaque voire diabolique derrière la mise en œuvre de tels processus industriels de déshumanisation ?

Mais, à bien y regarder, cette image n’a rien à envier à celles, tout aussi effrayantes, du Moyen-Âge. D’ailleurs, il n’est pas dit que les chrétiens d’alors interprétaient leurs terribles représentations de l’Enfer au sens littéral, comme le lieu où effectivement de petits diables mordillent les chevilles. Ce qu’ils cherchaient avant tout à montrer ; c’est la terrible souffrance de l’Enfer, la torture qu’inflige un esprit mauvais, tandis que les images contemporaines de camps et de goulags en soulignent le côté dégradant et ultimement inhumain. Ces images sont parlantes, certes, mais restent somme toute fort lointaines.

Je crois qu’il y a place pour une compréhension plus actuelle et bien plus proche de l’Enfer ou de la possession par un esprit mauvais. Toute personne qui est passée par la dépression, par toutes sortes d’addictions sait personnellement ce qu’est l’Enfer, à savoir un enfermement de l’âme à en mourir. Toutes celles et ceux qui sont passés par une période d’intense désespoir, d’inextricables ténèbres, voire par l’envie récurrente d’en finir, savent à quel point il peut être proche l’Enfer.

De même, ces états d’emprise spirituelle dans lesquels parfois nous sombrons, nous donnent à penser qu’il existe effectivement des esprits mauvais et des possessions. Ainsi l’esprit qui pousse l’alcoolique à boire, le dépressif à s’isoler ou certains à devenir bourreaux à force de violences subies. Je connais des personnes aux prises avec de terribles addictions, et qui n’en peuvent plus ; des gens autant dégoûtés que soumis à leurs vices, et profondément désespérés de ne pas pouvoir en sortir. Voilà l’Enfer.

Et tous ici, ne nous est-il jamais arrivé de ne pas nous reconnaître dans telle parole blessante que nous avons pourtant dite ou dans tel acte déplorable que nous avons pourtant commis ? Si la parole de saint Paul – « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » (Rm 7, 19) – a un sens, nous devons reconnaître que parfois nous sommes sous l’emprise d’un esprit mauvais, voire parfois sous la possession de plus graves démons – démons de l’argent, du pouvoir et du sexe, pour les plus fréquents, auxquels répondent les trois vœux évangéliques de pauvreté, obéissance et chasteté.

Je vous ai quelque peu induits en erreur en insistant sur le fait que Marc avait sciemment choisi de rapporter des exorcismes et des guérisons avant toute parole de Jésus. En réalité, au début de l’Évangile [Mc 1, 15], Jésus donne en une phrase l’essentiel de son enseignement : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile », c’est là sa seule parole avant d’opérer des guérisons.

En voyant l’Enfer, non pas comme une réalité tellement lointaine qu’elle échappe à notre compréhension mais, au contraire, comme une réalité toute proche – tous nos petits enfers d’ici-bas – dont le règne de Dieu, tout aussi proche, vient nous libérer, on comprend mieux que le témoignage chrétien se fonde d’abord sur une guérison personnelle, une libération de l’âme. Je ne témoignerai du Christ que dans la mesure où il m’aura libéré de mes démons, de mes enfers, de tout esprit mauvais auquel je cède.

Le Royaume de Dieu est tout proche de nos états de colère, de haine, de révolte ; tout proche de nos fièvres et de nos maladies ; tout proche de nos troubles et de nos dépressions, tout proche de nos ténèbres et de nos addictions. Tout proche. Il peut tout rejoindre et il peut tout guérir. Il peut nous sortir de tous nos enfers, petits et grands ; nous libérer de tous nos démons, de l’emprise de tout esprit mauvais. Voilà essentiellement la bonne nouvelle du Christ, qui n’a effectivement de sens que si elle nous touche et à mesure qu’elle nous touche. Dire que le Royaume de Dieu est tout proche, c’est témoigner qu’avant tout il nous sauve de nos enfers les plus proches, les plus intimes et parfois les plus inextricables.

Pour lutter contre les pensées mauvaises, l’esprit de convoitise, de révolte ou de haine qui parfois nous assaille, le frère Ange Rodriguez OP, qui était exorciste du diocèse de Lyon, conseillait cette simple prière : « Que tout esprit loue le Seigneur ! ». En effet, la première chose à faire pour exorciser nos démons, c’est de prier l’Esprit Saint.

De tout ce qui nous enchaîne et nous enferme, vient Esprit Saint nous libérer.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 31 janvier 2024

04.02.2024 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 1,29-39

“Dieu au côté du souffrant”

Pistes pour l’homélie


Textes Bibliques : Lire


La liturgie de ce dimanche s’ouvre par une lecture du livre de Job. C’est l’histoire d’un homme riche et distingué qui prenait soin d’offrir des sacrifices à Dieu et qui pensait être à l’abri des malheurs de la vie. Or voilà que tout bascule : en très peu de temps, il perd ses biens, ses enfants et sa santé. Les paroles qui nous sont rapportées en ce jour sont un cri de souffrance. Tout est désordre et contradiction : il désespère et il espère ; il blasphème et il adore ; il est pécheur et il est innocent.

En commentant ce texte, le pape François nous rappelle la situation dramatique de millions d’hommes, de femmes et d’enfants obligés de travailler dans des conditions indignes. Nous pensons aussi à la souffrance et parfois à la révolte de grands malades. Le pape nous recommande de devenir “des artisans de la mondialisation de la solidarité et de la fraternité.” Comme Job, nous nous tournons vers notre Dieu. C’est leur prière et leur révolte que nous faisons monter vers lui. Tout l’Évangile nous dit que Jésus est saisi de pitié devant toute cette souffrance. Et il compte sur nous pour être les témoins passionnés de son amour qui veut sauver tous les hommes.

C’est précisément ce que nous rappelle l’apôtre Paul dans la deuxième lecture. Nous ne pouvons pas nous contenter de bénéficier passivement de cet amour de Jésus. Comme lui, nous sommes envoyés vers ceux qui souffrent. Paul était un passionné de l’annonce de l’Évangile. Son seul but était de gagner les plus grand nombre au Christ. Lui-même disait : “Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile.”

L’Évangile de saint Marc nous plonge en plein dans le ministère de Jésus : ministère de guérison, lutte spirituelle contre les forces du mal qui paralysent l’humanité, ministère de la prière, ministère de la prédication…

Tout commence par le ministère de guérison. Jésus est accueilli dans la maison de Simon et André. Or voilà que la belle-mère de Simon est malade. Jésus la prend par la main et la fait lever. En nous racontant cet événement, Marc veut rendre hommage à cette femme du peuple qui fut la première à offrir l’hospitalité à Jésus et à ses apôtres durant sa vie publique. Cette belle-mère deviendra le modèle de ces femmes de l’Église primitive qui accueilleront les missionnaires sous leur toit. Et bien-sûr, nous n’oublions pas toutes celles qui s’engagent dans un service d’Église.

Voilà donc cette belle-mère guérie et relevée. C’est l’image de ce que Dieu veut faire pour nous lorsque nous sommes paralysés par la fièvre du péché. Il continue à nous prendre par la main. Il veut nous remettre debout pour que, nous aussi, nous puissions servir. C’est cela qu’il réalise par le ministère de son Église; Jésus veut le salut de tous les hommes. Il manifeste une prédilection particulière pour ceux qui sont blessés dans leur corps et leur esprit : les pauvres, les pécheurs, les malades, les marginalisés. Il est celui qui sauve, qui soigne et qui guérit.

Tout l’Évangile nous dit que Jésus est venu “chercher et sauver ceux qui étaient perdus”. Cette mission se continue à travers l’Église, sacrement de l’amour et de la tendresse de Dieu pour les hommes. Les disciples sont envoyés en mission pour “annoncer l’Évangile du salut et guérir les infirmes”. Fidèle à cet enseignement, l’Église à toujours considéré l’assistance aux infirmes comme une partie intégrante de sa mission. Et nous pensons également à tous ceux et celles qui se mettent au service des malades au cours de leur pèlerinage à Lourdes. Les pauvres et les souffrants sont toujours présents sur notre route. À travers eux, c’est le Christ qui est là. Quand nous rendons visite à un malade, c’est le christ que nous servons.

Ce ministère de guérison ne va pas sans celui de la prière. Dès le matin, très tôt, Jésus s’en va dans un lieu désert et là, il priait. Il ne cherche pas à tirer profit de sa popularité. Bien au contraire, il se retire loin de la foule. Il choisit d’aller ailleurs, dans les villages voisins. La bonne nouvelle doit être annoncée partout et jusque dans le monde entier. Le pape François nous parle d’une “Église en sortie”. Tous ont besoin d’entendre la bonne nouvelle pour leur délivrance. Jésus se présente à nous comme le sauveur qui vient délivrer l’homme de ses démons et de ses maladies. Il veut que nous ayons la vie en abondance.

Prions ensemble afin qu’il nous aide à changer le regard sur les petits, les pauvres, les malades et les exclus. C’est vers eux que nous sommes envoyés. Qu’il nous donne force et courage pour témoigner de son amour tous les jours de notre vie.

Abbé Jean Compazieu

Source : DIMANCHEPROCHAIN.ORG, le 27 janvier 2024