22.09.2024 – HOMÉLIE DU 25ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 9,30-37

Grandeur et abaissement

Par le Fr. Laurent Mathelot

L’Évangile, aujourd’hui, oppose emprise et domination à serviabilité et simplicité de cœur. A la question des disciples « Qui est le plus grand ? », Jésus leur propose de s’abaisser pour accueillir un enfant. C’est un discours que nous avons mille fois entendu : « les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers » (Matthieu 20, 16) ; « quiconque s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé » (Luc 14, 11) ; « Heureux les doux et les humbles de cœur » (Matthieu 5, 1-12). C’est un discours qu’il faut redire et méditer encore, notamment au vu de ce que nous découvrons de la vie de l’abbé Pierre.

Le souci des pauvres, la belle éloquence, le zèle missionnaire peuvent se révéler de jolis paravents qui dissimulent de scandaleux vices, un parfait camouflage pour de terribles péchés. Méfiez-vous de ceux qui mettent en avant leur personne, leur intelligence ou leur charité. C’est déjà une attitude prédatrice de louanges.

Fasse à nos erreurs, nos fautes, nos péchés voire nos vices, deux attitudes sont possibles : les affronter ou chercher à les dissimuler. D’abord aux autres, et puis à soi-même en se gonflant d’orgueil, pensant ainsi les dissimuler à Dieu. L’attitude noble face à nos erreurs, c’est d’avoir l’humilité de les reconnaître et de faire face à Dieu. L’attitude scélérate, c’est l’enfouissement, le déni et les apparences hypocrites de grandeur que l’on voudra se donner. Et l’Église a, à cet égard, un lourd passif ; elle qui a trop longtemps joué la bonne réputation au détriment de l’accueil des victimes.

Si je dissimule en moi mes fautes, je crée un vide – un petit Enfer – que Dieu ne pourra pas venir combler et que je chercherai à combler moi-même en me nourrissant de compliments, de louanges et d’admiration. Et comme cette attitude est vaine puisque mon péché reste intact, je vais me transformer en prédateur de gratifications et de plaisirs, jusqu’à devenir, faute de trouver-là la consolation de Dieu, prédateur de celles et ceux qui me les procurent. C’est le vide abyssal que laissent nos péchés enfouis et que couvrent nos dissimulations, qui est le moteur de la soif de reconnaissance et de sa dynamique prédatrice. A mesure qu’il y a en soi des failles que l’on ne veut pas voir, que l’on ne veut que ni Dieu ni les autres voient, surgira le besoin viscéral de s’emparer d’innocence, de pureté, de générosité et d’amour pour les combler. Ce faisant, il n’y a qu’un pas pour désirer s’emparer de corps innocents et de vie fraîche pour s’en repaître. On n’a alors rien fait d’autre que tuer l’innocence et la vie, rien fait d’autre finalement que crucifier en soi le Christ. C’est alors qu’on voit ceux qui se sont laissés révérer comme des saints vivants apparaître comme des bourreaux.

Je vais être sévère, mais la gravité de tels assauts m’oblige. Il est toujours suspect, pour un chrétien, de se faire admirer et acclamer. « Ô Père, comme vous avez bien prêché … » « Regarde celui-là comme il est proche des pauvres gens ». Si devant tel prêtre, telle personne religieuse, telle autre engagée envers les pauvres, vous ne voyez pas Dieu – et d’abord Dieu – alors cette personne a failli à sa mission de témoin. Je ne suis pas ici pour me faire admirer, acclamer ou encenser – d’ailleurs, à mon sens, il n’y a pas lieu –, je suis ici pour vous transmettre ce que Dieu m’a donné et, j’espère, rien d’autre. En tous cas rien de ce qui, en moi, n’a pas encore été guéri par lui. Voilà la seule chose admirable : le don de Dieu. Ce n’est qu’ensuite que je peux me réjouir qu’il passe à travers moi. Mais ce que je souhaite, c’est que vous admiriez le don de Dieu et pas d’abord le porteur du message.

L’adulation, le cléricalisme, même l’admiration trop naïve sont des cancers de la spiritualité, en fait de l’idolâtrie. Aucun prêtre, aucun chrétien engagé n’est saint, ni suffisamment proche de Dieu pour recevoir des louanges. Il nous faut au contraire nous méfier de ceux qui exhibent leur charité, qui se laissent volontiers féliciter voire apprécient les couvertures médiatiques élogieuses. Ce sont trop souvent des travestis de la sainteté drapés de fausse humilité, des prédateurs du sentiment de reconnaissance qui ne pourront qu’aller au-delà. N’est-on pas aussi prédateur des pauvres quand on se sert d’eux pour mieux dissimuler ses ténèbres intérieures ? Toujours, il s’agit de s’emparer du malheur des uns pour briller aux yeux des autres dans un échange odieux.

Le témoignage chrétien, pour rester authentique, demande une véritable transparence intérieure et donc l’humilité personnelle de faire en soi cette clarté. Aucun chrétien ne brille par lui-même. Nous ne rayonnons que de l’authentique amour, de l’authentique présence de Dieu. C’est pour cela qu’il faut que, devant lui, humblement, nous abaissions notre orgueil : pour qu’ainsi, à travers nous, il puisse surgir mieux.

Nos péchés ne se dissolvent pas dans la reconnaissance mondaine, au contraire, elle en amplifie le paradoxe et nous le constatons encore dramatiquement aujourd’hui. Dieu seul est admirable en nous. Nous ne sommes grands que de sa grandeur et donc de notre humilité personnelle. Voilà la sainteté.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE. BE, le septembre 2024

22.09.2024 – HOMÉLIE DU 25ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 9,30-37

“Sur les chemins de la Vie”

Homélie du Père Jean Compazieu

Textes bibliques : Lire

Chacun des trois textes qui nous sont proposés en ce dimanche nous montre deux logiques qui s’opposent : l’une est animée par le désir de justice et de paix, par l’ouverture à l’autre et à Dieu ; l’autre cherche le pouvoir, la domination, le plaisir, la satisfaction immédiate. Chacun de ces textes ouvre des pistes pour nous interroger sur ce qui nous guide dans nos choix quotidiens.

La première lecture est un extrait du livre de la Sagesse. Elle nous renvoie au premier siècle avant Jésus Christ. Beaucoup de juifs sont partis à l’étranger. Dans le cas présent, il s’agit de ceux qui vivent à Alexandrie. Les grecs les tournent en dérision parce qu’ils disent avoir une connaissance particulière de Dieu ; ils se disent “fils de Dieu” et “mis à part”. Même parmi leurs compatriotes, beaucoup ont abandonné la pratique religieuse. Ils ont fini par renier leur foi. Ils ne supportent plus la fidélité des croyants car elle est devenue un reproche pour eux.

Les difficultés et les épreuves de ces croyants sont aussi les nôtres. Nous vivons dans un monde où beaucoup sont devenus indifférents ou hostiles à la foi. Les scandales qui ont été mis en évidence ces dernières semaines ne font qu’alourdir cette souffrance. Mais nous avons la ferme espérance que le mal et la haine n’auront pas le dernier mot. Toutes ces épreuves qui frappent l’Église sont un appel à nous attacher fermement au Seigneur. Nous pouvons toujours compter sur lui. Rien ne peut nous séparer de son amour.

Dans la seconde lecture, saint Jacques dénonce “la jalousie et les rivalités mènent au désordre et à toutes sortes d’actions malfaisantes.” L’apôtre nous recommande de nous attacher à “la sagesse qui vient d’en haut”. Cette sagesse “est d’abord pure, puis pacifique, bienveillante, conciliante, pleine de miséricorde et féconde en bons fruits, sans parti pris, sans hypocrisie.” Se laisser guider par la sagesse terrestre conduit au désordre et au mal. La soif de s’enrichir justifie emploi de tous les moyens, y compris la violence et le meurtre. C’est la convoitise qui est à l’origine des guerres, des violences et du mal. La vraie Lumière, nous ne pouvons la trouver que dans la Sagesse qui vient de Dieu ; elle est “droiture, paix, tolérance, compréhension, féconde en bienfaits”. Elle transforme notre cœur et fera de nous des artisans de paix.

L’Évangile de saint Marc dénonce une tentation qui divise l’Église ; selon l’expression du pape François, c’est “l’envie mondaine d’avoir le pouvoir”, l’envie et le désir “d’aller plus haut”. Tout cela arrive au moment où Jésus parle “de service et d’humiliation”. Il annonce à ses disciples que “Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera.”

En lisant cet Évangile, nous voyons bien que les apôtres n’ont rien compris ; Jésus vient de leur parler un langage d’humiliation, de mort et de rédemption. Eux, ils parlent “un langage d’arrivistes”. Leur seule préoccupation c’est d’aller le plus haut possible dans le pouvoir. Ils sont tentés par la façon de penser du monde. Pour Jésus, c’est l’occasion de faire une mise au point très ferme : “Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous.”

Cet enseignement de Jésus vaut aussi pour nous tous. Sur la route que Jésus nous montre pour aller de l’avant, le service est la règle : le plus grand est celui qui sert, celui qui est le plus au service des autres. Ce n’est surtout pas celui qui se vante ni celui qui cherche l’argent et le pouvoir. La vraie grandeur c’est l’accueil et le service des petits. Ce service est élevé au rang de service de Dieu.

À travers ces trois lectures, c’est Dieu qui nous parle ; le juste qui souffre (1ère lecture) nous renvoie aux chrétiens persécutés qui sont obligés de fuir leur pays. Nous pouvons aussi nous reconnaître à travers l’intriguant dont nous parle saint Jacques. Le Seigneur veut nous libérer de cette recherche de nous-mêmes. Et dans l’Évangile, il nous rappelle que les vrais grands ne sont pas ceux qui recherchent les premières places et les honneurs mais ceux et celles dont le cœur est ouvert aux autres.

Nous sommes donc appelés à être une Église “au service” des autres, en particulier des plus fragiles. Nous nous rappelons ce que Jésus a dit un jour : “Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait”. Pour cette mission, nous ne sommes pas seuls. À chaque messe, le Seigneur est là pour nous nourrir de sa Parole et de son Corps. Cette rencontre avec lui c’est vraiment LE moment le plus important de la journée. Le Christ est présent avec nous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. Il veut nous entraîner à sa suite jusqu’au bout de l’amour. Son Pain Eucharistique nous est distribué pour nous donner la force d’aimer comme lui et avec lui. Prions-le qu’il nous donne force et courage pour rester en “tenue de service”.

Abbé Jean Compazieu

Source : DIMANCHEPROCHAIN.ORG, le 15 septembre 2024