22.01.2023 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE (A) – Matthieu 4,12-23

Évangile de Matthieu 4, 12-23

L’appel à la conversion

De Fr. Laurent Mathelot, dominicain

L’Évangile, ce dimanche, fonctionne comme un diptyque. D’une part, une longue évocation du Livre d’Isaïe [Mt 4, 12-16], qui constituait aussi la première lecture et, d’autre part, l’appel des premiers disciples – Pierre, André, Jacques et Jean [Mt 4, 18-23]. Au centre du diptyque, comme une charnière entre les deux textes, l’appel solennel que Jésus prononce à l’aube de son ministère : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche » [Mt 4, 17].

Commençons par le premier volet du diptyque, l’évocation du Livre d’Isaïe. Si on entreprend l’étude de l’Évangile selon Matthieu, on comprend assez vite qu’il s’adresse à un auditoire de juifs hellénisés, qui parlent grec ou qui sont de la diaspora. On s’en aperçoit par exemple parce que Matthieu, qui écrit en grec, utilise de nombreuses références implicites qui ne peuvent être comprises que par des personnes de culture juive. Notamment ici, quand il évoque Nephtali et Zabulon qui sont des tribus d’Israël. Mais plus encore en invoquant une citation d’Isaïe comme une prophétie écrite sept siècles auparavant. Le Livre d’Isaïe ne peut évidement être prophétique que pour des juifs. Le propos de Matthieu est clairement de témoigner du Christ à des juifs hellénisés.

Pour tous les juifs de Judée, les Galiléens sont méprisables. Nathanaël s’étonnera dans l’Évangile de Jean : « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » [Jn 1, 46]. Au sud de la Judée c’est le désert. C’est par la mer et par le nord, de Galilée donc, que viennent les influences étrangères. Les Galiléens sont vus comme des juifs de seconde zone, fortement hellénises, imprégnés de cultures païennes, des juifs approximatifs. Isaïe, lui aussi, parle de ces juifs que Jérusalem méprise : « Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée. » Le prophète, qui s’adresse à ses compatriotes de Juda, leur annonce que les contrées du nord, celles que l’on méprise pour leur infidélité à la foi des ancêtres, vont être elles aussi sauvées, signe que le salut de Dieu est pour tout le peuple. Elles étaient dans la nuit, elles vont connaître la lumière. Matthieu quant à lui identifie cette lumière à Jésus, provenant lui aussi de Galilée, comme preuve qu’il accomplit les prophéties d’Israël.

Deuxième volet du diptyque, l’appel des premiers disciples. Eux aussi sont Galiléens, de simples pêcheurs au bord du Lac de Capharnaüm. Aux yeux des élites juives, tous ces gens sont donc méprisables. D’emblée est posée une constante qui parcourt tout l’Évangile : c’est par les tout-petits, les gens méprisables qu’advient le salut.

Je voudrais revenir sur le caractère immédiat de la réponse de Pierre, André, Jacques et Jean à l’appel de Jésus : « Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. » Il y a, derrière la brièveté de cette phrase quelque chose de l’ordre du déclic qui change une vie. Beaucoup de vocations témoignent de ce genre de déclic : saint Antoine qui donne tous ses biens aux pauvres à l’audition de l’Évangile pour se faire ermite, saint François et saint Ignace bien sûr, Paul Claudel également. Dans toutes les vocations religieuses, je crois qu’il y a quelque chose de l’ordre du déclic, d’un changement, d’un retournement du cœur, d’une conversion. « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche »

L’image du Christ surgissant de ce qui est méprisable, né avec les bêtes sous le regard de pauvres bergers, issu de Galilée d’où il ne peut rien surgir de bon, appelant à la conversion, nous montre la voie de toute vocation. Nous avons tous une vocation religieuse. Nous sommes tous, je l’espère, quelque part religieux.

C’est de ce qui est méprisable que surgit le Royaume. Ce n’est pas tant par nos actes de bonté, dans la générosité de notre cœur que la proximité avec Dieu est éclatante, c’est dans la conversion de ce qui est méprisable en nous. Les personnes non-croyantes sont tout aussi capables que nous d’aider généreusement leur prochain et de se préoccuper du sort des pauvres. Il y a parmi les athées de grands humanistes. Ce n’est pas par le simple fait de nous aimer les uns les autres que nous témoignons du Royaume de Dieu, les non-croyants sont tout aussi capables que nous d’aimer. C’est à la manière de nous aimer que nous témoignons du règne de Dieu. Parce que brille en nous une étincelle divine, parce qu’il y a eu en nous un déclic qui change notre façon d’aimer.

Comme le proclame Jésus : le Royaume de Dieu est tout proche, il est prêt à surgir dans notre cœur et c’est à travers ce qui est méprisable qu’il surgira en nous. A travers ce qu’il nous faut encore convertir.

Ce n’est jamais agréable de faire l’inventaire de ses petits défauts, a fortiori des ténèbres en soi. Mais c’est par leur conversion que notre proximité avec Dieu éclatera, que nous seront des disciples rayonnants et que nous témoignerons spontanément de sa présence.

« Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. »
« Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche »

Fr. Laurent Mathelot, dominicain

Source : RÉSURGENCES. Le 17 janvier 2023

22.01.2023 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE (A) – Matthieu 4,12-23

Lumière sur le pays de l’ombre

Homélie


Textes bibliques : Lire


Les textes bibliques de ce dimanche nous parlent d’un monde compliqué qui a mauvaise réputation. C’est le cas des territoires de Zabulon et de Nephtali au Nord de la Galilée. Il faut savoir que c’est un lieu de passage proche des régions païennes. On l’appelle “Galilée des nations” parce qu’elle est influencée et contaminée par le monde païen. Mais le prophète réagit. Il annonce que ces territoires vont bénéficier, eux aussi, du salut que le Seigneur prépare. “Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière. Sur les pays des habitants de l’ombre, une lumière a resplendi.”

Or c’est là, dans ce lieu couvert de honte, que Jésus entreprend sa première évangélisation. Tout commence loin de Jérusalem, en plein cœur de ce monde bigarré, un monde païen où l’on ne cesse de s’affronter et de se diviser. Jésus lui-même se rend à Nazareth, une ville dont on se demande ce qu’il peut sortir de bon. Jean Baptiste l’a désigné comme l’Agneau de Dieu, celui qui fait “sauter” le péché du monde (P. Simon Faivre). Sa priorité va donc vers ceux qui sont le plus loin de Dieu, ces terres maudites, terres de péché et de ténèbres. Il vient habiter à Capharnaüm ; cette ville évoque encore aujourd’hui le plus sombre désordre.

C’est de la part de Jésus un défi lancé au péché et à Satan. Et c’est en même temps un acte de foi extraordinaire en l’homme. Il aurait pu se dire qu’au point où ils en étaient, il ne pouvait pas compter sur eux. Or c’est exactement le contraire qui se passe : il va jusqu’à choisir ses premiers collaborateurs, ses premiers responsables, parmi les habitants de cette région. S’adressant à Pierre et à André, il leur dit : “Venez à ma suite, je ferai de vous des pêcheurs d’hommes.” Il n’appelle pas des champions de la Bible ou de la liturgie mais des gens tout-à-fait ordinaires, des simples pêcheurs.

Il nous appartient d’en tirer les conséquences pour notre foi. La première, c’est que nous sommes tous appelés tels que nous sommes. Le Seigneur n’appelle pas les plus capables mais il les rend capables. Nous avons des témoignages de repris de justice et même des terroristes qui se sont convertis à Jésus Christ et qui témoignent tant qu’ils peuvent de cette rencontre avec lui. Tout l’Évangile nous montre qu’il est venu “chercher et sauver ceux qui étaient perdus”. C’est ce qui s’est passé pour Saul le persécuteur et bien d’autres.

La bonne nouvelle de l’Évangile est pour tous. Aucun être, aucune situation n’échappe à la proximité et à l’amour de Dieu. C’est pour nous un appel à changer notre regard sur les personnes et sur le monde. Trop souvent, nous avons un regard méfiant ou désabusé. Si nous voulons être disciples et missionnaires, nous devons nous tourner vers le Christ et nous laisser guider par lui. Il nous apprendra à accueillir chacun tel qu’il est, à lui faire confiance et à lui donner toutes ses chances. Nous sommes appelés à être “l’amour du Christ”.

Quand le pape François invite l’Église à aller vers les “périphéries”, il ne fait qu’actualiser ce qu’a fait Jésus. Le suivre c’est aller avec lui à la rencontre de toute l’humanité, c’est se rendre proche de chacun et surtout de celui qui vit à la marge. La tentation est grande de se dire : “À quoi bon ? Cela ne sert à rien.” Ce serait oublier que la mission n’est pas d’abord notre affaire mais celle du Seigneur. C’est lui qui nous envoie son Esprit saint. Il agit dans le cœur de ceux et celles qu’il met sur notre route. Sans lui, rien n’est possible. Jésus le Galiléen est toujours là, vivant et agissant au cœur de son Église. Il est la Lumière pour éclairer toutes les nations. Nous pouvons toujours compter sur lui. Rien ne peut nous séparer de son amour.

Suivre Jésus, ce n’est pas s’enfermer dans un système religieux en se disant qu’on a toujours fait ainsi. Quand il nous appelle, nous devons savoir qu’il nous conduira sur des chemins que nous n’avions pas prévus. C’est en nous rapprochant de lui que nous apprendrons à voir les autres comme des frères. C’est l’appel que nous lance l’apôtre saint Paul à l’occasion de cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens. S’adressant à la communauté de Corinthe, il leur rappelle que les rivalités missionnaires sont sans intérêt : il n’y a qu’un seul Seigneur qui envoie Apollos, Paul et Pierre. Les divisions entre chrétiens restent toujours un contre-témoignage.

En ce dimanche, nous entendons l’appel du Christ. Il continue à vouloir sauver ceux qui vont à leur perte. Il nous envoie vers ceux qui ne rentrent pas dans nos églises, ceux qui n’appartiennent pas à nos familles spirituelles, ceux qui, apparemment, vivent dans les ténèbres. Son regard sur la Galilée des nations et les pêcheurs du lac était plein de miséricorde. Il compte sur nous pour avoir le même regard que lui sur le monde d’aujourd’hui. La qualité de notre regard reflète celle de notre foi. Nous n’avons pas à douter de l’attachement de Jésus à chaque être humain. C’est avec lui que nous deviendrons pêcheurs d’hommes.

En nous rassemblant à l’église en ce dimanche, nous venons puiser à la source de l’Amour qui est en Dieu. Nous nous nourrissons de sa Parole et de son Eucharistie. Nous lui demandons qu’il nous donne la force et le courage pour la mission qu’il nous confie : “Toi qui es la Lumière du monde, toi qui es l’amour, mets en nos ténèbres ton Esprit d’amour.”

Abbé Jean Compazieu

Source: DIMANCHEPROCHAIN.ORG, le 15 janvier 2023