En ce 2ème dimanche du Carême, l’Église nous recommande moins un effort de jeûne qu’un effort de marche. Quand nous lisons la Bible, nous trouvons beaucoup de gens qui se mettent en marche. Mais à chaque fois, c’est vers un but bien précis. C’est ce qui s’est passé pour Abraham (1ère lecture) : il a dû quitter son pays, sa parenté et la maison de son père ; il s’est mis en marche vers le pays que Dieu lui destinait ; c’est un défi extraordinaire pour nous qui sommes si souvent attachés à nos sécurités, à notre confort, à nos certitudes. Abraham nous est présenté comme le modèle des croyants qui met toute sa confiance en Dieu et qui accepte de répondre à son appel.
L’apôtre Paul a, lui aussi, beaucoup marché. Il a parcouru différents pays pour annoncer l’Évangile au monde païen. Sa grande préoccupation était que la bonne nouvelle soit connue de tous. Aujourd’hui, il s’adresse à Timothée qui est affronté à ses persécuteurs. Il l’encourage à tenir bon malgré les souffrances et les persécutions. Le mal et la mort n’auront pas le dernier mot. Alors oui, n’ayons pas peur de marcher à la suite du Christ qui veut nous associer à sa victoire.
L’Évangile que nous venons d’écouter nous ramène à un moment crucial de la vie de Jésus ; il est en chemin vers Jérusalem ; il vient d’annoncer à ses disciples qu’il y sera arrêté, condamné et mis à mort sur une croix. Pour eux, c’est insupportable. L’événement qui nous est rapporté aujourd’hui va les aider à s’ajuster au plan de Dieu : c’est Jésus qui amène trois d’entre eux “à l’écart, sur une haute montagne”. Dans le monde de la Bible, la montagne représente la proximité de Dieu et la rencontre avec lui ; c’est un lieu de prière. On y est vraiment en présence du Seigneur.
C’est sur cette montagne qu’a lieu l’événement de la Transfiguration de Jésus. C’est comme un phare lumineux qui nous montre le point d’arrivée de notre vie humaine et chrétienne. En laissant entrevoir à ses disciples la beauté de sa divinité, il leur révèle le but de son voyage sauveur. Cette lumière mystérieuse est une fenêtre ouverte sur la résurrection et la vie auprès du Père. Nous ne sommes pas comme des gens perdus dans le désert. Nous avons un guide, c’est Jésus lui-même. Il est le “chemin, la Vérité et la Vie”, c’est par lui et avec lui que nous allons vers le Père.
Pierre est ébloui par cette vision extraordinaire. Il voudrait prolonger cet instant de bonheur et s’y installer. Mais la voix du Père le ramène à la réalité : “Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve toute ma joie : écoutez-le.” Cette voix donne l’explication de la grande lumière qui enveloppe Jésus : aujourd’hui, ils voient son visage transfiguré ; plus tard, au jardin des Oliviers, ils le verront défiguré. Le Messie qu’il nous faut écouter est un Messie crucifié, un Messie qui veut nous associer à sa victoire sur la mort et le péché.
Cet Évangile de la Transfiguration nous décrit ce qui se passe chaque dimanche à la messe : après six jours de travail, Jésus nous conduit vers un lieu “élevé” ; c’est important pour nous : nous avons tous besoin de nous élever ; il ne s’agit pas de fuir le monde ni de nous évader. Si le Christ nous appelle à lui, c’est pour nous faire contempler “les choses du ciel”. Ce rendez-vous avec lui chaque semaine est un événement qu’il ne faut surtout pas manquer.
Puis c’est le retour vers le quotidien moins brillant. La splendeur de Dieu, nous aurons toute l’éternité pour la contempler. Le Seigneur nous renvoie vers ce monde où la gloire divine n’est pas toujours éclatante. Il nous propose de travailler à rendre ce monde meilleur. Le pape François nous parle souvent des “périphéries”, tous ceux et celles qui souffrent à cause de la maladie, des injustices, de la pauvreté matérielle et spirituelle. C’est dans ce monde tel qu’il est que nous sommes envoyés pour témoigner de l’espérance qui nous anime.
Tout au long de ce Carême, nous sommes tous appelés à sortir de notre vie tranquille et à gravir la montagne pour aller à la rencontre du Seigneur. Rappelons-nous que ses paroles sont celles “de la Vie éternelle”. Nous sommes attirés par l’espérance de la transfiguration finale. Alors comme Abraham, Paul et bien d’autres, mettons-nous en route pour suivre le Seigneur. Qu’il soit toujours avec nous et nous toujours avec lui pour que toute notre vie témoigne de l’amour qu’il nous porte.
« Oh que Jésus parle bien ! On n’a jamais entendu d’aussi belles paraboles ! Dommage que mon mari n’était pas là : ça lui aurait fait du bien ! …Ah si nos dirigeants voulaient bien appliquer ce qu’il dit… » : l’effervescence était grande lorsque Jésus passait et prêchait dans un village. Et surtout quand il avait accompli l’une ou l’autre guérison de malades ou d’handicapés. On l’acclamait, on était fier de l’inviter à la maison, on rêvait d’un nouveau monde. Mais qui se sentait concerné ? Qui prenait pour lui ses instructions ?… Qui commençait à vivre comme il l’exigeait ?
Jésus, lucide sur ces compliments superficiels, nous répète aujourd’hui que l’écoute doit entraîner l’acte, que l’Évangile n’est pas un projet irréalisable, un horizon incertain, un programme réservé à une élite.
Luc nous présente son exhortation en 4 parties : les deux premières ne sont pas lues en liturgie.
1. Reconnaître le temps aujourd’hui
Jésus dit aux foules : « Quand vous voyez un nuage se lever au couchant, vous dites : « La pluie vient », et elle arrive. Quand le vent souffle du midi, nous dites : « Il va faire très chaud »et ça arrive. Hypocrites, vous savez reconnaître l’aspect de la nature, comment ne savez-vous pas reconnaître le temps présent ?
Le bulletin météo dans les médias attire, on le sait, un intérêt considérable : « Beau temps : je vais travailler au jardin…Chéri, on annonce de la pluie : prends ton parapluie… ». Tel type d’annonce provoque en conséquence telle sorte de comportement. Eh bien, poursuit Jésus, pourquoi n’en faites-vous pas autant avec ce qui se passe maintenant ? Vous êtes, au sens biblique, des « hypocrites » : vous m’acclamez, vous paraissez m’approuver mais vous ne changez pas de conduite.
2. Régler ses problèmes tant qu’il est temps
« …Quand tu vas avec ton adversaire devant le magistrat, tâche de te dégager de lui en chemin, de peur que l’on ne te traîne devant le juge qui te livrera au garde qui te jettera en prison….Tu n’en sortiras pas avant d’avoir payé jusqu’au dernier centime ».
Il arrive que, même entre chrétiens, des contentieux éclatent et l’imbroglio est tel qu’ils décident de s’en remettre à un juge. Mauvaise solution car l’un ou l’autre pourra le payer très cher. Il est bien préférable et urgent de stopper la procédure et de rouvrir le débat afin arriver à un arrangement, même boiteux.
La situation est bien plus grave envers Dieu : qui que tu sois, tu as certainement commis des péchés et tu ne veux pas les reconnaître. Or tu parviendras un jour devant Dieu, le juste Juge. Aujourd’hui moi, Jésus le Sauveur, je passe parmi vous : tu peux devant moi reconnaître tes fautes, si nombreuses et si lourdes soient-elles, et t’engager sincèrement à éviter ces chutes et à vivre comme je le demande. En effet le Fils de l’homme a pouvoir de remettre les péchés. Profite donc sur le champ de la grâce qui t’est offerte, comme elle l’est à tous.
3. Le malheur n’est pas un châtiment de Dieu
A ce moment survinrent des gens qui lui rapportèrent l’affaire des Galiléens surpris en train d’offrir un sacrifice et exécutés par Pilate. Il leur répondit : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que les autres pour avoir subi un tel sort ? Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même.
Et ces 18 personnes sur lesquelles la tour de Siloé s’est effondrée et qu’elle a tuées, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les habitants de Jérusalem ? Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière ».
Tout au long de son histoire ancienne, Israël se débat avec « le problème du mal » : s’il arrive malheur à quelqu’un, c’est sans doute que Dieu veut ainsi le punir de sa faute. Par contre l’homme heureux et enrichi mérite sans doute la récompense de Dieu. La rétribution temporelle permettait ainsi de sauver la justice de Dieu.
On connaît les cris de révolte de Job écrasé tout à coup par une terrible série de désastres qui lui enlèvent ses enfants, ses biens, sa santé. Ses amis, de grands sages, sont persuadés, selon la tradition, qu’ il paie ainsi des péchés qu’il ne veut pas avouer. Job est fou furieux et hurle son bon droit. « Pourquoi moi ? »
Ainsi alors qu’on parlait des Galiléens qui avaient été surpris par les Romains en train d’offrir un sacrifice (pour la libération) et qui avaient été exécutés, certains y voyaient une faute que Dieu avait châtiée. Jésus se dresse avec force contre ce diagnostic délirant. Et il évoque un fait-divers tragique récent : si une tour s’était effondrée, il ne fallait pas y voir une punition de Dieu contre les constructeurs. Donc que les mamans, énervées par la désobéissance de leur bambin en larmes, cessent de lui lancer : « Le bon Dieu t’a puni ! ».
Le passage à ne jamais oublier pour nous désencombrer de ces supputations est celui de Jean 9, 3 : Devant un mendiant né aveugle, les apôtres demandent à Jésus : « Qui donc a péché pour qu’il soit dans cet état ? ». Et Jésus à nouveau bondit : « Ni lui ni ses parents. C’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ». Le « Pourquoi ? » est laissé à la médecine ou au hasard et devient le « Pour quoi …? ». Le malheur de l’homme est cause de l’action pour celui qui le rencontre.
Donc conclut Jésus, cessez de débattre sur la culpabilité des victimes et décidez : si de telles choses arrivent, comment dois-je vivre ? Le bulletin d’informations de la tv doit devenir pour le chrétien un appel à la formation à la foi, à la décision, au changement.
4. La Parabole du Figuier
Jésus dit une parabole : « Un homme avait une vigne plantée dans sa vigne. Il vint y chercher du fruit et n’en trouva pas. Il dit alors au vigneron : « Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier et je n’en trouve pas. Coupe-le. Pourquoi faut-il encore qu’il épuise la terre ? ». Mais l’autre lui répondit : « Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche tout autour et que je mette du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Si non, tu le couperas ».
Souvent, au cœur de leur vignoble, les propriétaires plantaient un figuier dont l’ombrage des larges feuilles permettait des pauses rafraîchissantes aux ouvriers mais qui surtout offrait des fruits succulents. A quoi bon alors laisser un figuier stérile ? Mais l’intendant intervient et propose un dernier délai en retravaillant l’arbre.
Depuis que les prophètes (Isaïe 5, Jér 2, 21) avaient comparé Israël à une vigne magnifique que Dieu avait choisie et comblée de bienfaits, il était courant de comparer le temple de Jérusalem au figuier planté au centre. Reprenant cette comparaison, Jésus explique que le propriétaire, Dieu, est ulcéré : ce temple, avec ses prélats, son faste, ses sacrifices, ses illuminations a belle apparence mais il ressemble à un figuier stérile. Tout le système fonctionne mais ne produit pas des croyants qui construisent une société de droit et de justice. Comme le figuier, le temple n’est pas un élément décoratif mais doit produire des fruits.
Mais voilà que survient le Fils et, plein de miséricorde, il propose une année où il va tout faire pour opérer le changement. Certes ça fera mal, ses propos seront tranchants, ses exigences secoueront, il tancera vertement les responsables du culte, il dénoncera leur hypocrisie, il fouaillera dans les consciences assoupies. Mais tout cela pour sauver l’arbre avec une certaine espérance : « Peut-être donnera–il du fruit ??? ».
Hélas on refusera la conversion et le perturbateur finira cloué sur un arbre mort. Tandis que la révolte juive entraînera la destruction de Jérusalem et de son temple, la croix deviendra paradoxalement l’arbre de vie. La Bonne Nouvelle libérée franchira toute frontière et donnera des fruits dans tous les pays jusqu’à la fin du monde.
Conclusion
Le carême est un temps de repentance, de prise de conscience de nos fautes mais attention de nous limiter à un vague sentiment de culpabilité. Il vaut mieux parler de temps de conversion, mot qui traduit l’hébreu « shoub » qui signifie retourner, changer de direction. Il s’agit de décider de rompre avec tel comportement, de s’engager sur une autre route. Travail incessant, sans cesse à reprendre vu notre faiblesse, et qui nous démarque du comportement de la multitude toujours emportée par les trois tentations.
Aujourd’hui Jésus nous exhorte à déceler les signes de Dieu dans les événements. La météo, les procès, les guerres, les accidents : tous les événements peuvent nous solliciter à nous convertir pendant qu’il en est temps. Ne nous contentons pas « d’être au courant » : courons pour revenir sur le chemin de la vraie Vie.
Et ne nous fions pas aux succès de nos liturgies et de nos rassemblements : ce qui seul importe, c’est que nous donnions du fruit. Au sens vrai, un « pratiquant » n’est pas un pilier d’église mais quelqu’un qui met en pratique, dans toute la mesure de ses forces, ce qu’il apprend dans l’Évangile et dans l’actualité.