04.05.2025 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 21,1-19

Il passa un vêtement et se jeta à l’eau

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 21, 1-19

Aujourd’hui, le récit de la pêche miraculeuse selon saint Jean. C’est la troisième et ultime apparition du ressuscité dans l’Évangile. Les disciples sont sortis pêcher de nuit, ils ne prennent rien ; le Christ leur apparaît au lever du jour et la pêche est abondante.

La plupart des commentateurs, avec à leur tête saint Jérôme, ont vu dans ce récit la préfiguration des premiers temps de l’Église, une annonce de la mission de Pierre. Un argument qui plaide en ce sens est le nombre de 153 poissons que les disciples prennent dans leur filet, la croyance étant à l’époque qu’il existait, en tout et pour tout, 153 espèces de poissons. Le sens est alors de dire qu’il s’agit, pour la première Église, de faire des disciples de toutes sortes.

L’interprétation est classique : avec le Ressuscité se lève un nouveau jour. C’est lui qui nourrit son Église, même si ses disciples d’abord ne le reconnaissent pas. Sur ses conseils, ils font des disciples de toutes langues, peuples et nations. C’est alors qu’ils le reconnaissent.

Je voudrais m’attacher à un détail, à un paradoxe qui vous a peut-être échappé. Le texte dit : « Quand Simon-Pierre entendit que c’était le Seigneur, il passa un vêtement, car il n’avait rien sur lui, et il se jeta à l’eau. » On comprend l’enthousiasme de Pierre – il reconnaît le Christ ressuscité ; il plonge à sa rencontre – mais pourquoi, quand on est nu, s’habiller pour se jeter à l’eau ?

On va le comprendre avec la suite du texte. Là aussi, l’interprétation est classique : par trois fois le Christ demande « Pierre m’aimes-tu ? », par trois fois Pierre confirme son amour. Très tôt, ce passage a été compris comme l’anti-reniement de Pierre au chant du coq, comme la triple conversion d’un « Je ne connais pas cet homme » en triple « Tu sais bien Seigneur que je t’aime ».

En filigrane, dans tout ce chapitre de l’Évangile de Jean, il y a effectivement le récit de la vie de Pierre. Il se termine d’ailleurs par la prédiction de sa mort, suivi d’un retentissant « Suis-moi » – sous-entendant vers le calvaire et la résurrection.

Le lien fort de ce passage avec celui du reniement de Pierre nous invite à lire ce récit à la lumière de celui de la Passion. Dans l’Évangile de Jean, ce récit commence avec la préparation de la Pâque et le lavement des pieds. Là, le Christ de dépouille de son vêtement, prend la tenue d’esclave, et s’abaisse à laver les pieds de ses disciples, qui presque tous l’abandonneront, le renieront ou le trahiront.

Le geste absurde de Pierre qui s’habille pour plonger à la rencontre du Christ ressuscité – outre qu’il est là pour attirer notre attention – se présente comme le prolongement inverse du geste du Christ qui se dévêt pour laver les pieds de ses disciples à l’heure de sa passion.

Si on se rappelle enfin que l’eau symbolise la peur de la mort – notamment dans l’épisode où Jésus marche sur l’eau – et que c’est la peur qui a poussé Pierre au reniement, on comprend qu’ici, surmontant toute peur, Pierre plonge dans la mort et dans la résurrection du Christ. Le vêtement que le Christ avait déposé pour s’offrir en sacrifice, Pierre s’en est revêtu pour s’affranchir de la peur et suivre le Christ jusqu’au bout.

La symbolique est très forte, qui sera reprise par Jean dans l’Apocalypse et le vêtement que les élus lavent dans le sang de l’Agneau. C’est une symbolique aussi très en lien avec le baptême, qui nous plonge dans la mort et la résurrection du Christ, et où l’on revêt un vêtement blanc. C’est enfin une image forte de notre résurrection, où l’on imagine Pierre surgir de la mer habillé, face au Christ ressuscité qui le restaure, finalement une vison de la résurrection de Pierre et de l’Église à travers lui.

L’Évangile d’aujourd’hui nous parle certes de la première Église et de la vie de Pierre, mais il nous parle aussi de notre propre vie à la suite du Christ. C’est une invitation à nous-mêmes nous jeter sans crainte dans les turpitudes du monde, revêtus du vêtement de la résurrection.

Nos peurs sont toujours le signe de notre manque de foi en la vie éternelle. Dis-moi quelles sont tes peurs ici-bas, je te dirai ce que doit encore rejoindre en toi le Christ ressuscité.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 30 avril 2025

04.05.2025 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE PÂQUES – JEAN 21,1-19

Appelés et envoyés

Textes bibliques : Lire

Pistes pour l’homélie par le Père Jean Compazieu


L’Évangile de ce dimanche nous rapporte la 3ème apparition de Jésus ressuscité à ses disciples. Cet événement a lieu sur les rives du lac de Galilée. Tout commence par une décision de Simon Pierre d’aller à la pêche, une pêche qui s’est avérée infructueuse. C’est là, dans cette situation d’échec que Jésus rejoint ses disciples. Alors que tout semblait terminé, Jésus lui-même va « rechercher » ses disciples. Il se présente à eux sur les rives du lac, mais ils ne le reconnaissent pas.

S’adressant à ces pêcheurs fatigués et déçus, Jésus leur fait recommencer leur pêche : « Jetez les filets du côté droit de la barque et vous trouverez ». Et là, le résultat dépasse toutes leurs espérances. L’Évangile nous parle de 153 poissons. Ce chiffre symbolique correspond au nombre d’espèces de poissons connues à l’époque. C’est une manière de rappeler la mission universelle à ceux qui seront appelés à devenir « pêcheurs d’hommes ». Mais il ne faut pas oublier que cette pêche extraordinaire n’a été possible qu’avec le Seigneur. Ils ont jeté les filets mais c’est lui qui les a remplis. C’est vrai pour tout travail missionnaire : nous sommes envoyés pour annoncer la bonne nouvelle de l’Évangile, mais c’est lui qui agit dans le cœur de ceux et celles qui l’entendent.

Tout cela nous demande un amour sans faille à l’égard de Celui qui nous a appelés et envoyés. C’est ce qui est demandé à Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment, plus que ceux-ci ? » Cette question revient trois fois. Nous nous rappelons que Pierre avait renié son Maître trois fois de suite. Il se trouvait donc dans une situation très inconfortable. Mais Jésus va lui offrir de s’en sortir. Pierre va pouvoir lui dire trois fois son amour. Alors Jésus fera de lui le berger de son troupeau. Tous les grands témoins de la foi sont des pêcheurs pardonnés, des gens qui ont accueilli la miséricorde de Dieu.

La miséricorde du Christ ne connaît pas de limite. C’est vrai pour chacun de nous. Il nous rejoint tous là où nous en sommes pour raviver notre espérance. Pour lui, il n’y a pas de situation désespérée. Comme Pierre, nous sommes invités à « plonger » et à lui faire confiance sur parole. Comme lui, nous sommes envoyés dans ce monde pour témoigner de l’espérance qui nous anime. C’est à tous et à chacun que le Christ ressuscité veut manifester sa miséricorde. Lui-même nous dit qu’il est venu « chercher et sauver ceux qui étaient perdus ». Il veut nous associer tous à sa victoire sur la mort et le péché.

La première lecture nous montre les apôtres en train de remplir cette mission que le Christ leur a confiée. Aujourd’hui, nous les retrouvons devant le même tribunal qui a condamné Jésus. Malgré lourdes menaces qui pèsent sur eux, ils n’hésitent pas à témoigner de leur foi en Jésus ressuscité. Ils choisissent d’obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Ils ont été envoyés pour annoncer la victoire du Christ sur la mort et le péché. C’est l’Esprit Saint qui a fait de ces hommes peureux des missionnaires courageux.

La deuxième lecture est extraite de l’Apocalypse de Saint Jean. C’est un livre un peu déroutant quand on n’a pas l’habitude ; aujourd’hui, nous avons entendu des paroles de victoire, de triomphe et de louange. Il faut savoir que tout cela a été écrit dans un langage codé pour encourager les chrétiens persécutés à rester fermes dans la foi. Il les encourage à rendre gloire à l’Agneau immolé vainqueur de la mort et du péché. Aujourd’hui encore, de nombreux chrétiens sont affrontés à la persécution ou tournés en dérision. Mais la puissance de l’amour est une force contagieuse que rien ni personne ne peut arrêter. En définitive, c’est l’amour et non le mal qui aura le dernier mot.

Le grand message de ces trois lectures bibliques c’est que le Christ ressuscité est toujours là, même si nous ne le voyons pas. Il ne cesse de nous rejoindre au cœur de nos vies, de nos doutes et de nos épreuves. Il vient nous pardonner. Avec lui, nous pouvons nous relever et renaître à la confiance. La nourriture qu’il nous propose pour refaire nos forces, ce n’est plus du poisson grillé, mais son Corps et son Sang. Comme Pierre, nous sommes confirmés dans l’amour. Nous sommes envoyés pour en être les témoins et les messagers.

Ce mois de Mai est dédié à la Vierge Marie. Ce que nous remarquons chez elle, c’est sa hâte quand elle se rend chez sa cousine Élisabeth. Dans la Bible, il y a un mot qui revient souvent, c’est « aussitôt ». Nous avons là un autre aspect de la foi. La réponse aux appels de Dieu ne supporte pas les longues attentes. Elle part aussitôt et en toute hâte. La bonne nouvelle c’est que Marie n’a pas changé. Nous pouvons l’appeler et « aussitôt », elle accourt vers nous avec Jésus en elle ou près d’elle. C’est avec Jésus et Marie que nous pourrons être « disciples et missionnaires ».

Cette fête de Pâques doit raviver notre foi, notre lien profond avec Jésus Christ. Qu’il nous donne force et courage pour la mission qu’il nous confie. En ce jour, nous te prions Seigneur : accorde-nous par l’intercession de Marie élevée au ciel de parvenir à la gloire de la résurrection !

Père Jean Compazieu

Source : DIMANCHEPROCHAIN.ORG, le 26 avril 2025

29.03.2024 – HOMÉLIE DU VENDREDI SAINT – JEAN 18, 1 – 19, 42

Au plus bas de l’humanité

Évangile selon saint Jean 18, 1 – 19, 42

La porte en bois de cyprès de la basilique Sainte-Sabine à Rome, qui est la maison-mère de l’Ordre des Dominicains, date du Vesiècle, vers l’an 430. Elle a conservé dix-huit bas-reliefs originaux, représentant des scènes de la Bible. Parmi ceux-ci, dans l’angle supérieur gauche, figure la plus ancienne représentation connue de la crucifixion du Christ. Et encore, les croix ne sont pas représentées. Seul Jésus, entouré des deux larrons, montre les paumes de ses mains et la tête arrondie des clous. Ainsi, la première représentation connue du Christ en croix est un crucifié sans croix. Au-delà, une question se pose : pourquoi, dans les premiers siècles de l’Histoire chrétienne, ne trouve-t-on aucune représentation du crucifix, mais seulement celles du Bon Pasteur ou du Christ ressuscité ?

La réponse est toute simple : parce que la crucifixion a été pratiquée par l’Empire romain, jusqu’à ce que Constantin, le premier empereur chrétien, ne l’interdise au IVe siècle. Ce n’est qu’en 313, avec l’édit de Milan, que les persécutions de Chrétiens ont cessé. Ainsi aura-t-il fallu attendre que plus aucun chrétien n’ait été témoin de l’horreur d’une crucifixion pour que l’Église ose enfin la représenter. Il aura fallu quatre siècles pour que l’image ne soit plus insupportable aux yeux des Chrétiens. Et encore, ici, n’est-elle que suggérée, par des clous.

La crucifixion romaine était un supplice infamant et servile – le châtiment des plus vils criminels et des esclaves en fuite. Le procédé était volontairement dégradant, où le condamné est exposé nu au regard de tous, pour une agonie qui pouvait durer des jours, jusqu’à la suffocation totale, à bout de forces.

Le Christ a dû endosser le supplice plus ignoble, pour montrer, à la face du monde, que Dieu veut sauver le plus misérable des hommes : le juste qu’on met à mort cruellement, l’innocent qu’on crucifie, le pur amour qu’on exécute. Ainsi, en assumant le plus injuste des abaissements, Dieu montre sa paradoxale toute-puissance : jusqu’au bout de l’impuissance et du désespoir, il peut nous sauver.

Pour nous, et heureusement, la crucifixion n’est plus qu’un symbole, celui de toutes les injustices qui nous crucifient. Lorsque nous regardons la Croix, plus personne n’en a le cœur soulevé jusqu’à la nausée. C’est pourtant un instrument de torture immonde que toutes nos églises exhibent. La Croix a pour beaucoup perdu son caractère dégoûtant. Nous n’y voyons bien souvent plus que les prémices de la Résurrection. Un détail cependant, dans le récit de la Passion que nous venons de lire, nous ramène à l’immonde réalité de ce que le Christ a dû endurer : l’éponge trempée de vinaigre.

Pour beaucoup c’est anodin. Certains ont même interprété ce geste comme un geste de miséricorde : la posca, ce vinaigre coupé d’eau, était en effet la boisson désaltérante des légionnaires. Mais, l’éponge aussi était celle des légionnaires : elle faisait partie de leur équipement. Placée sur bâton, elle devient un tersorium romain, un ustensile utilisé pour s’essuyer les fesses, après défécation – éponge qu’on nettoyait ensuite, précisément avec du vinaigre. C’est avec une éponge à excréments que ses bourreaux prétendent désaltérer le Christ. Derrière ce détail de l’éponge vinaigrée, la symbolique est forte qui ramène au dégoût, derrière lequel nous pouvons placer toutes nos haines subies, nos violences endurées, nos humiliations injustes, tous le mépris qu’il nous a fallu affronter.

C’est d’ailleurs au moment où, au lieu d’étancher sa soif, l’on porte à sa bouche les excréments du monde que le Christ expire en disant « Tout est accompli ». Était-il possible en effet d’aller plus bas dans l’humanité ?

Il était venu parmi les hommes avec, au cœur, le seul désir d’aimer. Ils l’ont humilié de la pire des façons et crucifié. Cependant Dieu l’a ressuscité. Pour toutes les victimes de la méchanceté humaine c’est un prodigieux espoir : quelle que soit la violence du mépris que l’on endure, le Christ est passé par là. Et Dieu lui a rendu vie.

Ainsi, au plus bas de l’humanité, il est possible de trouver Dieu qui vient nous sauver.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 27 mars 2024