17.04.2025 – HOMÉLIE DE LA MESSE CHRISMALE DU JEUDI SAINT – JEAN 13, 1-15

Violence de l’angoisse, humilité de l’amour

Évangile selon saint Jean 13, 1-15

Je crois que, dans le christianisme, où ils sont si fortement liés, on peut souvent parler des esprits comme des corps, l’un reflétant l’autre. Bien des signes de notre corps témoignent de notre état d’esprit, tandis que la souffrance physique souvent nous assombrit l’âme. Je crois qu’il y a des pensées qui agissent comme un poison, qui blessent et qui tuent. Je crois qu’il y a des phrases qui réjouissent comme du baume au cœur et qui rendent la vie. Il y a des mots qui nous crucifient ; il y a des mots qui nous ressuscitent.

Pour Jésus, on est au temps des pensées sombres : « Éloigne de moi cette coupe » ; « Pourquoi m’as-tu abandonné ? ». C’est l’heure de la Pâque et lui sait que c’est le dernier repas qu’il partagera avec ses amis. Il sait que l’un d’eux l’a trahi. Il sait qu’il sera crucifié demain. La perspective n’est qu’atroce : un châtiment autant injuste qu’infâme l’attend, la trahison et l’abandon l’entourent. Tout pour se révolter … Se révolter contre Dieu, contre le genre humain, contre les hypocrites et les lâches.

Mais lui ne se révolte pas, ni même ne s’enfuit. Au contraire, il va s’abaisser comme le serviteur qui lave les pieds de ceux qui continueront à marcher après lui. Il lave même les pieds de Judas, qui pourtant s’égare.

Imaginez Jésus, avec l’angoisse qui lui ronge le ventre, peut-être aussi un sentiment de nausée, imaginez-le déjà aux prises avec cette angoisse terrible qui lui fera plus tard suer des gouttes de sang. Imaginez, les larmes qui lui montent aux yeux face à Judas : Ne t’ai-je pas sincèrement aimé ? Pourquoi me fais-tu ça ?

Non. Pas une question. Pas un reproche. Jésus se dépouille de lui-même, se baisse, lave les pieds de Judas, partage son pain avec lui et lui dit : « Ce que tu as à faire : fais-le vite ! ». Judas sait alors que le Christ a compris sa trahison : « Ce que tu as à faire – me trahir ou m’aimer – fais-le vite ! ».

Le lavement des pieds de Judas est le plus beau symbole de l’humilité de Dieu, qui lui procure encore réconfort et soins, pour qu’il se sente plus libre alors qu’il a résolu de le trahir. Un simple geste qui dit : « Je souhaite que tu marches mieux », à celui veut le crucifier.

On mesure ainsi qu’il y a une supériorité de l’Esprit sur le corps, que la relation corps-esprit n’est pas qu’un simple reflet, que l’Esprit illumine et transcende le corps. Tout le corps du Christ devrait trembler d’angoisse, toutes sortes d’émotions terribles devraient l’emporter, qui emporteront finalement les disciples. Pourtant sa force d’Esprit le pousse à comprendre que seul un surcroît d’amour et non la révolte apportera la solution. Et au moment de trahir, Judas viendra l’embrasser. Et Jésus, encore, l’embrassera.

Nous touchons ici au mystère de la mort en Christ, à cette capacité surnaturelle à maintenir l’amour égal, à la fois plus humble et plus intense, face à la trahison d’un ami qui vous tue, face à l’angoisse de la souffrance physique, face à toutes les crucifixions.

Les malheurs du monde viennent de ce que tous, nous peinons à ne pas répercuter nos angoisses et nos souffrances sur autrui. Face à la mort, beaucoup nous révolte. Il n’est pas simple de ne pas se laisser gagner par un esprit de revanche, de colère ou de désespoir.

Pourtant cette force spirituelle du Christ qui fait que, de la souffrance, ne surgit qu’un surcroît d’amour nous est accessible. Elle nous est donnée par l’Esprit Saint. Et elle s’entretient par la prière et la proximité avec Dieu.

Je l’ai dit en commençant, il y a des mots, des gestes qui rendent la vie. Certainement le fait que Jésus se baisse pour nous soulager, même si nous le trahissons. Au fond de l’angoisse et de la souffrance, ce qui nous ressuscite, c’est alors d’aimer en retour ce Christ qui nous aime à ce point, qui lui même s’anéantit pour nous rejoindre.

Face au tragique de la vie, la solution est simple : soit la violence nous emporte, soit elle suscite l’humilité de l’amour.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 16 avril 2025

28.07.2024 – HOMÉLIE DU 17ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – JEAN 6,1-15

La relation de l’esprit au corps

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot, OP

Je vous propose de refaire l’exercice auquel nous nous sommes adonnés, il y a quelques semaines, à savoir examiner différents niveaux de lecture que l’on peut donner à ce miracle important qu’est la multiplication des pains.

Le premier niveau est toujours la lecture littérale du texte. Jésus a effectivement, à partir de cinq pains et deux poissons, miraculeusement fait apparaître de la nourriture pour une foule considérable. Il faut sans doute avoir la foi du charbonnier pour le croire, mais ça reste un niveau de lecture intéressant qui questionne notre aptitude à recevoir l’inouï de Dieu : croyons-nous que Dieu puisse littéralement faire des choses incroyables ? Et dans quelle mesure ? La lecture littérale nous rappelle toujours que notre esprit, quand il médite ces textes, doit pleinement s’ouvrir à l’inattendu, l’inouï, l’inespéré, l’incroyable, au coté profondément miraculeux de la sollicitude de Jésus à notre égard.

Une autre lecture serait de penser que le geste du jeune garçon qui offre spontanément à Jésus les vivres qu’il possède a provoqué un élan de générosité, que d’autres à sa suite se sont mis à partager le pain qu’ils avaient gardé par-devers eux, à la foule affamée. L’inouï du miracle serait ici la rupture des égoïsmes, du chacun pour soi, dans un prodigieux élan collectif de générosité. C’est déjà une lecture christologique.

Une troisième lecture, à laquelle les textes d’aujourd’hui certainement nous invitent, serait simplement de constater que l’évangéliste veut faire un rapprochement entre Jésus et le prophète Élisée. Comme lui, Jésus a des disciples auxquels il enseigne, comme lui il multiplie les pains, comme lui, il guérit les lépreux – on se souvient notamment de Naaman. Cependant la comparaison des deux trouve des limites : Élisée fait beaucoup de politique, ce que Jésus ne fait jamais. La finale de l’Évangile d’aujourd’hui est d’ailleurs explicite à ce sujet.

Autre niveau de lecture, qu’on pourrait qualifier d’ecclésial ou de sacramentel : le miracle de la multiplication des pains que nous rapporte l’Évangile symbolise l’Eucharistie qui, partant du dernier repas que Jésus partage avec ses disciples, s’est multipliée de proche en proche, de communauté en communauté, jusqu’à nourrir des foules innombrables au fil du temps. Le miracle de la multiplications des pains par Jésus serait alors l’anticipation de la diffusion miraculeuse du christianisme constatée à l’époque où les Évangiles sont rédigés, à savoir quelques cinquante à septante ans après les événements qu’ils relatent. En temps de persécution, il s’agirait d’une manière discrète de dire que les eucharisties – et donc les communautés – se multiplient. Dans ce contexte, l’image des douze paniers qui débordent symbolise les apôtres.

Il y a sans doute quantité d’autres lectures à donner, notamment en s’interrogeant sur la symbolique des nombres : pourquoi cinq pains et deux poissons ?

Mais la lecture la plus profonde est la lecture spirituelle voire mystique qui fait de la parole de Dieu une nourriture, au sens littéral. Je crois profondément qu’autant il y a des paroles qui nous blessent et, petit à petit, nous tuent, autant il y a des paroles qui nous nourrissent, nous retissent, qui littéralement nous reconstituent le corps. Je crois d’ailleurs que c’est le sens premier de toute parole de réconfort : certes, agir sur l’état d’esprit, mais aussi agir sur le corps.

D’ailleurs, Dieu ne demande-t-il pas au prophète Ézéchiel (2,8 – 3,4) de littéralement manger un rouleau de l’Écriture. Je crois fondamentalement que la parole de Dieu a un impact tant sur notre esprit que sur notre corps. De même que l’Eucharistie parle aussi à notre esprit, de même la Parole de Dieu est aussi nourriture.

Derrière cette interprétation se trouve toute la question de la relation entre le corps et l’esprit ; ce qu’on appelle en philosophie le problème corps-esprit (Mind-Body Problem). Notre époque tend à radicalement dissocier les deux alors que, pour notre religion, corps et esprit sont intiment dépendants, intimement liés, au point de ne plus faire qu’un à la Résurrection, en Corps spirituel (I Corinthiens 15, 37-49).

Ce sont des questions philosophiques importantes qui nous aident à comprendre beaucoup de concepts de notre religion : l’incarnation, la présence réelle de Dieu dans l’Eucharistie, l’action concrète de Dieu sur notre esprit et notre corps, la relation entre nos états d’âme et l’état de notre corps, …

Enfin, si on fait la somme de toutes ces interprétations – car ce qui est intéressant, c’est de les croiser entre elles pour mesurer toute l’épaisseur du texte – on conclut que l’Évangile, aujourd’hui, nous invite à considérer le caractère proprement inouï, l’aspect profondément miraculeux de l’action de la parole de Dieu sur notre corps.

Les philosophes savent que le problème Mind-Body est une source de questionnements sans fin, que la relation du corps et de l’esprit restera toujours quelque part un mystère. Le propos de l’Écriture est ici de dire qu’au cœur de la relation entre notre corps et notre esprit, il y a l’action nourrissante de la parole de Dieu.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source: RÉSURGENCE.BE, le 22 juillet 2024

28.07.2024 – HOMÉLIE DU 17ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – JEAN 6,1-15

“Quelle est notre faim ?

Pistes pour l’homélie par l’Abbé Jean Compazieu


Textes bibliques : Lire


Quand nous lisons les textes bibliques de ce dimanche, nous sommes impressionnés par la place donnée aux chiffres : 20 pains d’orge pour cent personnes, cinq pains et deux poissons pour cinq mille hommes, douze paniers pleins de miettes… Et comment ne pas penser à d’autres chiffres qui en disent long : des centaines de milliers de tués dans les guerres, des millions d’affamés dans le monde, des dizaines de millions d’euros pour le transfert d’un footballeur. Ces chiffres nous dispensent de paroles ; ils deviennent parole. D’un côté c’est le cri d’admiration devant le miracle ; de l’autre, c’est l’horreur.

Ces chiffres nous en disent plus qu’un simple calcul mathématique. Dans les lectures bibliques de ce dimanche, ils nous montrent la disproportion entre la nourriture disponible et les besoins énormes : “Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons, mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ?” Nous aussi, nous sommes affrontés aux mêmes questions : devant toutes les catastrophes meurtrières, devant les guerres et les famines, nous nous sentons désemparés et impuissants : que pouvons-nous faire ?

Et c’est là qu’il nous faut revenir à l’Évangile et regarder ce que fait Jésus. En ce jour, il nous propose de revoir d’une autre manière notre table de multiplication. Tout d’abord, il accepte le modeste goûter d’un enfant. Rien n’aurait été possible si cet enfant n’avait accepté de tout donner. Dieu a besoin de nos gestes de partage pour réaliser de grandes choses. C’est ainsi que les cinq pains et les deux poissons ont servi à nourrir cinq mille hommes. Une précision : le pain d’orge c’est celui des pauvres. C’est avec ce pain des pauvres qu’il nourrit toute cette foule. Il fait totalement confiance à Dieu. Il sait que tout est possible pour Dieu.

Cet évangile nous renvoie à l’actualité de notre monde Comment ne pas penser à la famine qui ravage une grande partie de l’humanité ? Beaucoup se posent la question : Où est Dieu dans le Sahel ? Et même dans nos pays occidentaux, beaucoup n’ont pas le minimum pour survivre. Alors, nous nous sentons désemparés et impuissants devant l’immensité des besoins. Mais la parole de Jésus est toujours là dans l’évangile de Marc : “Donnez-leur vous-mêmes à manger !” Il suffit du peu que nous avons, un peu d’amour, un peu de biens matériels et un peu de disponibilité pour vaincre la faim, celle du corps et celle du cœur. Ce peu, nous le remettons entre les mains du Seigneur. C’est avec cela qu’il peut réaliser de grandes choses.

Une autre question se pose : Jésus a nourri les foules un jour. Mais le lendemain, elles continueront à avoir faim. Elles se retrouveront dans une situation tout aussi misérable. Alors pourquoi Jésus a-t-il fait de tels actes sans rien changer aux situations ? Quand on veut lutter contre la famine, on ne se contente pas de donner à manger. On agit, en lien avec les organismes de solidarité, contre les causes qui provoquent la famine. Mais le but de Jésus n’est pas de changer les situations ; il est de changer le cœur les hommes. C’est aux hommes renouvelés par l’Évangile d’opérer les redressements nécessaires. Quand on est imprégné du message d’amour du Christ, plus rien ne peut être comme avant. L’important c’est que nous donnions le meilleur de nous-mêmes en lien avec ceux qui organisent la solidarité, Secours Catholique, CCFD Terre Solidaire et autres. Ce sont nos gestes d’amour et de partage qui font la valeur de notre vie.

En voyant Jésus devant ces foules, nous pensons à Moïse face au peuple des Hébreux. Nous nous rappelons qu’il l’avait conduit à travers le désert pour le guider vers la Terre promise. Jésus conduit l’humanité toute entière de l’autre côté du lac, vers le Père. Il nous appelle à le rejoindre sur la montagne pour vivre de l’alliance nouvelle et devenir enfants de Dieu. Il se présente à tous comme le vrai libérateur. Il est Celui qui nous fait passer de l’esclavage du péché à la vraie liberté, des ténèbres à la Lumière, de la mort à la Vie. C’est ainsi que la multiplication des pains est bien plus qu’un miracle ; c’est un signe qui nous parle de Dieu.

En lisant cet évangile, nous ne devons pas nous limiter au pain matériel. Bien sûr, ce pain est nécessaire pour notre vie. Mais le Christ voudrait nous inviter à faire un pas de plus. Il nous dit que Dieu est présent dans toutes les réalités et les événements de notre vie. C’est dans la foi que nous le rencontrons. Nous vivons de son amour. Autrefois, il a multiplié les pains. Ce geste est le signe de la multiplication de l’amour qu’il continue à réaliser en nous. Il nous envoie pour le distribuer à tous ceux et celles qui ont faim d’amour. Ainsi, il dépend de nous que le miracle ne s’arrête jamais, le miracle de l’amour entre les hommes.

“Nous sommes là, au cœur de la vie avec Dieu, au cœur de la vie de Dieu.” En ce dimanche, c’est lui qui nous rassemble autour de la table du Christ ressuscité pour partager son pain. Nous le supplions : “mets en nous ton Esprit Saint pour que nous entrions dans ton amour.” Amen

Abbé Jean Compazieu

Source: DIMANCHEPROCHAIN.ORG, le 20 juillet 2024