06.04.2025 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE DE CARÊME – JEAN 8,1-11

Qui peut juger ?

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 8, 1-11

Le passage de l’Évangile de ce dimanche qui relate l’histoire de la Femme adultère est le seul du Nouveau Testament qui mentionne que Jésus écrive. Par deux fois, Jésus se baisse et écrit sur le sol. Ce n’est pas tant le fait que Jésus sache lire et écrire qui importe ici – c’était le cas de beaucoup de ses contemporains juifs. Ce n’est pas non plus ce que Jésus écrit sur le sol qu’il s’agit interpréter, le texte ne le mentionne pas. Le détail qui importe ici, c’est que Jésus écrive par deux fois. Ce n’est pas anodin. C’est même la clé de compréhension du texte.

Au cœur de cet Évangile : la Loi. Non pas le principe même de la Loi – Jésus ne conteste pas le bien-fondé de la Loi qu’il respecte par ailleurs – mais la manière de l’appliquer. « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5, 17).

L’exemple choisi par Jean pour nous le montrer est frappant à dessein : il s’agit d’une femme ; il s’agit d’un adultère et les faits ne sont pas contestables : elle a été prise en flagrant délit ; elle a effectivement trompé son mari ; la loi, dès lors, la condamne à mort. Tout pour exciter les instincts les plus vils d’un auditoire essentiellement masculin. C’est le propos : faire appel au sentiment avec lequel on juge, celui avec lequel on applique la Loi. Il y a en effet toute la place pour la frustration et le ressentiment d’un homme dans le jet d’une seule pierre, qui en projetant ses propres difficultés matrimoniales, qui ses propres déviances.

Notre manière de juger dépend fortement de notre état d’esprit. Lorsque nous souffrons voire sommes simplement irrités, nous jugeons plus sévèrement ; lorsque nous aimons, nous sommes bien plus miséricordieux. Sans doute, sommes-nous aussi plus cléments envers ceux qui partagent les faiblesses et les torts dont nous nous accommodons. Comme nous sommes certainement plus implacables envers ceux qui témoignent de mauvais penchants contre lesquels personnellement nous luttons. Un principe du droit affirme que la justice est aveugle et ses allégories la représentent comme une femme aux yeux bandés, pesant les faits sur une balance, pour bien signifier qu’une bonne justice ne se rend pas sur des sentiments.

« Celui qui est sans péché, qu’il soit le premier à jeter une pierre.» Notre péché teinte notre manière de juger. Il nous rend partiaux. Il faut un cœur sans tache pour juger avec impartialité et nous sommes tous quelque peu le jouet de nos préférences et sentiments. Ainsi seul Dieu juge valablement ; lui seul conserve un regard impartial, le regard de la plus parfaite miséricorde, du plus pur amour.

En faisant appel à leur raison – qui êtes-vous pour juger ? – le Christ renvoie les justiciers implacables à leur propre faiblesse, provoquant un à un leur renoncement à condamner quand ils mesurent leur péché. Voici l’occasion pour nous de scruter nos jugements les plus implacables, les attitudes, les comportements qui voient surgir notre dureté de cœur, voire notre mépris. Ces jugements durs qui nous viennent au cœur sont le reflet de notre sentiment d’impuissance face aux maux dont nous souffrons, que nous les subissions, que nous les commettions. Les jugements implacables, la dureté de cœur sont toujours le signe du péché qui nous affecte – le nôtre, celui d’autrui. Savoir les repérer, nous éclaire sur nous-même.

Ensuite, après avoir renvoyé chacun à la miséricorde qu’il a envers lui-même quand il s’égare, Jésus écrit une deuxième fois sur le sol et rend sa sentence : « Moi non plus, je ne te condamne pas. » Lui, l’homme sans péché, le juge au cœur impartial montre la miséricorde de Dieu : « Va, et désormais ne pèche plus. »

Ces deux écritures dans la poussière du sol représentent la Loi. L’ancienne et la nouvelle loi données par Dieu. L’ancienne renvoyait chacun à son péché ; la nouvelle loi est celle de la miséricorde de Dieu, celle qu’incarne le Christ. Avant, l’affirmation de principes implacables ; désormais, celle de l’incarnation de l’amour divin. C’est ainsi l’amour qui précède la justice, et non l’inverse.

C’est dans la poussière de notre âme que Dieu inscrit sa Loi, là où affleure notre péché. Mais c’est dans la tendresse de notre cœur que le Christ inscrit désormais son application. L’objectif de la Loi n’est ainsi plus tant la répression des fautes que la promotion de l’amour.

Nos jugements implacables reflètent les limites de notre cœur. Voici que s’ajoute à nos efforts de carême, le combat contre sa rigidité. Quelles sont les personnes que je lapiderais volontiers de mon cœur de pierre ? Voilà les blessures en moi que l’amour de Dieu n’a pas encore rejointes.

Enfin, je voudrais évoquer nos jugements implacables envers nous-même. Cela nous arrive tous de parfois de nous trouver fautifs, misérables, honteux voire, pour certains, méprisables. L’Évangile de la femme adultère est aussi une invitation à la miséricorde envers nous-même. La dureté de cœur envers soi, voire le mépris de soi sont des maux bien plus redoutables que les comportements qu’ils prétendent juger. La rigidité de nos jugements sur nous-même est avant tout un signe de désespérance de soi, laquelle ne pourra mener qu’au découragement et ultimement à la peur du regard de Dieu, au risque ultime de s’enfermer dans une peur de la miséricorde elle-même. On ne conçoit plus alors que Dieu puisse porter sur nous un autre regard que la honte, voire le mépris que nous avons de nous-même.

Seigneur, donne-nous de voir qu’au-delà de tous nos petits jugements sur les autres et sur nous-même, il y a une manière plus juste d’aimer et de s’aimer : celle qui fait confiance en ta miséricorde et ton pardon, celle qui incarne ton amour inconditionnel pour tous.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 2 avril 2026

06.04.2025 – HOMÉLIE DU 5ÈME DIMANCHE DE CARÊME – JEAN 8,1-11

Dieu libérateur

Textes bibliques : Lire


Pistes pour l’homélie par l’Abbé Jean Compazieu


Les textes bibliques de ce dimanche nous révèlent un Dieu qui veut libérer et sauver ceux qui étaient perdus. Le prophète Isaïe (1ère lecture) s’adresse à un peuple qui vient de vivre une longue période de captivité. Il lui annonce une bonne nouvelle : c’est aujourd’hui que Dieu intervient pour sauver son peuple. Ce dernier va pouvoir revenir vers la Terre promise ; le désert qu’il va traverser sera jalonné d’oasis ; il faut y voir le signe que Dieu peut redonner vie et espérance aux cœurs les plus arides.

Cette bonne nouvelle nous concerne tous aujourd’hui : dans ce monde qui est le nôtre, beaucoup vivent dans la désespérance. C’est dans ce monde tel qu’il est que nous sommes envoyés. Notre mission, c’est d’y révéler la Source d’eau vive, celle qui fait fleurir tous les déserts, ceux de nos familles, ceux de notre vie et ceux de notre monde. Cette source inépuisable c’est celle de l’amour qui est en Dieu. C’est auprès de lui que nous sommes invités à puiser chaque jour.

Dans la seconde lecture, saint Paul nous donne son témoignage. Sa rencontre avec le Christ sur le chemin de Damas a provoqué un renversement radical dans sa vie. Au départ, il était un ardent défenseur de la loi juive. Il poursuivait les chrétiens et les faisait enfermer. Mais après sa conversion, il n’a désormais d’autre fierté et d’autre ambition que de « connaître le Christ » et de « parvenir à la résurrection des morts » en communiant aux souffrances de sa Passion. Pour nous comme pour Paul, la vraie libération c’est celle qui vient du Christ. C’est un don que Dieu nous fait par pure miséricorde. C’est avec lui que nous trouverons la force de nous libérer de tout ce qui nous enferme sur nous-mêmes.

L’Évangile de saint Jean nous montre la miséricorde qui libère. Dimanche dernier, Jésus en parlait sous la forme d’une parabole, celle du fils prodigue. Mais aujourd’hui, nous le voyons confronté à une situation bien réelle : on lui amène une femme coupable d’adultère. Ses accusateurs sont des scribes et des pharisiens, des experts de la loi de Moïse, des personnes reconnues pour leur ferveur religieuse. D’après la loi de Moïse, cette femme doit être lapidée. Mais s’ils se tournent vers lui, c’est pour le piéger. S’il refuse de la condamner, il est en contradiction avec la loi de Moïse ; et s’il la condamne, il est en contradiction avec la miséricorde qu’il prêche.

Mais Jésus opère un renversement : il ouvre un nouveau procès, celui des accusateurs : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Pendant que Jésus a la délicatesse de baisser les yeux, chacun examine sa conscience et… se retire. Il reste un homme sans péché, Jésus ; lui seul aurait eu le droit de condamner, mais il ne le fait pas : « Moi non plus, je ne te condamne pas, va et désormais ne pèche plus. » La menace de mort disparaît, le chemin d’une vie nouvelle s’ouvre pour cette femme.

En lisant cet Évangile, nous pensons à tous les scandales, petits ou grands. Certains sont connus seulement de l’entourage familier. D’autres sont répandus par la Presse, la télé et Internet. Alors les langues vont bon train. Bien sûr, on ne lapide plus les pécheurs et les pécheresses. Mais on ricane, on dénonce celui qui a fauté ; on l’enfonce dans sa mauvaise réputation. On ne lui laisse aucune chance de s’en sortir.

C’est alors qu’il nous faut revenir à cette parole du Christ : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Devant Dieu, nous sommes tous des pauvres pécheurs. Avant de faire la leçon aux autres, nous sommes invités à enlever la poutre qui est dans notre œil. Cette poutre c’est l’orgueil, c’est le mépris à l’égard de celui qui a fauté. En agissant ainsi, nous allons contre le Christ qui est venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus. C’est par amour pour eux et pour le monde entier qu’il est mort sur une croix.

Comprenons bien, le péché est un mal que nous devons combattre de toutes nos forces. Mais le pécheur c’est quelqu’un qu’il faut guérir et sauver. Il a besoin qu’on l’aide à retrouver sa place dans la communauté chrétienne. La vie chrétienne est un combat de tous les jours contre les forces du mal. Mais pour ce combat, nous ne sommes pas seuls. Jésus est avec nous pour nous montrer le chemin. Marie est là aussi ; comme aux noces de Cana, elle nous redit : « Faites tout ce qu’il vous dira… » Puisez à la Source de Celui qui est l’Amour… Soyez les témoins et les messagers de sa miséricorde dans le monde d’aujourd’hui. Si nous voulons que ce carême soit vraiment libérateur, il n’y a qu’un seul commandement : aimer comme Jésus aime.

Seigneur, en ce dimanche, nous sommes venus à toi avec notre désir d’accueillir ta Parole et de nous laisser transformer par elle. Tu peux changer nos cœurs de pierre en cœurs de chair. Que ta présence nous apporte la joie d’aider, de soutenir, de consoler et d’aimer. Que ta Parole soit Lumière pour notre monde et que ton amour apaise tous ceux qui souffrent.

Abbé Jean Compazieu

Source : DIMANCHEPROCHAIN.ORG, le 30 mars 2025