04.01.2026 – HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DE L’ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR – MATTHIEU 3, 1-12

Face au mystère

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Si vous êtes férus de grec, vous savez qu’Épiphanie signifie « apparaître au-dessus », « sur-briller ». L’Épiphanie, c’est la manifestation de Dieu au monde, le Christ qui devient reconnaissable.

Il est intéressant de remarquer que Catholiques et Orthodoxes ne célèbrent pas Dieu qui se rend manifestement visible avec les mêmes textes. L’Épiphanie, chez nous, est illustrée par l’arrivée des rois mages – les sagesses orientales qui viennent déposer leurs trésors aux pieds de l’Enfant-Dieu. Tandis que les Orthodoxes ont choisi le baptême du Seigneur – Jésus apparaissant manifestement comme le Christ, quand la voix du Père proclame des cieux : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie » (Mt 3, 17). On a ainsi deux visions du moment où l’incarnation de Dieu se révèle au monde : quand la sagesse s’incline devant le mystère de sa naissance et quand Dieu nous l’indique directement. Explorons ces deux voies qui nous intéressent parce que, nous aussi, nous cherchons à discerner l’incarnation de Dieu dans notre vie.

Les récits de la naissance de Jésus sont très imagés, très construits, qui reflètent la manière antique de raconter l’histoire, ne se gênant pas d’enjoliver les faits pour en souligner le sens. Ainsi n’a-t-on trouvé aucune trace d’un phénomène cosmique brillant – d’une étoile ou d’une comète – qu’auraient suivi les mages. Nous l’avions déjà relevé à Noël : nul n’a évidemment pris note de la naissance de Jésus. Et les récits évangéliques (Mt 1-2 ; Lc 1-2) ont été écrits quelque 80 à 90 années après les faits qu’ils rapportent, dans un but théologique : faire comprendre que Jésus est le Messie, que sa naissance est forcément extraordinaire.

Au-delà de ce qui s’est réellement passé lors de la naissance de Jésus et que la symbolique des textes estompe, les mages venus d’Orient, que la tradition a faits rois, symbolisent donc les sagesses qui viennent déposer leurs trésors devant le mystère de l’incarnation de Dieu. Ses trésors sont eux-mêmes porteurs de signification : l’or pour la royauté du Christ, l’encens pour sa divinité et la myrrhe pour évoquer sa mort. Le sens est de dire que toutes les richesses, toutes les sagesses s’inclinent devant le surgissement de la vie divine au monde.

S’agit-il de dire que nous devons renoncer à comprendre le mystère de l’incarnation ? S’agit-il d’abdiquer notre intelligence face à l’immensité de Dieu, face à l’extraordinaire de sa manifestation ? Au fond, pourrons-nous jamais comprendre ce qui s’est joué dans le sein de Marie ? N’en sommes-nous pas réduits à accepter le miracle et à le traduire comme dogme ? Ainsi, ne sommes-nous pas une communauté qui anone les faits incompréhensibles que nous rapportent les Évangiles sans jamais véritablement les comprendre ? Quelle preuve convaincante avons-nous que Dieu s’est véritablement manifesté parmi nous ? Qu’il se manifeste encore aujourd’hui ? Finalement, quelle foi accorder aux miracles ?

L’optique orthodoxe sur l’Épiphanie est plus adulte, qui célèbre l’adoption filiale par le Père, manifestée au baptême de Jésus, au début de son ministère public. Il ne s’agit plus ici de nous incliner devant le mystère de la naissance de Dieu mais d’accepter l’autorité du Père, qui le révèle.

Dans les deux cas, ce n’est pas par notre propre sagesse, notre propre intelligence, que nous acquerrons la certitude de l’incarnation de Dieu, de sa présence dans nos vies. Il semble plutôt qu’en toute circonstance, il s’agisse de se taire et d’écouter. A cet égard, Maître Eckhart OP (1260-1328) enseignait qu’il fallait aller jusqu’à « oublier Dieu » – en fait, oublier les idées préconçues que nous avons sur Dieu – pour le trouver véritablement. Pourtant, Thomas d’Aquin OP (1225-1274) affirme que la sagesse mène à Dieu. Alors que penser ?

Nous n’avons pas de thermomètre pour mesurer l’amour. Il n’y a pas de critère scientifique pour définir le beau, le parfait, le divin. L’essentiel ne se mesure pas. L’infini non plus. La preuve de l’existence de Dieu, la preuve de sa manifestation parmi les hommes, la preuve que les miracles sont miracles n’existent pas. Le mystère restera mystère quelle que soit l’intelligence que nous mettions en œuvre pour le comprendre. Ce n’est pas l’homme qui définit Dieu ; c’est Dieu qui définit l’homme.

Pour autant, cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à comprendre. Le fait que le mystère divin nous échappera toujours n’est pas une invitation à abdiquer notre intelligence mais bien celle à toujours progresser dans sa compréhension, comme deux êtres qui s’aiment n’épuiseront jamais le mystère de leur amour. Nous le savons, il n’y a que dans le face à face personnel avec Dieu que tout s’éclairera, que c’est lui finalement qui se révélera à nous. Le mystère est ainsi le moteur de notre intelligence et non son étouffoir. Nous ne devons pas renoncer à chercher à comprendre l’incompréhensible, la rencontre avec Dieu est à ce prix.

Le mystère de l’incarnation de Dieu, comme celui de l’amour parfait, nous échappera toujours. Mais c’est aussi ce qui fait que Dieu, comme l’amour, sera toujours une découverte. N’est-ce pas cette quête de l’amour divin qui dynamise notre vie ?

Joyeuse Épiphanie à tous.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 2 janvier 2026

04.01.2026 – HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DE L’ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR – MATTHIEU 3, 1-12

Et si nous repartions par un autre chemin ?

Homélie par l’Abbé Jean Compazieu

Textes bibliques : Lire


Les trois lectures de ce dimanche de l’Épiphanie nous font comprendre que le salut de Dieu et pour tous, sans exception. C’est important car, depuis les origines de l’humanité, des frères ennemis ne cessent de s’affronter. Dès le début, l’histoire est faite de violence et de fureur. Or voilà que les textes bibliques d’aujourd’hui nous annoncent une bonne nouvelle : c’est la réconciliation et l’amour qui auront le dernier mot.

Le livre d’Isaïe (première lecture) annonce la fin d’une période sombre : “Debout, resplendis ! Elle est venue la lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi !” C’est le salut de Dieu qui est donné à son peuple. C’est une période nouvelle et heureuse qui commence. Même les contrées lointaines reconnaîtront le Seigneur. Ces foules qui se mettent en route vers la lumière nous font penser aux mages venus d’Orient. Comme eux, nous sommes tous appelés à aller vers celui qui est la lumière du monde.

L’apôtre Paul va dans le même sens. Son message fait suite au bouleversement extraordinaire qu’il a vécu sur le chemin de Damas. Il y a reçu une grande révélation : le salut de Dieu n’est pas réservé au seul peuple que Dieu s’est choisi. Il est également offert aux nations païennes du monde entier. Toutes « sont associées au même héritage ». Cette révélation extraordinaire fait exulter le cœur de Paul. En Jésus ressuscité, c’est l’amour universel de Dieu qui a le dernier mot sur la violence et le rejet.

Dans son Évangile, saint Matthieu nous propose des pages bien plus modestes. Il nous parle de ces mages venus d’Orient. Ils ont découvert une étoile qui annonçait la naissance d’un nouveau roi. Ils ont tout quitté, ils se sont mis en route pour se prosterner devant ce Roi. C’est ainsi que des païens sont les premiers adorateurs du Fils de Dieu. C’est déjà une annonce de ce qui se passera après la résurrection : la lumière qui brille dans la nuit de Bethléem rayonnera jusqu’aux extrémités de la terre.

Sur leur route, les mages ont rencontré les chefs des prêtres et les scribes. Ces derniers savent tout sur la Bible. Ce Messie qu’ils attendent de tous leurs vœux dans la prière doit naître à Bethléem ; cela, ils le savent mais ils ne bougent pas. Ils restent enfermés dans leurs certitudes, leur « intime conviction ». Ils ne laissent pas à Dieu la chance de se manifester comme il l’entend. Tout l’Évangile nous dit que le Seigneur est venu pour tous ; mais rien ne se passera si nous ne sortons pas de nos certitudes et de notre confort pour aller à la rencontre de celui qui est la lumière du monde.

Saint Mathieu nous parle également d’Hérode. C’est un roi violent, puissant et meurtrier. Il n’hésite pas tuer tous ceux qui s’opposent à lui, y compris ceux de sa famille. Quand il entend parler de ce roi qui vient de naître, il voit en lui un concurrent dangereux qu’il faut éliminer. C’est le premier acte de la guerre à Jésus qui va faire mourir des innocents. Et tout au long des siècles les disciples de ce roi seront persécutés, mis à mort ou tournés en dérision. Et comment ne pas penser à tous les intégrismes laïcs et athées qui font tout pour éliminer la foi chrétienne ?

Mais rien ne peut empêcher Dieu d’appeler à lui tous les hommes. Son salut est offert à tous. À travers les mages qui viennent au berceau de l’enfant roi, c’est tous les peuples qui sont appelés. Il est celui qui veut faire miséricorde au monde pécheur. Les étrangers, les païens ont toute leur place dans son cœur. Au soir de l’Ascension, lui-même s’adressera à ses apôtres pour les envoyer en mission : « Allez dans le monde entier, proclamez la bonne nouvelle à toute la création. »

Cette fête de l’épiphanie est donc celle de l’Église universelle. Sa mission n’est pas de se sauver elle-même mais d’être unie au Christ qui veut sauver le monde. Comme les mages, nous venons à Jésus pour nous prosterner devant lui et recevoir de lui l’amour dont il veut nous combler. Nous ne pouvons plus rester enfermés dans les limites de notre clocher et de notre paroisse ; il nous faut absolument en sortir. Sinon, nous serions comme les chefs des prêtres et les scribes qui ont manqué cette rencontre avec le Roi Messie.

Chaque année, notre prière et notre solidarité sont tout spécialement pour les communautés chrétiennes d’Afrique. Beaucoup souffrent de la pauvreté, de la guerre, de la famine et des persécutions. Elles ont besoin de la prière et du soutien fraternel des catholiques de France et d’Europe. Qu’en ce jour de fête, l’espérance l’emporte ! Que tous les peuples reconnaissent que le petit enfant trouvé par les mages est leur sauveur.

« Aujourd’hui la lumière a brillé
tout le peuple l’a vue se lever,
c’est un jour qui sera le premier
d’une lumière d’amour et de paix. »

Abbé Jean Compazieu

Source : DIMANCHEPROCHAIN.ORG, le 28 décembre 2025