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04.01.2026 – HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DE L’ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR – MATTHIEU 3, 1-12

Face au mystère

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Si vous êtes férus de grec, vous savez qu’Épiphanie signifie « apparaître au-dessus », « sur-briller ». L’Épiphanie, c’est la manifestation de Dieu au monde, le Christ qui devient reconnaissable.

Il est intéressant de remarquer que Catholiques et Orthodoxes ne célèbrent pas Dieu qui se rend manifestement visible avec les mêmes textes. L’Épiphanie, chez nous, est illustrée par l’arrivée des rois mages – les sagesses orientales qui viennent déposer leurs trésors aux pieds de l’Enfant-Dieu. Tandis que les Orthodoxes ont choisi le baptême du Seigneur – Jésus apparaissant manifestement comme le Christ, quand la voix du Père proclame des cieux : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie » (Mt 3, 17). On a ainsi deux visions du moment où l’incarnation de Dieu se révèle au monde : quand la sagesse s’incline devant le mystère de sa naissance et quand Dieu nous l’indique directement. Explorons ces deux voies qui nous intéressent parce que, nous aussi, nous cherchons à discerner l’incarnation de Dieu dans notre vie.

Les récits de la naissance de Jésus sont très imagés, très construits, qui reflètent la manière antique de raconter l’histoire, ne se gênant pas d’enjoliver les faits pour en souligner le sens. Ainsi n’a-t-on trouvé aucune trace d’un phénomène cosmique brillant – d’une étoile ou d’une comète – qu’auraient suivi les mages. Nous l’avions déjà relevé à Noël : nul n’a évidemment pris note de la naissance de Jésus. Et les récits évangéliques (Mt 1-2 ; Lc 1-2) ont été écrits quelque 80 à 90 années après les faits qu’ils rapportent, dans un but théologique : faire comprendre que Jésus est le Messie, que sa naissance est forcément extraordinaire.

Au-delà de ce qui s’est réellement passé lors de la naissance de Jésus et que la symbolique des textes estompe, les mages venus d’Orient, que la tradition a faits rois, symbolisent donc les sagesses qui viennent déposer leurs trésors devant le mystère de l’incarnation de Dieu. Ses trésors sont eux-mêmes porteurs de signification : l’or pour la royauté du Christ, l’encens pour sa divinité et la myrrhe pour évoquer sa mort. Le sens est de dire que toutes les richesses, toutes les sagesses s’inclinent devant le surgissement de la vie divine au monde.

S’agit-il de dire que nous devons renoncer à comprendre le mystère de l’incarnation ? S’agit-il d’abdiquer notre intelligence face à l’immensité de Dieu, face à l’extraordinaire de sa manifestation ? Au fond, pourrons-nous jamais comprendre ce qui s’est joué dans le sein de Marie ? N’en sommes-nous pas réduits à accepter le miracle et à le traduire comme dogme ? Ainsi, ne sommes-nous pas une communauté qui anone les faits incompréhensibles que nous rapportent les Évangiles sans jamais véritablement les comprendre ? Quelle preuve convaincante avons-nous que Dieu s’est véritablement manifesté parmi nous ? Qu’il se manifeste encore aujourd’hui ? Finalement, quelle foi accorder aux miracles ?

L’optique orthodoxe sur l’Épiphanie est plus adulte, qui célèbre l’adoption filiale par le Père, manifestée au baptême de Jésus, au début de son ministère public. Il ne s’agit plus ici de nous incliner devant le mystère de la naissance de Dieu mais d’accepter l’autorité du Père, qui le révèle.

Dans les deux cas, ce n’est pas par notre propre sagesse, notre propre intelligence, que nous acquerrons la certitude de l’incarnation de Dieu, de sa présence dans nos vies. Il semble plutôt qu’en toute circonstance, il s’agisse de se taire et d’écouter. A cet égard, Maître Eckhart OP (1260-1328) enseignait qu’il fallait aller jusqu’à « oublier Dieu » – en fait, oublier les idées préconçues que nous avons sur Dieu – pour le trouver véritablement. Pourtant, Thomas d’Aquin OP (1225-1274) affirme que la sagesse mène à Dieu. Alors que penser ?

Nous n’avons pas de thermomètre pour mesurer l’amour. Il n’y a pas de critère scientifique pour définir le beau, le parfait, le divin. L’essentiel ne se mesure pas. L’infini non plus. La preuve de l’existence de Dieu, la preuve de sa manifestation parmi les hommes, la preuve que les miracles sont miracles n’existent pas. Le mystère restera mystère quelle que soit l’intelligence que nous mettions en œuvre pour le comprendre. Ce n’est pas l’homme qui définit Dieu ; c’est Dieu qui définit l’homme.

Pour autant, cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à comprendre. Le fait que le mystère divin nous échappera toujours n’est pas une invitation à abdiquer notre intelligence mais bien celle à toujours progresser dans sa compréhension, comme deux êtres qui s’aiment n’épuiseront jamais le mystère de leur amour. Nous le savons, il n’y a que dans le face à face personnel avec Dieu que tout s’éclairera, que c’est lui finalement qui se révélera à nous. Le mystère est ainsi le moteur de notre intelligence et non son étouffoir. Nous ne devons pas renoncer à chercher à comprendre l’incompréhensible, la rencontre avec Dieu est à ce prix.

Le mystère de l’incarnation de Dieu, comme celui de l’amour parfait, nous échappera toujours. Mais c’est aussi ce qui fait que Dieu, comme l’amour, sera toujours une découverte. N’est-ce pas cette quête de l’amour divin qui dynamise notre vie ?

Joyeuse Épiphanie à tous.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 2 janvier 2026

04.01.2026 – HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DE L’ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR – MATTHIEU 3, 1-12

Et si nous repartions par un autre chemin ?

Homélie par l’Abbé Jean Compazieu

Textes bibliques : Lire


Les trois lectures de ce dimanche de l’Épiphanie nous font comprendre que le salut de Dieu et pour tous, sans exception. C’est important car, depuis les origines de l’humanité, des frères ennemis ne cessent de s’affronter. Dès le début, l’histoire est faite de violence et de fureur. Or voilà que les textes bibliques d’aujourd’hui nous annoncent une bonne nouvelle : c’est la réconciliation et l’amour qui auront le dernier mot.

Le livre d’Isaïe (première lecture) annonce la fin d’une période sombre : “Debout, resplendis ! Elle est venue la lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi !” C’est le salut de Dieu qui est donné à son peuple. C’est une période nouvelle et heureuse qui commence. Même les contrées lointaines reconnaîtront le Seigneur. Ces foules qui se mettent en route vers la lumière nous font penser aux mages venus d’Orient. Comme eux, nous sommes tous appelés à aller vers celui qui est la lumière du monde.

L’apôtre Paul va dans le même sens. Son message fait suite au bouleversement extraordinaire qu’il a vécu sur le chemin de Damas. Il y a reçu une grande révélation : le salut de Dieu n’est pas réservé au seul peuple que Dieu s’est choisi. Il est également offert aux nations païennes du monde entier. Toutes « sont associées au même héritage ». Cette révélation extraordinaire fait exulter le cœur de Paul. En Jésus ressuscité, c’est l’amour universel de Dieu qui a le dernier mot sur la violence et le rejet.

Dans son Évangile, saint Matthieu nous propose des pages bien plus modestes. Il nous parle de ces mages venus d’Orient. Ils ont découvert une étoile qui annonçait la naissance d’un nouveau roi. Ils ont tout quitté, ils se sont mis en route pour se prosterner devant ce Roi. C’est ainsi que des païens sont les premiers adorateurs du Fils de Dieu. C’est déjà une annonce de ce qui se passera après la résurrection : la lumière qui brille dans la nuit de Bethléem rayonnera jusqu’aux extrémités de la terre.

Sur leur route, les mages ont rencontré les chefs des prêtres et les scribes. Ces derniers savent tout sur la Bible. Ce Messie qu’ils attendent de tous leurs vœux dans la prière doit naître à Bethléem ; cela, ils le savent mais ils ne bougent pas. Ils restent enfermés dans leurs certitudes, leur « intime conviction ». Ils ne laissent pas à Dieu la chance de se manifester comme il l’entend. Tout l’Évangile nous dit que le Seigneur est venu pour tous ; mais rien ne se passera si nous ne sortons pas de nos certitudes et de notre confort pour aller à la rencontre de celui qui est la lumière du monde.

Saint Mathieu nous parle également d’Hérode. C’est un roi violent, puissant et meurtrier. Il n’hésite pas tuer tous ceux qui s’opposent à lui, y compris ceux de sa famille. Quand il entend parler de ce roi qui vient de naître, il voit en lui un concurrent dangereux qu’il faut éliminer. C’est le premier acte de la guerre à Jésus qui va faire mourir des innocents. Et tout au long des siècles les disciples de ce roi seront persécutés, mis à mort ou tournés en dérision. Et comment ne pas penser à tous les intégrismes laïcs et athées qui font tout pour éliminer la foi chrétienne ?

Mais rien ne peut empêcher Dieu d’appeler à lui tous les hommes. Son salut est offert à tous. À travers les mages qui viennent au berceau de l’enfant roi, c’est tous les peuples qui sont appelés. Il est celui qui veut faire miséricorde au monde pécheur. Les étrangers, les païens ont toute leur place dans son cœur. Au soir de l’Ascension, lui-même s’adressera à ses apôtres pour les envoyer en mission : « Allez dans le monde entier, proclamez la bonne nouvelle à toute la création. »

Cette fête de l’épiphanie est donc celle de l’Église universelle. Sa mission n’est pas de se sauver elle-même mais d’être unie au Christ qui veut sauver le monde. Comme les mages, nous venons à Jésus pour nous prosterner devant lui et recevoir de lui l’amour dont il veut nous combler. Nous ne pouvons plus rester enfermés dans les limites de notre clocher et de notre paroisse ; il nous faut absolument en sortir. Sinon, nous serions comme les chefs des prêtres et les scribes qui ont manqué cette rencontre avec le Roi Messie.

Chaque année, notre prière et notre solidarité sont tout spécialement pour les communautés chrétiennes d’Afrique. Beaucoup souffrent de la pauvreté, de la guerre, de la famine et des persécutions. Elles ont besoin de la prière et du soutien fraternel des catholiques de France et d’Europe. Qu’en ce jour de fête, l’espérance l’emporte ! Que tous les peuples reconnaissent que le petit enfant trouvé par les mages est leur sauveur.

« Aujourd’hui la lumière a brillé
tout le peuple l’a vue se lever,
c’est un jour qui sera le premier
d’une lumière d’amour et de paix. »

Abbé Jean Compazieu

Source : DIMANCHEPROCHAIN.ORG, le 28 décembre 2025

CAP FATIMA – LETTRE DE LIAISON NO 182 DU 2 JANVIER 2026

Chers amis,

Suite à l’analyse de la note Mater Populi Fidelis parue dans la lettre de liaison n° 180, plusieurs d’entre vous nous ont fait part de leur satisfaction. Nous les remercions de nous encourager ainsi dans un travail souvent très prenant. Deux d’entre eux ont fait des remarques très pertinentes. Nous tenons à les remercier d’avoir pris le temps de formuler des objections bien construites, s’appuyant sur de véritables arguments et sur le ton charitable d’une véritable discussion, qualités hélas souvent absentes lors des discussions sur des sujets sensibles (notamment politiques), les opposants répondant trop souvent par des affirmations péremptoires, sans avancer d’argument contraire, ou par des invectives, quand ce n’est pas par des accusations directes. Il faut savoir analyser honnêtement de telles objections, car c’est un excellent moyen pour approfondir une question et ainsi s’approcher plus de la vérité. Que nos deux objecteurs soient donc remerciés de nous avoir permis de réfléchir plus à fond sur la question qui nous préoccupe. Il est intéressant de vous communiquer ces remarques ainsi que les réponses que nous leur avons faites ; car l’honneur de Notre-Dame est en cause. Et, surtout en pareille matière, il convient de suivre l’exemple de saint Thomas d’Aquin qui, pour traiter d’une question, commençait par recueillir tous les arguments pour et contre, puis après avoir donné sa solution, prenait le soin de répondre à chaque objection.

1re remarque

Dans le dernier paragraphe intitulé : La réponse du catholique fidèle, vous évoquez le fait de juger, ce qui requiert obligatoirement d’avoir été investi. Il en est ainsi depuis Moïse et les circonstances actuelles ne dissoudront jamais les préceptes divins donnés aux hommes par Dieu dans son immense sagesse. Mais, faute de pouvoir juger, on peut cependant constater : pour ce faire, la perspicacité et l’honnêteté suffisent. Pas de mandat à recevoir… Posons des actes de charité, oui, mais dans la limite de l’exercice de la charité qui est propre au laïc de base. Car il est des terrains sur lesquels il est aujourd’hui très (trop) risqué de s’aventurer, dont ceux qui concernent le champ d’action de ces prétendues autorités, que sont celles de Léon et de Fernandez… N’interférons pas, prudence !

Réponse

Le sujet abordé par cette remarque est particulièrement important, et on ne saurait trop y réfléchir, tant il est indispensable de bien l’avoir à l’esprit pour ne pas tomber dans l’erreur exposée par cette objection, à savoir juger des personnes.

En effet, il faut bien distinguer entre les personnes et les faits. On ne peut jamais juger une personne, sauf à avoir été investi d’une telle charge. C’est le cas des confesseurs notamment qui ont des grâces particulières pour juger les personnes qui se confessent. Notre-Seigneur enseigne : « Ne jugez pas afin que vous ne soyez pas jugé. » (Matthieu 7:1 ; Luc 6:37) Mais par ailleurs, Notre-Seigneur dit aussi : « Que votre parole soit : oui, oui ; non, non » (Matthieu 5:27), parole rapportée par saint Jacques de la façon suivante : « Que votre oui soit oui et que votre non soit non afin que vous ne tombiez pas sous le coup du jugement » (Jacques 5:12). Saint Jean disait également : « Parce que tu es tiède et que tu n’es ni froid ni chaud, je te vomirai de ma bouche ». (Apocalypse 3:16) Contrairement à ce qu’il pourrait paraître au premier abord, ces phrases ne sont absolument pas contradictoires. Car la première concerne les personnes et la seconde les faits ou les actes. Un grand prédicateur dont nous avons oublié le nom disait : par rapport à son prochain, le chrétien est le plus charitable des hommes ; mais par rapport aux actes et aux faits, il est le plus intransigeant. Toute la difficulté est de bien faire la différence entre les personnes et leurs actes. Si sur les personnes, il faut toujours éviter de porter des jugements, par contre, sur les faits, il est toujours possible, et c’est même souvent un devoir, de porter un jugement, en veillant à ne jamais glisser vers un jugement des personnes, tendance naturelle hélas trop souvent rencontrée, fruit du péché originel.

Ce sujet a déjà été longuement abordé dans la lettre de liaison n° 112, suite à une remarque analogue qui nous avait été faite à l’époque. Rappelons en quelques points essentiels. Dom Guéranger a sur ce sujet une appréciation très juste :

Quand le pasteur se change en loup, c’est au troupeau à se défendre tout d’abord. Régulièrement sans doute la doctrine descend des évêques au peuple fidèle, et les sujets, dans l’ordre de la foi, n’ont point à juger leurs chefs. Mais il est, dans le trésor de la Révélation, des points essentiels dont tout chrétien, par le fait même de son titre de chrétien, a la connaissance nécessaire et la garde obligée.
Le principe ne change pas, qu’il s’agisse de croyance ou de conduite, de morale ou de dogme. Les trahisons pareilles à celle de Nestorius sont rares dans l’Église ; mais il peut arriver que des pasteurs restent silencieux, pour une cause ou pour l’autre, en certaines circonstances où la religion même serait engagée. Les vrais fidèles sont les hommes qui puisent dans leur seul baptême, en de telles conjonctures, l’inspiration d’une ligne de conduite ; non les pusillanimes qui, sous le prétexte spécieux de la soumission aux pouvoirs établis, attendent pour courir à l’ennemi, ou s’opposer à ses entreprises, un programme qui n’est pas nécessaire et qu’on ne doit point leur donner. (Année liturgique, à la date du 9 février, fête de saint Cyrille d’Alexandrie)

C’est aussi ce que dit le père Joseph de Sainte Marie :

S’il est des cas où seuls des théologiens solidement formés peuvent se prononcer – car la théologie est une science qui a ses principes et ses normes, et dans laquelle il est imprudent de s’aventurer sans la formation nécessaire, et plus encore sans une humilité et un sens de l’Église à la mesure de la difficulté des questions à étudier – il est, par contre, d’autres cas, et ils sont nombreux, où la connaissance du catéchisme et le bon sens chrétien suffisent.

Or tel est le cas ici. Les notions de “co-rédemptrice” et de “médiatrice de toutes grâces” font partie du dépôt de la foi (voir ci-après). En conséquence, tout catholique doit dénoncer une affirmation qui va à l’encontre de ce que contient ce dépôt de la foi.

2e remarque

Dans la compilation [il s’agit de la compilation des textes traitant de la co-rédemption et de la médiation de la Sainte Vierge mise en annexe de la lettre de liaison n° 180], rares sont les textes qui parlent de co-rédemption et aucun texte n’explique comment on doit comprendre cette notion indépendamment de la médiation par le mérite de congruo.
Nos prières et nos sacrifices peuvent – par la grâce de Dieu – procurer un mérite de congruo comme celui dont parle saint Paul aux Colossiens (1, 24) : « ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l’accomplis pour son corps qui est l’Église. » Pour autant il semblerait incongru d’attribuer à saint Paul le titre de co-rédempteur. Pour appliquer le titre de co-rédemptrice à la Vierge Marie il faudrait une raison complémentaire qui manque dans la compilation. Cela explique la prudence de l’Église.
Je maintiens que l’on peut prier la Vierge Marie, Médiatrice des grâces divines de congruo. Mais je préfère m’abstenir de la prier comme Co-Rédemptrice parce que la Sainte Église me le recommande.

Réponse

Il est parfaitement exact que les textes parlant de co-rédemption n’apparaissent qu’au XVe siècle. Ce n’est qu’à partir du Xe siècle que les prédicateurs ont commencé à parler de Marie Rédemptrice. Le texte le plus ancien que nous ayons retrouvé est de saint Albert Le Grand. Mais à partir du XVe siècle, le terme de co-rédemptrice a été utilisé pour signifier la distinction entre les deux opérations, pour bien marquer qu’il n’y a qu’un seul et unique Rédempteur le Christ, affirmation que tous les prédicateurs rappelaient depuis le début pour éviter toute confusion.

Car il y une distance infinie entre la rédemption opérée par le Christ et la co-rédemption opérée par Marie. Mais il y aussi une distance infinie entre la coopération de Marie à la rédemption et la coopération des autres hommes, y compris des saints aussi grands soient-ils. C’est pourquoi pour marquer cette différence entre notre propre participation à la rédemption, et celle de Marie, les théologiens ont forgé le mot de Co-rédemptrice. Et à partir du XVIIe siècle, il a complètement remplacé celui de Médiatrice. C’est pourquoi on peut dire qu’il n’y a qu’une seule et unique Co-rédemptrice : Marie. Même saint Paul n’est pas au niveau de Marie.

Il en va de même pour d’autres vérités, comme celle de l’Immaculée Conception, par exemple : l’expression n’apparaît que tardivement, mais le concept est déjà présent chez les premiers Pères, et c’est avec les franciscains au XIIIᵉ siècle que la doctrine commence à être formulée de manière formelle. À l’époque, saint Thomas d’Aquin ne la considère que comme probable. Cependant, elle a fini par faire l’objet d’un dogme.

Dire qu’aucun texte n’explique la notion de co-rédemption n’est pas exact. On en trouve de nombreux, notamment chez Léon XIII et saint Pie X. Et plusieurs articles récents montrent que les théologiens et les évêques du XXe siècle sont unanimes sur ce point. (Voir ci-après)

Enfin, on ne peut pas dire que la Sainte Église déconseille d’utiliser les titres de Médiatrice et Co-rédemptrice. Car elle ne l’a pas toujours déconseillé. Au contraire, pendant dix siècles elle l’a encouragé. Ce n’est que depuis très récemment (une cinquantaine d’années tout au plus) qu’elle le déconseille. Dire que la Sainte Église recommande de s’abstenir de prier Notre-Dame comme Co-rédemptrice ne serait possible qu’en précisant la Sainte Église depuis Vatican II. Car avant Vatican II, la Sainte Église a au contraire recommandé d’invoquer Marie comme Co-rédemptrice, comme le montre le décret du Saint-Office du 22 janvier 1914 qui accorde une indulgence pour la récitation d’une oraison dans laquelle Marie est appelée « Co-rédemptrice du genre humain ». C’est également l’avis du DTC (1929) qui consacre à ce sujet plusieurs pages et dit dans sa conclusion :

Le mot co-rédemptrice signifiant, par lui-même, une simple coopération à la rédemption de Jésus-Christ, et ayant reçu, depuis plusieurs siècles, dans le langage théologique, le sens très déterminé d’une coopération secondaire et dépendante, selon les témoignages précités, il n’y a point de difficulté sérieuse à s’en servir, à condition que l’on ait soin de l’accompagner de quelques expressions indiquant que le rôle de Marie, dans cette coopération, est un rôle secondaire et dépendant.

Et lors de la préparation du concile Vatican II, la commission chargée de rédiger le schéma sur la Sainte Vierge, document approuvé par Jean XXIII en novembre 1962, affirme clairement que les titres de Médiatrice et de Co-rédemptrice sont en soi très vrais (« licet in se verissima »), mais elle ajoute qu’ils « pourraient être mal interprétés par les protestants, par exemple “Corredemptrix humani generis” ». Ainsi, la “prudence” de l’Église est due non pas à une difficulté théologique mais parce que le concept déplait aux protestants.

L’unanimité des théologiens et des évêques

Ces deux remarques ont eu le mérite de nous pousser à poursuivre nos investigations sur la position de l’Église concernant ces deux notions. Et effectivement, plusieurs articles récents apportent des compléments très intéressants.

Le premier d’entre eux est un article de l’Association Mariale Internationale, association dont le siège est aux États-Unis et qui regroupe une centaine de membres (cardinaux, évêques, religieux, …) de 25 pays différents. L’association dispose en particulier d’une commission théologique de 40 membres dont le but est d’étudier et développer la mariologie. L’article que vient de publier cette commission fait une remarquable analyse critique de Mater Populi Fidelis, montrant en premier lieu l’origine très anciennes des concepts de co-rédemption et de médiation de la Sainte Vierge, puis la continuité de l’enseignement de l’Église jusqu’aux papes récents. L’article expose ensuite la faiblesse des arguments de la note du DDF ainsi que les graves conséquences que peut avoir un tel texte, et termine en demandant clairement que ces deux notions fassent l’objet d’une définition dogmatique. (Pour lire l’article, cliquer sur l’un des liens suivants : version originale en anglaisversion traduite en français par DeepL)

En plus de ce premier article, trois articles du Courrier de Rome montrent l’unanimité des théologiens et des évêques sur ces questions avant le concile Vatican II.
Deux articles sont consacrés à l’analyse de la position des évêques à la veille du concile : le premier présente les réponses des évêques qui demandaient que le concile définisse clairement la co-rédemption et la médiation de la Sainte Vierge ; le second présente celles des évêques qui y étaient opposés. En effet, cinq mois après l’annonce du concile par Jean XXIII, par une lettre datée 18 juin 1959, la commission pontificale préparatoire demanda aux évêques leurs avis et leurs vœux sur les questions à traiter par le prochain concile.
Parmi les réponses reçues, nombre d’entre elles demandaient la définition d’un dogme sur la Co-rédemption et la Médiation universelle de Notre-Dame, notamment : 80 évêques européens (dont Italie : 41, Pologne : 11, Espagne : 9, Irlande : 5), 19 des Etats-Unis, 5 de l’Inde, 4 des Philippines, … Pour la France, 9 évêques sur 106 firent une demande analogue. Le premier article du Courrier de Rome compile les réponses de tous ces évêques qui demandaient que soit définie comme un dogme la Médiation universelle de Marie dans un sens élargi, c’est-à-dire incluant non seulement la Médiation au sens strict, à savoir que la Très Sainte Vierge Marie distribue à tous les hommes toutes les grâces acquises de la Rédemption, mais aussi la Co-rédemption, à savoir que, par l’offrande de ses souffrances au pied de la croix, la Très Sainte Vierge Marie a acquis avec le Christ toutes les grâces de la Rédemption. Ces évêques affirmaient en outre qu’une définition dogmatique, ou au moins une déclaration doctrinale concernant sur ces deux notions, aurait une grande efficacité pour susciter chez les fidèles une dévotion fervente envers la Très Sainte Vierge, et à travers elle envers Notre Seigneur. (Pour lire l’article, cliquer ICI

Le deuxième article du Courrier de Rome analyse les avis de 10 évêques ayant exprimé une position inverse, dont 2 fermement opposés et 8 hésitants. Il montre que ces évêques n’étaient pas opposés pour des raisons théologiques, mais uniquement pour des raisons pastorales, y compris les 2 évêques fermement opposés. (Pour lire l’article, cliquer ICI)

Enfin, le troisième article du Courrier de Rome détaille la position des plus grands théologiens du XXe siècle : le cardinal Billot (s.j., 1846 – 1931), le père Garrigou Lagrange (o.p., 1877 – 1964), le père de Aldama (s.j., 1903 – 1980), le père Nicolas (o.p., 1906 – 1999), le cardinal Journet (1891 – 1975) et l’abbé René Laurentin (1917-2017). Il analyse également l’avis de trois grandes universités de théologie qui avaient envoyé une réponse à la demande de la commission préparatoire. Il analyse également les cours et les manuels publiés par les professeurs de théologie. L’analyse montre la parfaite unanimité de tous ces théologiens ainsi que la précision et la clarté des définitions auxquelles ils sont arrivés. (Pour lire l’article, cliquer ICI)

Cette unanimité, aussi bien des théologiens que des évêques, confirme que la co-rédemption et la médiation universelle de la Sainte Vierge font partie du dépôt de la foi, même si elles ne font pas encore l’objet d’un dogme. Voici, par exemple, l’avis du cardinal Richaud, évêque de Laval puis de Bordeaux, qui résume parfaitement la situation :

Une définition concernant la Médiation la bienheureuse Vierge pour la distribution des grâces ainsi que sa qualité de Co-rédemptrice me semble très souhaitable. En cette matière dogmatique, bien des points ont fait récemment l’objet d’études approfondies et d’un grand nombre de thèses, à l’occasion de plusieurs congrès et dans le cadre de maints travaux théologiques et il en est résulté un consensus assez unanime. Certes, une telle définition pourrait présenter un obstacle de poids à l’unité tant désirée de la sainte Église, spécialement en ce qui concerne les protestants et certains schismatiques. Cependant, on peut bien se demander si les précisions et les explications qui seraient fournies lors de la promulgation de ce dogme, en mettant une fois de plus en lumière la Maternité divine de la bienheureuse Vierge Marie sur laquelle tout le monde s’accorde et qui s’avère être comme l’origine et le fondement des prérogatives signalées, la Médiation et la Co-rédemption, n’apporteraient pas aux hérétiques et aux schismatiques un éclairage opportun en ce domaine.

Cette unanimité des évêques et des théologiens a été très bien exposée dans le schéma présenté au pape par la commission préparatoire au concile Vatican II (voir ce qui a été dit précédemment).

Quant à la crainte qu’une définition de la co-rédemption et de la médiation de la Sainte Vierge serait plutôt un obstacle qu’un appui pour ramener à l’Église les chrétiens séparés, plusieurs réponses affirment qu’elle n’est pas fondée pour diverses raisons, notamment :

  • les motifs de la séparation d’avec l’unité de l’Église (notamment le saint Sacrifice de la Messe, la primauté pontificale, le libre examen, …) sont des motifs bien plus radicaux que ceux sur les titres mariaux ;
  • la doctrine mettant en valeur les privilèges de Marie peut être au contraire un stimulant pour le retour des égarés ;

Toutes ces raisons font que la co-rédemption et la médiation de la Très Sainte Vierge font partie du dépôt de la foi et que nous pouvons donc sans hésiter continuer à invoquer la Sainte Vierge sous ses titres de Co-rédemptrice et Médiatrice de toutes grâces.
     Mère du Christ et Co-Rédemptrice du genre humain, priez pour nous.
     Mère de la divine grâce et Médiatrice de toutes grâces, priez pour nous.

En union de prière dans le Cœur Immaculé de Marie
Yves de Lassus

Premiers samedis du mois

N’oublions pas de prier pour le futur consistoire des 7 et 8 janvier. Nous n’avons pas eu connaissance de réaction suite à notre dernière lettre de liaison. Mais continuons à prier pour que le Saint-Esprit intervienne et inspire aux cardinaux de parler des premiers samedis du mois au Saint-Père.

1er samedi du mois, 6 décembre prochain à Fatima


Sujet: 1er samedi du mois, 6 décembre prochain à Fatima
De : Alliance 1ers samedis du mois < coordination@salve-corda.org›
Date: 01/12/2025, 15:46
Pour : contact@fatima100.fr


Chers amis,


Voici la méditation pour le douzième 1er samedi du mois du Jubilé qui se déroulera à Notre Dame de Fatima au Portugal, samedi 6 décembre prochain.
Elle porte sur le 5ème mystère glorieux: le couronnement de la Sainte Vierge au ciel:
https://jubile2025-fatima.org/meditations/le-couronnement-de-la-tres-sainte-vierge/


IMPORTANT: CLÔTURE DU JUBILÉ 2025 DES 1ERS SAMEDIS REPORTÉE

Le pape a été sollicité en audience privé le 22 août dernier sur les 1ers samedis. Une lettre officielle de l’Alliance Salve Corda concernant l’acte demandé par la Sainte
Vierge lui a été remise en main propre.


Pour obtenir la paix, Notre Dame a en effet demandé au pape deux actes:
1- la consécration de la Russie à son Cœur Immaculé;
2- la recommandation officielle dans toute l’Église des 1ers samedis.

Nous espérions avoir sa réponse pour le 10 décembre. Mais la charge l’en a sans doute empêché et à ce jour nous n’avons aucune nouvelle.

Cependant, la demande des 1ers samedis du mois a fait l’objet de deux apparitions à s œ u r L u c i e :

  • celle du 10 décembre 1925 à Pontevedra où la Sainte Vierge a demandé que nous réalisions les 1ers s a m e d i s
  • celle du 15 février 1926 à Pontevedra où l’Enfant Jésus a confirmé cette demande
    et fourni des explications complémentaires.
    Aussi, en raison des contraintes de calendrier, rien ne sera organisé à Rome pour le
    10 décembre prochain et nous décalons au 15 février 2026 la clôture du Jubilé.

Petite anthologie du Sant Carlo Acutis

La publication de la Lettre d’anthologie ci-après a été aimablement autorisée par les moines de l’Abbaye de St-Joseph de Clairval.

Bien chers Amis,

B‌eaucoup de chrétiens désabusés estiment qu’au début du troisième millénaire, il n’est plus possible pour un jeune de suivre le chemin de la sainteté dans le monde de l’adolescence, à moins de s’enfermer dans une “bulle” imperméable au temps et à l’entourage. Carlo Acutis, un jeune Italien mort à quinze ans en 2006, dont le Pape François fait l’éloge dans son Exhortation apostolique Christus vivit (25 mars 2019), prouve le contraire. Ce jeune plein d’entrain et exceptionnellement doué, notamment pour l’informatique, voyait l’Eucharistie comme « son auto-route vers le Ciel ».

Carlo naît à Londres le 3 mai 1991, d’Andrea et Antonia Acutis, jeune ménage italien travaillant alors en Angleterre. Ses parents ne sont pas pratiquants ; cependant, l’enfant est baptisé dès le 15 mai, et il sera instruit dans la religion catholique. Carlo observe avec un vif intérêt tout ce qui l’entoure ; cette capacité à observer, puis à aller au bout de ses réflexions, sera une de ses qualités dominantes. Il dira du Baptême : « C’est une chose très importante, parce qu’elle permet aux âmes de se sauver grâce à leur insertion dans la Vie divine. Les gens qui participent à un Baptême se polarisent trop souvent sur les confettis, les bonbons et la robe blanche, qui font partie de la fête, mais ils ne se soucient absolument pas de comprendre le sens de ce grand don que Dieu fait à l’humanité.

» Ce don est la possibilité de devenir enfant de Dieu (Jn 1, 12) et héritiers de son Royaume éternel (cf. Rm 8, 17) .

«Le Seigneur ne serait pas content »

L‌ a famille Acutis rentre à Milan dès septembre 1991.

De caractère très sociable, Carlo est un enfant pacifique ; à sa nourrice polonaise, qui lui conseille de se montrer plus pugnace avec les enfants agressifs, il répond : « Le Seigneur ne serait pas content si je réagissais avec violence. » La période estivale se passe au bord de la mer, à Centola, près de Salerne. L’enfant est vite adopté par toute la population de ce village tranquille, et il devient l’ami de tous. Il récite avec ferveur le chapelet et va à la Messe chaque jour depuis sa première Communion faite à l’âge de sept ans. Son recueillement quand il communie impressionne les témoins.

À Milan, Carlo est scolarisé à l’Institut Tommaseo des Sœurs Marcellines. Il demeure fidèle à la Messe quotidienne, et trouve toujours une « grande personne » pour l’y accompagner. En chemin, l’enfant s’arrête pour bavarder un peu avec les concierges, en général étrangers, qui n’ont pas l’habitude d’une telle attention de la part des habitants de la métropole lombarde. Son tact lui permet de se mettre au niveau de ses interlocuteurs, quel que soit leur milieu social. Il témoigne le plus grand respect aux personnes pauvres, faibles et abandonnées, et estime qu’un rang élevé ou la richesse matérielle obligent ceux qui les possèdent à en faire profiter les moins favorisés.

Un chômeur qui mendiait à l’entrée d’une église se souvient de la charité de Carlo, qui lui donnait chaque jour une pièce de monnaie et lui parlait gentiment. Cet homme avait parlé au garçon d’une de ses amies, indigente, qui se laissait mourir de dépression et de misère.

Carlo et sa mère parvinrent à la faire hospitaliser. « Carlo était trop bon et trop pur pour cette terre », conclut le brave homme.

Carlo n’est pas un saint de vitrail. Il aime beaucoup les animaux, chats et chiens en particulier (ses parents en ont plusieurs), qu’il met en scène dans des vidéos comiques. Il joue volontiers au football, apprend en autodidacte le saxophone, et surtout se passionne pour l’informatique. Toutefois, ces centres d’intérêt ne sont jamais une fin en soi. Faire fructifier les talents reçus de Dieu lui est un moyen de Le glorifier, et de procurer le bien de son prochain ; sa modestie, d’ailleurs, égale son intelligence. Carlo ne garde jamais pour lui ce qu’il a appris ; il s’empresse toujours de le partager avec les autres. Jamais on ne l’entend se vanter de ce qu’il a ou de ce qu’il sait. La tyrannie de la mode (il faut avoir des vêtements de marque, conformes à la tendance du moment) le laisse indifférent ; il voit dans ces modes le résultat de spéculations commerciales et, pour sa part, s’habille simplement et sans recherche. À l’école, il noue de fortes amitiés, mais n’est pas toujours compris. Plusieurs se demandent, par exemple, pourquoi il passe toujours ses vacances à Assise, alors que les moyens financiers de ses parents lui permettraient de s’offrir des voyages dans des pays lointains et des lieux plus à la mode. Peu avant de mourir, Carlo confiera à son père spirituel : « Assise est le lieu où je me sens le plus heureux !

Les nombreuses amitiés, masculines comme féminines, de l’adolescent se maintiennent dans les limites d’une chasteté sans compromission. Il n’admet pas les familiarités entre jeunes de sexes différents, ni les cohabitations pré-matrimoniales. Une jeune fille témoignera de sa fidélité à l’Église et à ses enseignements, notamment en matière de sexualité et de morale familiale. Lors d’une discussion sur l’avortement, pendant un cours de religion, Carlo prend la défense de la vie humaine, démontrant que l’embryon est un être humain dès sa conception, et que sa suppression est un homicide.

Heureux et authentique

À‌ quatorze ans, Carlo est inscrit au lycée de l’Institut Léon XIII à Milan, tenu par les Jésuites. Il propose ses services pour mettre au point le site internet de l’établissement, travail auquel il consacre tout l’été 2006. Il s’occupe également de préparer des enfants au sacrement de Confirmation. En classe, il est particulièrement attentif aux camarades qui rencontrent des difficultés pour suivre le rythme des études ; il donne à l’un ou à l’autre des leçons particulières de mathématiques. Un Père jésuite, proche de Carlo pendant ces années, résume son impression sur lui : « Je suis persuadé qu’il était comme le levain dans la pâte, ou plus encore comme le grain de blé enfoui en terre ; il ne faisait pas de bruit mais faisait croître… De lui, on pouvait dire : voilà un jeune chrétien heureux et authentique.

»Carlo passe de longues heures à mettre au point des logiciels pour répondre aux besoins de ses amis. Il est toujours disponible pour les initier aux mystères de l’informatique, car il considère qu’il est indispensable, de nos jours, qu’un jeune sache bien utiliser un ordinateur. Un professionnel de la programmation témoigne :

«J’ai été stupéfait de sa compétence dans le domaine de la programmation ; à quinze ans, il était au même niveau que moi, qui ai publié plusieurs livres sur le sujet, utilisés dans des universités et des entreprises… il était extraordinairement intuitif. » Avant les examens Carlo propose à tous ses amis de les aider à utiliser leur ordinateur. Mais il se montre un exemple vivant, une sorte de boussole qui enseigne à tous le moyen d’éviter les excès, voire les dérives catastrophiques qui peuvent résulter de la multiplicité des connexions possibles sur la “toile”. La première dérive est de se laisser entraîner dans un monde virtuel, aux dépens du monde réel où Dieu est présent et nous donne une tâche à accomplir sous son regard. Alors, la voix de la conscience s’affaiblit, les incitations à la transgresser deviennent d’autant plus séduisantes qu’elles apparaissent elles aussi virtuelles.

Des photocopies

D‌ ans l’Exhortation apostolique Christus vivit, le Pape François s’adresse ainsi aux jeunes : « Le monde numérique peut t’exposer au risque du repli sur soi, de l’isolement ou du plaisir vide. Mais n’oublie pas qu’il y a des jeunes qui sont aussi créatifs, et parfois géniaux, dans cet environnement. C’est ce que faisait le jeune vénérable Carlo Acutis. Il savait très bien que ces mécanismes de la communication, de la publicité et des réseaux sociaux peuvent être utilisés pour faire de nous des êtres endormis, dépendants de la consommation et des nouveautés que nous pouvons acquérir, obsédés du temps libre et prisonniers de la négativité. Cependant, il a été capable d’utiliser les nouvelles techniques de communication pour transmettre l’Évangile, pour communiquer valeurs et beauté. Il n’est pas tombé dans le piège.

Il voyait que beaucoup de jeunes, même s’ils semblent différents, finissent en réalité par se ressembler, en courant derrière ce que les puissants leur imposent à travers les mécanismes de consommation et d’abrutissement.

C’est ainsi qu’ils ne laissent pas jaillir les dons que le Seigneur leur a faits ; ils n’offrent pas à ce monde ces talents si personnels et si uniques que le Seigneur a semés en chacun. Ainsi, disait Carlo, il arrive que “tous les hommes naissent comme des originaux, mais beaucoup meurent comme des photocopies”. Ne permets pas que cela t’arrive ! » (nos 104-106).

Carlo Acutis garde toujours à l’esprit les quatre « fins dernières»: la mort, le jugement, l’enfer et le paradis, réalités ultimes de la vie de tout homme. Son attention à ces sujets le fait parfois traiter d’excessif ou de bigot, même par ses amis. Il a rencontré des prêtres qui ne croient pas à l’existence de l’enfer ni même du Purgatoire, ce qui l’a scandalisé. Pour lui, ce point de la doctrine catholique, maintes fois enseigné par Jésus-Christ et par le Magistère de l’Église, est hors de doute :

«Si vraiment les âmes courent le risque de se damner, comme en effet tant de saints en ont témoigné et comme l’ont confirmé les apparitions de Fatima, je me demande pourquoi, aujourd’hui, on ne parle presque jamais de l’enfer, parce que c’est une chose tellement terrible et épouvantable que je suis effrayé, rien que d’y penser…l’unique chose que nous devions vraiment craindre est le péché. » En effet, « aux yeux de la foi, aucun mal n’est plus grave que le péché et rien n’a de pires conséquences pour les pécheurs eux-mêmes, pour l’Église et pour le monde entier » (Catéchisme de l’Église catholique, n° 1488).

Carlo n’oublie pas les âmes du Purgatoire ; il est convaincu que l’aide la plus efficace que nous puissions apporter aux défunts est d’assister à la Messe à leur intention, pour les délivrer du Purgatoire. Le Pape et l’Église sont chers à son cœur. Il a été impressionné, au cours d’une visite au Vatican en 2000, par la consécration à la Madone faite par le Pape saint Jean-Paul II en union avec les évêques du monde entier. Carlo prie pour que tous les peuples de la terre connaissent et aiment Jésus-Christ.

Il regarde à la télévision la rencontre inter-religieuse d’Assise en 2002 et commente : « Le Pape a sûrement été inspiré de Dieu, car par cette rencontre, la possibilité est donnée à tous de connaître et d’aimer le Christ, unique Sauveur du monde, dont dépend le salut de tous.

Des personnes complètes

L‌e jeune homme se lie d’amitié avec Rajesh, un employé de maison de sa famille, de religion hindouiste et de caste brahmane. Il s’efforce de l’évangéliser et l’éblouit par sa connaissance du Catéchisme de l’Église catholique, qu’il connaît presque par cœur et explique de manière lumineuse. Rajesh finira par demander le Baptême et attendra avec un grand désir le jour où il pourra recevoir le Corps et le Sang du Christ, ce sacrement dont Carlo lui a parlé avec flamme : « Les vertus, lui disait l’adolescent, s’acquièrent principalement par une intense vie sacramentelle, et c’est l’Eucharistie qui en est certainement le sommet ; à travers ce sacrement, le Seigneur nous fait devenir des personnes complètes, faites à son image. » Carlo prépare aussi Rajesh à la Confirmation en lui confiant qu’il a reçu, par ce sacrement, une force mystérieuse se traduisant en particulier par une croissance de sa dévotion eucharistique ; le jour de sa Confirmation, son ami ressent la même force en recevant l’Esprit-Saint.

Carlo passe la majeure partie de ses vacances à Assise, dans une maison appartenant à sa famille. Les exemples de saint François lui deviennent familiers, spécialement son humilité. Il comprend que l’humilité, cette vertu directement contraire à l’orgueil inné dont nous avons hérité en tant qu’enfants d’Adam, est le chemin royal de la vraie sainteté. Il apprécie spécialement le sanctuaire de l’Alverne, où saint François a reçu les stigmates puis est mort en 1224, configuré de manière extraordinaire à la Passion du Christ ; c’est là que Carlo approfondit, au cours de plusieurs retraites, le mystère de la Messe, sacrifice parfait qui rend présent, de manière non sanglante, le sacrifice sanglant du Calvaire.

La vie spirituelle de Carlo Acutis est centrée sur la Messe quotidienne. Les rares fois où il ne peut y prendre part, en raison d’un empêchement scolaire, il se recueille et fait une “communion spirituelle”. « L’Eucharistie est mon autoroute vers le Ciel ! » répète-t-il souvent. Sa vie lui apparaît comme une Messe unie au sacrifice rédempteur du Christ. « Les âmes se sanctifient très efficacement grâce aux fruits de l’Eucharistie quotidienne, affirme-t-il, et ainsi elles ne risquent pas de se trouver dans des périls qui mettraient en jeu leur salut éternel. » Carlo est très sensible à la manière plus ou moins recueillie et fervente dont les prêtres célèbrent la Sainte Messe. Avant ou après la Messe, il fait un temps d’adoration. Il sait que l’Église attache une indulgence plénière à l’adoration du Saint-Sacrement pendant une demi-heure, et il applique souvent ce bienfait spirituel aux âmes du Purgatoire « les plus abandonnées ». Il se fait l’apôtre convaincu de la participation à la Messe dominicale auprès de personnes qui n’y vont plus, et plusieurs de ses amis reprendront la pratique religieuse, certains après sa mort.

Un site internet

C‌ arlo se passionne pour les miracles eucharistiques qui se sont multipliés au cours des siècles. Il utilise sa compétence pour créer un site internet consacré à ces miracles (www.miracolieucaristici.org ; ce site, qui existe toujours, est traduit en de nombreuses langues).

Le miracle de Lanciano le touche particulièrement : dans ce village des Abruzzes, on vénère depuis l’an 750 une hostie miraculeusement transformée en chair et en sang au moment où le prêtre prononçait les paroles de la consécration ; analysée en 1970 par des spécialistes, la chair s’est avérée être un tissu du myocarde (cœur) ; le sang, qui semble frais, appartient au groupe AB. Ce fait scientifique étonnant confirme Carlo dans sa dévotion particulière envers le Sacré-Cœur de Jésus, qui mérite d’être adoré « en tant que symbole naturel et très expressif de cet amour inépuisable que notre divin Rédempteur ne cesse d’éprouver à l’égard du genre humain » (Pie XII, Haurietis aquas, n° 42). Il obtiendra de ses parents, revenus, sous son influence, à la pratique religieuse, que la famille Acutis se consacre au Sacré-Cœur. Il offre communions et sacrifices « pour réparer les indignités que Jésus reçoit dans le sacrement de son Amour », selon la demande faite par le Seigneur Lui-même à sainte Marguerite-Marie (Paray-le-Monial – 1675).

Au cours de ses temps d’adoration du Saint-Sacrement, Carlo médite sur les mystères de la vie du Christ, en particulier de son enfance. La pauvreté choisie par le Fils unique de Dieu dans son Incarnation et sa naissance dans l’étable de Bethléem le frappent particulièrement.

Peu avant sa mort, il confiera à son père spirituel que la pratique assidue de l’adoration eucharistique l’a fait grandement progresser dans la prière ; désormais, il est moins distrait et son amour pour Jésus s’est beaucoup accru. Pour corriger ses défauts : gourmandise, paresse, propension au bavardage, distractions dans la récitation du Rosaire…, le jeune homme recourt chaque semaine au sacrement de Pénitence et de la réconciliation. « Pour s’envoler vers les hauteurs, dit-il, la montgolfière a besoin de lâcher du lest, tout comme l’âme, pour s’élever vers le Ciel, a besoin d’enlever même les plus petits poids que sont les péchés véniels… Faites comme moi et vous verrez les résultats !»

Depuis sa petite enfance, Carlo éprouve respect et affection pour les moniales cloîtrées. Il a fait sa première Communion dans l’église des Sœurs ermites de Saint-Ambroise à Perego ; il a aussi rencontré des moniales de plusieurs autres couvents. C’est à l’intercession des religieuses qu’il attribuera, adolescent, la grâce de vaincre les tentations contre la chasteté et la tempérance (alcool, drogues), qui sont cause de tant de péchés et de ravage chez les jeunes de son âge. Se souvenant que la famille doit être « comme un sanctuaire de l’Église à la maison » (Vatican II, Apostolicam actuositatem, n° 11), il conseille aux parents de prier avec leurs enfants pour leur obtenir la persévérance dans l’état de grâce au moment de l’adolescence. Sa dévotion mariale se concrétise par une affection particulière pour le sanctuaire de la Madone de Pompéi, près de Naples, où il se consacre plusieurs fois à Notre-Dame du Rosaire. En ce lieu, il obtient de Marie la grâce de la conversion d’une femme qui ne fréquentait plus les sacrements depuis trente ans. Carlo se rend aussi à Lourdes et à Fatima, lieux d’apparitions mariales qui influencent beaucoup sa spiritualité.

Tout droit au Ciel

«M‌on fils menait une vie absolument normale, témoigne le père de Carlo, mais il avait toujours présent à l’esprit le fait que nous devrons tous mourir un jour ou l’autre. Quand on évoquait devant lui un projet d’avenir, il répondait : “Oui, si nous sommes encore en vie demain et après-demain, car il n’y a que Dieu qui connaisse le futur” ». Au début d’octobre 2006, Carlo, qui a quinze ans et demi, tombe malade. Les symptômes font penser à une simple angine ; ni les parents ni le médecin familial ne s’inquiètent. Mais le jeune homme, comme saisi par une intuition, dit à ses parents : « J’offre au Seigneur, pour le Pape et l’Église, toutes les souffrances que j’aurai à endurer, et aussi pour aller tout droit au Ciel sans passer par le Purgatoire. » Le dimanche suivant, il est dans une faiblesse extrême et on le conduit immédiatement en clinique. Les examens révèlent la terrible réalité : leucémie aiguë M3, une des formes les plus agressives du cancer du sang. Lorsqu’il apprend par ses parents la gravité de sa maladie, le garçon, serein, s’écrie : « Le Seigneur me réveille ! »

L’assistance respiratoire s’avérant peu efficace, Carlo est transféré à l’hôpital spécialisé de Monza. À sa grande satisfaction, sa mère et sa grand-mère sont autorisées à dormir dans sa chambre. Un prêtre lui administre les sacrements. Son état s’aggrave rapidement, lui occasionnant de grandes souffrances. La patience du jeune homme fait l’admiration du personnel soignant ; lorsqu’on lui demande comment il se sent, il répond en souriant : « Bien, comme toujours », ou : « Cela pourrait être pire. »

Tombé dans le coma, Carlo est victime, le 11 octobre, d’une hémorragie qui entraîne la mort cérébrale. Le mourant est cependant maintenu sous respirateur jusqu’à ce que le cœur s’arrête de lui-même, le 12 au matin. Les parents de Carlo font transporter son corps à la maison, dans sa chambre. Les quatre jours suivants voient un défilé continuel devant sa dépouille. Une foule immense assiste à ses obsèques, et beaucoup doivent rester à l’extérieur faute de place. Au moment de l’Ite Missa est, les cloches se mettent à sonner en volée, car il est exactement midi, heure de l’Angélus… Cette coïncidence est perçue par bien des assistants comme un signe de l’entrée de Carlo dans la gloire céleste.

En juin 2018, en vue du procès de béatification, le corps de Carlo, enterré à Assise selon son désir, a été exhumé et trouvé intact. En avril 2019, on l’a transféré au sanctuaire franciscain de la Spogliazione. Le 21 février 2020, un miracle attribué à son intercession a été reconnu officiellement : la guérison humainement inexplicable, en 2010, d’un enfant brésilien qui présentait une malformation grave et fatale du pancréas.

La famille de l’enfant avait invoqué Carlo. La béatification du serviteur de Dieu sera célébrée à Assise le 10 octobre 2020. Une seconde guérison inexplicable en 2022 d’une étudiante costaricienne grièvement blessée dans un accident de vélo, a ouvert la voie à sa canonisation en septembre 2025. Il a été canonisé par le Pape Léon XIV le dimanche 7 septembre 2025 sur la Place Saint-Pierre à Rome.

Être uni à Jésus, affirmait Carlo Acutis, tel est le but de ma vie… Ce qui nous rendra vraiment beaux aux yeux de Dieu, ce sera la façon dont nous l’aurons aimé et aurons aimé nos frères. » Demandons à ce jeune saint d’entretenir en nos cœurs, par son intercession, ce feu sacré que Jésus est venu allumer sur la terre.

Abbé Jean-Bernard Marie et les moines de l’Abbaye St-Joseph de Clairval

Œuvres consultées:

Carlo Acutis, Eucaristia, la mia autostrada per il cielo, par Nicola Gori, éd. San Paolo 2007.

Carlo Acutis, un geek au paradis, par Will Conquer, éditions Première Partie, 2019.

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