Moi, Benoît XVI et l’auto-démolition de l’Occident. » Un entretien exclusif avec Marcello Pera

Du site de l’Observatoire International Cardinal Van Thuan sur la Doctrine Sociale de l’Eglise :

Moi, Benoît XVI et l’auto-démolition de l’Occident. Notre entretien exclusif avec Marcello Pera

Par Don Samuele Cecotti (Vice-président de l’Observatoire  International Văn Thuận) et Marcello Pera (Philosophe, ancien professeur de philosophie des sciences à l’université de Pise, sénateur de la République pendant quatre mandats, président du Sénat de 2001 à 2006.)

19 JANVIER 2023

Le dernier jour de l’année civile – le jour où l’Église célèbre saint Sylvestre, le pape de Constantin et du concile de Nicée – le pape Benoît XVI a achevé son pèlerinage terrestre.

Avec la mort de Benoît XVI, nous est légué non seulement un excellent théologien et un grand intellectuel européen, mais c’est aussi la fin d’une époque, celle du Concile Vatican II (et des troubles de l’après-Concile), et peut-être aussi celle de l’Église comme âme d’une civilisation. Avec saint Sylvestre Ier, l’Église est devenue l’âme de l’Empire romain, de la Grande-Bretagne à l’Égypte, de la péninsule ibérique à la Syrie, de l’Atlantique à la mer Noire. Aujourd’hui, l’Église dirigée par Jorge Mario Bergoglio a complètement renoncé à façonner, informer et guider une civilisation. L’idée même de ‘societas christiana’ ou de civilisation chrétienne est étrangère à la dérive théologico-idéologique et pastorale incarnée par le pontificat de François, qui semble plutôt proposer le paradigme inverse, avec le monde élevé à une place théologique – et même sociologique – à laquelle il faudrait conformer l’Eglise, la doctrine et la prédication.

Joseph Ratzinger, en revanche, en tant que théologien et Cardinal Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, puis en tant que Pontife Romain, a toujours eu à cœur l’identité chrétienne de l’Europe et de la ‘Magna Europa’, et n’a jamais cédé à l’idée que la civilisation chrétienne devait être archivée comme quelque chose de dépassé; il a toujours voulu réaffirmer l’inséparabilité de la foi et de la raison, de la foi et de la culture, et donc la nécessaire civilisation du christianisme.

La rencontre providentielle entre la Révélation divine et le logos grec (et le ius romain) était très chère au penseur Ratzinger, c’est-à-dire la rencontre entre la Parole de Dieu et la spéculation rationnelle classique capable d’atteindre les sommets de la métaphysique ainsi que la rigueur de la dialectique et de la logique analytique, la loi morale naturelle et une véritable anthropologie-psychologie. Ratzinger s’est vigoureusement opposé au processus de déshellénisation du christianisme qui se déroulait dans l’Église depuis plus d’un demi-siècle, il a en effet réaffirmé la providentialité de la rencontre entre le classicisme gréco-romain et la Révélation biblique, rencontre dont est née la civilisation chrétienne.

Sur le plan moral et politique, Ratzinger-Benoît XVI a dénoncé la plaie du nihilisme qui ronge l’Occident moderne et post-moderne; il a pointé du doigt la dictature du relativisme comme la forme d’un nouveau totalitarisme insidieux, et a enseigné avec force le caractère non négociable (non seulement sur le plan moral personnel mais aussi sur le plan public, juridique et politique) des principes naturels tels que la défense de la vie humaine de la conception à la mort naturelle, la reconnaissance du mariage comme union monogame et indissoluble d’un homme et d’une femme ouverte à la vie, la liberté éducative des parents (et non de l’Etat) qui ont, de par Dieu, la tâche d’éduquer leur progéniture. Le rejet par Ratzinger de l’idéologie du genre et de la prétention à légitimer moralement et à reconnaître légalement les unions homosexuelles est également rigoureux et fort.

Dans cette œuvre généreuse et grandiose, dans cette tentative intellectuellement puissante d’arrêter l’effondrement de la civilisation chrétienne, de consolider ses murs et de commencer sa reconstruction, Ratzinger a toujours recherché le dialogue avec la culture européenne et nord-américaine la plus sensible, même si elle n’était pas catholique. Ratzinger a essayé de construire un dialogue fructueux avec le monde laïc et non catholique sur la base d’un amour commun pour la vérité, la justice et la civilisation occidentale. C’est dans ce cadre que s’inscrivent la rencontre, la discussion, le dialogue et l’amitié avec Marcello Pera, éminent philosophe et homme politique libéral italien.

Nous remercions le sénateur Marcello Pera pour sa généreuse disponibilité et lui posons quelques questions pour mieux comprendre ce que Ratzinger a représenté par rapport à la culture européenne et occidentale, et donc quel vide la mort de Benoît XVI laisse dans l’Église et en Occident.

Monsieur le Président Pera, peu d’intellectuels laïcs en Italie peuvent dire qu’ils ont connu et apprécié Benoît XVI comme vous l’avez fait. Comment est née votre relation et qu’est-ce qui vous a frappé dans la pensée de Ratzinger ?

La rencontre est née précisément de ce qui m’avait frappé chez lui. Je m’adonnais aux études épistémologiques (c’était ma discipline universitaire) et je m’étais toujours opposé aux idées dans lesquelles, après une longue trajectoire commencée avec le néo-positivisme logique, la philosophie des sciences, après Popper, avait fini par plonger. (…) En bref, je connaissais le problème du relativisme. Un jour d’août 2004, j’ai lu le livre de Joseph Ratzinger, Foi, Vérité, Tolérance, publié par Cantagalli, et j’ai fait une découverte choquante pour moi, manifestement ignorant de ce genre d’étude : que le relativisme était un courant de pensée répandu même dans la théologie chrétienne. L’autorité de Ratzinger, dont j’avais lu l’Introduction au christianisme comme tant d’autres, ne m’a pas laissé douter qu’il avait raison. J’étais stupéfait et troublé : comment cela était-il possible ? Que s’était-il passé, dans la religion du Verbe révélé et incarné, pour que la vérité ne soit plus absolue ? À mon retour de vacances, j’ai poursuivi mes lectures et j’ai demandé une visite à Mgr Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Après avoir rencontré dans un petit salon un jeune homme blond qui était alors son secrétaire, je suis entré dans son bureau, qui, je m’en souviens, n’équivalait pas à la moitié de la taille du mien au Sénat. Nous avons commencé à parler, sans grand préambule ni introduction, de philosophie, de théologie, de christianisme. Je me souviens des sujets, mais surtout du ton de mon interlocuteur; sa silhouette, sa douceur et surtout son regard m’ont impressionné. Dans ma vie, j’avais été familiarisé avec des figures comme celles de Popper, Kuhn, Feyerabend, mais bien que j’aie ressenti leur autorité, aucun d’entre eux ne m’avait jamais impressionné de la même manière. Je n’avais aucun doute : Joseph Ratzinger était grand. Non seulement parce que j’ai ressenti l’ampleur et la profondeur de sa culture, mais aussi en raison d’un trait de caractère bien plus précieux : un homme qui sait se mettre sur un pied d’égalité avec les autres, qui discute et questionne, sans un ton ex cathedra. Le regard n’a pas trahi. Le sourire n’a pas menti.

En tant que laïc libéral, et même en tant que « grand libéral […] certainement le plus illustre homme politique libéral-conservateur de l’Italie d’aujourd’hui », pour reprendre les termes que Mgr Crepaldi vous a réservés à Trieste, qu’avez-vous trouvé chez Ratzinger de stimulant, d’impliquant et de convaincant ? Y a-t-il eu une difficulté initiale à comprendre et à intégrer la pensée théologique de Ratzinger dans votre système de pensée, ou y a-t-il eu une convergence immédiate des idées ?

Aucune difficulté de compréhension, mais une consonance immédiate des idées. Il était clair pour moi que si le relativisme nuit à la science, parce qu’il la réduit uniquement à une « culture », une « tradition », un « récit », le relativisme théologique et religieux a des conséquences pernicieuses pour le christianisme. Si la vérité est relative, le Christ rédempteur de l’humanité n’a aucun sens. Et pas que. Depuis le 11 septembre 2001 peu de temps s’est écoulé : si le christianisme n’était qu’une culture parmi d’autres, la civilisation chrétienne n’aurait aucun fondement ni mérite particulier. Alors les terroristes islamiques ont eu raison de nous considérer comme des impérialistes et de nous combattre en tant que « juifs et chrétiens ». Souvenez-vous et réfléchissez : nous avons été considérés comme coupables non pas tant pour nos actes que pour ce que nous sommes. Maintenant, on peut se qualifier de séculariste tant qu’on veut, on peut faire la sourde oreille et même contrecarrer le message du Christ tant qu’on veut, mais cela était un fait inacceptable : le christianisme était un ennemi ! Sauf que le christianisme n’est pas seulement une foi, c’est une foi qui a baptisé une civilisation : celle de la dignité des hommes, de la liberté, de la responsabilité, de l’égalité. Détruisez le christianisme et vous aurez détruit cette civilisation. Reléguez la foi chrétienne au rôle d’un récit et vous aurez perdu notre fondement. Et notre identité aussi : car si les autres vous frappent parce que vous êtes juif et chrétien et que vous n’accortdez aucune consistance à cette identité, alors les autres sont quelqu’un et vous n’êtes personne, n’ayant rien à défendre. C’est la leçon, très personnelle, que j’ai tirée de la tragédie du 11 septembre et que j’ai renforcée lors de mes rencontres avec Ratzinger. Il avait de la lucidité et du courage.

Un problème subsiste cependant. Historiquement, je suis un homme de la modernité : je viens après le schisme protestant, la naissance de la science expérimentale, le cogito de Descartes, l’ego de Kant, etc. Et qui dit modernité dit raison. Même si je ne suis pas prêt à la considérer comme « notre seule règle et boussole », comme le disait Locke, il ne fait aucun doute que la raison est exigeante : elle ne peut rien admettre qui lui soit contraire. Elle doit encore avoir son mot à dire. Comprenons cela par un exemple (c’est celui de Kant) : même si une voix intérieure, dominante, me disait : « Je suis ton Dieu, suis-moi ! », la raison doit avoir un moyen de s’en assurer, ou plus précisément de s’assurer qu’il ne s’agit pas de la voix d’un malin. Donc, ma foi doit s’entendre avec ma raison. Après tout, si Dieu m’a donné le don des deux, il doit y avoir un moyen – caché, difficile, laborieux comme vous voulez – de les concilier. Et là aussi Ratzinger a été grand : dans sa pensée, qui a toujours défendu l' » hellénisation  » du christianisme, c’est le logos qui se révèle. La foi s’habille de raison, et la raison est perdue si elle ne reconnaît pas qu’elle opère sur des présupposés de la foi. La foi n’est pas rationnelle, ce qui est rationnel c’est le besoin de raison pour la foi. Je n’ai jamais réussi à faire croire à Ratzinger que, ne serait-ce que pour cette raison précise – la raison qui cherche et produit la foi – Kant mérite d’être reconnu comme un chrétien moderne. Certes, Kant était luthérien, mais un luthérien authentique n’est-il pas un augustinien strict ? Quoi qu’il en soit, quel trésor de discussions j’ai perdu à jamais !

Politiquement, le Magistère de Benoît XVI aurait pu inspirer une identité culturelle chrétienne euro-occidentale renouvelée et s’offrir comme une pensée de référence pour ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’univers idéologique progressiste, dans le relativisme éthique et le globalisme apatride, mais bien pour les forces conservatrices et identitaires d’Europe, des États-Unis et d’Amérique latine. À votre avis, comment les forces politico-culturelles conservatrices/identitaires européennes et américaines ont-elles réagi à l’appel extrême de Benoît XVI ? Ont-elles été à la hauteur du défi ? Qu’est-ce qui, à votre avis, a empêché un réveil politico-culturel chrétien en Italie et en Europe tel qu’il puisse répondre à l’appel de Benoît XVI ?

« Vous avez manqué une grande occasion », m’a-t-il dit un jour, alors qu’il était émérite et que nous, centre-droit, avions perdu le gouvernement. Je lui ai répondu avec sincérité et aussi avec amertume : « c’est vrai, mais l’Église ne nous a pas aidés non plus ». Parce qu’il y avait déjà deux Eglises chrétiennes catholiques au moment de son pontificat : la sienne, celle du christianisme comme salut, et celle, sécularisée, du christianisme comme justice. Comme dans la fresque de l’école d’Athènes : l’un avec le doigt et le regard vers le haut, l’autre vers le bas. L’un voulant corriger le monde, l’autre allant à la rencontre et absorbant le monde, sous prétexte de « se mettre à jour ». Benoît XVI avait le soutien de nombreuses personnes qu’il avait réunies sous le nom de « minorités créatives », il était soutenu par des intellectuels laïques, il était soutenu aux États-Unis par le président Bush. Mais le soutien a été timide, la peur, la circonspection et la prudence se sont insinuées. Jusqu’à ce que, après la leçon de Ratisbonne, tout s’écroule. Aucun chef d’État ou de gouvernement ne s’est levé pour défendre Benoît XVI, pour dire qu’il ne s’agissait pas de la liberté de culte de l’islam, mais des instruments violents que l’islam utilisait et ne reniait pas. Même ces jours-ci, j’ai lu par hasard une dame qui disait que Ratzinger avait cité Manuel Paléologue « hors contexte » ! Et donc, par manque de courage, par peur et par lâcheté, par calcul et par ruse, les choses ont mal tourné. Le pape qui avait captivé les participants au Collège des Bernadins à Paris, à Westminster Hall à Londres, au Reichstag à Berlin, qui avait amené le président laïc Sarkozy à dire à Rome que la France est chrétienne, qui avait interpellé les laïcs sur les racines de l’Europe dans une salle du Sénat italien, a été abandonné. Il a été obligé de s’expliquer, de se justifier, d’ajouter des notes de bas de page. S’il s’agissait d’une guerre de civilisations, alors la civilisation chrétienne reculait. Il est difficile d’expliquer pourquoi les choses se sont passées ainsi. Je pense que la bombe à retardement qui a été déclenchée avec Vatican II, et que Woytila et Ratzinger avaient essayé de désamorcer avec leur herméneutique de la continuité, a finalement explosé. Les cataractes se sont ouvertes, au point qu’aujourd’hui nous en sommes à la Terre Mère, c’est-à-dire à la renaissance du paganisme, et du syncrétisme. J’entends encore parler de Dieu, mais peu du Christ ; j’entends dire que la miséricorde et le pardon l’emportent sur le jugement ; je n’entends plus l’expression « péché originel ». Nous revenons à la bonne vieille époque russe, celle de l’homme bon, angélique, incorruptible, victime irréprochable de la culture perverse. Ou à l’époque de Pélage, de l’homme qui s’en sort par ses propres moyens. Comme si la chute était un mythe. Avec la complicité coupable de l’Eglise, les laïcs sont en train de gagner.

Toutes les grandes batailles menées par Ratzinger-Benoît XVI, tant ecclésiales que politico-culturelles, semblent aujourd’hui perdues. L’Eglise semble être en proie à un processus révolutionnaire radical, tant l’enseignement de Benoît XVI est éloigné de ce que disent les Hiérarchies aujourd’hui. C’est précisément le sens de la marche qui a été inversé sur le plan doctrinal, liturgique, moral, socio-politique. Il n’y a pas moins de distance entre les avertissements de Ratzinger dans le domaine politico-culturel et l’état dans lequel se trouve l’Occident aujourd’hui. Voyez-vous encore la possibilité d’une « re-conversion » de l’Occident au Christ, d’une nouvelle unité de la foi et de la raison, de la foi et de la culture, de la foi et de la politique, ou la dérive nihiliste et post-anti-chrétienne de l’Occident est-elle humainement imparable ? La parole de Benoît XVI était-elle une prophétie ou un rêve ? 

L’histoire, excusez-moi, est une putain. Elle accompagne chaque client qu’elle rencontre et change constamment de goût. Elle va donc changer à nouveau. Mais sur une conversion au Christ des peuples européens, j’ai des doutes, du moins pour les prochaines générations. Je crains que nous devions boire la coupe amère pendant un certain temps encore. Nous vivons dans une époque déchristianisée qui pense que la déchristianisation est une bonne chose. Nous pensons être de plus en plus libres, mais au contraire, l’absence du sens des limites, de l’interdit, du péché, nous rend plus esclaves. Nous sommes devenus des créateurs de droits fondamentaux : une contradiction pour ceux qui croient en ces droits, car s’ils sont fondamentaux, ils ne peuvent être créés par nos lois. Par conséquent, nos profanes rationalistes doivent démêler un dilemme et prendre position : soit les droits fondamentaux dépendent de lois positives et alors ils sont conventionnels et intéressés, comme les faveurs électorales, et ne sont donc pas des droits, soit s’ils sont fondamentaux, il existe une loi supérieure aux lois positives.

Fruit de nombreuses années d’étude, vous avez publié en 2022 le volume Lo sguardo della Caduta. Augustin et l’orgueil de la laïcité (Morcelliana, Brescia), un dialogue intense entre elle et l’évêque d’Hippone dans lequel le libéral Marcello Pera cherche dans le vieil Augustin une réponse au mal qui ronge l’Occident aujourd’hui. Ratzinger peut sincèrement se dire disciple d’Augustin car sa pensée s’inscrit dans la ligne augustinienne-bonaventurienne. Ratzinger et Pera sont-ils également unis par Augustin ? Et quel est le remède qu’Augustin offre à l’Occident malade ?

Si l’on pense à un remède politique, aucun. Augustin ne croit pas à la politique, et surtout pas que la politique puisse être une voie de salut. Il n’y a pas de recettes politiques dans l’Évangile, il n’y en a pas chez Paul, sauf « obéissez aux autorités », il ne peut pas y avoir d’État chrétien, même les gouvernants chrétiens ne peuvent pas en construire un. La raison en est simple : on n’atteint pas, ni même n’approche, la Cité de Dieu en utilisant des moyens séculiers. L’État ne sert qu’à nous défendre de nous-mêmes. Votre devoir est de croire et de convertir votre amour. L’effort est individuel : lorsqu’il devient collectif, nous en tirerions également un bénéfice politique, mais celui-ci ne serait jamais stable, car même la meilleure société terrestre est affectée par les vices et déchue. Mais si dans le positif il n’y a jamais de certitude d’un royaume sur terre, dans le négatif il y a une certitude : si vous négligez l’effort de salut, si vous vous détournez de la vérité, si vous poursuivez des idoles profanes, alors il n’y aura pas non plus de société décente. C’est le cas en Occident. Tel qu’il est aujourd’hui, il est perdu. J’ai tiré beaucoup d’inspiration et de bénéfices de Ratzinger. Il est certain que Ratzinger a été très influencé par Augustin et Bonaventure. Par rapport aux autres, sa théologie politique est pauvre, et à juste titre.

Avez-vous parlé de cette interrogation d’Augustin et des réponses qu’Augustin vous a données avec Benoît XVI ? Les réponses de l’Augustinien de Pera coïncident-elles avec celles de l’Augustinien Ratzinger ?

J’ai eu le temps de converser avec lui sur Augustin et Kant et sur ma critique de la raison séculière. Je le remercie encore de m’avoir encouragé. Je regrette d’être arrivé en retard pour poursuivre la discussion. Je m’en réfère donc à sa mémoire et à ses écrits.

Dans Lo sguardo della Caduta, il y a, à mon avis, beaucoup de Ratzinger, même ce que l’on pourrait identifier comme faiblesse/contradiction en ce qui concerne le rapport avec la modernité politique, le jugement sur le libéralisme. En effet, si Augustin est identifié comme le maître et le thérapeute dont il faut tirer la recette pour guérir l’Occident malade, et que la recette d’Augustin est résolument « non libérale », voire, sur des points fondamentaux, illibérale (dans le sens d’antithétique aux postulats de l’idéologie libérale), comment peut-on espérer faire tenir ensemble la démocratie libérale qui constitue l’identité politique de l’Occident avec le remède « non libéral » augustinien ? Guérir le mal de l’Occident avec la médecine d’Augustin ne signifierait-il pas précisément nier le système libéral-démocratique et, en général, l’idée moderne de l’individu, de la société, de l’État, de la politique, du droit, etc. Cela n’impliquerait-il pas la nécessité de libérer l’Occident de la prison idéologique de la modernité (donc aussi de l’idéologie libérale) pour le confier à nouveau à la Tradition chrétienne ? 

Si l’on veut faire du libéralisme une cible, il est nécessaire, pour faire mouche, de l’identifier précisément. Qu’entend-on par libéralisme ? Une doctrine politique visant à sauvegarder la dignité et la liberté de l’homme contre l’ingérence de la société et de l’État. Le libéralisme s’oppose donc à l’État absolutiste, voire paternaliste, et est favorable aux droits inaliénables de l’homme. Il s’agit de droits, tels que l’égalité en valeur de l’homme, son irréductibilité en tant que simple moyen, sa liberté de pensée et de dévotion, qui sont fondamentaux en ce sens qu’ils ne sont créés par aucune autorité politique, mais respectés par elle comme limite de son action. Comment sont-ils justifiés ? La position du libéralisme classique de Locke est bien connue : les droits fondamentaux sont justifiés parce que nous sommes créés, que nous sommes la propriété de Dieu et que nous lui sommes soumis, et Dieu ne pouvait pas vouloir que, en ce qui concerne « la vie, la liberté et la propriété », certains hommes soient soumis à d’autres ou aient moins de valeur que d’autres. Pourquoi ? Parce que Dieu nous aime et que nous devons être dignes de son amour. Ce libéralisme, évidemment, descend et s’inscrit dans un cadre chrétien, dont il accepte le premier enseignement : Dieu est caritas, amour donné à ses créatures, et nous devons l’honorer. Dans ce libéralisme, la priorité du devoir (envers Dieu) sur les droits prévaut clairement. C’est votre devoir envers Dieu qui donne lieu à mon droit d’être respecté par vous. Il est de mon devoir de ne pas supprimer une créature de Dieu qui donne naissance à mon droit à la vie. Etcétéra.

Aujourd’hui, il faut changer quelque chose dans ce cadre : supprimer le rôle de Dieu ou le mettre de côté. Que deviennent désormais les droits fondamentaux de l’homme ? Rien de plus que des demandes d’individus ou de groupes accordées et protégées par l’État. On peut toujours les appeler fondamentaux, mais ce ne sont plus les mêmes : ce sont des libertés ou des licences garanties. En tant que telles, elles se multiplient, car elles n’ont plus de limite qui les restreigne : ce sont des désirs, puis des demandes, puis des revendications, puis des lois. Le régime politique qui tolère et permet tout cela s’appelle encore libéralisme, mais c’est une usurpation conceptuelle. C’est ce qui se passe en Europe et en Occident. Là où le christianisme disparaît, le libéralisme devient une anarchie éthique, la véritable « dictature du relativisme », comme l’ont appelée le pape Wojtila et le pape Ratzinger. Et vice versa. N’est-ce pas la meilleure preuve que le libéralisme et le christianisme sont conceptuellement congénères ? Et qu’un authentique libéral devrait défendre le christianisme ? Lorsqu’Augustin dit que l’État a besoin d’un lien social religieux, n’est-ce pas comme s’il disait aux libéraux d’aujourd’hui : retournez au moins à vos origines ?

L’Église de Léon XII, Grégoire XVI, le bienheureux Pie IX, Léon XIII, Saint Pie X ou Pie XI n’avait aucun problème à condamner la modernité idéologique et la démocratie libérale, mais avec Vatican II, la perspective a changé et le jugement est devenu résolument ambigu. Cette « ambiguïté de jugement » à l’égard de la modernité politique (et donc aussi à l’égard de la démocratie libérale) perdure tout au long de la période post-conciliaire, il suffit de penser au jugement de l’Église sur la démocratie ou les droits de l’homme. Ratzinger n’en est pas exempt non plus. Je vous demande, vous sachant capable de liberté de jugement et de véritable honnêteté intellectuelle, avec une franchise quelque peu provocante : les papes pré-conciliaires n’avaient-ils pas raison ? La démocratie libérale ne serait-elle pas le problème, la maladie dont souffre l’Occident ?

Parmi mes livres, il y en a un que je chéris : Droits de l’homme et christianisme. De toute évidence, personne, surtout parmi les ecclésiastiques, ne veut le lire. Je ne me plains pas. Mais si l’on fait défiler le texte, on verra que je rends hommage à ces papes pour avoir été prophétiques. Ils ne sont plus à la mode, je comprends. Mais comment aller au fond de leur argument, à savoir que si l’on définit les droits de l’homme comme la propriété de l’homme, ceux-ci deviennent des droits positifs des États, qu’ils donnent et refusent ? C’est, à mon avis, également la responsabilité de l’Église aujourd’hui. Lorsque Gaudium et Spes déclare qu’elle « proclame les droits de l’homme au nom de l’Évangile », il prend lui aussi un raccourci dangereux : il oublie qu’il faut d’abord passer par les devoirs de l’homme envers Dieu. Seuls ces devoirs rendent admissible le tri des droits. Sinon, il n’y a aucun moyen d’arrêter l’avortement, l’euthanasie, les mariages homosexuels, etc. À cet égard, j’aime rappeler Mazzini : « Certes, les droits existent ; mais lorsque les droits d’un individu entrent en conflit avec ceux d’un autre, comment peut-on espérer les concilier, les mettre en harmonie, sans recourir à quelque chose de supérieur à tous les droits ? » Je crois que Ratzinger était très clair sur cette priorité des devoirs sur les droits, mais il ne l’a pas toujours explicité clairement.

Benoît XVI a tenté l’exploit héroïque de sauver l’Occident de lui-même, d’empêcher son suicide. Il a également tenté de ressusciter l’Europe en la ramenant à son identité chrétienne… et tout cela, il ne l’a pas fait dans un contexte ecclésial solide et sûr, mais avec le rocher miné par les sables mouvants post-conciliaires. Il a essayé d’arracher l’Église au processus d’autodémolition. C’était une bataille ad intra et ad extra. Que reste-t-il de tout cela ? Quel avenir voyez-vous pour l’héritage idéal de Joseph Ratzinger ?

Je m’attends à ce que Ratzinger devienne un saint pour avoir accompli un miracle… un miracle collectif, et s’il le sera, ce sera pour cette seule raison : avoir stoppé et inversé l’autodémolition de l’Occident chrétien. C’était son engagement, ça a toujours été sa mission. Que Dieu, quand et comme il le veut, lui accorde le succès.

Merci, Monsieur le Président !

Don Samuel Cecotti

Source: site de l’Observatoire International Cardinal Van Thuan sur la Doctrine Sociale de l’Eglise , le 19 janvier 2023

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