Benoît XVI, pape de rupture dans la continuité

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Emanuela DE MEO/CPP/CIRIC

Joseph Ratzinger (1927-2022), connu sous le nom de Benoît XVI depuis son élection sur le trône de Pierre en 2005, a été une des figures les plus importantes de l’Église catholique au XXe siècle et XXIe. Retour sur le parcours de celui qui vient de s’éteindre à Rome, le 31 décembre 2022, à l’âge de 95 ans.

« À partir de 20 heures, je ne suis plus pape, ni pasteur suprême de l’Église catholique… Mais je veux continuer à travailler, avec mon cœur, avec mon amour, avec ma prière, avec ma pensée, avec toutes mes forces spirituelles pour le bien commun, pour le bien de l’Église et de l’humanité. » C’est avec ces mots, ses derniers en tant que pape en exercice, que Benoît XVI est entré l’Histoire le 28 février 2013. À l’étonnement de tous, depuis la fenêtre du Castel Gandolfo, il venait de mettre fin à sa mission de successeur de Pierre, bravant avec une singulière sérénité des siècles de tradition qui voulaient qu’un pontife meurt à sa tâche. Et c’est par ce paradoxe final, celui d’un homme capable de concilier une conception aiguë de la continuité spirituelle et intellectuelle de l’Église catholique à la possibilité d’une rupture spectaculaire et radicale qu’on peut être tenté de relire les grandes étapes qui jalonnent son immense parcours.

Depuis l’enfance bavaroise du petit Joseph Ratzinger, l’enfant de Marktl, aux dernières heures du « pape émérite » dans le Monastère Mater Ecclesiae au Vatican, près de 96 années ont passé. Elles témoignent d’un parcours cohérent, du cheminement d’un homme dont la constance pourrait aussi qualifier sa personnalité et son caractère, notoirement opposé à toute forme de virulence, malgré un goût certain pour la disputatio dans sa haute dimension intellectuelle. Mais ce siècle de vie est aussi marqué par de grands bouleversements que Joseph Ratzinger a systématiquement cherché à accompagner et orienter.

Joseph Ratzinger est né un Samedi saint, le 16 avril 1927, dans une petite ville bavaroise, Marktl am Inn, non loin de la frontière autrichienne. Il est le troisième et dernier enfant de Joseph et Maria Ratzinger, après Maria (1921-1991) et Georg (1924-2020). Son père est gendarme, sa mère multiplie les tâches domestiques et petits métiers. Les parents de Joseph sont de fervents catholiques et très hostiles au parti nazi d’Adolf Hitler qui prospère sur la grande misère qui frappe alors la population allemande.

C’est pendant ces années difficiles que Joseph Ratzinger rencontre sa vocation. Il dit l’avoir découverte grâce à la beauté de la liturgie et des pèlerinages familiaux dans le grand sanctuaire marial bavarois d’Altötting. En 1939, alors que la guerre s’apprête à éclater, le futur Benoît XVI entre tôt au séminaire de Traunstein où il y rejoint son grand frère Georg. Le conflit, qui l’oblige à rejoindre les jeunesses hitlériennes puis le front, ne le détourneront ni de sa vocation – il est même moqué en public après l’avoir clamée haut et fort devant un recruteur SS en 1944 – ni de sa formation intellectuelle qu’il poursuit grâce à d’abondantes lectures.

Un élève brillant

C’est au séminaire de Freising que le jeune Ratzinger reprend sa formation de séminariste en 1946. Il découvre avec avidité la philosophie et la théologie, à commencer par saint Augustin qui va profondément marquer le futur prêtre. Repéré pour ses grandes qualités, il poursuit sa formation au séminaire de Munich. Là, il s’initie aux écrits des théologiens Henri de Lubac et Hans Urs von Balthasar, ses futurs compagnons de pensée, alors peu appréciés par le Saint-Siège. Il va écouter les prêches du grand théologien Romano Guardini, une autre influence majeure du futur pontife. Le 29 juin 1951, à l’âge de 24 ans, il est finalement ordonné dans la cathédrale de Freising en même temps que son frère Georg.

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Ordination de Josef et de Georg Ratzinger.

AFP

Il est alors rattaché à une paroisse munichoise mais reprend très vite sa formation intellectuelle au sein du séminaire en tant que doctorant et professeur. Il devient docteur en théologie en 1953 après une thèse sur saint Augustin sur la nature du Corps du Christ comme peuple de Dieu. On l’invite alors à rédiger une thèse, qui lui fera découvrir un nouveau maître, saint Bonaventure, et aboutira à une publication sur la théologie de l’histoire du Docteur séraphique. Cependant sa thèse ne plaît pas à un examinateur qui la trouve trop moderniste, ce qui manque de lui coûter son habilitation à enseigner. Il devient cependant professeur à Freising, puis obtient la chaire de théologie fondamentale de l’Université de Bonn – capitale de l’Allemagne fédérale – en 1959, à seulement 32 ans.

Le tournant conciliaire

Sa renommée grandissante et sa précocité vont se révéler à un moment crucial de l’histoire de l’Église catholique. Quelques mois après son élection, Jean XXIII convoque le concile Vatican II. Ratzinger défend la démarche dans un milieu universitaire globalement hostile, et son zèle est remarqué par l’archevêque de Cologne, le cardinal Josef Frings. Il rédige à sa demande un discours sur la nécessité pour l’Église de s’ouvrir au monde et de prendre en compte ses évolutions dans le cadre conciliaire, qui sera lu et apprécié par Jean XXIII en personne. Dès lors, le père Ratzinger devient un assistant du cardinal allemand qui l’emmène avec lui à Rome.

En 1962, il est officiellement nommé collaborateur théologique pour le concile. Son implication passionnée aux côtés des grands noms qui forment l’assemblée des Pères conciliaires – Henri de Lubac, Karl Rahner, Yves Congar, Hans Küng – est décisive tout au long des débats animés. Il est rapidement nommé expert officiel du Concile par Paul VI qui succède à Jean XXIII en 1963. Il est ainsi un des nombreux rédacteurs en charge de ce qui deviendra sous la main de Paul VI la Constitution apostolique Lumen Gentium, clé de voûte du Concile.

Maintenir la communion de l’Église après le Concile

Si le Concile lui a apporté une vraie reconnaissance de la part de ses pairs, l’après-Concile, selon le théologien, sera un temps de désenchantement, en Allemagne comme au-delà de ses frontières natales. Alors que les divisions secouent de plus en plus l’Église, Joseph Ratzinger plaide pour une découverte progressive des fruits conciliaires contre ceux qui les rejettent mais surtout contre ceux qui appellent à plus d’évolutions, animés, selon le futur pape, par l’esprit libertaire de mai 68.

Occupant jusque-là une position d’arbitre, le Père Ratzinger va s’imposer comme un des théologiens les plus à même d’accompagner les évolutions défendues par le pontife Paul VI au sein de la toute nouvelle Commission théologique internationale en 1969. Au côté d’Hans Urs von Balthasar et au sein de la rédaction de sa revue Communio dès 1972, il poursuit son travail de professeur, tentant de rassembler l’Église là où le Concile avait pu parfois désorienter. Son engagement, calme et entier, est remarqué, et le pape Paul VI décide de le nommer archevêque de Munich-Freising, dans son diocèse d’origine, en 1977, et deux mois plus tard, lui remet l’anneau cardinalice.

L’appel de la Curie

Malgré une expérience limitée en tant que pasteur, sa nomination est plutôt bien accueillie dans sa ville. Comme devise, le nouvel archevêque choisit une citation de l’Évangile de Jean : « Cooperatores veritatis » (« coartisans de vérité »). À la tête de son archidiocèse, le futur pape s’attelle à une tâche très différente de celle qu’il connaît, à savoir l’enseignement. Cette période donne au cardinal Ratzinger l’intime conviction que « le laissez-faire est la pire manière de remplir sa fonction », comme il le déclare des années plus tard au journaliste Peter Seewald. Acteur majeur de l’Église en Allemagne, il se doit de traiter un problème conséquent : la montée de fort courants contestataires autour de ses anciens camarades du conclave, Hans Küng et Johannes Baptist Metz. L’intervention de l’archevêque, qui soutient leur mise à l’écart des lieux d’enseignement de l’Église catholique, sera très mal vécue par les deux hommes, et lui vaudra bien des inimitiés lors de la suite de sa carrière. La fidélité du théologien bavarois à l’Église et ses nouvelles structures en fait un pasteur attentif, même s’il est de plus en plus appelé à Rome.

En 1978, il fait partie des électeurs qui portent sur le trône de Pierre le polonais Jean Paul II, pape avec lequel il va entretenir une intense amitié intellectuelle et spirituelle. 

À la mort de Paul VI, le cardinal Ratzinger participe en quelques mois à deux conclaves – le brusque décès du pape Jean Paul Ier après 33 jours de règne le rappelant une nouvelle fois dans la Ville Éternelle. En 1978, il fait partie des électeurs qui portent sur le trône de Pierre le polonais Jean Paul II, pape avec lequel il va entretenir une intense amitié intellectuelle et spirituelle. En 1980, il est choisi pour être le rapporteur du Synode pour la famille chrétienne, rôle dans lequel il impressionne le Souverain pontife. Ce dernier, en 1981, décide de lui confier la direction d’un des dicastères les plus importants de l’Église catholique : la Congrégation pour la doctrine de la foi. Il le nomme aussi président de la Commission théologique internationale et de la Commission biblique pontificale. Le cardinal Ratzinger quitte alors Munich et s’installe – pour ne plus jamais en partir – à Rome, devenant une des figures centrales de la Curie, et un des plus proches conseillers du pape.

Le doux inquisiteur

À la Congrégation pour la doctrine de la foi, il devient pendant près d’un quart de siècle le gardien de l’orthodoxie. Pour le cardinal Ratzinger, c’est un rôle difficile dans cette période post-conciliaire marquée par les contestations. Chargé de veiller au respect du dogme et de condamner les dérives, il se voit affubler du surnom de « Panzerkardinal », un sobriquet peu flatteur à l’opposé de son caractère calme, doux et patient. Mais le poste lui demande de trancher, et ses ennemis ne lui pardonneront pas ce qu’ils dénoncent comme de l’intransigeance, et, dans la carrière du futur pontife, comme un virage conservateur.

Beaucoup ne lui pardonneront pas d’avoir (…) replacé Vatican II dans la continuité de la Tradition.

Sa remise en question dès 1983 du Catéchisme Pierres Vivantes publié par la Conférence des évêques de France en 1981, fait partie de ces difficiles combats. À Lyon, il dénonce la suppression par les évêques français du Catéchisme, « une première et grave faute ». Il est par la suite chargé de rebâtir l’ouvrage de référence de la catéchèse catholique, tâche qui l’occupera de 1986 à 1992. En promulguant « son » Catéchisme de l’Église Catholique, il donne à l’institution de nouvelles bases théologiques fondamentales, mettant un terme à une trentaine d’années d’incertitudes. Beaucoup ne lui pardonneront pas d’avoir ainsi replacé Vatican II dans la continuité de la Tradition.

Un pilier du pontificat de Jean Paul II

Pendant près de 25 ans, le cardinal va rencontrer Jean Paul II tous les vendredis soir, et déjeuner avec lui les mardis. Les deux hommes se connaissent depuis des années pour avoir longtemps échangé des livres et une correspondance alors que le cardinal Karol Wojtyla était archevêque de Cracovie. Leur estime intellectuelle commune nourrira leur relation et leur collaboration. Le futur Benoît XVI a d’ailleurs toujours défendu celui que certains ont trop injustement taxé, à son avis, de rigoriste. Avec « la Miséricorde Divine, [Jean Paul II] nous donne la possibilité de concevoir une exigence morale envers l’homme, même si elle ne pourra jamais être complètement rachetée par nous », déclarait le pape émérite en 2020, à l’occasion du centenaire de la naissance du saint polonais.

Le cardinal Ratzinger produit lui aussi des textes de grandes importances à cette époque, le plus décisif étant sans doute la déclaration Dominus Iesus, en 2000. S’il n’a pas personnellement toujours approuvé tous les élans interreligieux de Jean Paul II – par exemple quand ce dernier embrasse le Coran en 1999 –, il donne cette fois-ci, en temps que préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, un cadre essentiel à « l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ et de l’Église ». L’Église catholique, insiste-t-il alors, est l’épouse du Christ et donc l’unique source de Salut pour l’humanité.

Dans les dernières années du pontificat de Jean Paul II, il observe avec admiration le successeur de Pierre s’affaiblir, alors que l’Église traverse une très importante crise, notamment du fait de révélations sur de très graves affaires de pédophilie. Intraitable, le cardinal Ratzinger initie de nombreuses enquêtes. Malheureusement, les réticences et résistances de l’institution l’empêchent souvent d’intervenir.

Benedictus XVI

Le 25 mars 2005, le préfet du “Saint-Office” doit prendre la tête de la procession du Vendredi saint au Colisée à Rome, le pape étant si affaibli qu’il ne peut assister à la cérémonie que devant sa télévision. La méditation qu’il livre à cette occasion est très remarquée : l’Église catholique, explique-t-il, est une « barque prête à couler ». Nombreux sont ceux à y avoir entendu une critique de la « culture du silence » et un appel à de grands changements et de nouvelles réformes.

S’il accepte cette lourde charge, malgré (…) son peu d’appétence pour le gouvernement, c’est par sens du devoir, « pour garder la Maison ». 

Une semaine plus tard, Jean Paul II décède. En tant que doyen du collège cardinalice, c’est au cardinal Ratzinger qu’incombe la tâche d’organiser les obsèques du pontife. Respecté par ses pairs, il est élu le 19 avril sur le trône de Pierre, devenant son 264e successeur dans le diocèse de Rome. Il est choisi à l’issue d’un conclave qui dure à peine 24 heures – sa candidature est opposée, selon de nombreux témoignages, à celle du cardinal Jorge Mario Bergoglio, futur pape François. Joseph Ratzinger prend alors le nom de Benoît, en hommage au pape Benoît XV, pape de la paix et défenseur de l’Europe, mais aussi en référence à saint Benoît de Nursie, fondateur du monachisme occidental. S’il accepte cette lourde charge, malgré son âge (78 ans) et son peu d’appétence pour le gouvernement, c’est par sens du devoir, « pour garder la Maison ». Il prend pour devise : “Ut cooperatores simus Veritatis” (“Afin que nous coopérions à la publication de la Vérité”).

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Jour de l’élection de Benoît XVI, le 19 avril 2005.

AFP

Le premier pape du XXIe siècle

Sans attendre le délai de cinq ans, Benoît XVI lance l’ouverture de la cause de canonisation de Jean Paul II le 13 mai 2005. Il reconnaît ses vertus héroïques le 19 décembre 2009 et le proclame bienheureux le 1er mai 2011, devant plusieurs centaines de milliers de fidèles. Le pape polonais a été béatifié en un temps record : 6 ans et 1 mois après son décès. Benoît XVI sera enfin présent sur la place Saint Pierre lors de la canonisation de Jean Paul II par le pape François, le 27 avril 2014.

Le nouveau pape se met dans les pas de son prédécesseur : l’ancien professeur apprécié par ses étudiants se veut lui aussi un pape proche des jeunes. C’est à Cologne qu’il se rend dès 2005 pour les Journées mondiales de la jeunesse, quelques mois après son élection. Son discours touche les cœurs : « L’idée largement répandue est que les chrétiens doivent obéir à d’innombrables commandements, interdits, principes (…) et que par conséquent le christianisme est épuisant, difficile à vivre et qu’on est plus libre sans tous ces fardeaux. Moi, au contraire, je voudrais leur faire comprendre qu’être soutenu par un grand Amour et par une révélation ce n’est pas un fardeau : cela donne des ailes et que c’est beau d’être chrétien. »

Le pontificat de Benoît XVI, pour s’efforcer de s’adresser à tous, innove. Dès 2012, Benoît XVI dispose ainsi d’un compte Twitter, @pontifex. Comme Jean Paul II, il se rend partout dans le monde, visitant les cinq continents, même si Benoît XVI ne semble avoir jamais été en mesure de suivre le rythme effréné de Jean Paul II. Son début de pontificat est d’ailleurs décrit comme une accalmie, le pape se donnant du temps pour travailler à ses encycliques et publications.

Un pape théologien

Le pape Benoît XVI marque son pontificat de grands textes. Sa première encyclique, intitulée Deus Caritas est (« Dieu est amour »), paraît le 20 janvier 2006. Il y décrit « l’amour dont Dieu nous comble et que nous devons communiquer aux autres ». Sa seconde, Spe Salvi (« sauvés dans l’espérance »), est consacrée à l’espérance chrétienne et est publiée le 30 novembre 2007. Il publie une troisième et dernière encyclique, Caritas in Veritate (« l’amour dans la vérité ») le 7 juillet 2009. Il y défend la nécessité d’un « développement intégral » de l’homme dans la charité et la vérité.

Sous le nom de Joseph Ratzinger, il publie aussi trois volumes de Jésus de Nazareth, une étude sur la vie du Christ qui paraît entre 2007 et 2012. Mais sa mission n’est pas uniquement celle d’un théologien : soucieux de relancer l’évangélisation dans les pays en voie de sécularisation, il crée notamment le Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation. D’un point de vue ecclésial, il fait aussi preuve d’ouverture, nommant pour la première fois une femme sous-secrétaire d’un dicastère en 2011.

Le pontificat du pape allemand est placé sous le signe d’un intense dialogue avec les périphéries du christianisme et de l’Église. Avec son Motu proprio Summorum Pontificum, Benoît XVI redonne sa place à la liturgie latine. En janvier 2009, il lève l’excommunication qui pesait sur les quatre évêques de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X ordonnés par Mgr Lefebvre en 1988. Par ces deux actes, le pape allemand « désire consolider les relations réciproques de confiance, intensifier et stabiliser les rapports de la Fraternité Saint-Pie-X avec le Siège apostolique ». Les débuts semblent prometteurs mais se heurtent à des critiques vivaces, notamment après la réhabilitation de Mgr Richard Williamson, accusé de négationnisme. En 2021, avec le motu proprio Tradionis custodes, son successeur François est finalement revenu la libéralisation liturgique opérée par Benoît XVI dans Summorum Ponticum.

En 2009, avec la Constitution apostolique Anglicanorum Caetibus, Benoît XVI organise une structure canonique destinée à accueillir des anglicans au sein de l’Eglise catholique romaine tout en leur permettant de maintenir leurs traditions liturgiques, spirituelles et pastorales. Ce rapprochement culmine en septembre 2010 avec une visite au Royaume-Uni. Ce voyage est notamment marqué par la béatification du cardinal John Henry Newman, ancien anglican converti au catholicisme. Le pape est enfin à l’origine du rapprochement avec l’Église orthodoxe russe, posant des jalons pour la rencontre de son successeur François avec le patriarche de Moscou Kirill à Cuba en 2016.

Face aux polémiques

Cependant, plusieurs événements importants viennent perturber son pontificat, à commencer par l’incident de l’Université de Ratisbonne, survenu en 2006. Benoît XVI connaît alors une des plus grandes crises de son pontificat lorsqu’il prononce un discours dont l’une des phrases, portant sur la violence de l’Islam, est perçue comme une critique de la religion monothéiste. Deux mois plus tard, à l’occasion de son voyage apostolique en Turquie, le Souverain pontife se recueille avec le grand mufti Cagrici dans la mosquée bleue d’Istanbul afin de marquer sa volonté de paix.

Dans son avion qui le conduit au Cameroun en 2009, qu’il entame son premier voyage apostolique en Afrique, le Pape, au cours de sa conférence de presse, affirme que la distribution de préservatifs en Afrique pour lutter contre le sida n’arrangera pas le problème, mais risque au contraire de l’aggraver. Ces propos provoquent une grande polémique. Un an plus tard, dans son livre entretien Lumière du Monde, le pape allemand dira que « dans certains cas », comme celui d’hommes qui se prostituent,  l’utilisation du préservatif est admise, « pour réduire les risques de contamination ».

La corruption de l’Église

En tant que pape, Benoît XVI s’attelle, comme quand il était préfet, à combattre la crise des abus qui gangrène l’Église. Suite à l’enquête menée par la Congrégation pour la doctrine de la foi sur les accusations d’abus sexuels contre le fondateur de la congrégation des Légionnaires du Christ, Benoît XVI demande au Père Marcial Maciel de renoncer « à tout ministère public » et à vivre « une vie réservée de prière et de pénitence ». Après un examen approfondi des résultats de son enquête canonique et en raison de « l’âge avancé et de la santé maladive » de l’accusé, la Congrégation pour la doctrine de la foi décide de renoncer à un procès canonique.

Il initie une réforme du droit canon pour punir plus sévèrement les abus, considérant en 2008 « qu’un pédophile ne peut pas être un prêtre ». Le pontife doit aussi affronter plusieurs scandales financiers au sein de la Curie romaine, notamment après les fuites de documents confidentiels en 2012 – les Vatileaks – qui révèlent un important réseau de corruption au Vatican. C’est le majordome du pape en personne, Paolo Gabriele, qui s’avère être à l’origine des fuites, et qui sera condamné pour cela puis gracié par le chef de l’Église catholique. Alors que la Curie est sous le feu des attaques, le pape dénonce une amplification des faits par les médias et soutient officiellement ses collaborateurs qui, l’aident « quotidiennement avec fidélité, esprit de sacrifice et dans le silence », provoquant l’ire de ceux qui appellent à nettoyer les écuries d’Augias.

La renonciation

Lors d’un consistoire, le 11 février 2013, Benoît XVI surprend le monde entier en annonçant qu’il compte renoncer au Trône de Pierre. Il avance son « incapacité à bien administrer le ministère qui (lui) a été confié » – il ne supporte physiquement plus les longs voyages en avion, et sait qu’il ne pourra pas se rendre aux JMJ de Rio de Janeiro au Brésil en juillet. Il se retire alors à Castel Gandolfo, renonçant effectivement à son pouvoir le 28 février 2013, et devenant le premier « pape émérite » de l’Histoire : « Je suis simplement un pèlerin qui débute la dernière étape de son pèlerinage sur cette terre ». Il ne rentrera pas au Vatican, où il a décidé de s’installer dans le monastère Mater Ecclesiae, avant l’élection de son successeur, le pape François, le 13 mars 2013.

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Benoît XVI le 11 février 2013, jour de l’annonce sa renonciation.

© Servizio Fotografico OR / CPP

Sa mission continue alors essentiellement « à travers la prière ». Il reste discret, mais ne fait pas vœu de silence, même s’il s’efforce de ne pas empiéter sur le terrain de son successeur. Le 5 juillet de la même année, Benoît XVI se joint au Souverain pontife à l’occasion de l’inauguration d’une statue de saint Michel dans les jardins du Vatican. Le même jour, le pape François publie sa première encyclique, Lumen Fidei. Celle-ci, largement rédigée par le pape émérite, contient « quelques contributions ultérieures » du nouveau pontife.

En retrait

S’il n’a jamais fait vœu de silence, Benoit XVI limite ses apparitions et interventions dans la vie publique par fidélité envers son successeur, et s’attelle dans le calme de sa demeure vaticane à poursuivre son œuvre de théologien. François fait appel à lui à plusieurs reprises pour certaines fêtes. Sa dernière apparition publique remonte à 2015, à l’occasion de l’ouverture de la porte du Jubilé. Tout au long de cette période, il ne cesse de mettre en avant la continuité entre son pontificat et celui de son successeur, que de nombreux observateurs viennent au contraire souvent opposer. Pour Benoît XVI, François est « l’homme de la réforme pratique ».

Il continue à signer plusieurs ouvrages et textes, principalement des préfaces. Certaines de ses sorties suscite néanmoins des questions sur leur niveau d’autorité : c’est notamment le cas du livre sur le célibat sacerdotal qu’il co-signe avec le cardinal Robert Sarah en 2020, qui intervient alors que le pontife doit publier une lettre apostolique sur le sujet – les membres du synode sur l’Amazonie en 2019 lui ayant demandé d’autoriser l’ordination d’hommes mariés.

Sa dernière année de sa vie sera marquée par un scandale concernant sa gestion des abus alors qu’il était archevêque de Munich. Un rapport indépendant commandé par son diocèse et présenté en janvier 2022 avait conclu « présomption d’implication » du pape émérite dans la gestion de quatre cas.

Dans une lettre publiée le 6 février suivant, considérée par Mgr Gänswein comme son testament spirituel, le pape émérite avait répondu au rapport en demandant « pardon », mais en réaffirmant sa déposition initiale et se disant blessé de voir sa parole remise en cause.

« Très bientôt, je me retrouverai devant le juge final de ma vie », affirmait alors Benoît XVI. Au regard de sa « longue vie », il disait que s’il avait « de grandes raisons d’avoir peur et de trembler », il affrontait néanmoins cette possibilité avec « bonne humeur » parce qu’il avait la ferme conviction « que le Seigneur n’est pas seulement le juge juste, mais aussi l’ami et le frère qui a déjà souffert pour mes fautes, et qui est donc aussi mon avocat ». Dans l’ensemble, c’est avec un grand calme et une étonnante sérénité qu’a semblé afficher le pape émérite en ces dernières années : « C’est une grande grâce pour moi d’être entouré pour ce dernier bout de route, parfois un peu fatigant, d’un amour et d’une bonté que je n’aurais jamais pu imaginer. » Dans une lettre envoyée à la mort d’un de ses amis en 2021, il avait confié espérer « pouvoir bientôt le rejoindre ».

La mort est finalement venue le chercher ce 31 décembre 2022. Quelques jours auparavant, le pape François avait appelé à prier pour son prédécesseur qui, dans le silence, avait soutenu l’Église « jusqu’à la fin ». L’Église perd un de ses plus grands serviteurs, compagnon des temps difficiles et grandes avancées d’une des périodes les plus charnières de son histoire.

Source : ALETEIA, le 31 décembre 2022

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