La Mésopotamie, terre des Empires et du «père des croyants»

La Ziggourat d'Ur La Ziggourat d’Ur  

La Mésopotamie: terre des Empires et du «père des croyants»

Le voyage s’annonce historique à maints égards: le Pape François se rend dans quelques jours en Irak, qui recouvre en grande partie l’ancienne Mésopotamie, terre d’origine d’Abraham, père des trois grands monothéismes, et berceau de prestigieux empires et civilisations, dont les vestiges ont traversé les siècles.

Entretien réalisé par Manuella Affejee – Cité du Vatican

Dominique Charpin est assyriologue, spécialiste de l’écriture cunéiforme, titulaire de la chaire Civilisation mésopotamienne au Collège de France.

Qu’appelle-t-on Mésopotamie?

Le terme de Mésopotamie est d’origine grecque et signifie «Entre les fleuves», soit le Tigre et de l’Euphrate, qui prennent naissance en Turquie orientale et coulent jusqu’au Golfe arabo-persique. Pour les Grecs et les Romains, le terme se limitait à la région située au nord de l’actuelle Bagdad.

De nos jours, les spécialistes l’utilisent pour désigner le territoire qui correspond à l’Irak et à la partie orientale de la Syrie et la civilisation qui s’y est développée: cela recouvre les territoires de l’Assyrie au nord et de la Babylonie au sud. La caractéristique de la plaine mésopotamienne au sud de Bagdad est d’être une zone très plate, autrefois régulièrement inondée. Son sol argileux est très fertile, à condition d’être irrigué. Pendant des siècles, cette région a été marquée par la complémentarité entre les agriculteurs sédentaires et les pasteurs nomades, ces derniers étant des éleveurs de petit bétail avant l’introduction du chameau au cours du premier millénaire av. J.-C.

Peut-on aujourd’hui situer chronologiquement le départ d’Abraham d’Ur, sa ville natale, selon la Genèse? La Bible donne-t-elle des indications à l’historien sur ce point?

L’historien constate qu’il n’existe aucun élément relatif à Abraham en dehors de la Bible. C’est seulement à partir du VIIIe siècle av. J.-C. que certains rois d’Israël et de Juda sont mentionnés dans les inscriptions des rois assyriens, puis babyloniens. Auparavant, même des figures comme David et Salomon ne sont connues que par la Bible –l’inscription découvertes en 1993-94 à Tell Dan ne mentionne David qu’indirectement dans l’expression la «Maison de David», c’est-à-dire la dynastie qui se réclame de David comme fondateur.

Pour des figures comme Abraham, on ne dispose pas d’autres données que les récits de la Genèse: son nom n’apparaît pas dans les quelques 1 500 tablettes d’archives écrites en cunéiforme datant des années 2000 à 1738 retrouvées à Ur. Beaucoup d’entre elles proviennent de demeures fouillées par l’anglais Woolley entre 1922 et 1934, qui ont révélé de nombreuses informations sur l’existence des habitants de ces quartiers; mais l’attribution à Abraham d’une de ces maisons est purement conventionnelle.

Pendant longtemps, des historiens ont pensé que le roi Amraphel cité dans le livre de la Genèse (14, 9) était le roi Hammurabi (1792-1750 av. J.-C.), mais cette interprétation est aujourd’hui abandonnée par la majorité des spécialistes: c’est l’origine de l’ancrage d’Abraham dans la chronologie mésopotamienne. On voit bien que le récit biblique n’est pas historique au sens moderne de ce terme.

Par exemple, les deux frères d’Abraham sont nommés Nahor et Haran; or il s’agit, non pas de nom de personnes, mais de villes situées en Haute-Mésopotamie, dans une région irriguée par des affluents de l’Euphrate. Harran se trouve sur le Balih, en Turquie, juste au nord la frontière actuelle avec la Syrie; Nahur, qui n’est pas encore identifiée, se situait un peu plus à l’est, dans la région du «triangle du Habur».

La région est alors régulièrement sujette à de nombreux mouvements de population. L’exode d’Abraham doit-il s’appréhender à cette aune?

Il est vrai que la circulation des hommes, des biens et des idées, entre la Mésopotamie et la côte levantine existait depuis au moins le troisième millénaire: les archives d’Ebla de Mari ou d’El-Amarna en témoignent. Certains ont voulu relier les pérégrinations d’Abraham aux migrations des Amorrites. Mais leur mouvement général, aux alentours de 2000 av. J.-C., va des régions occidentales vers le Sud-Est –exactement le mouvement inverse de celui de Terah, qui emmena avec lui son fils Abraham et son petit-fils Lot: leur itinéraire les conduisit d’Ur à Harran, donc du sud vers le nord-ouest. Du coup, certains ont voulu faire de Terah et d’Abraham des marchands; il est vrai que l’on possède un itinéraire daté de 1748 av. J.-C. qui retrace le déplacement d’une caravane depuis le sud de l’Irak jusqu’au nord-ouest de la Syrie, mais ce document prouve seulement l’existence d’une telle route, pas celle de Terah et Abraham.

De façon plus pertinente, on a remarqué que les deux points extrême de cette pérégrination, Ur et Harran, sont des villes dont la divinité principale était le dieu-Lune (Sîn), et cela depuis au moins le début du IIe millénaire. Ce n’est sans doute pas un hasard mais le texte biblique, dans son état actuel, ne permet que des spéculations sur ce point.

Quelle est la situation géopolitique de la région, qui alterne entre période d’unification politique et territoriale et fragmentation?

Depuis 2350 av. J.-C., l’histoire de la Mésopotamie est en effet une succession de périodes où un souverain réussit à s’imposer sur un large territoire et de phases de décomposition des empires successifs, ceux des Assyriens et des Babyloniens au premier millénaire ayant été particulièrement marquants.

Un exemple de cette tendance se rencontre avec Hammurabi (1792-1750 av. J.-C.). Ses débuts avaient d’abord vu la coexistence au Proche-Orient de six grands royaumes, chacun d’eux imposant son autorité à une dizaine de «vassaux». Le roi de Babylone réussit à annexer peu à peu toute la Mésopotamie, mais son empire se fragmenta dès le règne de son fils Samsu-iluna.

Les récits sur les Patriarches, même s’il n’ont été intégrés au Pentateuque qu’à une époque récente, contiennent des éléments sûrement anciens, notamment le passage relatant la conclusion d’une alliance entre Dieu et Abraham; elle comporte un rite d’immolation d’animaux qu’on rencontre pour la première fois dans les archives du palais de Mari, qui fut détruit par Hammurabi. L’épisode de Kedorlaomer au chapitre 14 de la Genèse pose de difficiles questions sur la mémoire qu’on aurait pu garder d’événements très anciens, comme une invasion venue d’Elam.

Vous connaissez le site d’Ur depuis de nombreuses années pour y avoir travaillé. Que nous apprennent la ziggourat et les tombes royales qui s’y trouvent de la conception du monde de ces civilisations, et de leur rapport au divin?

En effet, j’ai travaillé sur Ur dès ma thèse de troisième cycle, puis pour ma thèse d’État portant sur le clergé de cette ville à l’époque de Hammurabi. Et, lorsque la fouille du site a repris à l’initiative d’A. Al-Hamdani, j’ai eu le bonheur de participer comme épigraphiste à l’équipe internationale dirigée par Elizabeth Stone et les découvertes des campagnes de 2015, 2017 et 2019 ont été abondantes. La ziggurat d’Ur a toujours attiré l’attention des voyageurs et elle reste aujourd’hui une attraction pour de nombreux visiteurs –notamment irakiens.

Bâtie au XXIe siècle av. J.-C., elle fut restaurée une dernière fois par des rois babyloniens du VIe siècle av. J.-C. C’est son homologue de Babylone qui donna lieu au récit de la Tour de Babel dans la Genèse. Nous connaissons encore mal le rôle exact des ziggourat dans les sanctuaires, mais il est sûr que les Hébreux, dans leur polémique contre la religion babylonienne, ont déformé la réalité: pour les Mésopotamiens, les ziggourat n’étaient pas tant un moyen pour les hommes de s’élever jusqu’au ciel qu’au contraire une possibilité offerte aux dieux de descendre visiter les hommes sur terre. Les tombes royales, fouillées par Woolley dans les années 1920, sont encore plus anciennes, puisque la plupart remontent aux années 2500-2200 av. J.-C. Leur riche matériel funéraire, qu’on peut voir dans le Musée de Philadelphie et au British Museum (mais, pour des raisons de sécurité, pas actuellement au musée de Bagdad) frappe l’imagination.

Uruk, Akkad, Ur, Babylone… Que devons-nous à ces civilisations mésopotamiennes?

Notre dette envers la Mésopotamie est considérable, en commençant par l’écriture: certes, l’alphabet latin dérive du grec lui-même issu de l’écriture phénicienne, mais celle-ci est née dans un milieu où l’écriture cunéiforme s’était imposée depuis longtemps. L’invention de l’écriture à Sumer remonte à la fin du IVe millénaire à Uruk.

Parmi les éléments directement hérités de la Mésopotamie, on peut également citer le comput du temps, avec la division de l’heure en soixante minutes, selon un principe de calcul qui remonte aux Sumériens. Plus généralement, les Mésopotamiens ont légué bien des éléments de leur culture à leurs voisins et la Bible nous a transmis une partie de cet héritage. Les récits du Déluge ou le livre de Job ont des précurseurs dans la littérature mésopotamienne, qui a fourni de véritables chefs-d’œuvre dont le plus connu est l’épopée de Gilgamesh.

Les vicissitudes géopolitiques de la région ont considérablement entravé le travail des archéologues et mettent en péril de nombreux sites historiques. Comment, dans ces conditions, envisager les recherches de l’assyriologue et la sauvegarde de ce patrimoine plurimillénaire?

Deux phénomènes doivent être nettement distingués: les fouilles irrégulières et les destructions volontaires. Pendant très longtemps, les habitants des localités situées à proximité des sites archéologiques allaient y récupérer des briques ou y chercher de l’argile, et c’est ainsi que de nombreuses découvertes fortuites ont eu lieu. À partir du milieu du XIXe siècle, lorsque les archéologues ont commencé des fouilles, les populations voisines ont parfois poursuivi leur travail de manière clandestine.

Depuis 1991, l’embargo a tellement appauvri la population que certains ont vu dans les fouilles clandestines un moyen de survie –enrichissant surtout les marchands d’antiquités auxquels des collectionneurs privés achetaient les objets ainsi découverts. Ce trafic, quoiqu’illégal, s’est intensifié après 2003, le Service des Antiquités n’ayant plus eu les moyens d’effectuer le moindre contrôle pendant des années. Heureusement, la situation s’est depuis bien améliorée. L’autre phénomène est celui des destructions volontaires, comme celles que Daesh a pratiquées surtout dans le nord de l’Irak, en particulier à Nimrud: la destruction de la ziggourat n’avait d’autre sens que de faire volontairement disparaître des vestiges historiques: comme si le passé de l’Irak –et de l’humanité toute entière– pouvait être ainsi anéanti… Mais il ne faut pas être pessimiste: la richesse du patrimoine irakien est telle qu’il reste encore beaucoup de monuments et de sites à découvrir, faire connaître et préserver pour les générations futures!

En savoir plus

– Visite virtuelle du site d’Ur à l’époque de Hammurabi

– Ur à l’époque de Hammurabi, voir les cours de D. Charpin au Collège de France

– Sur les alliances, D. Charpin, “Tu es de mon sang !” Les alliances dans le Proche-Orient ancien, Docet omnia 4, Paris, 2019

– Le cycle d’Abraham dans la Bible: Thomas RömerLa construction d’un ancêtre : la formation du cycle d’Abraham, puis Le cycle d’Abraham : alliances, guerres et sacrifice, cours d’Histoire biblique au Collège de France

Source: VATICANNEWS, le 3 mars 2021

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