Les chrétiens de Bagdad rêvent d’exil avant la visite du pape

Les chrétiens de Bagdad rêvent d’exil avant la visite du pape

Un mois avant la visite historique du pape à Bagdad, les chrétiens perdent espoir de rester sur leurs terres. Poussés à l’exode par deux décennies de persécutions, beaucoup veulent fuir un pays qui les marginalise et ne leur assure plus aucune protection.

Dans sa petite maison en périphérie de Bagdad, Nenous Najeeb rejoint péniblement son canapé, perché sur des béquilles. Son moignon dépasse de sa djellaba grise, stigmate de la guerre contre l’Iran.

« Ma vie n’est qu’une succession de drames », lâche le père de famille. Édenté, les cheveux blancs, ce syriaque de 57 ans ressemble déjà à un vieillard. « Je n’ai pas les moyens de me soigner. Les 500 dollars (417 €) par mois de ma pension d’invalidité parviennent à peine à nourrir ma famille. » Sans emploi depuis quatre ans, Nenous Najeeb rêvait d’ouvrir un restaurant. « Tous mes amis m’en ont dissuadé. À raison. Personne ne viendrait manger chez un chrétien. »

Un exode massif

Dans ce quartier autrefois majoritairement peuplé de fidèles syriaques et chaldéens, il ne reste que la famille Najeeb. Depuis l’invasion américaine en 2003 et la montée en puissance des extrémistes, leurs voisins ont progressivement déserté la capitale. « Certains sont partis à Erbil (capitale de la région semi-autonome du Kurdistan irakien, NDLR). Les autres ont émigré à l’étranger. » Un exode massif provoqué par la montée des exactions contre cette minorité pourchassée par les groupes djihadistes et mise au ban de la société. « Des pauvres comme nous, qui n’ont pour seul choix que de vivre en enfer. »

D’une main ferme, Nenous Najeeb tend deux photos, à défaut de pouvoir raconter l’indicible. Sur chacune d’elles, un petit enfant criblé de balles baigne dans une flaque de sang. En 2005, des hommes armés ont fait irruption dans leur maison et tué leurs deux fils aînés. Depuis, la famille vit recluse et rêve d’exil. « J’ai essayé d’obtenir le statut de réfugié en Jordanie, mais il fallait rester sur place pendant toute la procédure. Je n’avais pas les moyens. »

« À quoi bon faire des études ? Il n’y a pas d’avenir en Irak »

D’une voix presque inaudible, son épouse confie ne quitter le domicile que pour se rendre à l’église. « Dans la rue, j’ai peur. Tout le monde me regarde car je ne porte pas de voile. » Si deux de ses enfants vont encore à l’université, elle a préféré retirer le troisième de l’école. « Ses camarades étaient très violents, raconte Nenous. Et puis, à quoi bon faire des études ? Il n’y a pas d’avenir en Irak. »

Il y a trois mois, leur foyer a été pillé alors qu’ils dormaient. Sur les caméras de surveillance du quartier, le père a reconnu un voisin. « Quand il a appris qu’on l’avait identifié, il est venu canarder notre maison », soupire Nenous, qui a préféré ne pas porter plainte. « Si je parle, il nous tuera. » Épuisé, il espère que la visite du pape mettra en lumière le calvaire des chrétiens d’Irak. « Si j’ai la chance de lui parler, je lui raconterai mon histoire. S’il m’écoute, il comprendra qu’il faut sortir les chrétiens de ce pays. »

Après Daech, les milices chiites

Au rythme des fermetures d’églises et des exils, la disparition des chrétiens d’Irak n’est pour beaucoup plus qu’une question d’années. Après deux décennies de persécutions par les djihadistes sunnites d’Al-Qaida puis de Daech, la minorité vit désormais sous la menace des milices chiites.

« Pour l’instant, nous avons encore des écoles, des hôpitaux, un rôle dans la société. Mais pour combien de temps ? », s’interroge le frère Rami Simun, qui constate impuissant l’islamisation de la société irakienne : « Je rencontre beaucoup de jeunes chrétiens qui connaissent mieux la liturgie chiite que leur propre religion. »

Assis dans son couvent sous protection policière, le responsable des dominicains de Bagdad se rappelle avec nostalgie des années 1980, une période prospère où Saddam Hussein leur assurait une relative liberté de culte. Le prêtre ne regrette pas l’homme ni son régime, déjà discriminatoire à plusieurs égards envers les chrétiens. Mais il prend acte de la lente agonie de sa communauté depuis cette époque : « Comme les juifs, nous finirons par disparaître, et le pays s’accommodera très bien de notre départ. L’Irak manquera à beaucoup d’entre nous, mais nous ne manquerons pas à l’Irak. »

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L’inexorable disparition des chrétiens de Bagdad

1968. L’islam devient religion d’État.

1979. Saddam Hussein prend le pouvoir.

1988. Le génocide de l’Anfal contre les Kurdes frappe aussi les chrétiens. 2 000 Assyriens meurent gazés.

À partir de 2003. La chute du régime baasiste entraîne la montée en puissance de groupes islamistes. Des églises et des évêchés sont attaqués, des responsables religieux assassinés.

31 octobre 2010. Al-Qaida attaque la cathédrale syriaque catholique de Bagdad pendant une messe et prend les fidèles en otages, faisant 68 morts et 78 blessés.

2014. L’avènement de Daech porte un coup fatal à la communauté. Après 1 800 ans de présence à Mossoul, la ville est vidée de ses chrétiens.

Noé Pignède (à Bagdad)

Source: La-Croix Africa, le 8 février 2021

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