«L’Église n’est pas dépendante de l’État, elle doit défendre sa liberté et son indépendance»

«L’Église n’est pas dépendante de l’État, elle doit défendre sa liberté et son indépendance»

Card. Müller

Dans une interview parue le 7 mai dans La Nuova Bussola Quotidiana. (traduction française par : www.lecarmel.ch), du Cardinal Gerhard L. Müller, ancien Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, s’exprime au sujet de la suspension des messes publiques. 

«Ce virus a représenté une tragédie pour de nombreuses personnes. C’est précisément la raison pour laquelle l’Église a le devoir de proposer une lecture de la souffrance humaine et de l’existence, dans la perspective de la vie éternelle, à la lumière de la foi. La suspension des messes publiques est une abdication de cette tâche, c’est la réduction de l’Église à la dépendance de l’État. C’est inacceptable.»

Lors d’un entretien téléphonique avec le journaliste Riccardo Cascioli, le cardinal Müller est très clair dans son jugement sur ce qui se passe en Italie et dans de nombreux autres pays.
Votre Éminence, pour de nombreux fidèles, à la souffrance de la maladie s’est ajoutée la souffrance de l’interdiction d’assister à la messe, du refus de la tenue des funérailles et de la justification de tout cela par la hiérarchie ecclésiastique.

C’est très grave, c’est la pensée laïciste qui est entrée dans l’Église. C’est une chose de prendre des mesures de précaution pour minimiser les risques de contagion, c’est une autre d’interdire la liturgie. L’Église n’est pas un dépendante de l’État et aucun évêque n’a le droit d’interdire ainsi l’Eucharistie. De plus, nous avons vu des prêtres punis par leurs évêques pour avoir célébré la messe pour quelques personnes seulement, ce qui signifie qu’ils se considèrent comme des fonctionnaires de l’État. Mais notre pasteur suprême est Jésus-Christ, pas Giuseppe Conte ni aucun autre chef d’État. L’État a sa tâche, mais l’Église a la sienne.

Il semble que beaucoup trouvent difficile de concilier leur devoir envers l’État et la nécessité d’un culte public rendu à Dieu. 

Nous devons également prier publiquement parce que nous savons que tout dépend de Dieu. Dieu est la cause universelle, puis il y a les causes secondes qui passent par notre liberté. Dans tout ce qui se passe, nous, créatures finies, ne savons pas mesurer ce qui dépend de la causalité de Dieu, ni mesurer ce qui dépend de nous-mêmes: c’est le point de la prière. Nous devons prier Dieu pour surmonter les défis de notre vie personnelle et sociale, mais sans oublier la dimension transcendantale, cette vision de la vie éternelle et de l’union intime avec Dieu et avec Jésus-Christ, même dans nos souffrances. (…) Interdire la participation à la liturgie va dans le sens inverse. La prise de certaines mesures extérieures incombe à l’État, notre tâche est de défendre la liberté et l’indépendance de l’Église ainsi que la supériorité de l’Église dans la dimension spirituelle. Nous ne sommes pas une agence subordonnée à l’État.

Nombreux sont ceux, y compris les prêtres et les évêques, qui se rendent compte qu’il existe un fort risque de mal comprendre le sens de la liturgie en raison de la prolifération des messes à la télévision et en streaming vidéo.

Ces formes ne peuvent pas être considérés comme un remplacement de la messe. Bien sûr, si vous êtes en prison ou dans un camp de concentration ou dans d’autres circonstances exceptionnelles, vous pouvez participer spirituellement à l’Eucharistie, mais ce n’est pas une situation normale. Dieu nous a créés corps et âme. Dieu a accompagné son peuple à travers l’histoire, il l’a libéré de l’esclavage en Égypte, il n’a pas effectué une libération virtuelle. Jésus, Fils de Dieu, est devenu chair, nous croyons à la résurrection de la chair. C’est pourquoi la présence corporelle est absolument nécessaire pour nous. Pour nous, pas pour Dieu. Dieu n’a pas besoin des sacrements, nous en avons besoin. Dieu a institué les sacrements pour nous. Le mariage ne fonctionne pas seulement spirituellement, il faut l’union du corps et de l’âme. Nous ne sommes pas des idéalistes platoniciens, nous ne pouvons pas suivre la messe de chez nous, sauf dans des circonstances particulières. Non, nous devons aller à l’église, rencontrer les autres, partager la Parole de Dieu. L’ensemble du vocabulaire de l’Église indique également ce besoin: la sainte communion; la communion doit réunir; l’Église est le peuple de Dieu convoqué ensemble. Le psaume dit: « Oui il est bon, il est doux pour des frères de vivres ensemble et d’être unis ».

Pouvez-vous également voir la manifestation d’une attaque claire contre l’Eucharistie, le cœur de l’Église?

Oui. Pensez à ceux qui, avant et pendant le Synode sur l’Amazonie, ont dit avec force que les peuples autochtones avaient absolument besoin de l’Eucharistie et pour cela, il était nécessaire d’ordonner prêtres des hommes mariés. Maintenant, les mêmes personnes soutiennent sans vergogne l’exact opposé, à savoir que nous n’avons pas besoin de l’Eucharistie. Ils raisonnent comme les protestants, ignorant que le point central de la controverse depuis le début de la Réforme protestante, est l’Eucharistie (…). C’est une façon de penser pervertie. Et ce catholicisme « moderne » est une idéologie autodestructrice. Il y a un besoin, en particulier en Italie, d’évêques de la stature de saint Charles Borromée, et quiconque est dans la Curie devrait prendre le cardinal Robert Bellarmin comme exemple.

Au cours des derniers mois, nous avons entendu des dirigeants épiscopaux dire souvent que le premier devoir était de protéger la santé.

Il s’agit d’une Église bourgeoise sécularisée, pas d’une Église qui vit de la Parole de Jésus-Christ. Jésus a dit « cherchez d’abord le Royaume de Dieu ». Que vaut la vie, tous les biens du monde, y compris la santé, si vous perdez votre âme?
Cette crise a montré que beaucoup de nos pasteurs pensent comme le monde, ils se conçoivent plus comme des fonctionnaires d’un système socio-religieux que comme des pasteurs d’une Église qui est une communion intime avec Dieu et avec les hommes. Nous devons toujours combiner la foi et la raison. Évidemment, nous ne sommes pas des fidéistes, nous ne sommes pas comme ces sectes chrétiennes qui disent que nous n’avons pas besoin de médicaments, que nous nous confions uniquement à Dieu. Au contraire, se confier à Dieu ne contredit pas la valorisation de toutes les possibilités offertes par la médecine moderne. Mais la médecine moderne n’est pas un substitut à la prière: ce sont deux dimensions qui ne doivent pas être séparées.

Pour justifier la suspension des messes publiques, certains disent que si nous contaminons d’autres personnes, nous sommes responsables de leur mort éventuelle.

Les médecins courent également ce risque, il y a un risque dans chaque activité humaine. Il est vrai que nous devons être prudents et veiller à ne pas mettre en danger la vie et la santé des autres, mais ce n’est pas la valeur suprême. Malheureusement, cette situation nous a montré que de nombreux prêtres et évêques de bonne qualité manquent de bases théologiques pour réfléchir à cette situation et pour offrir un jugement conforme à l’Évangile et à la doctrine de l’Église.

C’est peut-être aussi pour cette raison que de nombreux évêques ont rejeté la demande des fidèles italiens concernant la consécration au Cœur Immaculé de Marie.

Il y a une sous-estimation de l’aspect surnaturel. Nous sommes plongés dans la conception naturaliste issue des Lumières. L’Église, la grâce, les sacrements ne s’expliquent pas selon la dimension naturelle. Le cœur de notre religion chrétienne est le Dieu transcendant qui devient immanence dans notre vie, il est le Christ, vrai homme et vrai Dieu à travers l’Incarnation.

C’est presque comme si nous nous résignions à suivre un monde qui ne raisonne qu’en fonction de la dimension naturelle, et nous appelons cela le réalisme.

C’est l’idéologie du pragmatisme. Aujourd’hui, par exemple, l’idée prévaut dans l’Église qu’il faut des évêques qui ne soient que pasteurs, c’est-à-dire pragmatiques. Mais l’évêque est ministre de la Parole, il doit réfléchir à partir de la Parole. Saint Paul et Saint Pierre n’étaient pas des têtes vides, les pères de l’Église n’étaient pas seulement pragmatiques, ils réfléchissaient sur la foi chrétienne et ses implications. Un bon enseignant de la foi chrétienne doit être capable d’expliquer une situation comme la situation actuelle en partant de la foi, dans son sens surnaturel, et non du naturalisme. Encore une fois, les deux dimensions doivent être maintenues ensemble: nous ne pouvons pas réduire l’existence humaine à la simple nature, et en même temps ne pas même penser – comme le prétendent les marxistes – que le christianisme ne concerne que l’au-delà. En Jésus-Christ, nous avons l’unité entre l’au-delà et l’immanence de la vie. Un bon chrétien devrait savoir être un excellent médecin et scientifique, mais cela ne contredit pas la confiance en Dieu. Il y a intégration entre foi et raison, entre confiance en Dieu et compétence en sciences naturelles.

(Traduction française par : www.lecarmel.ch , mise à jour le 8.5.20)

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