La vie et la paix après le deuil, mystère du Samedi saint 

La Pietà, de Michel-Angelo Buonarotti

La Pietà, de Michel-Angelo Buonarotti 

La vie et la paix après le deuil, mystère du Samedi saint 

Samedi saint, le jour silencieux du Triduum pascal. Un jour entre deux mondes, entre la vie et la mort, entre les ténèbres et la lumière, lors duquel il y a plus de 2 000 ans les apôtres et les proches du Christ ont dû composer avec son deuil, sa crucifixion lors de la Passion, Vendredi saint. Entretien avec l’écrivaine Anne-Dauphine Julliand, auteur de « Consolation » aux éditions Les Arènes. 

Delphine Allaire – Cité du Vatican 

Quel sens donner à la vie, après la mort d’un être cher ? Une question qui concerne chacun à moment donné de nos existences. Vivre avec la douleur, le manque, la souffrance fait partie de notre condition humaine. Il s’agit donc d’apprendre à cohabiter avec ces états d’âmes pour parvenir à atteindre une profonde paix intérieure.

Ce chemin, l’écrivaine Anne-Dauphine Julliand l’a parcouru après la mort de ses petites deux filles. Auteur d’un puissant livre-témoignage intitulé Consolation, cette mère endeuillée nous confie sa propre expérience du deuil dans une véritable ode aux larmes et à l’esprit de consolation. Entretien.

Entretien avec l’écrivaine Anne-Dauphine Julliand 

Comment vivre après le décès d’un être cher?

La vie après la mort de quelqu’un qu’on aime, est-elle possible? Heureusement que oui, sinon l’on mourrait tous de peine et chagrin. C’est douloureux, tout à coup de se dire que cette souffrance que l’on connaît, ce manque, parce qu’on aime la personne qui est morte, il va falloir apprendre à vivre avec, à cohabiter avec lui, lui laisser une place au sein de nous, sans le combattre. Le deuil, on ne le fait pas, on le vit toute sa vie.

Comment parvenir à l’état de consolation?

La consolation c’est à la fois une action et un état. Elle vient principalement de l’autre, quel qu’il soit. Elle vient de cette relation qui se tisse, elle est vraiment une relation. C’est quelqu’un qui s’approche de quelqu’un qui souffre, avec la volonté non pas de porter sa souffrance, de la vivre à sa place, mais de l’accompagner sur le chemin que doit faire celui qui souffre. On est consolé quand l’on se sent aimé. Quand on sent que la souffrance ressentie n’effraie pas, ne nous met pas au ban de la société. On est consolé par toutes les mains tendues, tous les gestes, petits mots qui disent que l’autre est là. Tout simplement là. Parfois, j’ai été consolé par d’illustres inconnus, des gens que je ne reverrai jamais, mais qui ont vu ma peine et n’y ont pas été insensibles, s’en sont approchés pour me soulager dans cet instant-là.

Par quels états d’âme passe-t-on avant, pendant et après la consolation?

La souffrance est là, cette indicible souffrance qui engloutit tout. Beaucoup de peur vient habiter cette souffrance: la peur de ne pas s’en sortir, d’avoir mal toute la vie, d’être seul. On passe aussi par des moments de tranquillité je dois dire, où tout à coup la peine dessert un peu son étau et laisse un peu de place à la paix. Cela peut être très déconcertant d’ailleurs. Je me rappelle par exemple avoir presque culpabilisé de me sentir en paix. Pourtant c’était peu de temps après la mort de ma deuxième fille et tout d’un coup, je me suis sentie bien et j’en culpabilisé en me disant: comment est-ce que je peux me sentir bien? Et puis la consolation vient petit à petit apporter à ces états d’âme la paix, elle doit, c’est son ultime but. L’apaiser n’est pas empêcher les larmes de couler, bien au contraire, c’est les laisser couler, les accueillir. Cette souffrance habitera avec toi, mais elle ne colonisera pas ton cœur. C’est ça qui me permet de dire aujourd’hui que je me sens consolée, je connais les larmes tous les jours, mais je connais surtout une paix très profonde. Cette paix profonde est le sentiment d’être ajusté à ce que l’on vit, être à sa place dans sa propre vie. J’aime bien la comparer aux profondeurs de l’océan: des tempêtes agitent souvent la mer, et pourtant dans ses profondeurs, l’océan est tranquille. 

Comment se comporter avec une personne en deuil pour l’accompagner?

Ça nous bouleverse et c’est très bien. Quand les gens me disent qu’ils sont mal à l’aise, je trouve ça très bien, tant mieux. Cela montre que la souffrance ne nous est pas indifférente, on ne la banalise pas. Comment se comporter? Le plus naturellement possible. Être comme on est, et dire à l’autre sa volonté d’être là. Évidemment qu’on ne sait pas quoi dire, il n’y a pas de mots magiques pour consoler le deuil ou tout autre souffrance. Mais d’ailleurs le but n’est pas de gommer la peine, le but c’est d’être là.

Quelle correspondance entre vivre le deuil et le Samedi saint, ce jour entre deux mondes, la vie et la mort?

Dans ce Samedi saint, qui a du être bien difficile pour ceux qui aimaient Jésus et l’ont vu mourir sans imaginer la résurrection, se trouve tout notre chemin sur Terre, toute cette espérance. L’espoir est une hypothèse, l’espérance est une certitude. Et dans ce Samedi saint, nous qui vivons 2 000 ans après les événements, se dire que bien sur qu’on porte ce deuil et cette peine d’avoir vu Jésus crucifié la veille, humainement mourir, et c’est de pouvoir pleurer avec cette paix intérieure de se dire qu’il ressuscite le lendemain. C’est très compliqué car Dieu n’a pas fait de nous des purs esprits, on ne chantera jamais alléluia le jour de la mort de quelqu’un qu’on aime, ce n’est pas du tout ça. On va humainement pleurer, vivre cette peine et ce manque, réels, mais nous les vivons avec une paix profonde parce que l’on sait, qu’au bout du chemin, il y a la résurrection et la vie éternelle.

Source: VATICANNEWS, le 3 avril 2021