Jésus, l’Église et le Royaume

christ en gloire
© Renata Sedmakova – shutterstock – Le Christ en gloire, fresque de Niccolo Circignani Il Pomarancio (1588) dans la basilique Santi Giovanni e Paolo à Rome.

Jésus, l’Église et le Royaume

Par Fr. Jean-Thomas de Beauregard, op

Dès le début de sa prédication, Jésus convoque l’Église, comme le Royaume de Dieu déjà présent dans son mystère. 

Jésus serait-il un perroquet ? Son programme religieux est exactement le même que celui de son cousin Jean-Baptiste quelques mois avant lui : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1, 14-20). Et Jean-Baptiste lui-même ne faisait que reprendre la prédication du prophète Jonas à Ninive.

Si tout l’art de la pédagogie réside dans la répétition, Dieu est un merveilleux pédagogue ! Au demeurant, la répétition semble nécessaire à en juger par la médiocrité des résultats. Les appels à la conversion résonnent dans les couloirs de l’histoire, mais leur écho ne trouve dans nos cœurs qu’un désert où ils s’éteignent. Jésus appelle à la conversion en vue du Royaume, comme Jean-Baptiste et Jonas avant lui. Et pourtant, Jésus n’est pas un maillon dans la chaîne, le dernier épisode d’une série au succès d’ailleurs limité. Apparemment, Jésus dit la même chose que les patriarches et les prophètes avant lui, mais tout change avec lui. Jésus n’est pas seulement le messager, il est en personne le message qu’il annonce.

Jésus a-t-il changé d’avis ?

Il proclame : « Le règne de Dieu est tout proche. » Le règne, ou le royaume — c’est le même mot basiléia en grec qui est derrière — est tout proche. Il y a quelques années, toute une tendance de l’exégèse moderne affirmait que Jésus avait d’abord prêché l’avènement du Royaume, avant de changer d’avis. Jésus aurait eu une conception apocalyptique du Royaume, qu’il aurait attendu de manière imminente. Selon cette conception, l’avènement du Royaume aurait été un événement cosmique précédé de signes terribles, marquant peut-être la fin de l’histoire du monde. Jésus aurait donc partagé cette conception. Il aurait annoncé la venue de cet événement cosmique pour la venue duquel il appelait à la conversion. Mais constatant que le Royaume n’arrivait pas et que sa prédication rencontrait des obstacles sérieux au point de pouvoir anticiper sa condamnation à mort, Jésus aurait changé son fusil d’épaule en fondant l’Église pour perpétuer son action, en attendant l’avènement du Royaume reporté à plus tard. Dès 1902, Loisy avait popularisé cette idée : « Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue. »

Cette idée posait un grave problème doctrinal : cela supposait que Jésus se soit trompé, et non pas sur un détail, mais sur l’objet central de sa prédication, l’avènement du Royaume. On peut admettre que Jésus ait pu ignorer certaines choses, en tant qu’elles n’étaient pas directement liées à la Révélation. La vérité de l’humanité de Jésus permet de penser, par exemple, que Jésus n’a pas fait semblant d’apprendre à parler, à marcher, à l’école de la Vierge Marie. Le paradoxe est incroyable, que le Verbe de Dieu, sa Parole, doive apprendre d’une femme l’usage de la parole, mais on peut le concevoir. En revanche, il paraît très improbable et pour tout dire impossible que Jésus, qui s’est incarné pour révéler le dessein de Dieu sur l’humanité, se soit trompé sur quelque chose d’aussi central que l’avènement du Royaume.

Le Royaume est déjà présent

Aujourd’hui, l’immense majorité des exégètes est d’ailleurs revenue de ces idées plus idéologiques que réellement fondées dans les textes. Et l’Évangile de ce jour est éclairant, à cet égard : aussitôt que Jésus proclame l’avènement du Royaume, il appelle des disciples à sa suite, qu’il va progressivement enseigner, avant de leur confier le troupeau. Autrement dit, dès le début de sa prédication, Jésus convoque ce qui est déjà l’Église, jusque dans sa visibilité et, de manière inchoative, son caractère institutionnel. L’Église n’est pas un pis-aller, auquel Jésus se serait résigné faute de voir arriver le Royaume qu’il annonçait. L’Église n’est pas une réalité intermédiaire entre Jésus et le Royaume à venir. L’Église est, comme l’affirme le concile Vatican II, « le Royaume de Dieu déjà présent en mystère » (Lumen gentium, n. 3).

Entre la personne de Jésus, l’Église et le Royaume, il y a en fait une quasi-identité. Lorsque Jésus proclame à ses contemporains que le Royaume de Dieu est parmi eux, il affirme équivalemment que lui-même, Jésus, est parmi eux, et que l’Église qui est son corps est parmi eux. C’est parce que Jésus est, en sa personne, le Royaume qu’il annonce, qu’il peut appeler les disciples par cette invitation laconique : « Suis-moi ! » Jésus est seul à pouvoir dire : « Suis-moi ! » avec cette autorité, parce que Jésus est le seul à pouvoir dire avec légitimité comme YHVH au buisson ardent (Ex 3, 14) : « Moi, je suis. »

Pêcheurs d’hommes

Il faut être Dieu pour commander avec cette autorité et cette légitimité, et être suivi immédiatement. Jésus ne donne d’ailleurs guère plus d’explications à ses disciples sur le motif de leur appel. Tout au plus précise-t-il : « Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. » Cette précision est révélatrice à la fois de la manière dont Dieu procède avec les hommes et de la nature même du Royaume. En effet, lorsque Dieu appelle, la réponse de l’homme suppose toujours un bouleversement mais jamais une négation complète de ce que l’homme était jusque-là. Ces hommes-là étaient des pêcheurs ? Dans le Royaume ils seront des pêcheurs d’hommes !

Jésus nous appelle à une vie nouvelle dans son Royaume, mais c’est bien nous, avec notre histoire personnelle et tout ce que nous sommes, qu’il appelle.

Selon l’adage reçu de saint Thomas d’Aquin, la grâce ne supprime pas la nature mais la guérit et la surélève. Jésus nous appelle à une vie nouvelle dans son Royaume, mais c’est bien nous, avec notre histoire personnelle et tout ce que nous sommes, qu’il appelle. Et le Royaume est bien une réalité tout autre car c’est une réalité de grâce, mais le Royaume se coule dans la réalité de nos vies. C’est bien ainsi qu’il faut comprendre l’exhortation de saint Paul (1 Co 7, 29-31) à vivre « comme si » ces réalités auxquelles nous tenons et qui nous façonnent n’étaient pas : non pas pour les nier, mais pour les configurer à la réalité nouvelle du Royaume qui, en Jésus, transfigure toute chose.

Trois réalités mystiquement identiques

En appelant ses disciples, Jésus qui est le Royaume en personne, façonne l’Église comme « le germe et le commencement du Royaume » (Lumen gentium, n. 5). Entre le germe et la fleur, entre le commencement et la fin, il n’y pas deux réalités séparées, mais différents états d’une même réalité. Jésus, l’Église et le Royaume, ce sont donc trois réalités distinctes quant au point de vue formel adopté, mais mystiquement identiques. En Jésus, par l’Église, le Royaume est déjà là. Ce mystère n’attend que sa manifestation plénière. À chacun de participer à ce dévoilement en répondant à l’appel du Christ.

Source: ALETEIA, le 24 janvier 2021

Allô, Samuel ? Comment Dieu nous appelle encore et toujours

SAMUEL ELI

Domaine Public

Allô, Samuel ? Comment Dieu nous appelle encore et toujours

Par Fr. Jean-Thomas de Beauregard, op

Depuis son call-center céleste, Dieu appelle encore et toujours. Comme Samuel, il nous appelle à le suivre. Comme Samuel, nous ne savons pas toujours entendre cet appel qui est aussi l’appel de notre vocation. Et souvent nous lui résistons…

La sonnerie retentit. Une voix métallique préenregistrée déclare : « Le numéro que vous avez composé n’existe pas ou bien la ligne n’a pas été activée. » Ça sonne à nouveau, et au bout du fil une vraie voix cette fois-ci s’excuse, visiblement gênée : « Désolé, je ne suis pas intéressé. » Depuis le jardin d’Éden jusqu’à nos jours, Dieu a la vie d’un salarié de call-centerproposant un nouveau forfait téléphonique ou un contrat d’assurance. Mais Dieu ne se lasse pas. Dieu appelle, jour après jour, cœur après cœur.

Avec Samuel, Dieu a dû s’y reprendre à trois fois (1 S 3, 3b-10.19). Samuel avait pourtant passé son enfance au Temple, dans la familiarité du prêtre Éli. Mais jamais il n’avait songé que Dieu pourrait s’adresser directement à lui. Pour lui, Dieu demeurait une figure un peu vague, entrevue dans les rouleaux de la Torah, pressentie dans la fumée des encens, enseignée par les prêtres. Dieu était quelque chose de grand, mais Dieu n’était pas encore quelqu’un.

Dieu appelle une fois, deux fois, trois fois, mais les jumeaux de Samuel à travers les âges ne le reconnaissent pas.

Le petit Samuel a beaucoup de jumeaux à travers les âges. Aujourd’hui, élevés dans une famille catholique, ils ont appris les rudiments de la foi au catéchisme, ils ont peut-être même fréquenté des prêtres ou des religieux, à l’aumônerie ou dans une troupe scoute. Mais Dieu ne s’est pas encore révélé comme quelqu’un. Dieu appelle une fois, deux fois, trois fois, mais ils ne le reconnaissent pas. Trouveront-ils un Éli, un aîné dans la foi, pour leur apprendre à se mettre véritablement à l’écoute de la Parole de Dieu, et à remettre leur vie entre ses mains ?

Au Ciel, entouré de légions d’anges et des saints déjà entrés dans la béatitude, Dieu continue d’appeler. Il pourrait envoyer un appel collectif via une mailing-list, faire une campagne d’affichage dans le métro ou une vidéo sur Tik-Tok, mais Dieu sait que rien ne remplace une conversation personnelle, cœur à cœur. Alors Dieu reprend le Livre de vie, et compose un nouveau numéro. Il vient chercher chacun d’entre nous, un par un.

Avec Jean-Baptiste, Dieu avait trouvé un relais efficace. Une personnalité charismatique, qui attire les foules, mais qui sait s’effacer pour désigner la vraie lumière : « Voici l’Agneau de Dieu » (Jn 1, 35-42).  La séduction exercée par Jean-Baptiste est réelle, et il en est conscient, mais il n’en profite pas. On n’a encore signalé aucun abus spirituel ni sexuel le concernant. Il ne cherche pas à se créer un petit cercle d’adeptes. Au contraire, il encourage ses disciples à se détacher de lui pour suivre le Christ, et rien que le Christ. Et même là, il propose, et n’impose pas sa vision.

Rien ne remplace un contact réel

Et Jésus, alors ? En tant que Fils de Dieu, comment Jésus appelle-t-il ? Il faut commencer par dire qu’il applique les préceptes du Père. Pour avoir une conversion cœur à cœur, il se déplace en personne. Depuis le Ciel jusqu’à la terre, et d’un bord du lac à l’autre, Jésus marche à la rencontre de ceux qu’il appelle. Rien ne remplace un contact réel. Jésus sait que les disciples de Jean-Baptiste ont déjà reçu un enseignement solide. Alors, il les invite simplement : « Venez, et vous verrez. »

La vocation d’André et Jean, comme celle de Samuel, illustrent l’appel fondamental que Dieu adresse à tout chrétien : c’est la vocation baptismale, dont la finalité est la sainteté.

C’est une leçon pour les évangélisateurs d’aujourd’hui : lorsqu’il y a eu quelques bonnes conversations, quelques réponses apportées aux questions, beaucoup d’écoute, il arrive un moment où rien ne remplace l’expérience vécue. Pour celui que Dieu appelle par la voix d’un chrétien, la raison désormais éclairée a peut-être déjà fait l’essentiel du chemin et pressent que la vérité est au bout de ce chemin. Mais pour faire le dernier pas, la personne doit expérimenter cette vérité comme désirable et bonne. À celui qui semble attiré par la foi chrétienne, il faut donc proposer de venir et de voir par lui-même : un groupe de prière, la messe, une retraite dans un monastère, une activité caritative où la vie chrétienne est menée en commun de manière authentique et joyeuse. Jésus ne se rencontre vraiment qu’au sein d’une communauté de disciples.

L’appel de la vocation

Depuis son call-center céleste, Dieu appelle encore et toujours. La vocation d’André et Jean, comme celle de Samuel, illustrent l’appel fondamental que Dieu adresse à tout chrétien : c’est la vocation baptismale, dont la finalité est la sainteté. Aussitôt, ils deviennent évangélisateurs, puisque André présente son frère Pierre à Jésus. Avec Pierre, il semble que Jésus discerne déjà un appel plus spécifique. La vocation demeure identique quant à sa finalité : suivre Jésus et être un saint. La différence ne se prend pas de la finalité, identique toujours et partout (mariage, sacerdoce, consécration religieuse) mais des moyens choisis pour y parvenir.

Je ne suis pas digne, pas compétent, je suis un pécheur’. Et alors ? L’appel de Dieu n’est pas conditionné par un mérite antérieur.

Dieu appelle, la sonnerie retentit. Une fois, deux fois, trois fois. Gontran est inquiet, Cunégonde blêmit. C’est qu’ils sont déjà baptisés, catholiques pratiquants, engagés dans leur paroisse… Qu’est-ce que Dieu pourrait bien vouloir de plus ? Il ne manquerait plus qu’il nous appelle à une vocation de prêtre, de religieux ou de religieuse ! Ah non, sûrement pas ! Gontran et Cunégonde ont déjà une liste d’objections à opposer à cet appel. Et d’abord, puisqu’il s’agit de se conformer à la Parole de Dieu, Gontran commence par l’objection du prophète Jérémie lorsque Dieu l’appelle : « Je ne sais pas parler, car je suis un enfant. » C’est l’objection du bon chrétien à l’appel à une vocation spécifique : je ne suis pas digne, pas compétent, je suis un pécheur. Et alors ? L’appel de Dieu n’est pas conditionné par un mérite antérieur. Dieu n’appelle pas des gens déjà saints, il les appelle pour devenir saints. Objection irrecevable, et donc rejetée.

Cunégonde revient à la charge : « Oui, mais Seigneur, j’ai peur ! » Patient mais un peu agacé, Jésus répond du tac au tac : « Eh moi alors, au jardin des Oliviers, tu crois que je n’ai pas eu peur ? Si c’est possible, que cette coupe s’éloigne de moi, ça ne te rappelle rien ? Mais que ta volonté soit faite et non la mienne, c’est la suite, si jamais tu avais oublié ! » Oui, la vocation fait peur. Mais si cette vocation est réellement la mienne, alors elle est faite pour moi parce que Dieu me connaît plus intimement que moi-même. Ce n’est pas quelque chose d’extrinsèque qui s’abattrait sur quelqu’un de manière arbitraire. La vocation, c’est la manière dont Dieu veut tirer le meilleur de ce que je suis déjà inchoativement. Cela n’exclut pas les combats, les croix, mais si c’est bien ma vocation, alors je n’ai rien à craindre.

L’appel du désir

Gertrude, la grande copine de Gontran et Cunégonde, intervient dans la conversation : « Mais moi, je n’ai jamais discerné un appel de la part de Dieu ! » Jésus se moque : « Ça c’est ce que tu crois… » C’est qu’en effet si Dieu appelle parfois selon un mode extraordinaire, grâce à des manifestations sensibles, dans un déploiement de grâces spectaculaires (saint Paul, Claudel, etc.), le plus souvent il répugne aux effets spéciaux hollywoodiens et travaille dans l’invisible du cœur. Jésus reprend : « Je t’appelle à travers tes désirs. » Au cœur de ce vaste champ de désirs contradictoires qu’est l’âme humaine, certains désirs apparaissent, d’autres disparaissent, certains augmentent en intensité tandis que d’autres diminuent, mais peu à peu il semble qu’un désir reste stable, et même grandit, non sans obstacles mais résistant à l’épreuve du temps. Ce désir-là, il y a de fortes chances que ce soit la vocation à laquelle Dieu m’appelle !

Posant le regard sur tous ces jeunes et moins jeunes qu’il aime plus que tout, Jésus conclut : « Avec le temps, avec de la patience et de la prière, avec l’aide de conseils extérieurs, en allant expérimenter sur place les vocations auxquelles vous aspirez, vous verrez ! J’appelle, et je vous attends. » Alors, Samuel, André, Jean, Pierre, Gontran, Cunégonde et Gertrude répondent, comme tous les saints dans l’histoire de l’Église, laïcs et religieux, ingénieurs et femmes de ménage, hommes, femmes et enfants : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ! »

Source: ALETEIA, le 16 janvier 2021

Pourquoi Jésus se soumet au rite du baptême dont il n’a pas besoin ?

Le baptême du Christ.
Fresque représentant le baptême du Christ par S.G Rudl, église Svatého Václava à Prague. © Renata Sedmakova – shutterstock

Pourquoi Jésus se soumet au rite du baptême dont il n’a pas besoin ?

Par Fr. Jean-Thomas de Beauregard, op – Publié le 09/01/21

Le baptême de Jésus est une cristallisation de tout le mystère chrétien : la révélation de l’humilité du fils de Dieu, dans l’intimité de la Trinité, le signe de notre association à la mort et la résurrection du Christ.

Le baptême de Jésus est relaté presque dans les mêmes termes par les quatre évangélistes. Cette unanimité confère au récit une crédibilité d’autant plus grande qu’a priori les évangélistes auraient dû être mal à l’aise avec l’idée que Jésus, fils de Dieu et Dieu lui-même, Jésus qui est le Saint par excellence, Jésus qui n’a pas connu le péché, ait pu vouloir recevoir le baptême. En effet, le baptême a pour objectif premier de racheter du péché originel celui qui le reçoit et de lui conférer l’adoption filiale par Dieu le Père dans l’Esprit-Saint. Or Jésus n’est pas pécheur, et il est déjà fils de Dieu par nature, il n’a donc aucun besoin du baptême, encore moins des mains de son cousin Jean-Baptiste.

Un baptême pour rien ?

Tout aurait dû embarrasser les évangélistes dans cette histoire, et pourtant, ils la rapportent tous, sans fausse note (cf. Mc 1, 7-11). Comme pour la trahison de Pierre ou tout autre récit qui montre les apôtres en médiocre posture, le fait même que les Évangiles rapportent le baptême de Jésus alors qu’il eût été si facile de jeter dessus un voile pudique donne à ce récit un cachet de crédibilité incontestable. Il est donc absolument certain que Jésus s’est soumis au baptême de Jean-Baptiste. 

Rien ne pouvait faire de Jésus plus et mieux que ce qu’il était déjà, depuis toujours en son éternité, sans que son Incarnation ait rien diminué de cette perfection toute divine.

Pour autant qu’on le sache, le baptême conféré par Jean-Baptiste était un rite de purification, avec une exigence de conversion, en vue du Royaume à venir. Très inférieur, donc, au baptême chrétien de rémission des péchés et d’entrée dans la vie divine par la grâce d’adoption. Mais même ainsi, Jésus n’avait en lui rien à purifier ni à convertir. L’important n’est donc pas tellement dans l’effet du baptême de Jean-Baptiste sur Jésus. Rien ne pouvait faire de Jésus plus et mieux que ce qu’il était déjà, depuis toujours en son éternité, sans que son Incarnation ait rien diminué de cette perfection toute divine. Alors pourquoi Jésus a-t-il voulu recevoir ce baptême qui ne lui apportait rien ?

Pour les hommes

Faut-il penser alors que Jésus a été le premier bénéficiaire de la Révélation apportée par la voix céleste lorsque les cieux se sont déchirés et que la colombe de l’Esprit-Saint a reposé sur lui tandis qu’on entendait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute ma joie » ? Certains hérétiques ont cru cela : Jésus n’aurait été qu’un homme, adopté par Dieu lors de son baptême. Jésus serait devenu Dieu, ou aurait pris conscience qu’il était Dieu, à la faveur de cet événement spectaculaire. Mais Jésus était Dieu de toute éternité et il n’a pas eu à apprendre qu’il l’était. Il suffit d’ailleurs d’imaginer la scène pour en voir tout le ridicule : « Ça alors, je suis Dieu ! Incroyable ! » Si vraiment les choses s’étaient passées ainsi, à n’en pas douter Jésus serait sérieusement parti en vrille, avant de se faire interner en hôpital psychiatrique…

S’il faut résumer, rien dans cette affaire n’est arrivé pour le bénéfice de Jésus. Il n’en a rien retiré pour lui-même. Ce constat vaut d’ailleurs pour la plupart des récits de l’Évangile : Jésus expérimente vraiment cette vie humaine qu’il a voulue assumer, il ne fait pas semblant, mais tout ce qu’il expérimente, tout ce qu’il vit, c’est pour nous qu’il l’expérimente et le vit. Durant son pèlerinage terrestre, Jésus est tout entier et toujours pour nous. Toute l’existence humaine de Jésus n’a qu’un seul but : nous enseigner, nous sauver, nous montrer son amour. C’est donc pour nous qu’il reçoit ce baptême et qu’il est désigné comme le Fils de Dieu.

La révélation de son humilité

D’ailleurs, si chez Marc (1, 7-11) ou Luc (3, 16) on pourrait très bien imaginer que toute la scène est une expérience intérieure à Jésus, du type du songe prophétique ou de la vision, la manière dont Matthieu (3, 11) rapporte la scène exclut cette hypothèse : il semble bien que la voix céleste s’adresse au spectateur de l’événement plutôt qu’à Jésus lui-même. Chez Jean (1, 32), le cousin Jean-Baptiste témoigne d’ailleurs solennellement qu’il n’a pas seulement baptisé Jésus, mais qu’il a vu la colombe de l’Esprit-Saint et entendu la voix du Père. C’est donc que, dans le plan de Dieu, toute la scène était destinée, au minimum, à Jean-Baptiste. Il fallait que Jean-Baptiste voie et entende tout cela, pour qu’il puisse reconnaître Jésus comme le Messie, le Fils de Dieu. Il fallait que Jean-Baptiste voie et entende tout cela pour qu’il puisse en témoigner à la face du monde. Et par lui, c’est nous qui voyons les cieux s’ouvrir et la colombe descendre, c’est nous qui entendons la voix du Père proclamer : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. » Par Jean-Baptiste, nous assistons à l’intronisation de Jésus. Au baptême, Jésus est manifesté comme Dieu, comme Messie, comme Roi.

Le baptême de Jésus n’est pas seulement l’exaltation de sa gloire, c’est aussi la révélation de son humilité.

Cependant le baptême de Jésus n’est pas seulement l’exaltation de sa gloire. C’est aussi la révélation de son humilité. Il se soumet au rite du baptême dont il n’a pas besoin. Il est baptisé par son cousin à l’écart des foules. Surtout, il est plongé dans le Jourdain, qui est le fleuve le plus bas du monde, au-dessous même du niveau de la mer, comme un symbole de ce qu’il assume en prenant condition humaine et en portant notre péché : Lui qui est au-dessus de tout, choisit d’être en-dessous de tout, pour être aux côtés des plus petits parmi nous. Le Maître se révèle comme notre serviteur. 

Dans l’intimité de la Trinité

Mieux encore, le baptême de Jésus n’est pas seulement une révélation sur son identité personnelle. En plongeant dans les eaux du Jourdain, Jésus nous fait plonger dans l’intimité de la Trinité. La voix du Père se fait entendre pour le proclamer comme le Fils bien-aimé, la colombe de l’Esprit-Saint se pose sur lui. Les cieux se déchirent un instant pour nous révéler que si le Verbe seul s’est incarné, c’est toute la Trinité, Père, Fils et Esprit-Saint, qui est à l’œuvre à chaque instant de la vie terrestre du Christ et de l’éternité. Le Dieu unique se révèle comme une communion de trois Personnes dans l’amour.

Révélation christologique, révélation trinitaire, le baptême de Jésus charrie déjà de nombreuses significations. Mais à en rester là, la révélation nous demeure extérieure. Elle nous concerne comme nous concerne tout ce qui a trait à Dieu, mais elle ne nous engage pas encore personnellement. Pourtant, le baptême de Jésus nous concerne, parce que Jésus a plongé dans les eaux du baptême non pas pour être sanctifié lui-même, mais pour sanctifier l’eau qui servirait à notre baptême. Jésus instituait le sacrement du baptême, ce jour-là, en choisissant ce signe pauvre d’un bain d’eau qu’une parole accompagne. Plus tard, juste avant l’Ascension, sa dernière recommandation aux disciples sera : « Allez donc, de toutes les nations, faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. »

Une nouvelle création

Et puis, il faut regarder précisément ce qui passe dans ce baptême : Jésus est englouti dans les eaux de la mort avant d’en ressortir vivant et désigné par Dieu comme son Fils bien-aimé. C’est un enseignement sur notre propre baptême. Lorsqu’un bébé ou un adulte est plongé dans les eaux du baptême, il est associé à la mort et à résurrection du Christ ; il meurt au péché et ressuscite à la vie divine. Tout baptisé devient lui aussi le fils bien-aimé du Père, non pas par nature comme le Christ, mais par adoption. Enfin, la colombe de l’Esprit-Saint planant au-dessus des eaux du Jourdain rappelle la Genèse : le baptême est pour chaque chrétien une nouvelle création, nous sommes tous des créatures nouvelles faites pour vivre de l’Esprit du Christ avant de rejoindre le Père au Ciel. Et l’Esprit-Saint ne s’est pas contenté de voler au-dessus de nos têtes à notre baptême, il est là à chaque instant de notre vie, pour nous unir à Jésus et nous amener au Père.

En ce temps de Noël qui s’achève, contemplons donc dans le baptême de Jésus comme une cristallisation de tout le mystère chrétien, depuis la révélation du Dieu-Trinité jusqu’à notre salut et notre participation à la vie par les sacrements que Jésus, fils unique de Dieu, nous a laissés après s’être fait notre serviteur sur la Croix.

Source: ALETEIA, le 9 janvier 2021