01.12.2024 – HOMÉLIE DU PREMIER DIMANCHE DE L’AVANT – LUC 21,25-28.34-36

Crèche vivante

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Nous sommes le premier dimanche de l’Avent. Voici le temps où nous nous préparons pour Noël, à la venue du Christ au monde, à l’incarnation de Dieu en notre humanité.

Chaque Noël célèbre un double événement : la naissance, il y a quelque deux mille ans de Jésus à Bethléem mais aussi notre propre naissance comme enfants de Dieu. Célébrer Noël, c’est autant célébrer la venue de Dieu dans l’Humanité que le surgissement du divin en nous.

L’Avent, c’est le temps où l’on se prépare à Noël et, pour nous, il s’agit de nous préparer à faire surgir à nouveau frais la vie divine en nous. Autant, voici le temps de décorer et d’illuminer nos maisons et nos villes ; autant est-il temps d’illuminer notre cœur et d’y guetter la joie qu’a Dieu d’y naître et de nous engendrer. Penchons-nous un instant sur cette joie de Dieu à Noël, la joie qu’il a de surgir en toute humanité.

Dans la première lecture, du Livre de Jérémie, on peut capter quelque chose de cette joie. Dans un oracle, Dieu annonce la venue d’un Sauveur, de la lignée de David, qui ouvrira un règne de droit et de justice : « Voici venir des jours où j’accomplirai la parole de bonheur que j’ai adressée à la maison d’Israël ». ; « Jérusalem habitera en sécurité. » Dieu, à l’avance, se réjouit du bonheur qu’il va apporter et de la sécurité qui en découlera.

Pourtant, si on est attentif, on se rend vite compte qu’au temps où Jésus naît, Jérusalem est tout sauf une ville en sécurité, où règne la justice et le droit. L’occupant romain est partout et il exerce sur le peuple hébreux un joug sévère. L’oppression est autant militaire qu’économique, religieuse et culturelle. Hérode est un roi corrompu, un collaborateur des Romains. Le moindre mouvement de foule est réprimé avec violence et toute contestation est éteinte dans le sang. On nous raconte d’ailleurs qu’à la naissance de Jésus, Marie et Joseph ont dû fuir en Égypte, pour éviter la persécution. Quel que soit le regard que l’on pose sur le massacre des Innocents, le simple fait qu’il soit plausible aux yeux du rédacteur de l’Évangile témoigne de la violence de ce temps.

De tout ceci, on comprend que le bonheur divin ne surgit pas en un jour, qu’il vient discrètement au monde et qu’il lui faudra du temps pour conquérir les cœurs humains.

On comprend mieux encore, avec Paul, dans la Lettre aux Thessaloniciens, que le bonheur et le règne du droit et de la justice surgiront de l’amour entre tous. Certes Dieu, en Jésus, est né au sein de notre Humanité, mais il naît encore chaque fois que nous nous laissons gagner par un amour intense et débordant. Dieu, depuis toujours, cherche à s’incarner – pleinement en Jésus bien sût, mais aussi pleinement en nous.

L’Avent est cette période où nous cherchons à retrouver la pureté originelle de notre cœur, à l’affermir en le rendant plus docile à l’amour de Dieu, à prier pour qu’il surgisse pleinement en nous. L’Avent est cette période où l’on prépare son cœur comme une petite crèche où vient naître l’enfant-dieu, un lieu prêt pour que s’y incarne réellement le plus parfait amour.

L’Évangile, par contre, entre en net contraste avec cette perspective de joie, de justice et de bonheur que nous célébrons. « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur terre, les nations seront affolées et désemparées par le fracas de la mer et des flots. Les hommes mourront de peur dans l’attente de ce qui doit arriver au monde. ». On retrouve dans le ton apocalyptique de ce passage ce que nous avions évoqué plus tôt : Dieu vient au monde alors que les temps sont particulièrement troublés. Mais pourquoi ces images de catastrophes ultimes alors qu’il s’agit de se réjouir de la venue d’un sauveur.

Le dire c’est presque y répondre.

Un sauveur vient littéralement nous sauver, précisément du tumulte et de la catastrophe. Il y a un contraste saisissant entre l’incarnation de l’amour de Dieu sous la forme de la venue au monde d’un petit enfant et la violence des temps où cette naissance se produit.

Et nous-mêmes, quand nous cherchons à orienter notre cœur vers un amour plus parfait, c’est bien parce qu’il ne l’est pas, qu’il y règne aussi des tumultes et des conflits, parfois des oppressions et des violences.

C’est forcément dans un certain trouble que Dieu s’incarne. Et c’est au fond de la perdition que la puissance de Dieu apparaît la plus éclatante. La venue au monde de Dieu apparaît alors comme une lumière qui éclaire les ténèbres – nos ténèbres. On rejoint ici l’imagerie de Noël comme le plus pur espoir qui s’incarne dans la nuit … et dans nos nuits.

L’Avent, c’est le temps où malgré les peurs et les conflits, malgré le tumulte du monde et la violence qui nous entoure, nous cherchons l’apaisement de notre cœur par l’incarnation en nous de l’amour natif de Dieu. Je l’ai dit : l’Avent consiste à faire de notre cœur une crèche où la puissance divine pourra concrètement naître et croître, nous enfantant nous-mêmes comme fils et filles de Dieu. L’Avent c’est le temps où nous ravivons l’innocence de notre cœur pour que Dieu vienne au monde à travers nous.

Allez préparer votre maison pour Noël. Réjouissez-vous des illuminations qui enchantent déjà la ville. Mais surtout – surtout – préparez votre cœur à briller plus intensément dans la nuit. Préparez-le à accueillir, comme un enfant, l’amour inouï de Dieu pour le monde.

Alors ce sera véritablement Noël.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 27 novembre 2024

24.11.2024 – HOMÉLIE DE LA SOLELENNITÉ DU CHRIST, ROI DE L’UNIVERS – JEAN 18,33b-37

Domination et pouvoir

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 18, 33b-37

La fête du Christ Roi de l’Univers a été instituée au XXe siècle, en 1925. Elle célèbre la royauté du Christ, c’est à dire sa domination et son pouvoir sur toute la création.

On est alors dans un contexte particulier, face aux blessures non-cicatrisées de la Première guerre mondiale. Beaucoup de monarchies viennent de s’effondrer : l’Empire russe, l’Empire austro-hongrois, l’Empire allemand, l’Empire ottoman. C’est la période des trônes vacillants.

C’est aussi la période où les totalitarismes qui déclencheront la Seconde guerre mondiale prennent racines, à gauche comme à droite. Si le premier conflit mondial avait été celui de la puissance technologique mise au service des instincts humains les plus belliqueux, le second sera celui du surhomme nietzschéen, de l’homme surpuissant cherchant à façonner les peuples.

Était-il à propos de tenir des discours sur le pouvoir et la domination du Christ à cette époque, alors que pouvoir et domination techniques avaient fait tant de ravages sur les champs de la Somme ou des Ardennes ? Et cette proclamation de la domination universelle du Christ n’est-elle pas l’annonce d’un totalitarisme chrétien que l’on devrait autant déplorer que les totalitarismes athées qui se sont étripés sur les ruines de Stalingrad ou de Berlin ? Fallait-il parler de monarchie divine dans une époque où la notion de puissance était assurément mal comprise par l’Humanité ? Et cette proclamation n’a-t-elle pas été le prélude à une dérive monarchique de l’Église, nourrissant le cléricalisme que nous déplorons tant aujourd’hui ?

C’est un peu vite oublier que les Accords du Latran n’interviendront que quatre années plus tard et que le pape, Pie XI en l’occurrence, se trouve privé d’État. Il ne parle précisément pas de monarchie cléricale, mais de domination et de puissance spirituelle. « Ma royauté n’est pas de ce monde », dit Jésus à Pilate dans l’Évangile.

Le messie qu’attendait Israël devait être à l’image de Melkisédek, « roi de Salem » et « prêtre du Très-Haut » (Gn 14, 18). Roi, comme protecteur et défenseur des croyants ; prêtre, c’est à dire offrant pour le peuple des sacrifices. Si on lit attentivement les Évangiles, on constate que les contemporains de Jésus, dont certains de ses disciples, attendaient surtout un messie guerrier, un roi libérateur, un envoyé de Dieu qui soulèverait le peuple et les délivrerait des Romains. Et c’est finalement l’accusation que Pilate gardera contre lui : le fait de s’être proclamé roi des Juifs et d’avoir menacé l’Empire. Jésus lui avait pourtant affirmé : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici. » Jésus n’est en rien un séditieux, ni un révolté contre l’oppression, encore moins un leader politique ou un chef de guerre. Au contraire, il proclame l’amour des ennemis, invite à tendre l’autre joue et à prier pour ceux qui nous persécutent.

Longtemps l’Église a mal compris le principe monarchique et s’est considérée comme une puissance temporelle, qui devait combattre pour le Christ. Ce n’est vraiment pas cela que nous célébrons aujourd’hui.

Si la royauté du Christ n’est pas de ce monde, c’est bien qu’il gouverne sur les esprits. La domination et le pouvoir du Christ, aujourd’hui, je l’espère, nous ne les entendons plus que comme spirituels. Le Christ est, par excellence, l’humain spirituellement maître de soi en toutes circonstances. La royauté du Christ s’entend désormais comme gouvernement personnel et non comme principe étatique. Ce sont nos vies individuelles bien plus qu’une moribonde chrétienté que le Christ veut gouverner avec puissance.

Ainsi l’appel à s’identifier au Christ-Roi est avant tout un appel à se dominer personnellement, à gagner la maîtrise spirituelle de ses élans et de ses pulsions, à se laisser gouverner par l’amour – l’opposé d’un appel à la conquête ou au prosélytisme. C’est de notre gouvernement intime sous l’égide de l’Esprit-Saint que découleront des relations humaines harmonieuses et une société paisible. De là, de cette paix intérieure que nous procure la maîtrise spirituelle de soi, surgira le règne de Dieu parmi les hommes.

L’enseignement moral de l’Église est très exigeant – trop pour certains –, qui demande de garder en toutes circonstances la maîtrise de soi, de ses affects et de ses pulsions. L’enseignement de l’Église est humainement très exigeant – c’est vrai –, qui demande de ne jamais céder aux esprits de vengeance et de haine, de révolte ou de colère, et de résister intimement à toute tentation de nous écarter de l’amour altruiste.

Le règne de Dieu parmi les hommes ne commence pas par un combat pour imposer à tous la loi divine. Par contre, il convaincra et surviendra dans la mesure où nous, chrétiens, dominerons nos passions pour ne rendre au monde que de l’amour. Le règne de Dieu parmi les hommes commence par le combat spirituel personnel visant à la domination intime de l’amour divin.

Que le Seigneur fasse de nous des reines et des rois intérieurs, des gens qui se gouvernent spirituellement, gardent la maîtrise de leurs sentiments et ne font régner que l’amour dans leur vie.

Fr. Laurent Mathelot

Source: RÉSURGENCE.BE, le 20 novembre 2024

17.11.2024 – HOMÉLIE DU 33ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 13,24-32

Apocalypse !

Lectures : Évangile selon saint Marc 13, 24-32

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Les lectures aujourd’hui nous parlent de la fin des temps, de l’Apocalypse. Et les images qu’utilise Jésus dans l’Évangile sont impressionnantes : une grande détresse, le soleil qui s’éteint, les étoiles qui tombent du ciel. D’autant qu’il les présente aussi concrètes que les feuilles de figuier qui annoncent, par leur venue, le début de l’été.

Au XXe siècle, l’Église a mis de coté la prédication sur la fin des temps. Elle est devenue difficile. Notre monde est épris de science et ces récits annonciateurs de catastrophes autant impressionnantes que surréalistes sont devenus embarrassants, peut-être même gênants. Comment évoquer encore aujourd’hui la bête de l’Apocalypse qui avait « dix cornes et sept têtes » (Ap 13, 1) et prétendre encore dire quelque chose de parlant ?

On garde de ces visions que rapporte la Bible, l’impression d’images un peu naïves, qui servaient à effrayer les gens simples de jadis – des images d’enfers bouillonnants, de diables terrifiants et de tortures atroces. Un peu comme un tableau de Jérôme Bosch : très sombre, très rouge, avec des visages effrayants. C’est, je crois, faire deux erreurs. D’abord celle de penser que ces images servaient simplement à faire peur. Elles disent bien plus que cela. En fait, elles illustrent les peurs humaines et les tortures de l’esprit. L’autre erreur serait de penser que les gens des temps anciens étaient bien plus simplets, bien plus crédules que nous ne le sommes. Ce n’est pas vrai. Par contre, ils savaient mieux que nous décoder ces images représentant très graphiquement les tourments spirituels : peurs, chagrins, désespoirs, dépressions, …

C’est aussi sans doute devenu difficile de parler d’Apocalypse et de fin des temps après deux guerres mondiales où les gens ont plutôt souhaité – et on les comprend – parler d’espérance, d’amour et de réconciliation.

Il n’empêche que les textes sont là – en voici deux exemples aujourd’hui – et qu’ils continuent à vouloir nous dire quelque chose.

Le réchauffement climatique nous rend sans doute plus attentifs. Il n’annonce que des catastrophes : canicules et incendies d’une part ; torrents de pluies et inondations dévastatrices, d’autre part. On voit déjà ces changements – récemment en Espagne – et on a l’impression que ce n’est que le début de bouleversements colossaux et effrayants à venir.

Certains se disent aussi que les tensions entre peuples et au sein des peuples qui ne cessent de s’accroître un peu partout sur la planète seraient déjà le reflet de ces peurs qui gagnent tous les habitants de la Terre. Le pape François parle de « guerre mondiale par morceaux » ; partout dans les rues surgissent des affrontements xénophobes.

Notre monde va changer – radicalement changer – et les perspectives ne sont pas réjouissantes. S’annoncent déjà une crise économique majeure, bientôt plus de pauvreté, plus de famines, plus de conflits et de guerres, encore plus de migrations … De là, à parler de fin des temps qui s’annonce et d’apocalypse en vue, pour certains, il n’y a qu’un pas.

Revenons donc sur ces deux textes qui nous parlent, chacun à sa manière, de la fin des temps. D’autant qu’il y a plusieurs fins des temps et qu’on peut faire des liens entre elles. Il y a la fin du monde – « la fin du ciel et de la terre » comme dit l’Évangile et la fin de notre temps à nous, lorsque nous mourrons. Il y a des parallèles à faire entre notre propre mort et l’Apocalypse ultime, parce qu’on passe sans doute par les mêmes sentiments.

La seconde partie du Livre de Daniel (Dn 7 – 12) – d’où vient la première lecture – présente une série de visions apocalyptiques comme celle que nous venons de lire. C’est un livre de l’Ancien Testament écrit vers 164 avant Jésus-Christ. Le peuple juif est alors persécuté par des Grecs venus de Syrie qui ont transformé le Temple de Jérusalem en Temple de Zeus. Les Hébreux finalement se révolteront et finiront par l’emporter.

Ce genre de visions – qu’on appelle apocalyptique – qui parle de la fin des temps avec des images fortes, parfois terrifiantes, pas toujours très compréhensibles, souvent extraordinaires, survient toujours en lien avec des persécutions ou des drames et le sentiment que tout est perdu. C’était le cas à l’époque de Daniel où les Juifs étaient durement persécutés ; c’était le cas pour l’Apocalypse de saint Jean au temps de la persécution des premiers chrétiens.

Ce sont des récits qui s’adressent à des gens qui souffrent, qui craignent pour leur vie et qui ont peur. Ces visions sont impressionnantes et les images qu’elles donnent sont fortes mais, au moment de mourir, nombreux sont ceux qui passent par des tensions spirituelles intenses. Ce sont ces moments-là, quand la vie s’effondre, que ces textes veulent, à leur manière, décrire et surtout accompagner.

Avez-vous déjà eu l’occasion de discuter avec quelqu’un qui meurt ? Avez-vous déjà eu le privilège d’accompagner quelqu’un jusqu’à la fin ? Savez-vous le plus grand regret qui s’exprime, au moment de mourir ? C’est de n’avoir pas assez pris le temps d’aimer. Pour la plupart des gens, c’est le temps que l’on a pas passé avec celles et ceux qu’on aime qui manque au moment du départ final. C’est bien plus facile de partir si on se sent rassasié d’amour.

Bien plus difficile sera le départ de celui qui reste en lutte avec ses propres démons, pour certains terribles. Difficile aussi les derniers instants de ceux qui s’accusent eux-mêmes de lourdes fautes. Le passage de la mort est sans doute plus effrayant pour toute personne qui pense devoir craindre le jugement de Dieu. Comment ne pas voir ici de parallélisme avec la bête de l’Apocalypse qui avait dix cornes et sept têtes, avec les images de démons terrifiants sur certains tableaux. C’est cette peur-là, celle du passé qui vient mordre, que ces images décrivent.

Le Christ dit qu’à la fin des temps le soleil et les étoiles – c’est-à-dire nos repères les plus fixes ; nos certitudes les plus habituelles – disparaîtront. « Les puissances célestes seront ébranlées » ajoute-t-il – c’est-à-dire qu’alors, même notre foi en Dieu pourrait vaciller. Il parle aussi d’une grande détresse …

Et dans cette nuée – c’est-à-dire dans ce trouble – « on verra alors le Fils de l’homme venir avec grande puissance et avec gloire ». Il viendra nous rejoindre, puissamment nous rassurer et nous resplendirons alors « comme la splendeur du firmament » termine l’Évangile.

Cette splendeur du firmament, on peut l’atteindre avant la mort. Je veux témoigner que bien des personnes partent dans la paix, parfois même en joie et avec le sourire.

C’est tout ça qu’on lit entre les mots de ces récits bibliques qui nous parlent de la fin des temps. C’est la force de ce qui se vit au moment où l’on voit venir la mort et la puissance de Dieu qui vient alors nous sauver.

La mort est certes d’abord un combat, mais pour nous chrétiens, l’issue est resplendissante. Le terme « apocalypse » ne signifie ni « catastrophe », ni « effondrement », la juste traduction du terme est « révélation ». L’apocalypse c’est Dieu qui se révèle, au-delà de tous nos tourments.

N’ayez pas peur, à mesure que votre âme s’apaisera, tout ira bien.

Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 13 novembre 2024

10.11.2024 – HOMÉLIE DU 32ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 12,38-44

S’offrir en nourriture

Évangile selon saint Marc 12, 38-44

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

L’épisode de la veuve de Sarepta dont nous parle la première lecture est traditionnellement présenté comme étant, dans l’Ancien Testament, le prototype de l’Eucharistie. Et c’est effectivement le cas.

Élie est aux prises avec le roi Acab, qui est un roi impie, « plus encore que tous ceux qui l’avaient devancé » – nous dit le chapitre précédant du Livre des Rois (1R 16, 30s). Sous l’influence de son épouse, la terrible Jézabel, il construit à Samarie le temple de Baal, chef des dieux cananéens et fabrique le poteau sacré d’Ashéra, déesse cananéenne de la fécondité.

L’idolâtrie est le péché que dénonce avec force l’Ancien Testament. On se souvient de l’épisode du Veau d’or, bien sûr, et aussi du commandement divin : « Tu n’auras pas d’autres dieux que moi. Tu ne feras aucune idole. (…) Tu ne te prosterneras pas devant ces images pour leur rendre un culte. Car moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux » (Dt 5, 7-9). La Genèse déjà présente Terah, le père d’Abraham, comme idolâtre (Gn 24,2). Le prophète Ezéchiel dénonce, lui, le peuple d’Israël comme un peuple qui n’a cessé de l’être (Ez 20, 8.24.28). Josué, Jérémie, Jonas, Esdras, dans le Deutéronome surtout, dans les Psaumes aussi, partout la même dénonciation vigoureuse de l’idolâtrie comme étant toujours mortifère.

Et Élie vient effectivement annoncer la colère de Dieu : « pendant plusieurs années, il n’y aura pas de rosée ni de pluie » (1R 17,1). A la suite d’Acab et de Jézabel, le peuple juif se détourne de Dieu et c’est donc la sécheresse, et puis la famine. Voilà pourquoi, la veuve de Sarepta ramasse du bois pour cuire un dernier pain pour elle et son fils, avant de mourir. Elle n’est pourtant pas juive mais phénicienne. Ainsi, ce que l’on comprend, c’est que l’idolâtrie des uns provoque la mort des autres. Mais parce qu’elle croit ce que prophétise Élie, parce qu’elle lui donne tout ce qui lui reste pour vivre, elle vit.

Le Christ, nous dit l’Épître aux Hébreux, s’est offert lui-même « pour enlever les péchés de la multitude » (He 9,28). Lui aussi a donné sa vie en rançon de l’idolâtrie. Non pas comme le faisait le grand prêtre du Temple de Jérusalem, qui offrait le sang d’animaux sacrifiés ; c’est son propre corps que Jésus offre en sacrifice sur la Croix. Et c’est parce qu’il se donne totalement, qu’éternellement il vit.

Enfin, la pauvre veuve dont parle l’Évangile met, elle aussi, dans le trésor du Temple tout ce qu’elle possède, tout ce qu’elle a pour vivre. Et l’Écriture nous le rapporte après que Jésus a reproché aux scribes leur hypocrisie, eux qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat, aimant les salutations et les places d’honneur. « Ils dévorent les biens des veuves » nous dit le Christ. Là aussi une forme d’idolâtrie, celle de soi.

Ces trois passages nous permettent en effet de sonder plus avant le mystère de l’Eucharistie, celui de la présence réelle de Dieu dans le pain et le vin consacrés sur l’autel.

Eucharistie – εὐχαριστία en grec, que l’on traduit généralement par « action de grâce » – signifie littéralement le « don offert en reconnaissance », la « bienveillance offerte à Dieu ». Et sans doute le paroxysme de ce don, est-il le don de sa vie, le sacrifice de soi pour Dieu. Tandis que sa forme la plus élémentaire est celle du pain partagé, de la nourriture offerte pour sustenter. L’Eucharistie que nous célébrons balaye tout ce champ qui va du don d’un bout de pain au don ultime de soi.

C’est sans doute une évidence pour toutes celles qui ont été mères qu’il y a un lien continu entre la nourriture que l’on ingère et le don de la vie, entre le sacrifice que l’on fait de son corps et la croissance de l’enfant que l’on porte. Ça ne devrait pas être une moindre évidence pour les pères, qui donnent aussi de leur corps et de leur vie pour nourrir leur progéniture. Il y a dans la maternité et la paternité un lien direct entre le don de son corps et la vie offerte à ses enfants. Et il n’y a pas un lien moins évident entre la nourriture et la croissance du corps. On pourrait ainsi aller jusqu’à dire que le corps des parents se donne littéralement en nourriture à leurs enfants ; que le sacrifice parental est en soi, une eucharistie, don de pain et don total de soi.

A l’inverse, l’idolâtrie actuelle, la culture de l’ego, du selfie, revient à « dévorer le bien des veuves ». Quand on est idolâtrie de soi, on n’envisage de ne se sacrifier que pour soi. Et de là, l’accumulation des richesses et la culture de la consommation des biens comme des personnes. C’est vrai au plan matériel, bien sûr ; mais c’est vrai aussi au plan spirituel : mon bien-être et mon bonheur passent souvent avant celui des autres ; mon amour est bien souvent réservé à ceux qui m’aiment. La culture du repli sur soi prive des réfugiés de pain, des sans-logis de toit et bien des miséreux d’humanité. Notre égoïsme, notre incessante préoccupation de nous-mêmes privent ceux qui souffrent alentours d’amour, de tendresse et d’affection. Et dénué de tout – de pain, de toit, d’amour et d’humanité – on finit par mourir, comme dévoré par l’idolâtrie de l’ego.

On comprend finalement que l’idolâtrie, c’est le sacrifice des autres pour soi tandis que l’eucharistie c’est le sacrifice de soi pour les autres.

Il y a dans le pain, lorsqu’il est consacré – quand il est Eucharistie – la présence réelle de Dieu comme il y a la présence réelle de toute la vie de la veuve de Sarepta dans la galette qu’elle offre à Élie, comme il y a réellement toute la vie de la pauvre veuve dans les deux piécettes qu’elle offre au trésor du Temple, comme il y a la présence réelle d’une mère, d’un père – littéralement le don de leurs corps – dans toute nourriture qu’ils donnent à leurs enfants.

De même, il y a dans le pain, lorsqu’il est consacré – quand il est Eucharistie – la présence réelle du Christ quand il se donne en sacrifice sur la Croix.

Lorsque vous avalerez l’hostie tout à l’heure, pensez bien que vous recevez, réellement, le corps de Dieu qui se sacrifie pour vous, pour que vous viviez de sa vie. Comme le veuve de Sarepta a tout sacrifié, comme la pauvre veuve du Temple a tout donné, comme des parents se sacrifient et se donnent à leurs enfants, le Christ se sacrifie sur la Croix et se donne en nourriture.

L’Eucharistie c’est se donner totalement, corps et âme, par amour. Amen

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 6 novembre 2024

03.11.2024 – HOMÉLIE DU 31ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 12,28b-34

« Écoute, Israël »

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Nous sommes très habitués, en tant que chrétiens, à ce commandement d’aimer notre prochain. Oh, ce n’est pas toujours évident et il nous arrive parfois d’y manquer : qui ne s’énerve pas de temps à autre ? qui ne détourne jamais le regard d’un pauvre ? qui ne pense jamais à soi d’abord ? Mais généralement, le chrétien est celui qui garde conscience de l’importance de l’amour entre tous, de la fraternité parmi les hommes. D’abord parce que nous souhaitons être aimés et que nous avons compris, à la suite du Christ, que pour cela, il fallait aimer en premier. Au fond, l’amour du prochain est, pour le chrétien, le seul moyen véritable de la paix entre tous et il le sait : comment puis-je espérer que tous les hommes s’aiment si je ne commence pas – moi – à les aimer ?

Vous le savez le commandement d’aimer notre prochain va loin puisqu’il nous demande d’aimer nos ennemis. « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous ? » (Matthieu 5, 46) – nous dit Jésus – « Les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment » (Luc 6, 32). C’est toujours cette logique qui demande au Chrétien d’être non seulement le premier à aller plus loin dans la volonté d’aimer, mais de pousser cette volonté au bout. Parce que c’est le seul moyen d’établir la fraternité humaine. C’est presqu’à ça qu’on devrait nous reconnaître : être ceux qui aiment leurs ennemis. Qui aiment tout le monde, en fait.

Mais les textes aujourd’hui, tant l’Évangile que le Deutéronome rappellent avant tout le commandement d’aimer Dieu. Pour les Juifs comme pour le Christ, c’est le premier de tous les commandements. « Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. »

Jésus dira même « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » (Matthieu 10, 37). C’est clair : Dieu doit passer avant nos proches. Mais c’est évidement parce que Dieu est plus proche de nous que nos proches. L’amour de Dieu vit en nous avant toute chose, voilà ce qu’est venu nous dire le Christ. Et c’est cette proximité que nous devons honorer en premier.

Certains pourtant diront : « C’est à travers mon prochain que j’aime Dieu ». Et il est certain que l’amour de Dieu se trouve en chacun ; il se fait proche de tout humain et tous nous sommes des témoins authentiques de cette présence affective de Dieu. Mais n’aimer Dieu qu’à travers son prochain, c’est ne pas aimer Dieu à travers soi. C’est ne pas aimer Dieu en soi. Non parce que nous souhaiterions nous éloigner de Dieu, nous distancer de sa proximité ; nous désincarner de son étreinte amoureuse, mais bien souvent parce que nous ne le voyons pas en nous ou, pire, parce que nous avons l’impression qu’il ne s’y trouve pas.

L’action chrétienne, notre charité envers autrui, le soin apporté à celles et ceux qui souffrent, qui ont froid et faim, qui se trouvent désemparés ou désespérés n’est qu’un humanisme parmi d’autres s’il ne fait pas suite à une relation personnelle avec Dieu. C’est déjà fort bien, bien sûr. Mais ce n’est plus une religion.

L’argument de l’amour de Dieu que l’on n’éprouve qu’à travers autrui est bien souvent, hélas, celui de l’amour de Dieu que l’on n’éprouve pas à travers soi.

Chaque être humain se présente avec sa part d’ombre, d’obscurité. Aucun de nous n’est totalement transparent à l’amour de Dieu, nous le savons bien. Je l’ai dit plus haut : il nous arrive d’avoir des élans de mépris, de détourner le regard qui devrait aimer. La dureté de notre cœur opacifie la lumière divine qui passe à travers nous. Dieu, à travers l’humain apparaît toujours plus flou. Seul le Christ nous le montre authentiquement. Dire « je vois Dieu à travers l’amour dont se témoignent les hommes » c’est vrai mais c’est se satisfaire d’un regard myope, qui voit trouble.

Elles sont trop nombreuses pour être oubliées les images du Christ qui nous montrent une relation intime et personnelle avec son Père. C’est d’ailleurs d’abord cette relation intime qui fait de lui le Christ : un véritable amour personnel. Avons-nous cette relation intime avec Dieu ?

Je sais pertinemment qu’il n’est pas toujours évident de trouver Dieu en soi ; qu’il peut même nous arriver de douter radicalement de cette présence, a fortiori à mesure que nous faisons le constat de notre propre médiocrité. Comment Dieu pourrait-il apparaître animer celui qui se trouve lui-même minable ou détestable ? Comment font-ils pour trouver Dieu à travers eux, ceux qui ne s’aiment pas ? ou qui ont de bonnes raisons de ne pas s’aimer ?

On rejoint ici les paraboles qui nous disent de laisser allumée une lampe. A celui qui a tout éteint ; il n’est plus possible de voir Dieu.

Mais il reste à Dieu le pouvoir de tout rejoindre, de lui-même raviver en nous la lumière de l’amour, parfois par l’intermédiaire d’autrui qui vient nous rejoindre et nous aimer ; quelqu’un qui parvient à nous rouvrir à l’amour … des autres, de Dieu et de nous-même.

Au fond la seule chose qui nous est demandée, c’est de rester attentif à l’amour qui nous rejoint ; rester à l’écoute suffit à maintenir en nous l’espérance. Dans les deux textes, dans l’Évangile et le Deutéronome, chaque fois, les commandements de l’amour sont précédés de cette injonction : « Écoute … »

« Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. »

« Écoute, Israël … » Écoute au fond de ton cœur. Ne cesse pas d’écouter – en toi – Dieu qui t’aime.

Tu découvriras alors qu’il te parle ….

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 29 octobre 2024

27.10.2024 – HOMÉLIE DU 30ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 10,46b-52

« Seigneur, fais que je voie ! »

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

« ὀφθείς » (ophtheis), tout est là, dans ce mot de l’évangile. « ὀφθείς » qui est, en grec, le participe aoriste du verbe ὁράω (horao), voir. « ὀφθείς » signifie « Il s’est donné à voir ». C’est le mot que l’on trouve pour parler, dans l’Évangile (Lc 24,34), des apparitions du Ressuscité : « Il s’est fait voir ». Toute notre foi tient dans ce verbe : « voir ». Les disciples l’ont vu revenir d’entre les morts.

Les lectures d’aujourd’hui nous parlent du salut. Se sentir sauvé, c’est observer en soi la résurrection, celle dont le Christ nous montre la plénitude.

Du Seigneur qui rassemble son peuple dispersé par l’ennemi assyrien, dans le Livre des consolations de Jérémie, au psaume qui chante la libération de la captivité à Babylone, de la Lettre aux Hébreux qui présente Jésus comme le grand prêtre qui offre le pardon pour le péché du peuple à l’Évangile qui présente le salut comme la guérison d’un aveugle qui mendie : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! », Dieu sauve en rassemblant, libérant, pardonnant et ramenant à la lumière. Le salut c’est du concret ; le salut ça se voit.

La guérison de Bartimée est l’archétype de la nôtre : blessés, nous sommes cet aveugle. Nous sommes de ceux si souvent incapables de voir la plénitude du bonheur, de connaître la vraie joie, qui supplions vers Dieu : « Seigneur, fais que je voie. » Toute notre soif d’amour – d’aimer et d’être aimé – est là, contenue dans ces mots : « Seigneur, fais que je voie », que je voie ta lumière, que je voie ta Résurrection, que je voie ton bonheur, que je voie ton amour surgir en moi !

« ὀφθείς », le salut s’est donné à voir.

Le tort serait de penser que le salut de Dieu s’est donné à voir, il y a quelque deux mille ans et que, peut-être, il se pourrait bien que nous en voyions, nous aussi, les effets à notre propre mort. C’est faux, il ne faut pas attendre de mourir pour voir le salut. Il est là sous nos yeux, tout le temps. « Seigneur, fais que je voie. »

Sauvé et revenu à la vie, le mendiant qui reprend espoir en l’humanité parce qu’une fois, quelqu’un lui donne assez pour un bon repas ou un toit pour la nuit.

Sauvé et revenu à la vie, le gamin qui a fait une bêtise, que ses parents pourtant consolent et encore encouragent au lieu de gronder et punir.

Sauvé et revenu à la vie, le couple qui se réconcilie et se demande pardon.

Sauvée et revenue à la vie, la grand-mère mourante que ses petits enfants sont venus une dernière fois embrasser, lui dire encore combien ils l’aiment.

Sauvés et revenus à la vie, tous ceux qui sont tombés dans une dépendance et qui s’en sont un jour relevés.

Sauvés et revenus à la vie, ceux qui désespéraient de l’amour et auxquels une rencontre a rendu joie.

Qu’est-ce qui nous a rendus aveugles ? Qu’est-ce qui nous empêche de voir ces résurrections quotidiennes et d’y voir le salut promis par Dieu ? Pourquoi sommes-nous devenus insensibles à tous ces retours à la vie, à la joie, au bonheur, qui témoignent pourtant de la puissance de l’Amour divin ?

Souvenez-vous, quand vous étiez enfant, votre spontanéité, votre élan naturel, votre désir intact d’aimer, d’aider et d’aller vers autrui … Les épreuves nous ont endurcis ; nous avons perdu ce regard naïf sur le monde, prêt à spontanément l’embrasser et à l’aimer. Nous sommes devenus méfiants à force de blessures, rempliés sur nous-mêmes à force de violences et d’agressions et, pour certains, éteints par trop de souffrance.

Le malheur a pour première conséquence de nous aveugler sur le bonheur. Alors que l’inverse n’est pas vrai : le vrai bonheur n’occulte pas le malheur ; il le transcende. Le triomphe du malheur, c’est quand il prend toute la place jusqu’à finalement bannir du regard toute espérance de bonheur.

On se pense mort et perdu au fond de la maladie ; on se pense mort et perdu dans la rupture amoureuse ; on se pense mort et perdu au fond de l’alcoolisme ; on se pense mort et perdu au fond de la solitude ; on se pense mort et perdu aux tréfonds de la dépression. Ce n’est pourtant pas vrai.

Il reste du bonheur ; il reste des joies et il reste la vie belle mais le malheur nous a rendus incapables de les voir. Dans la souffrance, si nous n’y prenons garde, s’aveuglent nos élans d’amour : plus de charité possible, plus de générosité possible, même plus de tendresse possible, pas même envers soi. Comment voulez-vous que j’aime mon prochain ? Je n’aime pas la vie et je ne m’aime pas !

Je connais cet état spirituel où on n’espère plus pour soi aucune résurrection ; quand tout, tout le temps, n’est finalement plus que nuit.

Alors, j’ai un message pour toi pour qui tout est noir, qui es aveugle au fond de ta nuit : au-delà de ta souffrance, persiste pourtant une lumière, que ton chagrin t’empêche de voir mais qui est là. Cette lumière, elle est en toi, déjà contenue dans l’espérance de ce qui n’est encore qu’un cri : « Seigneur, fais que je voie ! » Seigneur, fais que je voie ta Résurrection.

Au-delà de toute lumière, au fond de toutes ténèbres, si nous avons la foi, il reste toujours l’espérance d’une résurrection, quitte à supplier pour la voir : « Seigneur, fais que je voie ! »

Et que chacun d’entre nous puisse un jour dire « ὀφθείς » : dans ma vie, le Ressuscité s’est fait voir. Amen.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 23 octobre 2024

20.10.2024 – HOMÉLIE DU 29ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 10,35-45

Rembourser Dieu ?

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Faut-il souffrir pour Dieu ? Dans l’Évangile, Jésus dit : « La coupe que je vais boire, vous la boirez » ; « Celui qui veut être le premier sera l’esclave de tous » et puis ce mot : « rançon », dans le verset que nous venons de lire : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. » Peut-on encore, de nos jours, parler de « rançon » ? Ne vaudrait-il pas mieux traduire « donner sa vie pour la libération de la multitude » ? Il y a, dans la notion de rançon, celle de rachat, d’échange économique, l’idée qu’il faudra quelque part payer. N’est-ce pas finalement une théologie d’un autre temps ? Du sacrifice de soi, pour rendre au Christ le don de lui-même ?

Que les choses soient claires : nous n’avons aucune dette envers Dieu ; nous ne lui devons rien. C’est en effet une fausse et dangereuse théologie. Nous avons lu la semaine passée l’Évangile du jeune homme riche, auquel le Christ conseille de donner son argent aux pauvres. Il ne lui dit pas : « tu dois donner ton argent aux pauvres » ; le texte insiste sur le fait que Jésus l’aima bien avant de lui conseiller la pauvreté. La proposition était simplement d’avancer dans son cœur la venue du Royaume. Et, si le texte nous dit que le jeune homme riche repartit triste, il n’y a aucune trace de réprobation par Jésus, ni d’un geste, ni d’une parole pour le retenir.

Nous n’avons pas de dette envers Dieu, ni pour le bonheur ; ni pour le malheur. La plupart des gens qu’un malheur accable n’ont rien fait pour mériter ça ; ils sont purement innocents. Et Dieu le sait parfaitement. Nous ne sommes pas non plus redevables du bonheur. Il n’y a pas de dette à payer pour les joies. Il n’y a pas de sacrifice à faire pour recevoir la grâce. Tous les dons de Dieu à notre endroit sont gratuits, purement gratuits parce qu’il nous aime gratuitement. Nous ne devons rien à Dieu.

Reste la question du « péché », aussi un mot qui peut apparaître à certains d’un autre âge : n’est-ce pas encore présenter un Dieu qui juge et qui condamne, qui pointe du doigt, accuse et exige réparation ? N’est-ce pas précisément maintenir cet autoritarisme passé, ce paternalisme rigide qu’on imaginait de Dieu et qui a fait tant de mal ? Peut-on encore dire, au XXIe siècle que « Le Christ, par sa mort, a racheté nos péchés ? » Justement, le cléricalisme passé, ne nous oblige-t-il pas à adoucir la traduction, par exemple en écrivant : « Le Christ a offert sa vie pour nous sauver ? »

Personnellement, je déplore que le mot « péché » devienne tabou alors que l’Église est précisément l’endroit pour l’accueil des pécheurs. On a trop longtemps confondu péché et indignité. Ici aussi que les choses soient claires : j’espère sincèrement que nous soyons tous des saints en puissance, mais ici-bas nous restons tous pécheurs : la Bible au Livre des Proverbes (24:16) dit que le juste pêche sept fois par jour. Personne n’évite les manques d’amours, personne n’évite les petits et les grands égoïsmes et personne n’évite les assauts d’esprits mauvais.

Nous voilà, comme dit l’Évangile, « esclaves du péché », qui garde sur nous son emprise quotidienne et pourtant, le Christ, par le don sa vie, nous en a déjà libérés. Nous devons tenir ce paradoxe. Il n’est pas possible de vivre libre tant que nous gardons des attachements. Vivre, c’est se libérer par le don de soi.

Jusqu’au bout nous subirons des entraves ; pourtant, de chacune d’entre-elles, le Christ nous libérera. « En effet, nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance » dit la Lettre aux Hébreux.

Faut-il donc corriger le mot ‘rançon’ ? Non, dans le sens, justement, où il est un mot difficile à admettre et difficile à comprendre. Ainsi, il suscite la réflexion et l’approfondissement. La seule raison qu’il y aurait éventuellement de corriger la traduction, serait le mauvais usage qu’on a en fait par le passé, incitant au dolorisme.

Oui, le Christ a payé notre rançon et il l’a payée au prix le plus fort. Il a finalement accepté l’injustice qu’on le tue et il a offert sa vie. Le sacrifice auquel le Christ a consenti nous sauve parce qu’il nous montre que, de toute injustice, y compris celles que nous commettons, Dieu peut nous ressusciter.

Et rien ne pourra rembourser cette vie donnée du Christ. Aucune autre vie humaine en tous cas. Mais le Christ ne nous demande pas de le rembourser. Voilà, justement, l’immensité de son sacrifice : c’est que c’est un don total, totalement gratuit. Et ce don c’est l’Esprit Saint, « Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force » (Isaïe 11, 2), Esprit qui nous délivre de la souffrance et de la mort, Esprit qui redonne, en toutes circonstances, vie et joie.

Nous n’avons pas de dette envers Dieu, pas même la vie. Elle nous est totalement donnée, et nous pouvons choisir de nous en emparer pleinement, divinement – dans les joies comme dans les peines – grâce au don de l’Esprit Saint. Nous ne devons rien à Dieu : ni le bonheur, ni le malheur. Nous n’avons pas à souffrir pour notre salut ; nous n’avons pas à payer pour la joie. L’amour de Dieu est gratuit, donné en abondance et sans exigence de retour.

La seule chose est, si nous voulons hâter en nous la venue du Royaume, si nous voulons précipiter en nous la joie de Dieu, alors il convient – petit à petit – de nous détacher de tout ce qui nous relie ici-bas. Car, au-delà de la mort, finalement, nous n’emporterons rien. Voilà la libération finale, celle de la mort : le détachement de tout ce qui nous retient spirituellement ici-bas.

Mais ce n’est pas à Dieu que Jésus demande que nous abandonnions nos trésors et nos richesses ; c’est aux pauvres. Finalement à ceux qui restent injustement enchaînés aux aléas du monde et au péché des hommes.

Dieu ne nous demande pas que nous le remboursions des souffrances auxquelles il a consenti. Il nous invite simplement au détachement de nous-même, dans un amour altruiste – l’Esprit Saint – le seul qui redonne véritablement vie et joie.

Fr. Laurent Mathelot

Source: RÉSURGENCE.BE, le 16 octobre 2024

13.10.2024 – HOMÉLIE DU 28ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 10, 17-30

Par le chas de l’aiguille

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

C’est une image connue que nous présente l’Évangile ce dimanche, qui illustre la difficulté d’aimer comme Dieu aime : celle qui consiste à faire passer un chameau par le chas d’une aiguille. C’est une image qui déconcerte les disciples et qui, nous-mêmes, devrait nous rendre perplexes : « Mais alors, qui peut être sauvé ? »

C’est l’histoire d’un jeune bien sous tous rapports, qui reconnaît d’emblée la divinité du Christ, qui est fidèle aux commandements de Dieu et que Jésus se prend à aimer. Il a tout pour recevoir en héritage la vie éternelle. En effet, que faut-il donc pour entrer dans son Royaume sinon se savoir aimé de Dieu ?

Sauf que nous ne pouvons nous rendre compte de la mesure avec laquelle Dieu nous aime, qu’en aimant comme lui. « Va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi. » L’enseignement de Jésus dans l’Évangile est qu’à l’attachement à Dieu correspond un détachement des richesses de ce monde. Le jeune homme a l’assurance de l’amour de Dieu ; ce qu’il lui manque c’est d’aimer Dieu pleinement.

Pourtant le Christ est constant à nous rappeler que tout ce dont nous parviendrons à nous détacher en ce monde nous sera rendu, en ce monde, au centuple. (Mc 10, 29-30 ; Mt 19, 29 ; Lc 18, 29). Alors comment fonctionne cette spiritualité du dépouillement ?

Il s’agit d’abord de discerner quels sont nos plus forts attachements, nos véritables richesses. « Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur » (Mt 6, 21). Pour la plupart d’entre nous, il s’agira de nos enfants, de notre époux, de nos parents et amis – là où est notre cœur. Et Jésus, dans une parole difficile à entendre sans doute, nous demandera par la suite (Mc 10, 28-30) d’aussi les quitter pour le rejoindre.

Nous avons tous tendance à aimer autrui selon les désirs que nous avons pour lui : nous voulons ce qu’il y a de mieux pour nos enfants, qu’ils aient une vie heureuse, une bonne situation. Mais souhaitons-nous qu’ils soient pleinement donnés à l’amour, pleinement donnés à Dieu ? Le désir de bonheur que nous avons pour ceux que nous aimons est bien souvent contingenté par nos propres limites : nous aimons les autres comme nous voudrions qu’ils soient.

Parvenir à aimer avec détachement, à laisser ceux que nous aimons libres même de bafouer notre amour, libres de nous renier, voire de nous quitter comme Jésus laisse partir le jeune homme riche, c’est pourtant se donner la certitude que ceux qui nous aiment nous aiment en toute liberté. Voilà le centuple qui nous est promis : à mesure où nous saurons nous détacher des projets que nous avons les uns pour les autres tout en maintenant notre amour, cet amour se trouvera magnifié de la liberté que nous laissons.

Parvenir à aimer avec un réel détachement n’est finalement possible qu’à Dieu. Lui seul parvient à faire passer le chameau par le chas de l’aiguille. Mais chaque fois que nous l’imiterons, laissant libres ceux que nous aimons, il magnifiera dans l’amour les attachements que nous avons laissés, nous rendant nous aussi plus libres, plus aimants et plus heureux.

Amen

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENGE.BE, le 8 octobre 2024

06.10.2024 – HOMÉLIE DU 27ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 10,2-16

Ce que Dieu a uni

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Je suis ce que l’on appelait alors un enfant du divorce, avant qu’hélas ce ne soit presque normal. A l’époque, j’aurais dit « enfant victime du divorce ». Victime au sens étymologique : l’élément sacrifié. Et de fait, on observe que le divorce n’est pas sans conséquences sur l’équilibre des enfants : ils réussissent globalement moins bien à l’école et dans la vie ; ils présentent plus de troubles du comportement ; adultes, plus de troubles psychologiques : anxiétés, dépressions, instabilité affective …. Ici, je ne cherche à culpabiliser personne. D’autant qu’il serait abusif de généraliser : d’autres troubles surgissent au sein des familles qui n’ont connu aucun divorce et – Dieu merci – beaucoup d’enfants du divorce se portent bien, certains se trouvant parfois même soulagés du poids d’un climat familial devenu délétère. Pour ma part, cette souffrance d’enfance est grandement apaisées.

Il reste que, si on parle bien de familles recomposées, c’est qu’il y a des familles décomposées, dont il faut faire le deuil – parents et enfants. Et face au deuil, nous ne sommes pas tous égaux, sans doute à mesure de l’amour meurtri.

Avant d’être un discours sur le divorce, les lectures d’aujourd’hui sont d’abord un enseignement sur l’unité. Et, plus précisément, l’unité dans la diversité et la complémentarité des sexes. Pour la première lecture, celle de l’Ancien Testament, ce n’est pas la possibilité de divorcer accordée par Moïse qui a été choisie, mais bien la Genèse de l’amour de l’homme et de la femme : « Tous deux ne feront plus qu’un »

Certains reprocheront peut-être au texte son point de vue très masculin – celui d’Adam. Un militantisme forcené pourrait même oser proclamer qu’il y a là, en germes, tous les éléments de la domination de la femme par l’homme. Au fond, n’arrive-t-elle pas par défaut dans le récit, Eve, parce que l’homme n’a trouvé, parmi les animaux (sic!), « aucune aide qui lui corresponde » ?

On aurait tort de vouloir faire du chapitre 2 de la Genèse un traité des relations homme-femme, encore plus de croire qu’il réponde aux questions du féminisme actuel. Il s’agit avant tout d’un poème. Et, si ce poème prend le point de vue d’Adam, c’est peut-être que, précisément, il vise à enseigner prioritairement les hommes, en dénonçant justement ceux qui traitent leur femme comme du bétail. Adam y proclame sa femme « os de mes os et chair de ma chair ». C’est une affirmation très forte et très imagée de la culture hébraïque, qui signifie précisément « mon égale ». Et il est heureux que la traduction ait maintenu les termes hébreux Ish et Ishsha qui montrent clairement l’identité étymologique entre homme et femme, ce que le français ne rend pas.

Par ailleurs, pour qui connaît les nuances de la langue hébraïque dans laquelle le texte est rédigé, il est possible de remarquer qu’il fait deux usages du terme Adam, d’abord comme nom commun – l’adam, qu’on pourrait traduire par « l’humain » et que le texte français rend par « l’homme » – et Adam comme nom propre – le premier homme, l’époux d’Eve. C’est l’humain que Dieu plonge dans la torpeur, duquel surgissent Adam et Eve. Adam, vous le savez, veut dire « celui qui est issu de le Terre » – le terreux. Tandis que Eve signifie « la vivante ». Une fois encore pour affirmer l’égale dignité de la femme : celle qui partage le même souffle divin.

Au-delà de l’égalité, ce texte parle d’unité. A cause précisément de cette égalité dans l’altérité, à cause de ce même souffle de vie, de ce même souffle d’amour, qui finalement est le souffle de Dieu, « l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un ». C’est l’Amour avec un grand A, et donc l’amour de Dieu, qui scelle l’union de l’homme et la femme. De même, c’est le cas de toute altérité : c’est d’abord Dieu qui nous pousse à aller vers les autres, à reconnaître qu’ils partagent le même souffle de vie. Sans cette poussée de l’Amour, nous resterions sans doute dans ce qu’on appelle aujourd’hui notre zone de confort, que le texte évoque comme le fait de rester chez ses parents.

Jésus embraye sur ce passage dans l’Évangile et il ajoute : « Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! » On peut comprendre de deux manière ce passage. D’une part, comme l’interdiction explicite de divorcer. Mais aussi, et peut-être plus subtilement, comme l’impossibilité de totalement séparer ceux qu’un amour fécond a uni.

Et cette lecture est intéressante pour l’enfant du divorce que je suis. L’amour de mes parents subsistera toujours uni en moi, tant que je vivrai. Je suis précisément ce qu’il reste de vivant de cette union consacrée par Dieu. Et si je crois en la vie éternelle, c’est dans l’éternité que j’emporterai cette union.

Je crois que les enfants souffrent du divorce parce qu’ils continuent à incarner l’union de leurs parents, la même qu’ils voient par ailleurs blessée. Mais je crois aussi que c’est en allant vers Dieu que tous les deuils s’apaisent. « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. »

A l’image des enfants qui sont toujours le fruit de l’union, en un seul corps, d’une femme et d’un homme, le royaume de Dieu est ce lieu où se maintiennent vivantes, pour l’éternité, les relations fondées sur l’amour. « Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. »

Malgré nos conflits, malgré nos séparations, malgré le désamour qu’il peut parfois y avoir entre nous, je crois que de toutes nos relations d’amour, même celles qui sont passées, il persistera éternellement quelque chose de vivant, qui se maintiendra jusque dans le royaume de Dieu. Car ce que Dieu a un jour uni, je crois que l’homme ne parvient jamais à totalement le séparer.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 1er octobre 2024

22.09.2024 – HOMÉLIE DU 25ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 9,30-37

Grandeur et abaissement

Par le Fr. Laurent Mathelot

L’Évangile, aujourd’hui, oppose emprise et domination à serviabilité et simplicité de cœur. A la question des disciples « Qui est le plus grand ? », Jésus leur propose de s’abaisser pour accueillir un enfant. C’est un discours que nous avons mille fois entendu : « les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers » (Matthieu 20, 16) ; « quiconque s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé » (Luc 14, 11) ; « Heureux les doux et les humbles de cœur » (Matthieu 5, 1-12). C’est un discours qu’il faut redire et méditer encore, notamment au vu de ce que nous découvrons de la vie de l’abbé Pierre.

Le souci des pauvres, la belle éloquence, le zèle missionnaire peuvent se révéler de jolis paravents qui dissimulent de scandaleux vices, un parfait camouflage pour de terribles péchés. Méfiez-vous de ceux qui mettent en avant leur personne, leur intelligence ou leur charité. C’est déjà une attitude prédatrice de louanges.

Fasse à nos erreurs, nos fautes, nos péchés voire nos vices, deux attitudes sont possibles : les affronter ou chercher à les dissimuler. D’abord aux autres, et puis à soi-même en se gonflant d’orgueil, pensant ainsi les dissimuler à Dieu. L’attitude noble face à nos erreurs, c’est d’avoir l’humilité de les reconnaître et de faire face à Dieu. L’attitude scélérate, c’est l’enfouissement, le déni et les apparences hypocrites de grandeur que l’on voudra se donner. Et l’Église a, à cet égard, un lourd passif ; elle qui a trop longtemps joué la bonne réputation au détriment de l’accueil des victimes.

Si je dissimule en moi mes fautes, je crée un vide – un petit Enfer – que Dieu ne pourra pas venir combler et que je chercherai à combler moi-même en me nourrissant de compliments, de louanges et d’admiration. Et comme cette attitude est vaine puisque mon péché reste intact, je vais me transformer en prédateur de gratifications et de plaisirs, jusqu’à devenir, faute de trouver-là la consolation de Dieu, prédateur de celles et ceux qui me les procurent. C’est le vide abyssal que laissent nos péchés enfouis et que couvrent nos dissimulations, qui est le moteur de la soif de reconnaissance et de sa dynamique prédatrice. A mesure qu’il y a en soi des failles que l’on ne veut pas voir, que l’on ne veut que ni Dieu ni les autres voient, surgira le besoin viscéral de s’emparer d’innocence, de pureté, de générosité et d’amour pour les combler. Ce faisant, il n’y a qu’un pas pour désirer s’emparer de corps innocents et de vie fraîche pour s’en repaître. On n’a alors rien fait d’autre que tuer l’innocence et la vie, rien fait d’autre finalement que crucifier en soi le Christ. C’est alors qu’on voit ceux qui se sont laissés révérer comme des saints vivants apparaître comme des bourreaux.

Je vais être sévère, mais la gravité de tels assauts m’oblige. Il est toujours suspect, pour un chrétien, de se faire admirer et acclamer. « Ô Père, comme vous avez bien prêché … » « Regarde celui-là comme il est proche des pauvres gens ». Si devant tel prêtre, telle personne religieuse, telle autre engagée envers les pauvres, vous ne voyez pas Dieu – et d’abord Dieu – alors cette personne a failli à sa mission de témoin. Je ne suis pas ici pour me faire admirer, acclamer ou encenser – d’ailleurs, à mon sens, il n’y a pas lieu –, je suis ici pour vous transmettre ce que Dieu m’a donné et, j’espère, rien d’autre. En tous cas rien de ce qui, en moi, n’a pas encore été guéri par lui. Voilà la seule chose admirable : le don de Dieu. Ce n’est qu’ensuite que je peux me réjouir qu’il passe à travers moi. Mais ce que je souhaite, c’est que vous admiriez le don de Dieu et pas d’abord le porteur du message.

L’adulation, le cléricalisme, même l’admiration trop naïve sont des cancers de la spiritualité, en fait de l’idolâtrie. Aucun prêtre, aucun chrétien engagé n’est saint, ni suffisamment proche de Dieu pour recevoir des louanges. Il nous faut au contraire nous méfier de ceux qui exhibent leur charité, qui se laissent volontiers féliciter voire apprécient les couvertures médiatiques élogieuses. Ce sont trop souvent des travestis de la sainteté drapés de fausse humilité, des prédateurs du sentiment de reconnaissance qui ne pourront qu’aller au-delà. N’est-on pas aussi prédateur des pauvres quand on se sert d’eux pour mieux dissimuler ses ténèbres intérieures ? Toujours, il s’agit de s’emparer du malheur des uns pour briller aux yeux des autres dans un échange odieux.

Le témoignage chrétien, pour rester authentique, demande une véritable transparence intérieure et donc l’humilité personnelle de faire en soi cette clarté. Aucun chrétien ne brille par lui-même. Nous ne rayonnons que de l’authentique amour, de l’authentique présence de Dieu. C’est pour cela qu’il faut que, devant lui, humblement, nous abaissions notre orgueil : pour qu’ainsi, à travers nous, il puisse surgir mieux.

Nos péchés ne se dissolvent pas dans la reconnaissance mondaine, au contraire, elle en amplifie le paradoxe et nous le constatons encore dramatiquement aujourd’hui. Dieu seul est admirable en nous. Nous ne sommes grands que de sa grandeur et donc de notre humilité personnelle. Voilà la sainteté.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE. BE, le septembre 2024