11.01.2026 – HOMÉLIE DE LA FÊTE DU BAPTÊME DU SEIGNEUR – MATTHIEU 3 13-17

Accomplir toute justice

Homélie pat le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Matthieu 3, 13-17

Nous fêtons aujourd’hui le baptême de Jésus, le début de son ministère public. La semaine passée, nous avions remarqué que c’était le passage d’Évangile choisi par les Églises orthodoxes pour célébrer l’Épiphanie, le Christ qui se rend manifestement visible au monde. Donnons-nous, si vous le voulez bien, cette grille de lecture : le baptême de Jésus comme Épiphanie, ce qu’il donne à voir du Christ.

Avec Jean le Baptiste, commençons par nous étonner de la raison pour laquelle Jésus demande le baptême. En effet, Jean appelait à un « baptême de repentance pour le pardon des péchés » (Mc 1,4 ; Lc 3,3), précisément pour « préparer la venue du Seigneur et rendre droit ses sentiers » (Mt 3,3 ; Mc 1,3 ; Jn 1,23). Le Christ est sans péché et Jean l’a de suite remarqué : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi ».

Jésus donne alors la raison pour laquelle il demande le baptême : « car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice ». Je vous propose de nous attarder quelque peu sur ce verset.

La « justice » ( dikaiosunē ) désigne ici non seulement la droiture morale, mais surtout l’obéissance à la volonté de Dieu, la fidélité au plan divin. Le terme est à comprendre dans le sens où la Bible parle des « justes ». Le Sermon sur la montagne (Mt 5, 21-28) nous enseigne que la vraie justice vient du cœur.

Le terme « accomplir » ( plērōsai ) évoque souvent, chez Matthieu, la réalisation des Écritures ou du plan de Dieu. Ainsi, en Matthieu (5, 17), Jésus dit-il : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » Finalement nous comprenons qu’ « accomplir toute justice » signifie vivre comme le Christ, avec le Christ.

Je voudrais m’arrêter sur un troisième mot, un détail qui a une importance cruciale : « nous ». « … car il convient que nousaccomplissions ainsi toute justice ». Ce « nous » désigne Jésus et Jean. Non seulement Jésus investit le baptême de Jean, mais il l’investit par le bas. Jean est ici, en effet, le prêtre qui baptise et le Christ prend la place du pécheur qui se convertit. C’est un réflexe constant de Jésus : prendre la place des pécheurs, qu’on retrouve dans nombre d’enseignements et de paraboles où il valorise la conversion, qu’on retrouve surtout à la crucifixion, où il sera parmi les bandits. Par cette substitution qu’il opère souvent – être compté parmi les pécheurs –, le Christ offre bien sûr l’image de notre accomplissement : Dieu nous veut à sa ressemblance. Mais cette substitution n’est pas qu’une icône du plan divin pour l’humanité, une préfiguration de notre sanctification. La symbolique est ici plus forte et concrète : comme si Jésus voulait constamment se substituer à nous face au mal. Et, au fond, c’est le sens du baptême : la divinité qui surgit dans notre humanité pour nous sauver.

Quand Jésus dit : « il convient que nous accomplissions ainsi toute justice », derrière ce « nous », il y a tout l’amour personnel que Dieu nous porte : « toi et moi, par le baptême, nous accomplirons toute justice ». Jean le Baptiste insistait sur l’urgence de se purifier pour retrouver le chemin de Dieu. En investissant ce chemin, Jésus nous dit : laisse-toi purifier par mon amour, laisse-toi gagner par mon Esprit et tu seras juste.

La semaine passée, l’Adoration des mages nous montrait Dieu se manifestant aux sagesses qui s’inclinent. Le baptême de Jésus nous présente Dieu qui se manifeste en personne sur notre route, qui souhaite cheminer intimement avec nous, jusqu’à vouloir prendre notre place face au mal. Comme le conclura l’Évangile de Matthieu (20, 28) : « Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

L’Épiphanie, la véritable manifestation de Dieu, c’est quand l’amour du Christ surgit dans notre cœur comme un nouveau-né et qu’il investit notre vie au fil des sacrements. L’Épiphanie, c’est quand notre cœur surgit d’amour émerveillé pour Dieu, nativement ou en chemin, comme si une voix tonitruante venue du ciel nous disait intérieurement : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie » et que nous répondions par un grand « oui » exprimant notre ravissement.

Jésus n’a pas besoin de se faire baptiser sinon pour nous y rencontrer, au début de notre chemin de sainteté. Avec lui, nous comprenons ce qu’est « accomplir toute justice » : se sentir saisi par le Christ et, avec lui, se mettre par empathie à la place des pécheurs.

La véritable Épiphanie, c’est l’embrasement de l’amour de Dieu envers les pécheurs, jusqu’à vouloir prendre leur place face au mal. Là, le Christ est toujours reconnaissable.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 7 janvier 2026

04.01.2026 – HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DE L’ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR – MATTHIEU 3, 1-12

Face au mystère

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Si vous êtes férus de grec, vous savez qu’Épiphanie signifie « apparaître au-dessus », « sur-briller ». L’Épiphanie, c’est la manifestation de Dieu au monde, le Christ qui devient reconnaissable.

Il est intéressant de remarquer que Catholiques et Orthodoxes ne célèbrent pas Dieu qui se rend manifestement visible avec les mêmes textes. L’Épiphanie, chez nous, est illustrée par l’arrivée des rois mages – les sagesses orientales qui viennent déposer leurs trésors aux pieds de l’Enfant-Dieu. Tandis que les Orthodoxes ont choisi le baptême du Seigneur – Jésus apparaissant manifestement comme le Christ, quand la voix du Père proclame des cieux : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie » (Mt 3, 17). On a ainsi deux visions du moment où l’incarnation de Dieu se révèle au monde : quand la sagesse s’incline devant le mystère de sa naissance et quand Dieu nous l’indique directement. Explorons ces deux voies qui nous intéressent parce que, nous aussi, nous cherchons à discerner l’incarnation de Dieu dans notre vie.

Les récits de la naissance de Jésus sont très imagés, très construits, qui reflètent la manière antique de raconter l’histoire, ne se gênant pas d’enjoliver les faits pour en souligner le sens. Ainsi n’a-t-on trouvé aucune trace d’un phénomène cosmique brillant – d’une étoile ou d’une comète – qu’auraient suivi les mages. Nous l’avions déjà relevé à Noël : nul n’a évidemment pris note de la naissance de Jésus. Et les récits évangéliques (Mt 1-2 ; Lc 1-2) ont été écrits quelque 80 à 90 années après les faits qu’ils rapportent, dans un but théologique : faire comprendre que Jésus est le Messie, que sa naissance est forcément extraordinaire.

Au-delà de ce qui s’est réellement passé lors de la naissance de Jésus et que la symbolique des textes estompe, les mages venus d’Orient, que la tradition a faits rois, symbolisent donc les sagesses qui viennent déposer leurs trésors devant le mystère de l’incarnation de Dieu. Ses trésors sont eux-mêmes porteurs de signification : l’or pour la royauté du Christ, l’encens pour sa divinité et la myrrhe pour évoquer sa mort. Le sens est de dire que toutes les richesses, toutes les sagesses s’inclinent devant le surgissement de la vie divine au monde.

S’agit-il de dire que nous devons renoncer à comprendre le mystère de l’incarnation ? S’agit-il d’abdiquer notre intelligence face à l’immensité de Dieu, face à l’extraordinaire de sa manifestation ? Au fond, pourrons-nous jamais comprendre ce qui s’est joué dans le sein de Marie ? N’en sommes-nous pas réduits à accepter le miracle et à le traduire comme dogme ? Ainsi, ne sommes-nous pas une communauté qui anone les faits incompréhensibles que nous rapportent les Évangiles sans jamais véritablement les comprendre ? Quelle preuve convaincante avons-nous que Dieu s’est véritablement manifesté parmi nous ? Qu’il se manifeste encore aujourd’hui ? Finalement, quelle foi accorder aux miracles ?

L’optique orthodoxe sur l’Épiphanie est plus adulte, qui célèbre l’adoption filiale par le Père, manifestée au baptême de Jésus, au début de son ministère public. Il ne s’agit plus ici de nous incliner devant le mystère de la naissance de Dieu mais d’accepter l’autorité du Père, qui le révèle.

Dans les deux cas, ce n’est pas par notre propre sagesse, notre propre intelligence, que nous acquerrons la certitude de l’incarnation de Dieu, de sa présence dans nos vies. Il semble plutôt qu’en toute circonstance, il s’agisse de se taire et d’écouter. A cet égard, Maître Eckhart OP (1260-1328) enseignait qu’il fallait aller jusqu’à « oublier Dieu » – en fait, oublier les idées préconçues que nous avons sur Dieu – pour le trouver véritablement. Pourtant, Thomas d’Aquin OP (1225-1274) affirme que la sagesse mène à Dieu. Alors que penser ?

Nous n’avons pas de thermomètre pour mesurer l’amour. Il n’y a pas de critère scientifique pour définir le beau, le parfait, le divin. L’essentiel ne se mesure pas. L’infini non plus. La preuve de l’existence de Dieu, la preuve de sa manifestation parmi les hommes, la preuve que les miracles sont miracles n’existent pas. Le mystère restera mystère quelle que soit l’intelligence que nous mettions en œuvre pour le comprendre. Ce n’est pas l’homme qui définit Dieu ; c’est Dieu qui définit l’homme.

Pour autant, cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à comprendre. Le fait que le mystère divin nous échappera toujours n’est pas une invitation à abdiquer notre intelligence mais bien celle à toujours progresser dans sa compréhension, comme deux êtres qui s’aiment n’épuiseront jamais le mystère de leur amour. Nous le savons, il n’y a que dans le face à face personnel avec Dieu que tout s’éclairera, que c’est lui finalement qui se révélera à nous. Le mystère est ainsi le moteur de notre intelligence et non son étouffoir. Nous ne devons pas renoncer à chercher à comprendre l’incompréhensible, la rencontre avec Dieu est à ce prix.

Le mystère de l’incarnation de Dieu, comme celui de l’amour parfait, nous échappera toujours. Mais c’est aussi ce qui fait que Dieu, comme l’amour, sera toujours une découverte. N’est-ce pas cette quête de l’amour divin qui dynamise notre vie ?

Joyeuse Épiphanie à tous.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCE.BE, le 2 janvier 2026

28.12.2025 – DIMANCHE DE LA FÊTE DE LA SAINTE FAMILLE DE JÉSUS – MATTHIEU 2, 13-15.19-23.

Le terreau familial

Nous fêtons aujourd’hui la Sainte Famille. Après la montée vers l’espérance divine que nous avons méditée pendant l’Avent, après le surgissement de cette espérance, dans la nuit de Noël, nous nous penchons sur le premier lieu de rayonnement de la joie de Dieu : la famille.

C’est aujourd’hui aussi le 28 décembre, jour de la commémoration du massacre des saints Innocents par Hérode, précisément le danger qu’ont fuit Marie, Joseph et leur nouveau-né en Égypte. La famille, à mesure qu’elle est sainte, est vue ici comme une protection de l’innocence.

La vie de Dieu a besoin d’un terreau pour grandir, c’est l’essence-même de toutes les paraboles agricoles. La vie de Dieu est blé, vigne, figuier dont nous binons la terre. Ce terreau de la vie divine que nous entretenons, c’est avant tout nôtre âme, notre esprit et notre corps mais c’est aussi le premier cercle de nos relations intimes, d’où nous irons jardiner le monde.

C’est le sens du concept d’ordo amoris ou « ordre de la charité » introduit par saint Augustin dans la Cité de Dieu : aimer Dieu avant tout, puis les biens selon leur proximité et leur valeur (famille, prochains, communauté, etc.). C’est un concept qu’il est facile d’instrumentaliser pour justifier tous les égoïsmes et les nationalismes. On l’a vu récemment évoqué aux États-Unis, pour justifier la priorité nationale en matière d’immigration. Le pape François, dans une lettre aux évêques américains, a critiqué une interprétation trop « concentrique » et restrictive de ce principe. La proximité qu’il évoque n’est pas affective – il ne s’agit pas de préférer ceux de notre tribu ou de notre sang – mais bien une proximité spacio-temporelle, ceux que Dieu nous donne de rencontrer. Il s’agit bien d’aimer le monde qui vient à nous, mais aussi de rendre compte que nous ne sommes pas les sauveurs de l’Humanité. Personne, pas même Dieu, ne nous demande d’accueillir toute la misère du monde – comme on l’entend trop souvent pour justifier l’égoïsme – mais bien la misère qui vient à nous.

Noël célébrait la lumière divine qui surgit au cœur de nos vies, la famille est le premier lieu de rayonnement de cette lumière. Si Dieu est l’amour originel qui jaillit en nous, la spontanéité d’aimer qui nous est donnée, notre entourage immédiat est son premier lieu de déploiement naturel. C’est de la confiance aimante des relations familiales que surgit notre élan vers le monde. A contrario, des relations familiales blessées brisent cet élan. Les personnes en deuil d’amour proche ont tendance à se retourner en elles-mêmes.

La famille est le creuset de l’amour humain, pour le Christ nouveau-né comme pour nous. Dans la mesure où notre famille sera sainte, surgira notre envie d’aller aimer le monde. Dans la mesure où, à travers elle, nous serons blessés, surviendra notre volonté d’isolement et d’enfermement.

L’amour familial est délicat, qui peut mener aux plus grands épanouissements personnels comme aux plus graves blessures affectives. Le manque d’amour d’un proche est toujours hélas ressentit plus douloureusement. Comme ce sont nos proches que la répercussion de nos blessures intimes affectent le plus.

La Sainte famille incarne la famille idéale, où la pureté de cœur de Marie engendre la vie divine, que protège la résolution de Joseph d’écouter Dieu plutôt que ses doutes intimes.

Nos familles ne sont pas parfaites. Nous devons reconnaître entre nous que, s’il nous arrive de nous aimer divinement, parfois nous nous blessons cruellement les uns les autres de la répercussion de nos tiraillements intérieurs. C’est la volonté de Joseph de laisser Dieu apaiser ses craintes qui nous conduit à l’amour de Marie et, à travers elle, à l’espérance d’un amour pur surgissant de nos entrailles.

Les blessures affectives provoquent en nous un double mouvement : un effondrement intérieur, un repli sur soi et une explosion extérieure : le réflexe animal de répercuter la souffrance, au moins de la diffuser, dans l’espoir d’un soulagement immédiat. Ainsi voit-on des personnes cruellement blessées, totalement centrées sur le peu qu’il reste d’elles-mêmes, toutes piques dehors.

La Sainte Famille nous offre un contre-modèle : la confiance de Marie et la résolution de Joseph – trouver Dieu vivant en nous et résoudre nos craintes dans l’accueil de cette vie divine. Le moindre repli sur soi doit nous alerter sur la nécessité de trouver au plus vite, en nous, l’amour de Dieu vivant. A défaut, nous exploserons par crainte de nous anéantir, comme Joseph aurait pu le faire en répudiant Marie.

L’ordo amoris, l’ordre de la charité, est en effet concentrique : il part de l’étincelle divine en nous, il rayonne à travers nous, vers notre famille et au-delà. Essentiellement, il décrit la dynamique de notre ouverture au monde. Mais dès que cet élan altruiste se grippe ou se fige, à cause d’une blessure ou d’une agression, surgit notre tendance au repli sur les cercles intérieurs, jusqu’à la possibilité de l’effondrement en nous-même.

Ce mouvement de repli intérieur n’est pas mauvais en soi, si c’est pour y trouver Dieu et, de là, relancer notre élan vers le monde. Le danger cependant est que nos ténèbres intérieures empêchent cette rencontre, nous laissant seuls face à notre égoïsme ou, pire au rejet de nous-même.

Il y a en nous l’étincelle de Dieu qui nous permet de rendre tous nos environnements saints. Marie nous montre qu’elle existe naturellement, Joseph nous montre comment la préserver. A mesure que nous laisserons cette étincelle divine envahir tout notre amour, nous sanctifierons le monde qui nous entoure par cercles concentriques, rayonnant ainsi de l’amour de Dieu.

Nos familles ne sont pas parfaites, qui voient surgir des blessures. Elles seront saintes si à chaque blessure, au lieu de ressentiment, nous nous recentrons sur l’essentiel de l’amour.

Que Dieu bénisse vos familles, qu’il vous donne de les rendre saintes. Ainsi vous rayonnerez intérieurement et sur le monde.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RESURGENCE.BE, le 26 décembre 2025

21.12.2025 – HOMÉLIE DU 4ÈME DIMANCHE DE L’AVENT – MATTHIEU 1, 18-24

Le Dieu des entrailles

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

La semaine passée, nous étions dans un entre-deux, à mi-parcours. Devant nous, la joie du sommet en vue. Une joie en demi-teinte cependant puisque nous nous sommes aussi aperçu que nos propres forces déclinent au fur et à mesure que nous progressons, que toujours nous nous épuisons et que nous n’atteindrons le sommet de la montagne de Dieu que s’il vient lui-même à notre rencontre. Les sommets d’amour et de paix que Dieu promet ne s’atteignent que portés par le Christ.

Et s’il nous arrive parfois, en cette vie, au fil de nos élans d’amour, de goûter à des bonheurs divins, nous peinons à nous y maintenir et, même, des grandes joies de l’existence, il arrive que nous dévissions. C’est la rencontre personnelle avec la présence réelle de Dieu qui nous maintient dans l’espérance et la joie. Seule la certitude d’avoir été touché par un amour divin qui emporte tout exorcise nos peurs ultimes, notamment celle de mourir. C’est ainsi que le Christ nous sauve, en venant nous chercher au fond de notre dénuement et nous emporter par amour.

Dimanche passé, c’est Jean le Baptiste, au plus profond de l’abandon humain, qui a reçu cette certitude d’avoir rencontré la présence incarnée de Dieu, le Christ, « celui qui doit venir nous sauver ». Aujourd’hui, le thème des lectures est Marie enceinte. Une autre approche, directement incarnée, de la présence effective de Dieu parmi les hommes. Il y a ainsi deux manières de trouver Dieu : comme Jean le Baptiste, au tréfonds du dénuement ou, comme Marie, en éprouvant sa vie naissante en nous – précisément, en vivant intimement Noël.

C’est sans doute très audacieux pour un prêtre d’aborder le sujet de la joie d’être enceinte ; c’est au fond aux mères à nous l’expliquer. Mais on ne parle pas ici de la joie humaine d’enfanter – joie qui a d’ailleurs ses hauts et ses bas – on parle de l’immaculée conception qui engendre la présence incarnée de Dieu, de la matrice virginale d’où surgit le divin, de la pureté d’âme nécessaire à la mise au monde d’un amour pur. Le psaume suggère que cet état virginal est accessible à tous : « Qui peut gravir la montagne du Seigneur et se tenir dans le lieu saint ? L’homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme aux idoles. » Le cœur pur, les mains innocentes, voilà de terreau où s’incarne l’amour divin.

Ce n’est pas pour nous embêter que l’Église appelle à l’incessante purification de notre cœur, qu’elle nous invite à ces temps d’introspection que sont le carême et l’avent, qu’elle recommande que nous fassions face à nos ténèbres et nos démons intérieurs et que nous les combattions, nous préparons ainsi un terreau pour la vie rayonnante et la paix, un terrain vierge pour que s’implante le bonheur divin.

Dieu vient à nous de deux manières, comme l’amour : en surgissant de la pureté de notre cœur et en venant à notre rencontre par sa présence incarnée. Tous les amoureux le savent, c’est de la coïncidence du surgissement de l’amour en soi et de la rencontre d’autrui amoureux qu’émane la plénitude du bonheur.

Terminer nos méditations de l’avent avec Marie enceinte est la plus belle manière d’évoquer la proximité avec Dieu, d’autant qu’on peut rapprocher une grossesse de la symbolique de la montagne à gravir, avec ses lassitudes et ses épuisements, mais aussi avec le bonheur dans l’effort, qui concrètement s’incarne et nous emporte au-delà de nous-même.

Nous sommes baptisés, nous communions déjà intimement au Corps et à l’Esprit du Christ. Déjà, en nous, ce processus d’incarnation de la présence de Dieu est à l’œuvre. Seules nos ténèbres empêchent encore son surgissement authentique à travers nos vies.

Nous sommes des crèches vivantes déjà, des étables faites de bric et de broc où traînent volontiers quelques bestiaux, des lieux hasardeux où Dieu veut venir au monde. Peut-être sommes-nous comme les bergers, des gens simplement attirés par la beauté divine. Peut-être sommes-nous comme les mages, qui nous approchons lentement du mystère divin, inclinant notre sagesse. Peut-être sommes-nous comme Joseph, devant accepter que la vie divine ne provienne pas de nous-même. Mais je nous souhaite d’être comme Marie, le cœur pur voyant surgir le divin de ses entrailles.

C’est le dernier dimanche de l’avent et nous méditons une telle proximité avec Dieu qu’elle nous donne l’impression, à travers notre vie, d’engendrer la vie divine au monde – ce qui est la définition de la sainteté. Le saint – et Marie, par excellence – est celui duquel surgit l’amour incarné de Dieu.

Ce sentiment d’union charnelle avec le Christ, non pas extérieure mais intérieure, que seule l’analogie avec l’amour d’une mère pour l’enfant qu’elle porte permet d’approcher, nous est accessible à tous. Bien que, contrairement à Marie, il nous demandera un travail de purification personnel.

C’est bientôt Noël où nous allons célébrer la venue au monde de l’amour divin qui veut tout sauver. Nous pouvons le vivre extérieurement, comme Jean le Baptiste qui a espéré toute sa vie la venue du Sauveur. Nous pouvons le vivre intérieurement, intimement, comme Marie qui a vu surgir en elle, la vie divine. Sans doute vivrons-nous quelque chose entre les deux : le désir que Dieu vienne bientôt nous sauver, comme celui que son amour surgisse en nous.

Cet écart entre le Christ intérieur et le Christ extérieur, entre surgissement spirituel de la vie divine et rencontre finale avec le Christ, dénote la part d’ombre qu’il nous reste à franchir. Marie n’a pas cette part d’ombre en elle : l’amour divin qu’elle enfante, qu’elle éprouvera toute sa vie, est aussi celui qui la sauvera. Sa proximité avec Dieu est complète, des entrailles jusqu’à la mort et au-delà.

A tous, je nous souhaite un Noël marial, prodigieusement incarné et sans part d’ombre. Un Noël où nous nous souviendrons que la vie divine a été spirituellement implantée en nous. Un Noël que nous éprouverons non plus simplement comme une rencontre à venir mais comme une grossesse qui fait de notre corps le lieu où Dieu veut aussi vivement surgir.

Quelle plus grande joie y a-t-il que celle d’enfanter du divin ?

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 17 décembre 2025

14.12.2025 – HOMÉLIE DU 3ÈME DIMANCHE DE L’AVENT – MATTHIEU 11, 2-11

La joie de la délivrance en vue

Par le Fr. Laurent Mathelot

Nous célébrons le dimanche de Gaudete, le dimanche de la joie. Aujourd’hui, nous avons dilué le violet de l’effort spirituel avec le blanc de l’espérance divine. Dans notre montée vers Noël, nous sommes à mi-parcours.

Il y quinze jours, nous nous sommes éveillés à la perspective d’une montée vers Dieu, à la joie des sommets d’amour et de paix qu’il promet, à l’accueil de sa vie divine en nous. Nous sommes partis d’aussi bas que nous étions, de quelqu’abîme où nous avons pu chuter, et nous avons relevé la tête et décidé de remonter la pente.

Dimanche passé, nous avons compris que ce qui nous éloigne de la plénitude de la joie et de la paix, ce sont nos peurs enfouies : peur de manquer d’amour et de pain, peur de tout perdre, peur d’être socialement, affectivement, spirituellement ou charnellement mort. C’est la peur, le ressort de tous les maux du monde, et nos peurs donc, la cause de toutes nos chutes, des abîmes de désespoir dans lesquelles nous pouvons sombrer parfois ou, pire, décider de plonger. Ce sont nos peurs qui nous poussent à désirer le mal que nous ne voulons pas.

Reprenant l’allégorie de la montagne, nous avons envisagé de creuser nos peurs enfouies, pour ensuite les surmonter. Monter la montagne de Dieu, c’est avant tout escalader le talus de ce qui enténèbre notre âme et qu’il nous faut jeter dehors pour nous sentir soulagés. Ce mouvement d’expulsion de nos ténèbres intérieures à deux issues. Au pire, il se fera par des élans de mépris, de violence et de haine, envers autrui ou envers nous-même, à travers tous nos élans désespérés. Au mieux, nous les exorciserons : en les affrontant spirituellement, en les confessant à la lumière de Dieu et en les surmontant par l’attrait de son amour. Couche après couche, déblayer l’abîme de nos peurs enfouies ; pas à pas, escalader la montagne de nos angoisses.

Si d’abord, la montagne qui nous enténèbre a pu nous paraître immense, le chemin vers Dieu tortueux et les remontées spirituelles parfois escarpées, nous voici donc à mi-parcours : aussi proches du sommet que du fond de l’abîme. Le rose liturgique de notre célébration traduit cet entre-deux, ce sentiment d’espérance qui surgit dans l’effort, quand ce qu’il reste à accomplir nous apparaît plus accessible que ce que nous avons déjà surmonté.

Du point de vue de Jean le Baptiste cependant, dans l’Évangile, la vie est un peu moins rose, c’est un peu moins la joie. Jean est en prison et personne ne doute qu’il sera bientôt exécuté. Nous l’avions laissé, la semaine passée, aux bords du Jourdain. Il croupit désormais dans les prisons d’Hérode, à la merci de sa vengeance. Pourquoi donc ce passage désespérément tragique au cœur d’une célébration de la joie en perspective ?

Le texte est touchant qui, de sa prison sans issue, fait dire à Jean le Baptiste tout son désir de la venue d’un sauveur – non pour lui-même, mais pour Israël ! Alors qu’il va bientôt mourir, ce n’est pas de la libération de ses entraves dont Jean s’inquiète ; c’est de la réalisation de tout l’engagement de sa vie : l’annonce de Celui qui doit bientôt venir tout sauver, l’envoyé de Dieu au sein des hommes, le Messie.

Jean savait que nous n’arrivons jamais seul à escalader la montagne de Dieu, que nos efforts toujours s’épuisent, que beaucoup s’essoufflent à mesure qu’ils gravissent et que certains renoncent hélas exténués. Dans tous nos efforts pour nous relever et nous élever, il vient toujours un moment qui nous voit tomber à court de souffle, un moment où nous atteignons la limite de nos possibilités, un moment d’ultime abandon. Il arrive pour tous, ce moment où nous constatons que ce n’est pas par nos propres efforts que nous atteindrons le ciel.

C’est ce moment que vit Jean le Baptiste dans sa cellule : un moment où le seul espoir qui subsiste est de trouver enfin la main tendue de Dieu, le Christ venu à notre rencontre pour nous sauver. « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » C’est tout ce qui importe à Jean, alors que plus aucun pas ne lui est possible en ce monde : avoir enfin trouvé la présence incarnée de Dieu, le Messie, celui qui conduira nos corps épuisés à l’amour et à la paix éternels. C’est en cela que Jean le Baptiste est prophète : sa vie durant, il a annoncé la venue du Christ et, au fond du dépouillement, il le trouve enfin.

Dans toutes nos remontées du désespoir, il arrive un moment d’abandon, un entre-deux où nos efforts pour toujours repartir s’épuisent, où plus un pas n’est possible sans la main tendue de Dieu. Il arrive pour tous un moment final où seule la rencontre personnelle avec le Messie nous permet d’encore avancer, un moment où seule la joie de trouver enfin le secours divin est ce qui nous attire au ciel, malgré tout.

Le rose d’aujourd’hui est encore teinté de deuil, de souffrance et d’effort. La joie que nous célébrons n’est que celle d’une délivrance en vue. Seul Noël, notre rencontre personnelle avec l’humanité divine, viendra tout blanchir. Nous aurons alors atteint le sommet et l’exaltation d’une vie accomplie. Nous aurons vu Dieu venir à nous.

Réjouissez-vous déjà : dans l’effort pour nous élever vers Dieu, le Christ nous rejoint. Bientôt, il sera là.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 10 décembre 2025

07.12.2025 – ÉVANGILE DU 2ÈME DIMANCHE DE L’AVENT – MATTHIEU 3, 1-12

La conversion de nos peurs enfouies

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Le thème de dimanche passé, premier de l’Avent, était : « Préparez-vous » et nous nous y sommes amplement attelés en envisageant de jeter à la mer la montagne de nos angoisses et de nos peurs. Nous avons médité notre escalade de la montagne de Dieu comme l’accomplissement d’un effort du corps et de l’esprit, tant charnel que spirituel, avec ses épuisements et ses chutes certes, mais aussi avec, en ligne de mire, l’exaltation du sommet et la joie de l’accomplissement.

Aujourd’hui : « Convertissez-vous ». C’est le thème du discours de Jean le Baptiste : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. » ; et, citant le prophète Isaïe (40,3) : « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers ». Après avoir, dimanche passé, envisagé l’ampleur de la montagne qu’il nous faut escalader, nous voici au pied du mur : surmontons donc pas à pas les escarpements de nos angoisses et de nos peurs.

Conversion vient du latin conversio : retournement, changement radical de direction. On l’entend de quelqu’un qui adhère à une religion, qui se convertit à notre foi notamment. Et c’est ainsi que Jean le Baptiste le comprend quand il incite vigoureusement les pharisiens et les sadducéens à se convertir au baptême. Mais nous, qui sommes baptisés, et donc convertis à l’espérance du Christ, ne sommes-nous pas déjà sauvés du simple fait de notre foi ? En principe, oui. Mais la foi n’est pas tant la proclamation d’un credo que la vie selon ce credo : notre foi doit s’incarner. Elle n’est pas tant un état – je suis baptisé – qu’une dynamique – je dois toujours me convertir à l’espérance de mon baptême. Il ne suffit pas de proclamer l’amour de Dieu. Il faut en vivre. Notre credo n’est pas qu’une vague intention. Parce qu’il est une prière et qu’il s’adresse à Dieu, il nous oblige.

Ainsi la conversion est un effort quotidien qui vise à nous replacer dans la perspective du sommet : à chaque chute, se relever ; chaque fois que l’on dévisse, remonter. Ici aussi, il s’agit d’une attitude qui implique tant le corps que de l’esprit : d’abord, changer notre regard sur certains évènements et sur certaines personnes, à commencer par nous-même – les replacer dans la perspective de Dieu. C’est ce changement radical de regard, ce passage de la désespérance à l’espérance, qui entraîne la résurrection du corps.

Ce qu’il faut convertir, ce n’est pas la tristesse en nous. A Gethsémani, Jésus a éprouvé son âme triste à en mourir (Mt 26, 38). Ce ne sont pas non plus nos chagrins et nos larmes. A Bethanie, Jésus a pleuré son ami Lazare (Jn 11, 13). Ce qu’il nous faut convertir, ce sont nos peurs. Si, dans l’Évangile, Jésus est affecté par la mort – la sienne ou celle d’un ami –, il n’a jamais peur, parce qu’il ne désespère jamais : il incarne la foi. Ce sont les peurs qui engendrent les vices – la peur de manquer d’amour et de pain, la peur de tout perdre, la peur de la mort, qui suscitent ressentiment, mépris, phobies, emprises et haines. Si aujourd’hui, partout dans le monde, s’éveillent les nationalismes et éclatent des conflits xénophobes, c’est parce que la peur gagne l’humanité.

Se convertir, c’est affronter la montagne de ses peurs. Qu’est-ce qui me freine, me paralyse, ou même provoque chez moi le recul ? Le danger d’une telle analyse, c’est qu’elle peut susciter elle-même la peur, en ravivant des souvenirs. Beaucoup de gens ont peur d’ouvrir le couvercle de la boite de leurs angoisses.

On ne peut affronter ses peurs qu’en tournant résolument son regard vers l’espérance. Il faut une force spirituelle – et donc une conversion incarnée – pour affronter ses angoisses. Sans cela, on cherchera plutôt à fuir ou à enfuir ses peurs. N’avons-nous pas tous des peurs enfuies aux tréfonds de nous-même ?

Toute joie découle de l’exorcisme de nos peurs enfouies. La conversion, c’est ce patient travail d’exorcisme. Il ne s’agit pas d’enjamber la montagne de nos angoisses d’un grand pas. Je l’ai dit, on prendrait alors le risque de se figer face à l’ampleur de la tâche, le risque d’un mouvement de recul face à l’épaisseur de nos ténèbres. Il s’agit plutôt d’affronter ce qui affleure : nos craintes à mesure qu’elles apparaissent. D’où l’importance d’un examen de conscience quotidien qui remet nos inquiétudes de la journée dans les mains du Christ. En les exorcisant ainsi, petit à petit, et parce qu’un souvenir en éveille bien souvent un autre, couche après couche, nous parviendrons à purger l’abîme de nos peurs enfouies jusqu’à atteindre, au fond, celle d’être mort.

Tous nos énervements, toutes nos craintes, tous nos mépris et toutes nos haines reposent sur la peur d’être mort – mort socialement, mort spirituellement, mort affectivement et, finalement, physiquement. L’angoisse du néant et de la mort, voilà le ressort de tous les péchés du monde.

Si la mort et la résurrection du Christ est ce qui fonde notre foi, c’est Noël – sa naissance en nous – qui exorcise les peurs qui nous paralysent. La conversion de notre cœur est un patient travail de croissance de la vie divine en nous, à mesure que nous laisserons l’amour de Dieu s’incarner.

Saint Jean-Paul II l’avait bien compris qui, par ces mots : « N’ayez pas peur ! », a fissuré la chape de plomb que la Guerre froide faisait peser sur l’humanité.

N’ayez pas peur d’affronter vos angoisses et vos peurs, vous avez en vous l’Esprit du Christ reçu à votre baptême. Tournez-vous vers lui, favorisez sa croissance en vous au détriment de ce qui vous effraye encore. Couche après couche, déblayez une à une les craintes qui enténèbrent encore votre âme. Vous préparez ainsi un terreau pour la joie.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RESURGENCE.BE, le 3 décembre 2025

30.11.2025 – HOMÉLIE DU 1ER DIMANCHE DE L’AVENT – MATTHIEU 24, 37-44

La montagne de Dieu

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Matthieu 24, 37-44

Un texte spirituel se présente toujours comme un mille-feuille : il offre plusieurs niveaux de lecture. D’abord, une lecture littérale qui s’attache aux faits et cherche à discerner les situations évoquées. Ensuite, toute une série de couches analytiques : quel est le style du texte, son genre littéraire, le sens de son vocabulaire, son histoire, son contexte, les modes d’interprétation qu’il suggère, etc ? Enfin, une lecture spirituelle – la couche la plus élevée – qui vise à l’abstraction, pour édifier l’âme.

L’analyse des textes bibliques se présente ainsi toujours comme un discernement à opérer, par le biais de l’analyse, entre versets à comprendre littéralement et passages à interpréter symboliquement. C’est peut-être évident pour tous que notre foi ne doit pas espérer qu’une montagne aille littéralement se jeter dans la mer ou qu’il nous soit demandé de marcher concrètement sur les eaux. Nous sommes sans doute nombreux à interpréter ces passages symboliquement. Mais quand Dieu, dans le Lévitique, prononce la condamnation à mort de certains pécheurs, faut-il l’interpréter concrètement ou symboliquement ? Dieu sanctionne-t-il charnellement ou spirituellement ? J’aurais tendance à dire : un peu des deux. Le péché tue autant l’âme que le corps.

Dans la première lecture de ce dimanche, le prophète Isaïe parle de « la montagne de la maison du Seigneur », qu’il décrit comme un lieu d’apaisement vers lequel monteront des peuples nombreux, issus de toutes les nations. Comment interpréter ici le terme « montagne » ? Nous disons en effet que Dieu est au ciel. Entendons-nous, par là, au-delà des nuages, des étoiles ? Faut-il physiquement s’élever pour s’élever l’âme ? De nouveau, un peu des deux : ressusciter signifie littéralement se relever et nous ressusciterons avec notre corps. La montagne de Dieu existe en Israël, c’est le Mont Horeb. Est-ce là qu’il faudra nous rassembler pour l’Apocalypse ?

Quand le Christ, dans l’Évangile, parle du déluge, il en fait une interprétation spirituelle, une comparaison pour décrire la fin des temps : « deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée. » Il n’annonce pas ici un second déluge ; il en compare seulement les effets. Mais ce faisant, il ne doute pas de la réalité de celui qu’a affronté Noé. Interprétons-nous, nous aussi, le récit du déluge dans la Genèse (chapitres 6 à 9) comme des faits historiques ?

La montagne qu’il nous faut espérer jeter à la mer, celle qu’il faut gravir pour atteindre Dieu, c’est la montagne de nos soucis, de nos inquiétudes et de nos peurs. C’est la montagne de ténèbres et de chagrins qui nous obscurcit l’âme qu’il convient de surmonter. Et ceux qui ont eu à affronter de terribles malheurs savent à quel point elle est dure à gravir la montagne de nos anxiétés et de nos doutes. Comme celles qui ont eu à subir de grandes offenses savent à quel point il est difficile d’engloutir la montagne du ressentiment, de littéralement la jeter à la mer. Il y a des péchés, quand ils nous agressent, qui obscurcissent massivement notre vie et la rendent escarpée. Il y a des abîmes dans lesquelles nous pouvons sombrer parfois qui sont particulièrement ardues à remonter. Spirituellement, mais aussi physiquement. Le péché nous alourdit certes l’âme, mais l’état de notre âme influe particulièrement sur notre corps : la désespérance tue concrètement. Et tous ceux qui ont eu une pente à remonter dans leur vie savent que parfois on dévisse et retombe bas. L’image est ici spirituelle, qui parle de déchéance de soi, mais aussi physiquement concrète.

Nous aurions tort de nous cantonner à une lecture exclusivement symbolique des images bibliques. La montagne de Dieu signifie certes l’élévation spirituelle de l’âme, mais elle n’est pas moins un chemin qui éprouve le corps, autant que la traversée d’un désert affectif peut épuiser la soif de vivre.

L’archéologie n’a pas trouvé trace d’un cataclysme hydraulique mondial dans l’Antiquité. Personne n’a pu constater que la Terre a été totalement engloutie sous les eaux, qu’il y a réellement eu un déluge. Et beaucoup pensent que ce récit est purement symbolique, d’autant qu’on retrouve des évocations semblables dans d’autres cultures : notamment l’Épopée de Gilgamesh en Mésopotamie, mais aussi dans la mythologie grecque et dans les mythes hindous, amérindiens ou d’Océanie. On sait, par contre, que des déluges locaux ont bien eu lieu : des lacs de cratère qui s’effondrent et noient toute une vallée, des tsunamis qui ravagent des côtes entières. Quoi d’étonnant que les récits anciens de ces catastrophes aient percolé dans tant de mythologies ? Il s’agit d’évoquer un sentiment bien réel, celui des personnes qui ont effectivement subi de tels cataclysmes, celui de voir subitement tout son monde englouti. La peur spirituelle de se sentir submergé par une catastrophe reflète bel et bien une peur réelle dont ces récits témoignent.

Nous entrons aujourd’hui en Avent. Au fil des semaines, jusqu’à Noël, les lectures nous présenteront une montée spirituelle : le premier dimanche : veillez, tenez-vous prêts ; le deuxième : convertissez-vous, préparez le chemin du Seigneur ; le troisième, le dimanche de Gaudete : réjouissez-vous, le salut est déjà à l’œuvre ; et le quatrième : accueillez concrètement le Christ dans votre vie. Être en alerte, se préparer, se réjouir et accueillir Dieu naissant : voilà notre programme pour monter vers Noël.

C’est aussi le plan de toute montée spirituelle : d’abord discerner les signes des temps et de son âme, ensuite se préparer et se réjouir d’y apporter la lumière, enfin accueillir en soi, incarner concrètement, la présence naissante de Dieu.

Noël ne sera vraiment Noël que si c’est Noël en nous. Noël, c’est autant la célébration symbolique d’un évènement historique – la naissance de Jésus, il y a deux mille ans – que la célébration de la naissance de la vie divine en nous.

Pour apercevoir cette vie divine, il faut survivre à bien des déluges spirituels et escalader bien des montages de souffrance. Mais la vue est à ce prix et elle est exaltante, comme l’éprouvent les alpinistes quand ils atteignent le sommet : le même émerveillement, le même sentiment d’aboutissement, le même état de sérénité et de paix.

Allons, escaladons toutes nos montagnes ! Courage, montons ! Il se peut que la pente soit longue et raide, que nos corps soient fatigués et nos esprits lassés, mais la paix dans la plénitude de l’amour de Dieu est à ce prix.

Munis de l’esprit de l’Avent – c’est à dire alertés par la perspective de la joie – malgré nos troubles et nos difficultés, malgré nos souffrances et nos rechutes, tous les sommets seront à nous. Et ce sera alors Noël en nous.

Amen.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 26 novembre 2025

23.11.2025 – HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DU CHIST, ROI DE L’UNIVERS – LUC 23, 35-43

Qui me gouverne ?

Homélie du Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Luc 23, 35-43

Nous célébrons ce dimanche le Christ Roi de l’Univers. De nos jours, « Christ » apparaît comme un nom propre, presqu’un second prénom de Jésus : il est Jésus-Christ. C’est commode d’autant qu’il y a plusieurs Jésus dans la Bible, qui est aussi notamment le prénom de celui que nous appelons Barabbas.

Étymologiquement, « Christ » – du grec « Khristós » – signifie celui qui a reçu l’onction, littéralement « celui qui a été enduit ». On trouve, par exemple, dans la Bible (LXX, Ex 29:2 ; Nb 6:15), le terme « christ » à propos de pains badigeonnés d’huile. Dans Homère ou Aristote, il signifie « peindre », notamment des statues. Pour les personnes, il s’agit de l’onction divine, traduction du terme hébreu « Mashia’h », dont dérive le mot français « Messie ». Le Christ ou le Messie est ainsi celui que Dieu a consacré par l’onction.

Le titre n’appartient pas qu’à Jésus. Dans l’Ancien Testament, les rois d’Israël sont christs. Sirius, le roi perse qui libère les Hébreux de la captivité à Babylone est, lui-aussi, appelé christ. On le voit, c’est un terme général qui qualifie ceux qui dirigent le peuple vers la délivrance et le salut. A notre baptême, nous avons tous reçu l’onction sainte qui fait de nous des christs, des personnes aptes à se diriger elles-mêmes, avec l’aide l’Esprit Saint, vers le salut.

C’est l’occasion de nous poser la question : qui gouverne ? Qui gouverne notre cœur, notre vie ?

Le roi est celui qui incarne le gouvernement. C’est là sa définition. Gouverner, c’est avant tout prendre des décisions, donner une direction à une action et finalement un sens à l’existence, au moins l’inscrire dans une certaine perspective. Et convenons d’appeler roi ou reine celui qui tient la barre, qui décide, qui gouverne.

Évacuons d’emblée le cas maladif de celui qui se prend pour le roi, qui considère le gouvernement essentiellement sous l’angle de la reconnaissance et des égards qu’il reçoit parfois – « ceux qui aiment les premiers rangs dans les assemblées » dira l’Écriture (Mt 23, 6) – qui demandent avant tout à être reconnus, à être servis, à être obéis ; qui veulent le pouvoir non pour ce qu’il permet mais pour ce qu’il représente. Se prendre pour le roi dénote une stratégie immature pour compenser une médiocrité que l’on se connaît. C’est du camouflage.

Qui gouverne ma vie ? Quelles sont la ou les personnes qui m’incitent à telle ou telle direction ? Qui dirige le sens que prend mon existence ? Qui lui donne son sens ultime ?

Beaucoup diront peut-être : finalement, le roi, c’est moi. Je suis le maître de mon existence. Je me sens fondamentalement libre. Je fais ce que je veux. Je suis le roi. C’est moi qui gouverne ma vie.

C’est un peu simple, je trouve, de s’affirmer le roi, de se penser pleinement en charge de sa destinée, d’espérer avoir totalement le gouvernail de sa vie en main. Il y a des choix libres pour tous, c’est certain – et Dieu nous veut libres. Mais il y a des choix contingentés, des choix orientés – par d’autres ou par les événements – et il y a aussi des directions qui nous sont imposées, parfois contre notre gré.

Qui gouverne ?

Le monde, l’État, la société, notre entourage exercent sur nous une influence, parfois avec poids. Beaucoup de décisions que nous prenons le sont en fonction de notre environnement et même de la pensée d’autrui.

Qu’est-ce qui oriente mon affectivité ? Moi ? Qui détermine la direction que prend mon cœur ? D’où me viennent tel ou tel attrait ? De ma propre décision ? D’où viennent mes centres d’intérêts, mes préoccupations ? De ma seule liberté ou la vie qui a été la mienne, les personnes qui ont eu sur moi une influence les ont-elles contingentées, orientées ? Les opportunités qui me sont offertes dépendent en grande partie des circonstances : on ne choisit ni ses parents, ni sa famille, ni la culture dans laquelle on naît.

Qui gouverne ma vie ? Qui gouverne mes choix ?

Si les marques font de la publicité, c’est que ça marche. C’est d’ailleurs prouvé. Les discours que nous recevons ont pour but de nous convaincre, pas toujours en dialogue. Beaucoup d’idées, de concepts, de stéréotypes nous sont imposés par la culture ambiante, par les médias, aussi par nos proches. La fabrication du consentement – en fait son orientation – est une science dont se servent désormais les politiciens, les économistes et les stratèges.

Qui gouverne ce à quoi je pense ?

Les idées sur lesquelles votre cerveau sautille actuellement : ce sont les miennes. Ce sont mes mots auxquels votre cerveau attache son attention. Le fil de pensée qui est le vôtre pour l’instant qui le dirige ? Vous ? Moi ? Les deux ?

Et même lorsque je me prends personnellement en charge, il m’arrive de m’aveugler, de me tromper, de me mentir même parfois. Qui gouverne alors ? Mon inconscient ?

Alors répondons à toutes ces questions.

Dieu nous a créés libres et la liberté que je prends est celle de vouloir le bien. Comme nous tous ici, je l’espère, je me donne la direction du bien – de manière presqu’abstraite et ainsi plus librement.

Le bien que je désire : c’est l’amour. Et je le désire tellement que je l’érige en puissance de gouvernement pour ma vie. C’est l’amour – ici aussi dans ce qu’il a d’absolu, et libre – qui oriente et dirige ma vie.

Il se trouve que l’amour est toujours une personne.

Dans le mesure où le Christ, incarne pour nous, l’amour personnel de Dieu qui vient à notre rencontre, alors oui : je souhaite qu’il soit pour moi le roi, cette personne qui gouverne ma vie avec une puissance qui me dépasse. Avant tout autre – la société, l’époque ou celles et ceux qui m’entourent – c’est lui, l’amour parfaitement incarné de Dieu, que je souhaite voir orienter tout mon univers.

Notre baptême a fait de nous des « christ-roi », des personnes qui, munies de l’onction de l’Esprit-Saint, sont capables de se gouverner elles-mêmes. Ainsi la personne qui gouverne le chrétien c’est lui-même, en dialogue avec Dieu.

Ne cherchons pas à gouverner nos vies seuls, nous nous égarerions …

Fr. Laurent Mathelot

Source: RESURGENCE.BE, le 20 novembre 2025

16.11.2025 – HOMÉLIE DU 33ÈME DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE – LUC 17 1-6

Le jour du Seigneur

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot.

Avez-vous entendu parler de la « collapsologie » ? Du latin collapsus – évanouissement –, c’est la science des effondrements qui étudie l’effondrement des espèces, celui des économies, et au-delà, de nos modes de vie et civilisations. Il y a, derrière la notion de collapsologie, la crainte d’un château de carte qui s’écroule. Les lectures d’aujourd’hui sont un traité de collapsologie : elles parlent du « Jour du Seigneur », de la fin des temps, de l’Apocalypse, de l’effondrement final de tout ce qui ne résistera pas face à Dieu.

Les livres d’Histoire nous racontent les récits de civilisations qui se sont effondrées, d’époques millénaristes où tous pensaient la fin des temps arrivée. On pense aux grandes invasions, aux grandes famines, aux grandes pestes, aux guerres mondiales. On pense peut-être, aujourd’hui, au dérèglement climatique. En effet, si on est loin de la panique suscitée par l’arrivée de la peste ou de la guerre, beaucoup s’inquiètent désormais d’un prochain effondrement, sinon de l’humanité, en tous cas de nos modes de vies.

Notre foi affirme une fin des temps, précédée de combats violents et persécutions, lieu de révélation de notre véritable nature. Voilà le jugement final, le « jour du Seigneur » : lorsque, dans le combat pour la Vie, nous apparaissons finalement tels que nous sommes.

Quand arrivent les pestes, les famines, les guerres et les persécutions, la nature des hommes se révèle. Au fur et à mesure que s’approchent les catastrophes, les comportements changent en effet. Toujours, la crainte de la mort révèle la nature humaine.

C’est exactement le sens du mot Apocalypse, qui ne signifie pas d’abord toute une série de catastrophes, guerres ou combats mais Révélation – du grec apokálupsis : dévoilement. L’Apocalypse est avant tout la Révélation de la véritable nature humaine – celle du Christ et la nôtre – dans le combat final pour la vie. Face aux sentiments extrêmes, dans les joies intenses comme dans les tragédies les plus accablantes, notre humanité en effet se dévoile. L’Apocalypse n’est pas tant un déchaînement d’événements terribles que la révélation de nos réactions face à de tels événements.

Finalement, face au danger, c’est la nature du Christ en nous qui se révèle, comme elle se révèle sur la Croix, face à la persécution et à la mort. Si confrontés à une guerre qui s’annonce, vous prônez l’amour fraternel, si voyant surgir la famine vous persistez à défendre le partage équitable, si quand survient une épidémie vous continuez à vouloir embrasser le lépreux, c’est certain : on va vous persécuter. Même au sein de nos communautés, de nos familles si, face à un ennemi qui nous assaille, nous prêchons encore l’amour, il s’en trouvera pour vouloir nous faire taire, et peut-être nous livrer à la mort.

Le Livre de Malachie présente le jour du Seigneur, c’est à dire Dieu qui se révèle à la fin des temps, comme un Soleil brûlant qui se lève, consumant les arrogants comme la fournaise et guérissant de son éclat ceux qui le craignent, les fidèles qui gardent ses commandements.

Mais qui ici ne se sent pas parfois arrogant ? Qui ici peut prétendre être resté fidèle, en toutes circonstances, au commandement d’aimer ? Et comment réagirions-nous face à l’imminence d’un cataclysme, d’une guerre ou d’un effondrement de masse ? Face à la mort qui approche, face au combat pour la vie, serons-nous de ceux que la peur terrorise ou de ceux qui maintiendront jusqu’au bout l’amour ? Serons-nous des lâches ou des justes ? Avez-vous déjà été confrontés à un moment de panique ?

Être arrogant, c’est avant tout se croire supérieur – supérieur aux autres et supérieur à Dieu. Et ça nous arrive à tous, parfois. C’est précisément cette arrogance que l’Apocalypse vient dramatiquement révéler, car il arrive toujours un moment où la mort gagne et notre belle supériorité s’effondre. A mesure que nous y aurons cru, ce sera la panique. Les arrogants d’aujourd’hui seront les lâches de demain face à l’adversité. Comme ce sont les humbles face à la mort, qui seront les forts au moment venu. Le Christ, en tête.

Tous nos Temples s’effondreront. Tous nos édifices aussi grands et beaux soient-ils tomberont en ruine, à commencer par l’édifice de notre propre vie. Le Temple, cette magnifique construction à la gloire du Dieu d’Israël, était à l’époque de Jésus flambant neuf : une merveille prête à rivaliser avec tous les édifices de l’Empire, à l’image de l’arrogance d’Hérode. Le Temple fonctionne ici comme l’image forte de tous nos édifices humains, de toutes nos constructions personnelles, de tous nos fantasmes de grandeur.

Que viennent les catastrophes, la mort ou la fin des temps, et ils s’effondreront nos beaux idéaux sur la famille, la fraternité entre tous, et peut-être même le bel idéal que nous avons de nous-même. Que surgissent les malheurs, les famines et les guerres, que vienne la panique et nous verrons l’humanité s’effondrer. De quel coté serons-nous alors ? De celui des bourreaux, des arrogants apeurés ou de celui des victimes livrées à l’amour malgré tout ? Comment savoir ? Comment savoir, face à une situation apocalyptique, quelle sera ma réaction ?

« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » (2 Th 3, 10) dit Paul aux Thessaloniciens. Face à l’ampleur des problèmes, l’oisiveté n’est pas acceptable. L’indice pour savoir comment nous nous comporterons en situation de grande détresse est notre volonté présente de ne pas rester passifs face aux défis du monde, aux urgences qui déjà se présentent à nous. Le Christ le dit à la fin de l’Évangile : « C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie.»

Et en effet, si nous voulons vivre, quels que soient les défis, les drames, les catastrophes et la mort même qu’il nous faudra affronter, si nous avons su ne pas être arrogants et laisser l’Esprit du Christ prendre notre défense, malgré la souffrance ou les persécutions, nous entendrons alors Dieu, son Père et notre Père, nous dire, comme le soulignait l’antienne de l’Évangile : « Redresse-toi et relève la tête, car ta rédemption approche ». Il n’y a que le Christ en nous qui résistera à l’effondrement du temple de notre corps.

Ce sera alors pour nous l’Apocalypse, la révélation de la puissance divine que nous avons su incarner. Il suffit de persévérer à simplement aimer. Jusqu’à voir dramatiquement s’approcher la mort, les guerres, les souffrances et même les persécutions : aimer.

Si vous persistez à aimer, et Dieu et l’humanité, quels que soient les défis qui se présentent à vous, vous n’aurez jamais peur. C’est cet amour qui parlera pour vous aux moments ultimes et vous serez sauvés.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 12 novembre 1015

09.11.2025 – HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DE LA DÉDICACE DU LATRAN – JEAN 2 13-22

Temple et petits marchandages

Homélie par le Fr. Laurent Mathelot

Évangile selon saint Jean 2, 13-22

Aujourd’hui, nous célébrons la fête de la Dédicace de la Basilique Saint-Jean-du-Latran. Cette basilique, érigée à Rome au IVesiècle, est la cathédrale de l’évêque de Rome – le Pape – et elle porte le titre de « mère et tête de toutes les églises de la ville et du monde ». C’est l’Église en tant que temple, sanctuaire, demeure de Dieu, que nous célébrons. La dédicace d’un édifice religieux marque le moment où il est consacré, devenant un lieu saint où le peuple se rassemble pour célébrer les mystères divins. Au-delà de la pierre et de l’histoire, cette fête nous invite à contempler le temple comme signe de la présence de Dieu parmi nous, rappelant que les lieux de culte sont des espaces privilégiés où le ciel rencontre la terre, et où la communauté chrétienne célèbre son unité dans la foi.

Partant de cette définition du temple comme lieu de rencontre du ciel et de la terre, avec Paul, nous constatons qu’elle désigne autant les édifices où nous rencontrons Dieu que notre propre corps, premier lieu où Dieu veut surgir dans le monde. Paul dit : « Ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » ; « Vous êtes une maison que Dieu construit ». Si la Basilique du Latran représente symboliquement le temple matériel, élevé par des mains humaines pour honorer Dieu, ces versets nous révèlent que le véritable temple est vivant et spirituel : c’est chacun de nous, baptisé et habité par l’Esprit, pierres vivantes de l’Église qui se construit. Ainsi, cette fête ne se limite pas à une commémoration historique ; elle nous appelle à reconnaître notre propre consécration intérieure, à veiller sur ce sanctuaire personnel pour qu’il reste pur et rayonnant de la présence divine, et à bâtir ensemble une communauté où Dieu puisse véritablement demeurer.

Dans l’Évangile, Jésus se trouve donc au Temple de Jérusalem, un édifice magnifique, pas encore tout à fait achevé, un des plus grands temples bâtis de main d’homme, une splendeur assurant partout le rayonnement de la Cité sainte, une merveille du monde antique. Là, il dit : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. »

Aussi beaux que soient tous les temples que cette humanité pourra construire, aucune beauté faite de main d’homme n’égalera la beauté créée par Dieu : « Vous êtes une maison que Dieu construit » ; « vous êtes un sanctuaire de Dieu ». Le temple sacré que constitue notre corps est infiniment plus précieux que toutes les cathédrales, toutes les œuvres d’art de nos églises, tous les calices, ciboires et ostensoirs réunis. Avec l’Eucharistie, le temple sacré de notre corps est le seul véritable trésor dont dispose l’Église. Et, aux yeux de Dieu, il a une valeur inouïe, incomparablement plus élevée que nous ne pouvons l’imaginer. « Tu as du prix à mes yeux, tu as de la valeur et je t’aime » dit le Seigneur dans le Livre d’Isaïe (43, 4). L’amour de Dieu, voilà notre valeur.

On comprend dès lors que l’amour de soi est toujours une sous-estimation. Jamais nous ne serons capables de poser sur nous-même le regard d’amour que Dieu pose. L’amour égoïste est toujours une dévaluation de soi, un faux jugement de la valeur humaine qui est la nôtre. En fait, une surélévation de soi parce qu’intimement, on s’estime dévalué. L’amour égoïste est sans commune mesure avec l’amour que Dieu nous porte.

Les marchands du Temple sont ceux qui s’arrogent le droit de déterminer la valeur de l’œuvre divine. Ils s’enrichissent des sacrifices ; ils monnaient les rites ; ils vendent l’espérance ; ils tarifient l’amour.

Marchands du Temple, les vendeurs de rêve et d’illusion, d’image de marque et de mode ; marchands du Temple, les réseaux sociaux qui nous assurent d’être admirés ou aimés à force de clics ; marchands du Temple, les acteurs médiatiques et politiques qui promettent des solutions simples aux peurs qu’ils attisent. Pour ces gens, nous avons une valeur marchande.

On peut être aussi marchand du Temple que l’on est, lorsque l’on brade ses sentiments ou que l’on compromet son esprit. Il nous arrive de céder aux petits marchandages de la séduction.

« Vous êtes un sanctuaire de Dieu» ; « Vous êtes une maison que Dieu construit ».

Jésus est particulièrement sévère envers les marchands du Temple, qu’il chasse avec un fouet – un des rares actes de violence de sa part, un écho à la violence de Dieu envers les idolâtres, que l’on retrouve partout dans la Bible. Pourquoi donc cette violence ?

Parce que l’idolâtrie, comme l’égoïsme, nous emportent facilement. Il est facile, en effet, de nous illusionner par nos rêves de grandeur et nos vies fantasmées. Il est facile de s’étourdir passionnément pour une illusion de bonheur, une existence rêvée, une ambition illusoire. Ce faisant, nous nous emprisonnons dans une image de nous-même, nous assumons face au monde une image de marque que nous chercherons toujours à peaufiner et, ainsi, une vie de mensonges. Là, nous touchons à l’étymologie de l’idolâtrie, qui est un culte rendu à une image, une illusion. L’idole est toujours la projection de nos fantasmes.

Ainsi, si Paul affirme avec force que nous sommes un temple de l’Esprit Saint, il nous est facile de remplacer cette projection de Dieu dans notre esprit par une illusion de bonheur plus accessible, une idole construite par nos soins. Dieu est virulent contre les idoles, parce qu’elles se substituent facilement à lui dans notre cœur et notre esprit, sans même parfois que nous nous en rendions compte. A cet égard, l’égoïsme – l’idolâtrie de soi – est celle qui nous colle le plus à la peau.

La vie spirituelle est un constant dévoilement de Dieu à travers nos existences. L’idolâtrie, c’est l’arrêt de ce dévoilement, la fixation d’une image fausse de bonheur et finalement, à mesure de son emprise, la disparition de la perspective divine de nos vies, pour une vie de faux-semblants.

Dieu veut la vérité en nous et c’est pourquoi nous devons renoncer à idolâtrer l’image que nous avons de nous-même, de la société, de l’Église et même celle que nous avons du Christ. Le processus est essentiellement inverse : c’est à Dieu qu’il appartient de nous révéler qui il est et qui nous sommes, individuellement et en Église. Et c’est à nous qu’il revient d’accepter cette révélation.

Ne nous arrêtons à aucune image que nous avons de nous-même, de nos familles, de nos communautés, elles sont tellement en-deçà de l’image que nous renvoie le regard de Dieu.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 4 novembre 2025