Urs Brosi interviewé sur la SRF, le 5 octobre 2023 | capture d’écran SRF
Urs Brosi: «Réduire l’argent pour les évêques ne convainc pas la RKZ»
Le Secrétaire général de la Conférence centrale catholique de Suisse (RKZ), Urs Brosi, se montre compréhensif envers les paroisses qui ne veulent plus verser l’impôt ecclésiastique aux diocèses, mais estime que c’est «juridiquement problématique».
Par Jacqueline Straub, kath.ch, adaptation Grégory Roth
Le Secrétaire général de la RKZ répondait le 5 octobre 2023 aux questions de la présentatrice Franziska Ramser lors de l’émission «Rundschau” de la SRF. Le représentant de l’organisation faîtière des Églises catholiques cantonales
réagissait à un reportage sur une paroisse qui a coupé les vivres aux évêques et qui verse désormais sur un compte bloqué le 1% de l’impôt ecclésiastique que perçoit le diocèse.
Urs Brosi exprime une «grande compréhension» face à ces réactions paroissiales, car les attentes quant à une solution concrète au problème d’abus sont énormes. Il a néanmoins exprimé ses inquiétudes: «C’est juridiquement problématique, car la paroisse ne verse pas sa contribution directement au diocèse et à l’évêque.»
A la suite des récentes révélations d’abus sexuels au sein de l’Eglise, la Conférence centrale de l’Eglise catholique suisse (RKZ) redoute que la situation ne change pas jsi elle n’exerce pas de pression. L’organe menace de couper les impôts versés aux évêques. Pour le conseiller d’Etat valaisan Frédéric Favre, les autorités cantonales doivent avoir un droit de regard sur les activités de l’Eglise.
« Nous ne sommes plus en état de pouvoir faire confiance aux évêques pour qu’ils soient prêts à changer suffisamment les structures et la situation en vue de diminuer les abus sexuels », a asséné Urs Brosi, secrétaire général de la Conférence centrale catholique romaine de Suisse (RKZ – Römisch-Katholische Zentralkonferenz), dans le 19h30 de la RTS dimanche.
En Suisse, c’est la première fois que qu’une pression est exercée sur l’Eglise par le biais de l’argent. Quelques jours après les révélations des nombreux cas d’abus sexuels, la RKZ craint que rien ne change.
Dans la presse dominicale, la ministre zurichoise Jacqueline Fehr, en charges des affaires religieuses, promet d’exiger des comptes. « Les conditions posées aux contributions de l’Etat sont un levier efficace pour mettre fin aux atermoiements en matière de réformes », affirme-t-elle. D’après le journal Blick, l’Eglise catholique zurichoise est celle qui reçoit le plus d’argent en Suisse: près de 165 millions de francs par an.
Plus d’un milliard chaque année
Chaque année, l’Eglise catholique suisse encaisse plus d’un milliard de francs. Elle les perçoit principalement grâce aux impôts des fidèles et des entreprises, mais également via la contribution des pouvoirs publics.
En Suisse romande, des impôts ecclésiastiques sont perçus dans les cantons du Jura, de Fribourg, du Valais. Le canton de Vaud soutient financièrement l’Eglise en lui versant une partie des impôts généraux. Du côté de Genève et de Neuchâtel, les deux cantons ne prévoient qu’une contribution volontaire.
Si on apporte un soutien financier, on est en droit d’attendre que les actes abominables qui ont été révélés ne se reproduisent plus dit Frédéric Favre, conseiller d’Etat valaisan
Ce levier financier pourrait offrir un droit de regard aux politiques. Mais au sein des cantons catholiques interrogés à ce sujet par le 19h30, le Valais et Fribourg, les réactions sont contrastées. »Si on apporte un soutien financier, on est en droit d’attendre que les actes abominables qui ont été révélés ne se reproduisent plus », considère ainsi Frédéric Favre, conseiller d’Etat valaisan (PLR) en charge des Institutions. « On a le droit d’exercer une pression, y compris financière », insiste le ministre.
Autre canton, autre avis. Le conseiller d’Etat fribourgeois Jean-Pierre Siggen (PDC) se montre plus mesuré. Il considère de son côté qu’on ne peut pas arrêter de percevoir cet impôt simplement pour menacer ou faire pression. « Etant donné que l’Etat a des relations régulières avec l’Eglise, on peut rassurer la population qui s’inquiète sur le fait que nous observons son bon fonctionnement et les mesures qu’elle a prises », estime le chef de la Direction des finances.
A la suite de l’enquête sur les abus sexuels dans l’Eglise en Suisse, le conseil de paroisse d’Adligenswil (LU) a décidé de couper les vivres au diocèse de Bâle. Il versera immédiatement sur un compte bloqué les recettes des impôts ecclésiastiques attribuées ordinairement à l’évêché.
Jacqueline Straub, kath.ch / traduction adaptation Maurice Page
Par cette mesure de répression financière, la paroisse St-Martin entend faire pression sur le diocèse pour que «le système soit fondamentalement remanié». Elle invite toutes les paroisses de Suisse à faire de même.
Nicolas Betticher reste serein dans son église bernoise, où dit-il, les fidèles et le conseil de paroisse le soutiennent.
Remo Nägeli
Il est l’homme qui a dénoncé de nouveaux scandales d’abus sexuels et de dissimulation au sein de l’Eglise. Rencontre avec Nicolas Betticher, un curé qui assure mettre sa mémoire au service de la vérité.
Il nous reçoit dans les bureaux de l’église Bruder Klaus à Berne, où il est curé depuis onze ans. Le jour même où une commission d’historiens rend public le chiffre de 1002 cas d’abus sexuels relevés depuis le milieu du XXe siècle au sein de l’Eglise catholique. Fin, le verbe affûté, Nicolas Betticher, 62 ans, est l’homme sur qui tous les projecteurs se sont braqués depuis la révélation par le «SonntagsBlick» des graves accusations qu’il a formulées dans une lettre à destination du Saint-Siège contre six évêques ou anciens évêques à qui il reproche d’avoir dissimulé des abus sexuels. Parmi eux: Mgr Jean-Marie Lovey, actuel évêque du diocèse de Sion, et Mgr Charles Morerod, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. Selon cette missive, les six hommes «auraient tous couvert des cas d’abus sexuels, l’un d’entre eux aurait même agressé lui-même un jeune». A cela «s’ajoutent des abus présumés commis par des prêtres en Suisse».
Face à ces graves révélations, la Conférence des évêques suisses (CES) a ordonné, le 23 juin dernier, l’ouverture d’une enquête préliminaire, la confiant à l’évêque de Coire, Mgr Joseph Bonnemain. Mis en cause dans cette affaire, Mgr Scarcella, père abbé de Saint-Maurice, vient d’ailleurs d’annoncer suspendre sa charge jusqu’à la fin de cette enquête.
Nicolas Betticher, qui se décrit aujourd’hui comme un simple curé soucieux de vérité, a pourtant longtemps joué un rôle de premier plan. Porte-parole de la CES, chancelier du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg en 2001, nommé vicaire général en 2009, juge au tribunal interdiocésain, la liste est longue avant d’ajouter à ce CV lanceur d’alerte.
A la mort de Mgr Genoud, et la prise de fonction de son successeur, Mgr Charles Morerod, l’homme qu’on a surnommé parfois le Mazarin fribourgeois a connu une véritable traversée du désert. Extrêmement dure mais salvatrice, assure-t-il, avant de retrouver un job et de s’épanouir dans sa paroisse bernoise. «Ce qui se passe contribue à la conscientisation non seulement des catholiques mais de tout le monde», nous assure-t-il avant même notre première question.
– Comment vivez-vous le fait d’être l’homme qui provoque un tsunami au sein de l’Eglise? – Nicolas Betticher: Ce n’est pas facile, ce ne sont pas des choses dont on aime parler, en même temps je me sens très porté par Dieu, par ma foi et aussi magnifiquement par ma paroisse, ma famille. «On te soutient», m’a dit le président de paroisse, et cela fait du bien dans cette situation tempétueuse.
– Les personnes que vous avez mises en cause ont réagi? – Je n’ai pas eu de nouvelles. Ce qui est en soi normal.
– La commission de l’Université de Zurich qui a recensé depuis 1950 tous les cas d’abus sexuels répertoriés dans les archives de l’Eglise évoque 1002 cas. La pointe de l’iceberg? – Oui. Les victimes sont beaucoup plus nombreuses. Depuis la médiatisation de ma lettre, des victimes m’appellent, me disent: «Merci pour ce que vous avez fait mais je n’ai pas la force d’aller annoncer cela. Je ne peux plus entrer dans une église, voir des images de messe à la TV…»
– Que leur répondez-vous? – Je leur dis simplement: «Je suis là.» Même si je ne suis qu’un petit curé à Berne, je suis de leur côté. Et ils le sentent. Et c’est déjà ça.
– Vous avez été auditionné plusieurs fois par cette commission? – Trois fois. J’ai 35 ans d’expérience au sein de l’Eglise, comme laïc mais aussi comme prêtre, juge au tribunal interdiocésain. J’ai eu la chance de travailler en paroisse, en vicariat épiscopal, à l’évêché, à la nonciature. J’ai passé par tous les étages et de ce fait glané beaucoup d’informations.
– Vous notiez les cas, les abus portés à votre connaissance? – Non. Je n’ai jamais pris un seul document mais les choses les plus graves comme les plus récentes restent gravées dans ma mémoire. J’ai dit à la commission de vérifier car je n’avais plus les procès-verbaux, les actes.
– Pourquoi avoir écrit une lettre à Rome transmise par le nonce apostolique plutôt que d’aller parler à votre hiérarchie? – Comme j’avais donné toutes mes informations à la commission assumant l’enquête préliminaire et comme ces dernières concernaient des évêques, je me devais d’informer le Saint-Siège, conformément aux directives canoniques. Avant de rédiger ma lettre, j’en avais parlé en automne 2022 au nonce. Je souhaite, lui ai-je dit, qu’en tant que représentant du pape en Suisse vous transmettiez cela au Saint-Père. J’ai attendu six mois, subodorant que cela n’avait pas été fait puisque Rome n’a pas réagi. Le 25 mai, j’ai écrit la lettre et la réaction de Rome a été immédiate puisqu’une commission d’enquête dirigée par l’évêque de Coire, Mgr Bonnemain, a été diligentée.
– Vous réaffirmez ici ne pas être à l’origine de la fuite dans un média dominical? – Oui. Je n’ai jamais trahi le secret de fonction. Je suis dans la communion hiérarchique. Tout ce que je disais devait rester dans la famille. J’espérais que le pape prenne au sérieux mais aussi vérifie ce que je dis. A charge et à décharge, car les personnes sont toujours présumées innocentes. Mais j’ai transmis des faits vérifiables. Si cela conduit à plus grand bien, tant mieux! J’ai reçu plus de 100 e-mails et téléphones en quelques jours. Et il s’est passé hier soir quelque chose qui m’a beaucoup touché, parce qu’à un moment donné je commençais aussi à douter, à me demander si j’avais eu raison de donner toutes ces interviews… J’ai reçu un appel d’un prêtre que je ne connais pas, qui m’avait vu au TJ. Comme moi, il était devenu prêtre sur le tard et m’a dit: «Je suis tellement attristé par tout ce que je vois depuis ces dernières années que j’avais décidé de quitter le ministère. Je vous ai vu et j’ai décidé de rester!» (Il ne cache pas son émotion.) Si je peux faire ça, alors c’est bien. Comme lui, j’ai plusieurs fois été dans la même situation. Si je ne l’avais pas fait, je serais complice et c’est inacceptable!
– A quel niveau se situent les dissimulations que vous dénoncez? – Des informations sur des abus qui n’ont pas été transmises au Ministère public, alors qu’il y a obligation de le faire, mais aussi une volonté de ne pas utiliser tous les moyens qui nous permettent d’aller plus loin que le droit des hommes et dont nous ne faisons pas assez usage. Le droit canonique autorise, par exemple, la levée de la prescription. Ce que j’ai fait l’an passé pour un cas précis à la demande d’un évêque. Ce qui nous a permis d’ouvrir une procédure et d’arriver à une sentence. Mais bien souvent, malheureusement, si un abus est prescrit et classé par le Ministère public, l’Eglise entérine cette décision et classe l’affaire à son tour.
Ce prêtre et docteur en droit canonique plaide pour la fin de la dissimulation mais aussi pour la création de tribunaux ecclésiastiques indépendants de la tutelle d’un évêque. Remo Nägeli
– Quel genre de sentences existe? – La plus grave, c’est l’exclusion de l’état clérical, mais seul le pape peut la prononcer. On ne peut enlever en revanche le sacrement, qui est indélébile. Mais il y a différentes formes et degrés de peines, ce peut être devoir passer un an dans un couvent, suivre une thérapie, payer des compensations aux victimes, ne plus pouvoir célébrer la messe…
– L’Eglise devrait lever toutes les prescriptions en matière d’abus sexuels quand un cas est prescrit par la justice des hommes? – Oui. Bien sûr. A charge de la décharge, comme je le dis souvent. Mais la protection du prêtre est encore un réflexe bien ancré chez les évêques. En 2008, le président des évêques suisses m’a insulté parce que j’avais présenté un cas au Ministère public. Il m’a accusé d’avoir vendu un prêtre à la police!
– Mais vous avez occupé des fonctions importantes au sein de l’Eglise, quand vous étiez notamment conseiller de Mgr Genoud. N’avez-vous pas été aussi complice de ce système? – Je ne crois pas avoir été complice. Au début des affaires, en janvier 2008, nous avions été submergés par la révélation de nouveaux cas, dans le sillage de l’affaire d’un capucin français. On a immédiatement mis sur pied une commission externe qui gérait les affaires et transmettait un rapport à l’évêque. Le système marchait bien. Il faut demander à Mgr Morerod pourquoi il a supprimé cette commission quand il est arrivé au pouvoir. Mais à l’époque, on n’avait pas de base légale, de règlements pour faire une procédure canonique. Personne n’en parlait, personne n’en faisait. C’est pour cette raison que je dis qu’on a mal travaillé. Aujourd’hui, on a tous les outils à disposition pour le faire.
– Le problème vient-il du fait que l’Eglise est dirigée par de vieux hommes blancs qui s’accrochent à leur pouvoir? – C’est le cœur du problème. Le pouvoir peut être extrêmement pernicieux. A son ordination, l’évêque reçoit les trois pouvoirs: il est le juge suprême, le chef exécutif et en même temps le législateur et père spirituel de ses prêtres. Il y a quelque chose de malsain dans tout ça. Si on veut être fidèle à ces trois pouvoirs, on pète un câble! C’est ce qui est arrivé à Mgr Genoud. Lui en est tombé malade. Vous ne pouvez pas juger quelqu’un qui en même temps est votre collaborateur, avec qui vous avez peut-être été au séminaire, en vacances, parce que c’est un bon camarade et, en même temps, vous êtes le seul qui peut le juger. Il faut séparer ces trois pouvoirs. Je suis heureux d’entendre Mgr Bonnemain dire aujourd’hui qu’il faut créer des tribunaux ecclésiastiques.
– Aviez-vous noué des liens profonds avec certaines des personnes que vous dénoncez dans votre lettre? – Pas profonds, mais il est évident que les évêques dont je parle, je les connais tous, j’ai travaillé avec certains d’entre eux. En même temps, j’ai envie de les aider. Ce que je fais là, c’est aussi pour eux. On n’est pas l’un contre l’autre mais avec l’autre, au service de la justice et de la vérité. Nous devons avoir le courage de demander en Suisse la création de tribunaux indépendants. Soyons proactifs, créons par exemple trois tribunaux pour chaque région linguistique avec des gens compétents dans le domaine de l’abus sexuel, du droit, qui auront le pouvoir de juger également des évêques.
– Les destituer aussi? – Non. Seul le pape peut le faire. Mais prononcer une sentence qui aurait des conséquences. Je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas d’évêques qui crient ce que je crie. Ces tribunaux leur permettraient de se consacrer uniquement à leur tâche ecclésiastique tout en confiant la gestion des abus sexuels à un organe compétent. Mgr Genoud aurait pu faire entendre ce cri, mais il n’avait plus la force de le faire à la fin de sa vie. Il avait une empathie de première classe, il a absorbé tous ces cas d’abus par des prêtres comme si c’était lui qui les avait perpétrés.
– Avec tout ça, vous avez douté parfois de l’existence de Dieu? – Non, jamais de l’Eglise invisible, cette communion dont parle saint Paul, ce corps mystique dont nous sommes tous membres avec un seul chef, le Christ. Mais de l’Eglise visible, l’institution, bien sûr que oui. Et je continue! Mais le doute permet d’approfondir, de creuser la raison pour laquelle je suis encore là. Je pense que c’est un devoir d’oser le risque de se faire taper dessus. Je me rends bien compte qu’il y a des gens qui disent le pire sur moi dans mon dos. Mais ce n’est pas grave.
– Comme la planète, cette Eglise visible est menacée à court terme? – Oui, mais je reste optimiste, contrairement à ce prêtre qui disait qu’il est minuit plus cinq minutes. Cela passera inévitablement par un nouveau concile. Vatican II a déjà 70 ans. On vit aujourd’hui dans un monde digital sans hiérarchie verticale dans la communication. Tout va beaucoup plus vite; si on n’agit pas rapidement, si on croit qu’on peut faire encore comme au Moyen Age avec de petits appels de fumée ou d’encens, on va dans le mur de cette Eglise visible. Mais je n’ai pas peur, car l’Eglise invisible est portée par le Christ et il n’abandonnera jamais ce qu’il a créé. Mais ce qu’il nous demande aujourd’hui, c’est de rénover l’Eglise visible par la foi en l’Eglise invisible. C’est notre job. C’est pour cela que je m’engage.
– Jésus a chassé les marchands du temple. Que ferait-il aujourd’hui pour éradiquer les abus sexuels au sein de son Eglise? – Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut revenir aux racines de la foi. C’est la vérité qui rendra libre. La vérité prend racine dans l’amour partagé. «Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.» Quand on se souvient de cela, il y a tout de suite le respect de l’autre. Et le respect de l’autre, c’est aussi le respect de la justice!
Par Patrick Baumann publié le 22 septembre 2023 – 06:25
Alors que d’alarmantes dénonciations secouent l’Eglise catholique, des fidèles hésitent à rompre leurs liens avec elle. Témoignages.
Il y a 10 jours, l’Université de Zurich publiait une étude recensant plus de 1000 cas d’abus sexuels au sein de l’Eglise catholique en Suisse depuis le milieu du 20e siècle. Il ne s’agirait que de la face visible de l’iceberg selon les auteurs, la plupart des cas n’ayant jamais été signalés. Au moment des faits, la grande majorité des victimes étaient mineures.
Suite à ces révélations, plusieurs fidèles se retrouvent en porte-à-faux face à cette institution qui accueille leur foi et qui tient, dans certains cas, une place importante dans leur vie quotidienne. Entre claquer la porte ou rester malgré les crimes commis au sein de l’Eglise, comment se positionner clairement?
Un départ clair et net
Pour la plupart des personnes qui quittent maintenant le navire, cela fait longtemps que la confiance envers l’Eglise catholique était vacillante. Loïc* vient de poster sa lettre de demande de sortie. Pour ce Gruérien, cela fait trop longtemps que de tels agissements sont connus au sein de cette communauté.
« C’était la révélation de trop. Je ne pouvais plus rester en ayant connaissance de ces agissements. Je trouve trop facile de se placer en sauveur et défenseur des personnes victimes alors que les moyens pour les protéger étaient là. »
Nathalie* a également quitté l’Eglise récemment. La Sarinoise décrit une institution d’un autre âge, en contradiction avec ses valeurs morales et dont elle a fini par se méfier. « Mes enfants revenaient régulièrement de leur leçons de catéchisme avec des bonbons et des chocolats, comme s’il fallait trouver un moyen de les appâter, de les garder. »
Rester malgré l’indignation
Mais tous n’ont pas décidé de partir. Martine* se dit profondément choquée et en colère par rapport à ce qu’il s’est passé au sein de l’Eglise catholique. Pourtant, elle ne compte pas rompre tous liens avec elle pour autant. « La première fois que j’ai voulu m’en séparer, ma mère m’a dit que je ne pouvais pas faire ça, que ça ne se faisait pas. Il y a 20 ans en arrière, l’Eglise avait encore une forte influence sur la population et la génération de mes parents avait très peur du qu’en-dira-t-on, surtout dans les petits villages. Par respect pour ma mère, je continue donc de payer l’impôt même si je ne suis plus pratiquante. »
Une taxe qui interroge
En 2022, 1640 personnes ont décidé de quitter l’Eglise catholique dans le canton de Fribourg. Un chiffre qui a presque doublé en cinq ans. En dehors des abus, un autre aspect qui pèse lorsque l’on parle de sortir de cette institution est celui de l’impôt ecclésiastique. Ce tribut, seule source de revenu de l’institution, se calcule en fonction du salaire. En plus de soutenir le clergé et ses infrastructures, 40% de cette somme va à des actions sociales ou des œuvres d’entraide, comme Caritas par exemple.
Pour la plupart des sortants, venir en aide à ses structures indépendantes peut se faire hors de la taxe. « Il existe d’autres canaux pour soutenir ces structures », explique Laure*, sortie de l’Eglise depuis cinq ans. « Si l’envie est là, on peut les aider financièrement, sans que cela passe par des mains religieuses. »
De son côté, Didier Castella, conseiller d’Etat fribourgeois en charge des institutions, pense que ces départs officiels ne sont pas prêts de diminuer. « Les révélations de ces derniers jours agiront comme un accélérateur d’un phénomène déjà en marche. En dehors du paiement des salaires des fonctionnaires de l’Eglise, cela aura aussi une influence évidente sur l’entretien de notre patrimoine religieux et d’autres activités de l’Eglise, comme l’accompagnement des personnes en fin de vie. » Selon le ministre, une alternative avait été proposée au Grand Conseil où cet impôt, s’il n’est pas reversé à l’Eglise, irait automatiquement à d’autres structures humanitaires ou sociales. Mais cette proposition n’avait pas été acceptée telle quelle.
Garder la foi
Avec toutes ces révélations et le sentiment de colère à l’encontre de l’Eglise, il serait légitime de se demander comment continuer à croire en Dieu, en une entité juste et miséricordieuse. Pourtant, la grande majorité des personnes interrogées dans le cadre de cet article disent avoir gardé la foi, même si celle-ci s’exprime de façon différente.
« Les religions ont été créées par l’homme. Quand je vois tout le mal qui s’est déroulé au sein de l’Eglise catholique, je ne peux plus continuer à croire en elle », confie Martine*. « Mais je continue de vivre ma spiritualité différemment, en dehors d’une quelconque institution. »
*Prénom d’emprunt – Toutes les personnes interrogées ont souhaité garder l’anonymat.
Source : Frapp – Dimitri Faravel, le 22 septembre 2023
Sylvie Perrinjaquet: « Depuis mardi, on a reçu 7 nouveaux dossiers d’abus sexuels dans l’Eglise » / L’actu en vidéo / 29 sec. / hier à 21:53
Les récentes révélations sur les abus sexuels dans l’Eglise catholique ont fait l’effet d’une bombe la semaine dernière en Suisse. Invitée mercredi dans Infrarouge, Sylvie Perrinjaquet, présidente de la CECAR, a dévoilé avoir reçu depuis une semaine 7 nouveaux dossiers, encore non documentés, concernant des abus sexuels au sein de l’institution.
La semaine dernière, une étude de l’Université de Zurich dévoilait avoir documenté plus de 1000 situations d’abus sexuels dans l’Eglise catholique en Suisse depuis le milieu du XXe siècle. Cette étude inédite a eu accès pour la première fois à la quasi totalité des archives.
Il ne s’agirait, selon l’étude, que de la pointe de l’iceberg, la plupart des cas n’ayant pas été signalés et des documents ayant été détruits.
Une tendance que semble confirmer Sylvie Perrinjaquet, présidente de la Commission d’écoute, de conciliation, d’arbitrage et de réparation (CECAR), qui vient en aide aux victimes d’abus sexuels en contexte ecclésial.
« Depuis mardi passé, le soir où je suis passée au téléjournal, j’ai reçu sept nouveaux dossiers sur des affaires prescrites. Il s’agissait de cas nouveaux, avec des abuseurs et des victimes qui ne faisaient pas partie de l’enquête », a-t-elle révélé mercredi dans l’émission Infrarouge de la RTS.
hkr
>> Voir l’émission intégrale:
Église catholique: la fin de l’impunité ? / Infrarouge / 61 min. / hier à 21:07
Nicolas Betticher (au centre du cliché) officie désormais dans le canton de Berne. sda
Ses déclarations ont fait réagir la conférence des évêques suisses, qui annoncent qu’une enquête est en cours. Les principaux accusés vont pouvoir rester en poste jusqu’à ce que toute la lumière soit faite.
L’ex-vicaire général du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, qui a dénoncé des cas d’abus sexuels au sein de l’Eglise catholique en Suisse, veut mettre fin à la «dissimulation délibérée». Il dit avoir informé le Vatican de tous les cas dont il avait connaissance.
Il est du devoir de l’Eglise de «tirer les conséquences et d’écarter du service de l’Eglise les auteurs d’abus», déclare Nicolas Betticher dans un entretien diffusé lundi par le média catholique kath.ch:
Désormais en poste à Berne, il reconnaît avoir fait des erreurs:
«J’ai longtemps observé et vu que rien ne se passait. Les officiels ont échoué.»
Toujours en poste
Dans une lettre adressée à la fin mai au nonce apostolique en Suisse, le responsable religieux accuse des membres émérites et en exercice de la Conférence des évêques suisses ainsi que d’autres membres du clergé de dissimulation d’abus sexuels. Sa missive dénonce également des faits commis par certains membres par le passé.
Après la révélation de l’affaire dimanche par le SonntagsBlick, la Conférence des évêques suisses a publié un communiqué annonçant l’ouverture d’une enquête préliminaire sur les dissimulations des cas. Elle est dirigée par l’évêque de Coire, Mgr Joseph Bonnemain. Ce dernier a indiqué dans le journal alémanique que les personnes visées par les accusations continuaient d’exercer leur ministère.
Selon le même journal, l’évêque de Sion Jean-Marie Lovey et celui de Lausanne, Genève et Fribourg Charles Morerod sont accusés de dissimulation pour ne pas être intervenu après signalement de cas d’abus. Mgr Betticher indique n’avoir pas transmis sa lettre aux médias. (ats/jch)
En 2016, les évêques ont dit aussi à Dieu «combien nous sommes tristes et peinés de savoir que certains de nos frères et sœurs en humanité ont pu avoir des comportements aussi odieux» | Maurice Page
Le rapport du projet pilote sur l’histoire des abus sexuels dans l’Église suisse a permis de dénombrer, entre 1950 et 2022, 1’002 cas d’abus sexuels sur 921 victimes pour 510 auteurs. Selon les historiens, il ne pourrait s’agir là que de la partie émergée de l’iceberg. La faillite de l’institution et les négligences des évêques dans la gestion des abus sont pointées du doigt.
Présenté le 12 septembre 2023 à Zurich, le rapport du projet pilote sur l’histoire des abus sexuels dans l’Église catholique en Suisse ne livre pas de révélations fracassantes, même s’il est assez accablant. Une dizaine d’études de cas démontrent de manière flagrante combien l’institution et en particulier les évêques, ont failli dans la gestion des abus sexuels et comment les négligences et les protections ont permis aux abuseurs de continuer à sévir parfois durant des décennies.
«Tant que je n’aurai pas la preuve qu’il n’a pas respecté les lois et prescriptions en toute connaissance de cause, je lui ferai confiance», a affirmé Jacques Nuoffer à propos de Mgr Charles Morerod, dans Le Courrier. A l’instar d’autres personnalités, le président du groupe SAPEC critique cependant la lenteur et le manque de transparence face aux abus, dans l’Eglise.