03.09.2023 – HOMÉLIE DU 22ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 16, 21-27

Évangile de Matthieu 16, 21-27

Par le Fr. Laurent Mathelot

Sacrifice de soi, élan irrationnel d’amour

Il nous est tous déjà arrivé, dans diverses circonstances, de nous sacrifier pour autrui. Il suffirait déjà de compter ici le nombre de parents et le nombre de sacrifices qu’ils ont consenti. Le Christ – lui – s’est sacrifié jusqu’à la mort ; il a donné sa vie sur la Croix. Mais gardons, dès à présent en mémoire, l’image de parents qui iraient rechercher leur enfant dans les flammes. Qu’est-ce qui se passe dans leur cœur et qu’en retenir pour comprendre l’amour de Dieu ?

Lorsqu’il dit « tu m’as séduit, et j’ai été séduit », Jérémie parle de la force du lien d’amour qui le lie à Dieu. Et cet amour pour Dieu pousse Jérémie au sacrifice. Il doit annoncer « Violences et dévastations ! » à Jérusalem qui est une ville corrompue. Ce qui lui vaut en retour « insultes et moqueries ». Bien que brûlant d’amour pour Dieu, Jérémie n’en peut plus de se sacrifier pour sauver Jérusalem. Il est écartelé entre l’appel de Dieu qui le force à parler, à dénoncer le mal et la sagesse humaine qui le pousse à se taire. Il envisage même de chasser Dieu de ses pensées : « Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son nom. ».

Il ne peut pourtant s’y résoudre. Il dit : « [La parole de Dieu] était comme un feu brûlant dans mon cœur, elle était enfermée dans mes os. Je m’épuisais à la maîtriser, sans y réussir. »

Face aux insultes et aux moqueries, face à l’adversité, à la difficulté de se sacrifier, Jérémie a un mouvement de recul. Il essaye de se convaincre de renoncer au sentiment d’amour divin qui le motive : c’est trop dur, trop dangereux, je n’en suis pas capable. Il est plus raisonnable, pour Jérémie, d’oublier Dieu que d’endurer encore des souffrances. Pourtant, il s’épuise à maîtriser l’élan irrationnel de son cœur ; il n’y réussit pas. Et nous savons que Jérémie finira martyrisé.

Que retenir à ce stade ? Que le sacrifice de soi répond à un élan irrationnel d’amour : qu’il est naturel et raisonnable de penser y renoncer ; mais qu’y renoncer nous donnerait par ailleurs le sentiment de renoncer à cet amour extraordinaire qui le motive. Si nous reprenons l’image que nous avons gardée en mémoire : c’est parce qu’il aurait l’impression de renoncer à l’amour même de son enfant, qu’un parent se jette dans les flammes pour aller le rechercher. Mais il est bien évidement naturel d’avoir un mouvement de recul face au péril.

Le regard de Jérémie a changé. L’amour brûlant qu’il a pour Dieu transcende l’idée de sacrifice qui, en retour, n’est plus une fin en soi mais le signe de cet amour.

Le psaume 62 lui-même, qui est traditionnellement invoqué pour chanter, dès l’aube, dans les communautés religieuses, le sacrifice de la journée à Dieu, traduit ce sentiment intense d’amour qu’éprouve Jérémie : « Après toi languit ma chair … Ton amour vaut mieux que la vie ». Le psaume chante ce changement de regard qui transcende le sacrifice : ce sentiment d’un amour plus grand que tout, qui va au-delà de la souffrance et de la mort.

Et quand Paul écrit : « Je vous exhorte, frères, à présenter à Dieu votre corps – votre personne tout entière – en sacrifice vivant »  dans cette langue si forte qu’il nous donne presque l’impression qu’il faudrait nous allonger sur l’autel et nous arracher nous-même le cœur en sacrifice sanglant pour Dieu. Ce n’est pas à la souffrance qu’il nous invite, mais bien à avoir, pour Dieu, un amour brûlant comme celui de Jérémie, un amour qui transcende le sacrifice.

Il ajoute : « c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte ». Paul ne demande pas que nous nous arrachions le cœur dans un élan douloureux – le culte chrétien n’est essentiellement plus une question de rites. Le véritable culte chrétien c’est d’aimer de l’amour qu’éprouvent ceux qui se sacrifient par amour. C’est seulement enracinés dans cet amour sacrificiel que nos rites trouvent leur sens.

Au début de la lecture de l’Évangile, Jésus annonce aux disciples qu’il lui faudra bientôt monter à Jérusalem et y subir, lui aussi, le sacrifice de sa vie. Pierre incarne ici le mouvement de recul qu’on avait décelé chez Jérémie : c’est trop dangereux, c’est plus raisonnable d’abandonner, n’y vas pas, reste ici.

Ce dont Pierre ne se rend pas compte – et que Jésus lui fait réaliser par le plus vif reproche qu’on trouve dans tout le Nouveau Testament : « Passe derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute ! » – c’est qu’il veut raisonnablement empêcher Jésus d’incarner parfaitement cet amour fou de Dieu pour l’Humanité qui va au-delà de tous les sacrifices, jusqu’au don ultime de soi par amour.

Dimanche passé nous lisions que Pierre reconnaissait à Jésus le titre de Messie, le Fils du Dieu vivant. Aujourd’hui l’Écriture nous montre que, au lieu de devenir la pierre sur laquelle bâtir l’Église, il est possible de devenir une pierre d’achoppement en refusant de donner à l’élan d’amour vers le Christ sa pleine mesure, la mesure déraisonnable et sacrificielle de son accomplissement. « La mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure. » disait saint Augustin que nous fêtions lundi.

Le sacrifice de soi est un acte déraisonnable qui, s’il est consenti par amour, ne peut être qu’à la mesure d’un amour déraisonnable, proprement inimaginable, à la hauteur de l’amour de Dieu.

Toutes les fois où nous avons accepté de véritablement donner de notre vie pour autrui : là nous avons offert le véritable sacrifice qui plaît à Dieu ; là nous avons touché son amour authentique, là nous lui avons rendu un culte véritable.

Essayons donc de nous souvenir avec joie des moments où nous avons sacrifié notre vie par amour. Parce que là, nous avons touché au divin.

Fr. Laurent Mathelot OP

Source : RÉSURGENCES.BE, le 29 août 2023

03.09.2023 – HOMÉLIE DU 22ÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MATTHIEU 16, 21-27

22ème dimanche du temps ordinaire

Prenons notre croix derrière Jésus

Pistes pour l’homélie


Textes bibliques : Lire


Les textes bibliques de ce dimanche sont un appel à suivre les pensées de Dieu qui ne sont pas celles des hommes. C’est ce qui s’est passé pour le prophète Jérémie. Dieu lui a confié une mission extrêmement difficile. Il a été envoyé pour appeler le roi, les prêtres et le peuple à se convertir. Il leur annonce de la part de Dieu que leurs fautes auront des conséquences dramatiques. À plusieurs reprises, le prophète a essayé de se soustraire à cette mission qui lui a causé bien des ennuis. Mais c’est comme un feu dévorant qu’il ne peut maîtriser. Il a été séduit par plus grand que lui. Dans toutes nos épreuves, le Seigneur nous apprend à nous abandonner avec amour à lui.

Dans la seconde lecture, nous avons le témoignage de Paul. Nous savons qu’au départ, il pensait sauver l’honneur de Dieu en persécutant les chrétiens ; mais un jour, il a été saisi et entièrement transformé par le Christ. Il a abandonné ses certitudes pour s’ajuster au vrai Dieu qui est amour. Aujourd’hui, il nous recommande de ne pas prendre pour modèle le monde présent. Ce qui est important, ce n’est pas ce que nous pouvons penser mais ce que le Seigneur nous dit dans son Évangile ; c’est pour nous un appel à renoncer aux idées du monde et à changer nos cœurs et nos esprits afin de pouvoir discerner la volonté de Dieu.

Avec l’Évangile, nous arrivons à un moment crucial de la vie de Jésus : il vient de vérifier que Pierre et les autres disciples croient en lui comme Messie. Mais nous nous rappelons que cet évangile se terminait par la consigne du silence. Aujourd’hui, nous comprenons mieux pourquoi. C’est vrai, Jésus est le Messie, le Fils du Dieu vivant. Mais dans l’esprit de Pierre, il y a une confusion : Comme la plupart des gens de son pays, Pierre attendait un Messie qui prendrait le pouvoir et chasserait l’occupant romain de son pays. Or voilà que Jésus annonce qu’il doit “partir à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des prêtres et des scribes, être tué et le troisième jour ressusciter”. Jésus est un Messie qui va mourir de mort violente. Le supplice de la croix était la torture la plus terrifiante. Pour les juifs, c’était le sommet de la honte. C’était le signe visible de la malédiction divine.

Nous comprenons la réaction de Pierre. Peu de temps auparavant, il avait vu Jésus transfiguré “sur la montagne sainte” et il avait entendu la voix du Père disant : “Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le.” Aujourd’hui, Pierre ne comprend plus. Il refuse le destin tragique d’un Messie promis à la croix et il le dit. Jésus le réprimande car ses pensées ne sont pas “celles de Dieu mais celles des hommes”. Sans se rendre compte, il joue le rôle de Satan, le tentateur. Il barre la route à Jésus au lieu de le soutenir et de marcher avec lui. Et nous trouvons là ce qu’on pourrait appeler le premier reniement de Pierre.

Comprenons bien : La tentation d’aujourd’hui est terrible : Jésus doit se défendre contre ses amis les plus chers, en particulier contre Pierre. Croyant bien faire, ces derniers l’appellent sur un autre chemin que le chemin pascal. C’est alors que Jésus élargit son propos : Si Pierre a cette réaction c’est parce qu’il n’a pas compris ce que veut dire “être disciple”. Une mise au point s’impose. Il est impossible d’être sauvé sans accepter de “perdre sa vie” et de s’en remettre à Dieu. Ce sont les paroles mêmes de Jésus. Nous vivons dans un monde qui recherche la gloire, les honneurs et surtout l’argent. Mais le risque est grand d’oublier que nous sommes nés pour aimer. Dieu qui est amour nous a créés pour nous rendre participants à son amour. Il nous appelle à progresser dans l’amour et à offrir notre vie par amour pour Jésus.

Cet évangile nous rejoint dans ce que nous vivons, en particulier dans nos tentations. Comme Pierre, il nous arrive souvent de nous éloigner des pensées de Dieu. Nous rêvons un peu trop d’une Église triomphante. Le pape François nous met en garde contre le risque d’être des “mondains” en nous laissant entraîner par les idées du monde. À ce moment-là, nous devenons comme le sel qui vient à s’affadir. C’est ce qui se passe quand le chrétien dans la mentalité du monde. Là encore, le pape nous dit que ces chrétiens ressemblent à du vin coupé avec de l’eau. On ne sait pas s’ils sont chrétiens ou mondains. Ils sont comme le sel qui perd de sa saveur parce qu’ils sont livrés à l’esprit du monde.

Voilà ces textes bibliques qui nous provoquent à nous ajuster à Dieu et à son projet. C’est une conversion de tous les jours qui ne sera possible que dans la méditation de l’Évangile chaque jour et dans la prière. Si nous le voulons bien, le Christ sera toujours là pour nous guider sur le chemin de la vie et nous accompagner dans notre lutte contre la tentation. Avec lui, les forces du mal n’auront jamais le dernier mot. Il en a été victorieux et il veut nous associer tous à sa victoire.

C’est pour mieux répondre à cet appel du Seigneur que nous nous réunissons chaque dimanche pour célébrer l’Eucharistie. C’est là que nous nous nourrissons de la Parole et du Corps du Christ. Grâce au don qu’il nous fait, nous apprenons à ne pas nous conformer au monde mais à lui et à son amour. En lui, nous entrons dans une vie féconde source de joie et de partage, source de paix et d’amour. La Vierge Marie nous précède sur ce chemin ; laissons-nous guider par elle.

Source : PUISERALASOURCE