21.01.2024 – HOMÉLIE DU TROISIÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 1,14-20

Chronos et Kairos

Je voudrais me concentrer sur ce qui peut sembler être un point de détail des textes que nous venons de lire, mais que l’on retrouve en chacun d’eux, à savoir la notion de temps et d’urgence. Dans la première lecture, Jonas proclame : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! » Et le texte poursuit : « Aussitôt, les gens de Ninive crurent en Dieu ». S. Paul, dans la Première lettre aux Corinthiens conclut : « il passe, ce monde tel que nous le voyons » et, dans l’Évangile, Jésus dit « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »

Toutes les religions ont développé une réflexion sur le temps. Avant le christianisme, le temps n’est pas orienté, il n’a pas d’issue. Simplement, il se poursuit. Les Grecs avaient développé deux notions personnifiées du temps : Chronos et Kairos.

Rubens – Chronos dévorant ses enfants – 1636 – Musée du Prado

Dans la mythologie, Chronos est le chef des Titans qui dévore ses enfants au fur et à mesure qu’ils naissent, sauf le dernier – Zeus – que sa mère parviendra à dissimuler et qui finira par le détrôner. On comprend l’analogie avec le temps, qui lui aussi finit par nous engloutir, nous dévorer. Chronos c’est le temps linéaire, qui se poursuit inexorablement ; le temps que l’on ne finit pas de compter ; le temps que l’on subit.

Le dieu Kairos, lui, se présente comme un jeune homme qui ne porte qu’une mèche de cheveux sur la tête, que l’on peut – ou pas – arriver à saisir quand il passe. Le Kairos c’est l’opportunité sur laquelle on saute, le temps que l’on investit. Typiquement, c’est l’interprétation du temps que donne le Livre de Qohelet (3, 1-12) : « Il y a un moment pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel : Il y a un temps pour enfanter et un temps pour mourir, (…) un temps pour démolir et un temps pour construire. Il y a un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour gémir et un temps pour danser (…) ». Le Kairos c’est le moment que l’on saisit, le temps dont on s’empare, et qui a ainsi un sens en dehors de lui-même.

Francesco de Rossi – Kairos – Fresque, environs de 1544 – Palazzo Vecchio, Florence

Ninive était une ville immense, arrogante et corrompue. N’en pouvant plus, Dieu y avait envoyé Jonas proclamer sa résolution d’en finir : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! ». On retrouve ici, comme d’ailleurs dans l’épisode du Déluge, l’image du dieu Chronos, qui inexorablement renouvelle toutes choses ; un Dieu que l’on subit, comme le temps. Pourtant la conversion de Ninive change la donne : Dieu se repent et la ville n’est finalement pas détruite. C’est la conversion de Ninive qui lui donne l’éternité.

C’est encore le temps à l’image de Chronos que Paul évoque quand il dit : « il passe, ce monde tel que nous le voyons. » Autrement dit, toutes nos activités quotidiennes sont futiles, au regard de l’éternité que Dieu nous promet.

La nouveauté du christianisme c’est qu’il introduit une fin des temps, un achèvement de l’Histoire, un but – ce que nous appelons la parousie : la fin des temps et le retour du Christ. Ce changement de la notion du temps par l’incarnation de Dieu en Jésus-Christ se retrouve dans la distinction chrétienne entre l’Ancien et le Nouveau Testaments. Si pour toutes les mythologies, il y a une origine, une création du monde, la venue de Dieu dans notre humanité change radicalement les choses. Comme le dit Jésus, par l’avènement du règne de Dieu, les temps sont accomplis. Et le terme grec utilisé ici par l’Évangile est précisément le mot « kairos ». L’incarnation de Dieu signifie l’accomplissement du kairos, le but de chaque instant qui passe. Dieu investit désormais de son éternité chaque instant de notre humanité.

On peut encore le saisir spirituellement par une image simple. Si je souffre d’une rage de dent, je vais vite avoir l’impression que le temps ne passe pas : chaque seconde semble interminable et ma pensée s’obsède par l’idée que ça finisse. Le temps est inexorable dans la souffrance : on retrouve l’image du dieu Chronos.

Par contre, si je nage en plein bonheur, si j’ai l’impression de goûter à la plénitude de la vie, alors le temps devient étale ; il ne compte plus et le sentiment d’éternité me gagne. Un peu comme la sérénité que l’on peut éprouver en méditant un soir d’été devant un coucher de Soleil ou la paix que l’on peut trouver au fond de la prière. Et on retrouve ici le Christ comme accomplissement du kairos.

La venue de Dieu dans nos vies nous fait toucher au sentiment d’éternité. C’est ainsi qu’elle nous procure la paix et la joie : munis de l’Esprit de Dieu, le temps perd son emprise sur nous ; l’anxiété cesse de nous dévorer. L’amour de Dieu éternise la vie.

Donne-nous, Seigneur, de vivre chaque instant avec, au cœur, le sentiment de ton éternité.

Fr. Laurent Mathelot

Source : RÉSURGENCE.BE, le 17 janvier 2024

21.01.2024 – HOMÉLIE DU TROISIÈME DIMANCHE ORDINAIRE – MARC 1,14-20

La Bonne Nouvelle pour tous


Pistes pour l’homélie par l’Abbé Jean Compazieu


Textes bibliques : Lire
Le livre de Jonas nous introduit dans la liturgie de ce 3ème dimanche du Temps ordinaire. Il nous raconte l’histoire de cet homme envoyé à Ninive pour lui annoncer que son péché entraînera sa destruction. Ninive est en Irak. Ce pays est déjà le pire ennemi d’Israël ; il l’avait écrasé d’une manière implacable. Après bien des aventures, Jonas va s’acquitter de cette mission que Dieu lui a confiée. Il y va avec la peur au ventre car il craint de se faire massacrer. Mais les choses ne se passent pas comme il l’avait prévu.

Jonas croyait assister à la destruction de cette ville. Mais les gens se sont convertis et la ville n’a pas été détruite. Le seul qui n’est pas converti, c’est Jonas lui-même. Il n’avait pas compris que Dieu aime tous les hommes. Il est le Dieu de l’univers, y compris des étrangers. Sa présence n’est pas limitée à un lieu, un pays ni à une religion. Elle est universelle. Ceux que nous considérons comme des païens sont parfois plus prêts que nous à écouter la Parole de Dieu. Aujourd’hui encore, des gens qui sont très loin de l’Église décident de se convertir à Jésus Christ. Pendant ce temps, d’autres qui sont imbus de leurs connaissances et de leurs certitudes refusent de bouger.

L’apôtre Paul a vécu cette conversion. Au départ, il était un persécuteur acharné des chrétiens. Mais sa rencontre avec le Christ l’a complètement transformé. Aujourd’hui, il vient nous rappeler que l’avenir tout proche de l’homme est dans le Christ ressuscité. Il nous recommande de prendre nos distances par rapport aux biens qui passent. C’est important car nous risquons d’être prisonniers de ce que nous vivons actuellement. Avec le Christ, le Royaume de Dieu est déjà inauguré. Il n’est pas encore pleinement accompli, mais il est déjà là. La vraie priorité c’est d’être entièrement tourné vers la rencontre définitive avec le Christ.

L’Évangile nous montre Jésus qui prêche la bonne nouvelle du Royaume de Dieu. Tout commence en Galilée. Cette région dont on disait qu’il ne pouvait sortir rien de bon est devenue un carrefour des païens, une terre de ténèbres et de débauche. Tout comme Jonas, Jésus se rend vers ce lieu de perdition. Mais au lieu d’annoncer la catastrophe, il lance un appel pressant : “Convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle. Le Royaume de Dieu est tout proche.” En Jésus, c’est Dieu qui vient à notre rencontre pour nous sauver. Il veut nous communiquer son amour ; il nous demande d’éliminer tous les obstacles qui nous détournent de lui.

Pour embraser le monde, Jésus fait appel à des hommes et des femmes. L’Évangile nous raconte la vocation des premiers apôtres. Il ne les choisit pas parmi les notables du temple mais parmi de simples pécheurs. Ces hommes surpris dans leur travail laissent tout tomber ; ils se mettent à suivre Jésus. Pour André, Simon, Jacques et Jean, c’est le début d’un grand amour. Ils vont accueillir la bonne nouvelle et toute leur vie en sera transformée.

Comme ces apôtres, comme Paul et comme Jonas, nous sommes tous appelés par le Seigneur. En tant que chrétiens baptisés et confirmés, nous sommes envoyés pour être témoins et messagers de l’Évangile. Tout commence par une conversion de chaque jour. Tout au long des siècles, les grands témoins de la foi ont été des pécheurs pardonnés. Pensons à Pierre qui a renié le Christ, Paul qui a persécuté les chrétiens, Saint Augustin qui a vécu une partie de sa vie dans le désordre et bien d’autres. Étant libérés de toute entrave, ils ont proclamé la joyeuse nouvelle. Ils l’ont annoncée à l’humanité captive du péché et de la mort. Ils ont compris que notre Dieu est un Dieu libérateur et sauveur. C’est de cela qu’ils ont témoigné.

Cette mission comporte des risques. Nous vivons dans une société qui n’aime pas entendre parler de Dieu ni de Jésus. Mais la bonne nouvelle doit être annoncée à tous car Dieu veut le salut de tous les hommes. Face à l’incroyance, la mal-croyance ou l’indifférence, nous ne pouvons pas rester passifs. Notre pape François nous recommande de sortir vers les “périphéries” pour y annoncer le message du Christ. L’Église ne peut vivre qu’en partant pour la “Galilée”. C’est là que vivent ceux qui paraissent les plus éloignés de Dieu. Le Christ compte sur nous pour être témoins et messagers du Royaume de Dieu.

Nous sommes envoyés ensemble, en communion les uns avec les autres et avec le Christ. Ce rappel nous est rappelé en pleine semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Cette unité est absolument indispensable au témoignage que nous avons à donner. Si nous sommes divisés, c’est impossible. Depuis des années, des initiatives sont prises pour aider les chrétiens de différentes confessions à se rencontrer, à prier ensemble et à se rapprocher du Christ. C’est autour de lui que se construira l’unité de ses disciples.

Prions ensemble, les uns avec les autres. Que le Seigneur nous rende attentifs à ses appels. Qu’il nous donne plus de générosité pour y répondre. Et qu’il fasse de nous des artisans d’unité, de paix et de réconciliation partout où nous vivons.

Abbé Jean Compazieu

Source : DIMANCHEPROCHAIN.ORG, le 14 janvier 2024