
Vierge à l’enfant de Jan Brueghel.
Par Jean-François Thomas, sj – publié le 15/05/26
Depuis quand le mois de mai est-il associé à Marie ? Sans conteste liée aux fleurs du printemps, la dévotion mariale de mai est née en Espagne et en Italie, raconte le père jésuite Jean-François Thomas, avant de se répandre en France sous l’impulsion des papes. C’est au cours du mois de Marie qu’est né l’usage des autels provisoires devant lesquels le chapelet était médité et prié.
D’un des siècles les plus mariaux de l’histoire de l’Église en France, nous provient ce cantique célèbre que les plus âgés parmi nous connaissent — sans être pour autant de la génération de Mathusalem : « C’est le mois de Marie / C’est le mois le plus beau / À la Vierge chérie / Disons un chant nouveau // Ornons le sanctuaire / De nos plus belles fleurs /Offrons à notre Mère / Et nos chants et nos cœurs. » Les esprits forts, ou qui se croient tels, n’ont pas manqué d’ironiser sur cette simplicité regardée comme simplisme. Pourtant, ces simples mots contiennent toute l’essence du mois marial qu’est devenu, peu à peu, le mois de mai en nos terres occidentales.
Fleurs de printemps
Ce bouquet offert à la Très Sainte Vierge est bien sûr celui des fleurs de printemps qui éclosent à l’envi en ces jours lumineux, mais il est aussi celui, plus difficilement composé, des vertus ordinaires que chacun essaie de vivre à l’exemple de la Mère de Dieu. Toujours honorée au cours des siècles, la Vierge sera l’objet d’une vénération redoublée dès le Haut Moyen Âge. Ainsi le Maius mensisdeviendra-t-il naturellement le Madona mensis. Nul ne sait exactement comment et quand la dévotion mariale de mai se développa, mais les premières traces écrites subsistantes sont celles des superbes Cantigas de Santa Mariarédigés par Alphonse X de Castille au XIIIe siècle. Ensuite, les dominicains utiliseront l’occasion de l’amour courtois pour répandre ces pratiques, en lien avec la prière du Rosaire, mais la diffusion ne touche guère la terre mariale par excellence, à savoir la France, demeurant surtout dans les terres espagnoles et dans la péninsule italienne, puis dans les missions grâce aux jésuites.
Dans le royaume de France, l’introduction de cette dévotion sera l’œuvre de l’extraordinaire Madame Louise de France, fille de Louis XV et prieure du carmel de Saint-Denis. Elle annonce la Révolution et les persécutions et, après avoir soutenu les fidèles dans les temps sombres, elle sera particulièrement chérie lors des missions populaires de la Restauration et de tout le XIXe siècle. En fait, le pape Pie VII, prisonnier de Napoléon Ier à Fontainebleau, était accompagné dans son exil par le jésuite Alfonso Muzzarelli qui, en 1785, avait publié un best-seller, Le Mois de Marie ou le Mois de Mai. Cela convaincra le Souverain Pontife de faire de ce livre un instrument de la nouvelle évangélisation au cœur des tourmentes de ce siècle. Depuis, tous les papes ont encouragé la piété mariale du mois de mai.
Des autels provisoires
Jusqu’à une période récente, en de nombreux pays, l’habitude était de dresser un autel domestique à la Sainte Vierge dans chaque famille et de se réunir pour prier les mystères du Rosaire, tout en déposant ces fleurs chantées par le cantique cité plus haut. Dans les quartiers, au coin des rues, s’élevaient aussi de tels autels provisoires devant lesquels le chapelet était médité et prié. Pie XII écrira à ce sujet, dans son encyclique Ingruentium malorum en 1951 (« Des maux qui s’abattent sur nous ») :
Le Rosaire doit être récité dans la famille, réuni devant l’image de la Vierge, dans une admirable union des cœurs, des parents et de leurs enfants, qui reviennent de leur travail quotidien. Il les unit pieusement aux absents et aux morts. Les familles se lient ainsi encore plus étroitement dans un doux lien d’amour avec la très sainte Vierge qui, comme une mère aimante, dans le cercle de ses enfants, leur accordera une abondance de dons de concorde et de paix familiale.
Cette dévotion, souvent tombée en désuétude ou méprisée durant les dernières décennies, reprend une vigueur heureuse dans les jeunes générations de croyants et dans les familles qui ont conscience du recours irremplaçable qu’est la Très Sainte Vierge. Réapparaît par la même occasion le couronnement des statues de la Vierge pour célébrer ce mois marial.
Entrer dans le silence marial
Le XVIIe siècle français ne cessa de chanter Marie, décrite ainsi par Jacques Davy Du Perron, puissant poète baroque : « C’est celle dont la foi dure éternellement, / C’est celle dont la foi n’eut jamais de pareille, / C’est celle dont la foi pour notre sauvement / Crut à la voix de l’Ange et conçut par l’oreille » (Psaume CXXXVI, Super flumina Babylonis).
Le mois de Marie est celui où chacun peut faire effort pour mieux écouter la voix de Dieu, en suivant le modèle qu’Elle nous donne. C’est ainsi que nous pouvons, à notre tour, « concevoir par l’oreille ». Celui qui écoute vraiment ce qui vient du ciel porte du fruit. Lorsque les âmes d’une nation retiennent leur souffle, quittent pour un temps le vacarme du monde environnant pour entrer dans le silence marial en méditant les mystères de cette vie consacrée, la moisson ne peut être qu’abondante, comme elle le fut aux époques de grâce lorsque les peuples unanimes se tournaient dans la même direction qui les aspiraient vers le haut. Frédéric Mistral fut un chantre marial, notamment dans ce poème offert à Pie IX comme introduction à un recueil sur l’Immaculée Conception :
Sur chaque puy, sur chaque cime
notre nation très chrétienne
t’éleva des chapelles au ras des nues ;
toutes les fleurs de ses montagnes,
de Provence à la Bretagne
te brûlèrent leur encens ; et tous ses oisillons
te chantent les Sept Allégresses
qu’à Bethléem tu leur appris
quand tu berçais ton Fils enveloppé de lumière.
Il n’y a point de bourg qui, en émoi
ne te consacre chaque année son mois de mai
ô femme triomphante qui écrasa le serpent !
et point de reine sur le trône,
et point de prêtre dans son prêche,
sur mer point de marin ou de pâtre au désert
qui ne t’appelle Notre-Dame !
et l’univers, d’âme et de cœur,
Te prie agenouillé et s’unit au concert » (A l’Immaculée Conception)
Ce qui éclot en ces heures de mai
Même si, de nos jours, tous les villages et toutes les paroisses ne résonnent plus de concert en ce mois de Marie, notre terre et notre air sont encore habités par cet élan marial qui ne demande souvent qu’un souffle, quelques bonnes volontés et l’initiative généreuse de fidèles clairsemés, pour recouvrer de la vigueur. Tout ce qui a trait à la Sainte Vierge se déroule sans tambour ni trompette. Comme le dit si justement le sage doyen au jeune curé de campagne sous la plume de Bernanos :
La Sainte Vierge n’a eu ni triomphe, ni miracles. Son Fils n’a pas permis que la gloire humaine l’effleurât, même du plus fin bout de sa grande aile sauvage. Personne n’a vécu, n’a souffert, n’est mort aussi simplement et dans une ignorance aussi profonde de sa propre dignité, d’une dignité qui la met pourtant au-dessus des anges (Journal d’un Curé de campagne).
Voilà ce qui éclot en ces heures de mai. De 1630 à 1707, il fut d’usage, pour la corporation des orfèvres de Paris, d’offrir un « May » à la cathédrale Notre-Dame, un tableau commandé à un peintre de renom, généralement sur le thème des Actes des Apôtres. Cette coutume, hélas interrompue, avait pris le relais, durant le Moyen Âge, de l’offrande d’une fleur en métal précieux et pierreries pour célébrer Marie, Reine du printemps, Reine de la renaissance de la Création après les affres des ténèbres hivernales. Peut-être un jour resurgira cette pieuse coutume pour couronner comme Elle le mérite la Très Sainte Vierge.
Dans le secret de sa chambre
En attendant, chacun, modestement, peut lui dresser un oratoire fleuri dans le secret de sa chambre afin d’y égrener son chapelet, autant de gemmes étincelantes qui participent à la louange divine. Le mois de mai est vraiment le plus beau, et cette beauté ne doit rien aux multiples ponts et vacances qui le parsèment. Il doit sa splendeur à Marie qui est le pont nous reliant à Dieu, et nous faisant traverser sans encombre par-dessus les flots en furie dans lesquels l’Ennemi aimerait nous voir sombrer.
Source : ALETEIA, le 15 mai 2026