Pâques : nous sommes ressuscités avec le Christ

Qu’est-ce que la foi en la Résurrection change dans la vie des croyants, confrontés comme tout le monde au tragique de l’existence ? Dans un livre qui mêle l’intime et la philosophie, Denis Moreau réactualise le miracle de Pâques dans le clair-obscur de l’existence humaine. Entretien.
 

<img src="https://www.famillechretienne.fr/sites/default/files/dpistyles/ena_16_9_extra_big/node_38185/78935/public/thumbnails/image/ressuscites.jpg?itok=v5KiYRKv1649951901&quot; alt="<p>La Résurrection, détail de la <em>Passion du Christ</em> , 1304 , fresque de Giotto, chapelle des Scrovegni, Padoue.<br />  

La Résurrection, détail de la Passion du Christ , 1304 , fresque de Giotto, chapelle des Scrovegni, Padoue.
– S.ANELLI – ELECTA – BRIDGEMAN IMAGESPublié le 17/04/2022 à 05:00

Comment la croyance en un Dieu ressuscité vient-elle changer la vie ?

Le christianisme est une puissance de transformation de la vie. Benoît XVI l’explique en mobilisant une catégorie linguistique qu’on appelle le « performatif » : ces paroles qui non seulement informent en véhiculant de l’information, mais aussi transforment l’existence des gens qui y adhèrent. N’importe quel type de croyance suscite d’ailleurs des effets concrets. Si je crois qu’il va faire beau demain, cela va me mettre de bonne humeur, si je crois qu’il va pleuvoir, je vais prendre un parapluie. Si je crois que le Christ est vraiment ressuscité, Jésus s’invite aussi dans ma vie comme une puissance de résurrection. 

Denis Moreau 

Professeur de philosophie moderne et de philosophie de la religion à l’université de Nantes, Denis Moreau est connu pour ses ouvrages sur l’articulation entre foi et raison, et ses essais personnels sur le catholicisme.
 

Si Jésus est ressuscité des morts, même l’impossible devient possible ?

Dans nos Bibles, on traduit par « ressusciter » deux verbes grecs. Il est frappant que les auteurs des Évangiles n’aient voulu créer un mot pour évoquer cette réalité inouïe ; ils ont pris ces deux verbes du langage ordinaire : egeirein et anistanai, signifiant respectivement « réveiller » et « relever ». Cela décrit la « grande » Résurrection du Christ : on ne peut pas être plus à terre que mort et Il se relève, on ne peut pas être plus engourdi et Il se réveille. Mais cela vaut aussi a fortiori pour nos chutes et nos endormissements, des plus bénins aux plus profonds.
Quand une faute, une trahison, une dépression, un deuil ou une rupture amoureuse nous ont « mis par terre », nos relèvements et nos réveils sont des résurrections. Et être chrétien, c’est croire que c’est possible. Cela reste un horizon, même dans les situations où l’on se dit que « tout est foutu ». Croire cela est un appui face à la dureté de la vie et des épreuves qui nous frappent, même si ces relèvements et ces réveils ne sont ni automatiques, ni garantis, ni faciles.

N’avons-nous pas tendance à oublier l’actualité de la Résurrection ?

Le christianisme demeure une eschatologie, un gros mot pour dire que la grande affaire du chrétien est de faire son Salut et d’être convié au grand festin des noces de l’Agneau pour les siècles des siècles. Stricto sensu, la Résurrection renvoie à celle des morts à la fin des temps. Mais cela change aussi la vie dès ici et maintenant. Il y a la grande Résurrection de Jésus, arrivée une fois, dans un jour du temps, et la résurrection finale qui nous est promise. Entre les deux, c’est le temps des petites résurrections dans nos vies, qui sont comme des rejetons ou des surgeons de la grande. 

Pourquoi cette espérance est-elle souvent discréditée comme une consolation illusoire depuis les philosophes du soupçon que sont Nietzsche, Marx et Freud ?

J’ai du mal à le comprendre ! On me dit que croire en la Vie éternelle, « c’est trop beau pour être vrai », que je prends mes désirs pour des réalités, que j’ai tort de chercher des consolations. C’est quand même très éloigné de l’expérience ordinaire : quand j’ai mal, je prends des antalgiques, et quand je suis triste, j’ai besoin d’être consolé. Alors j’assume : oui, la vie est dure et l’Évangile m’aide à tenir. Les gens qui me le reprochent m’énervent. Chacun se dépatouille comme il peut pour exercer au mieux le rude métier d’exister. Les solutions que le christianisme propose pour y par- venir vaille que vaille me conviennent, elles ont une certaine efficacité. Et je ne vois pas pourquoi la vérité serait nécessairement à chercher du côté des conceptions les plus tristes, pessimistes ou nihilistes de l’existence. À la suite des philosophies grecques, les Pères du désert voyaient dans le christianisme une « thérapie de l’âme ». Je n’ai pas de scrupules à mettre en avant cette fonction thérapeutique de ma foi, c’est ma façon de suivre l’injonction du Deutéronome : « Choisis la vie ! » 

À l’inverse, Nietzsche ne disait-il pas qu’il croirait en Dieu le jour où les chrétiens auront « des gueules de ressuscités » ?

Si le christianisme était une recette magique pour échapper en cinq minutes à toutes les catastrophes qui nous frappent dans nos vies, tout le monde se convertirait sur-le-champ. Cela ne marche pas comme ça. L’espérance agit comme un levain au cœur de nos nuits. C’est la leçon du Vendredi saint : ce jour-là à 15 h, tout le monde a dû se dire « c’est foutu ». Pourtant, une issue, et une belle, a fini par apparaître.

C’est la grande leçon des trois jours, qui viennent ouvrir l’espérance chrétienne. Ce n’est pas de la futurologie. On n’essaie pas de prévoir ce qui va arriver. C’est quelque chose de plus subtil. On pense qu’au bout de nos nuits, il peut y avoir de la lumière. C’est la foi qui nourrit l’espérance : ce n’est pas parce que l’on voit du meilleur que l’on croit qu’il va arriver, mais c’est parce qu’on croit que le meilleur est possible que l’on finit par le voir se dessiner. Cette espérance est une très légère modification du tempo de l’existence, un peu comme une brume de chaleur vient transformer la réalité, nous la faire appréhender sous un jour particulier.

J’aime penser que Dieu agit en suivant les processus naturels et pas seulement par des miracles. Il suffi t qu’il y a deux mille ans, il se soit passé quelque chose de minuscule dans le sein d’une jeune fille juive, pour que les effets s’en fassent encore sentir, et massivement. Pascal disait qu’une pierre change la mer. Dans l’ordre de la grâce, c’est pareil. 

Comment faire coexister la souffrance de la Croix et la joie de Pâques ?

Il faut arriver à se placer théologiquement et spirituellement quelque part entre la souffrance du Vendredi saint et la gloire du dimanche de Pâques, articuler le tragique et le lumineux, jusque dans nos existences, en évitant les deux écueils symétriques du dolorisme et du triomphalisme. Il y a des moments d’accablement, quand nous sommes vraiment dans la souffrance, et aussi ces moments extraordinaires où nous avons l’impression d’avoir déjà accédé à la Vie éternelle, à une sorte de super vie, qui n’est pas sans rapport avec la nôtre tout en étant différente, et qui nous offre le pressentiment de quelque chose de supérieur à l’existence actuelle. C’est assez agaçant parce qu’on le devine, on le goûte, et puis hop !, ça s’en va. Mais j’aime bien y voir des anticipations du Royaume et de la Vie éternelle, et je crois que ce sont des expériences assez fréquentes. « La Vie éternelle est déjà commencée », affirme une préface qu’on dit parfois à la messe. 

A-t-on forcément besoin de signes tangibles pour croire ?

Si je parle de moi, c’est un fait : ma foi est assez sèche, je ne sens pas, au sens fort et plein du verbe « sentir », la présence de Dieu. Il est possible que je ne sache pas voir ce qui est pourtant là, comme dans La Lettre volée d’Edgard Poe : la lettre est sur la table et on ne la trouve pas parce que tout le monde la cherche ailleurs. Mais j’ai l’impression que cette grâce de sentir la présence de Dieu ne m’a pas été donnée. J’envie ceux qui l’ont reçue mais, avec le temps, j’ai appris à m’accepter tel que je suis. Ma foi n’est pas pour autant aveugle ou déraisonnable. Comme philosophe, je l’argumente, j’ai des raisons de croire ce que je crois. L’idée que les chrétiens croient des choses absurdes (le fameux « credo quia absurbum »– « je [le] crois parce que c’est absurde » –) est une conception délirante de la foi, celle de mes amis athées à la fac. Si je vous dis que la planète Mars est composée à 80 % de pommes de terre frites, vous n’allez pas me répondre : « Ah, c’est absurde, donc je te crois. » L’absurdité d’une thèse est plutôt une bonne raison pour ne pas la croire. La foi doit être argumentée, justifiée, comme le demande Pierre, dans sa Première Lettre : « Soyez toujours prêts à rendre raison de l’espérance qui est en vous. » 

Comment croire à un événement dont on n’a pas été le témoin, a fortiori quand il dépasse les normes de l’entendement comme la Résurrection ?

Si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vide, nous dit saint Paul. Mais dès le début, la découverte du tombeau vide est tellement impensable qu’il y a suspicion de supercherie : Jésus ne serait pas vraiment mort en croix, on aurait crucifié un sosie à sa place, son corps aurait été dérobé… Il existe néanmoins de nombreux arguments en faveur de la crédibilité historique de la Résurrection : si Jésus n’était pas réellement mort en croix, Il était quand même très abîmé par ce supplice, donc c’est curieux qu’Il ait pu gambader le dimanche matin. Si les disciples avaient dissimulé le corps, pourquoi auraient-ils donné leur vie pour ça ensuite ? Si ce sont les Romains, ils auraient dû le faire savoir quand la nouvelle a commencé à mettre le bazar dans l’empire. Bref, si cette histoire s’était vraiment terminée sur la croix, on n’en parlerait sans doute plus aujourd’hui. Cela aurait été la vie d’une espèce d’agitateur qui a fait du buzz dans un tout petit bout de l’Empire romain, a déplu aux autorités en place et s’est fait massacrer après un procès expéditif. Il a dû se passer quelque chose d’extraordinaire. Les pèlerins d’Emmaüs n’ont pas reconnu le Christ tout de suite, parce qu’ils avaient les yeux « empêchés », dit l’Évangile.

Qu’est-ce qui aujourd’hui nous empêche le plus ?

Le texte dit qu’en marchant avec eux, le Christ leur interpréta les Écritures. La reconnaissance de la vérité de la Résurrection s’opère par la médiation, la fréquentation de la Bible. Si un extraterrestre débarque et que je lui dis tout de go que Jésus est ressuscité, il me répondra qu’il n’y croit pas et, de son point de vue, il n’aura pas tort. La foi en la Résurrection se forge et s’affermit avec le temps, dans le creuset des Écritures.

Résurrection(s) 

La foi en la Résurrection n’est pas seulement pour l’après, mais aussi pour le présent, car cette foi change la vie dont elle a changé l’issue. Dans cet essai au plus proche des coups durs de la vie, le philosophe Denis Moreau dessine une théologie de l’existence en replaçant nos trajectoires humaines dans l’orbite de la Résurrection. Il prend à revers l’optimisme qui élude le tragique, mais aussi le défaitisme qui oublie que le monde est sauvé, deux écueils entre lesquels les chrétiens tâchent de mener leur barque. Cette manière chrétienne de faire face aux catastrophes de l’existence mérite d’être mieux partagée, comme le fait cet essai à la fois solide et profondément touchant, qui parlera aussi à ceux qui n’ont pas la foi, car il sait rendre raison de l’espérance qu’il porte.

Résurrections, par Denis Moreau, Seuil, 304 p., 22 €.

Source: FAMILLECHRETIENNE, le 17 avril 2023

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s