La Civiltà Cattolica : Madeleine Delbrêl ou l’Église « en avance de 80 ans » (1/4)

Madeleine Delbrêl @ madeleine-delbrel.net

Madeleine Delbrêl @ Madeleine-Delbrel.net

« Une des plus grandes mystiques du XXe siècle »

Avec Madeleine Delbrêl (1904-1964), l’Église était en avance de 80 ans, écrit Diego Fares, auteur au sein de la revue jésuite La Civiltà cattolica.

Il consacre un long article à la mystique française dans le numéro de juillet 2021, dont voici notre traduction en quatre volets, ces 9, 10, 11 et 12septembre 2021.

AK

N. B. Les citations en italiques sont traduites de l’italien et ne représentent donc pas les paroles originales des livres français cités.

Écrire sur Madeleine Delbrêl, a dit le cardinal Martini, c’est écrire sur «une des plus grandes mystiques du XXe siècle »[1]. Et s’il est vrai que le même cardinal a affirmé que «l’Église a 200 ans de retard. Pourquoi ne se secoue-t-elle pas ? Avons-nous peur ? Peur au lieu de courage ?»[2], quand nous relisons la vie de Madeleine nous pouvons affirmer que dans sa fille, dans son témoignage de vie et dans sa pensée, l’Église était en avance de 80 ans.

Quand le cardinal Martini parlait de retard, il visait principalement l’Église en Europe et sa dimension institutionnelle. Il disait : «L’Église est fatiguée, dans l’Europe du bien-être et en Amérique. Notre culture est vieillie, nos Églises sont grandes, nos maisons religieuses sont vides, l’appareil bureaucratique de l’Église s’étend, nos rites et nos vêtements sont pompeux. Mais est-ce que cela exprime ce que nous sommes aujourd’hui ? […] Le bien-être pèse. Nous nous trouvons là comme le jeune homme riche qui s’en alla tristement lorsque Jésus l’appela pour en faire son disciple. Je sais bien que nous ne pouvons pas tout abandonner facilement. Mais nous pourrions au moins chercher des hommes qui soient libres et plus proches du prochain. […] Où sont les individus pleins de générosité, comme le bon samaritain ? Ceux qui ont la foi, comme le centurion romain ? Ceux qui sont enthousiastes, comme Jean-Baptiste ? Ceux qui osent ce qui est nouveau, comme Paul ? Ceux qui sont fidèles, comme Marie de Magdala ? Je conseille au pape et aux évêques de chercher douze personnes sortant des sentiers battus pour les postes de direction. Des hommes qui soient proches des plus pauvres, qui soient entourés de jeunes et qui expérimentent des choses nouvelles. Nous avons besoin de nous confronter avec des hommes qui brûlent pour que l’esprit puisse se répandre partout. »[3].

Madeleine est l’une de ces grandes femmes qui unissent la fidélité de Marie Madeleine, l’audace de Paul, la générosité du bon samaritain, la foi en Jésus et l’enthousiasme pour Jésus de tant de personnages de l’Évangile. Beaucoup de ses propositions de vie chrétienne au milieu du monde, pour ne pas dire toutes – surtout dans les lieux de périphérie géographique et existentielle, comme l’était à l’époque la ville d’Ivry marxiste –, sont celles que le pape François met en pratique aujourd’hui dans ses gestes et dans ses écrits officiels.

Portrait

Madeleine Delbrêl est née le 24 octobre 1904 à Mussidan (dans la région française de la Dordogne). Et elle est morte soudainement, selon ses proches, le 13 octobre 1964, dans sa maison du 11 Rue Raspail à Ivry-sur-Seine, la «ville marxiste» où trente ans plus tôt elle avait choisi d’aller vivre et de servir avec ses compagnes de communauté.

Jacques Loew, son ami et divulgateur de ses œuvres, nous propose son meilleur portrait, écrit par Krystyna W., compagne de Madeleine, dont nous rapportons ici un extrait : «Vue de loin, elle présente un profil mince, souple et fragile, mais sa démarche et tous ses gestes comportent une marque de force et de décision. On la prendrait pour un vieux combattant marqué de façon indélébile par l’habitude de réagir promptement aux ordres reçus. L’on s’approche d’elle, et voilà ses yeux : grands, lumineux, couleur marron clair, qui vous regardent avec une profonde attention. […] Même si vous ne l’avez pas voulu, se noue un échange, une conversation, dans le sens profond et étymologique de ce mot. […] Si vous ne pouvez pas parler, ou si vous n’en avez pas besoin, tout peut se limiter à une poignée de main, à un regard profond. Mais si, en vous laissant attirer par son expression, vous prenez l’immense risque de laisser entrevoir un peu de votre joie ou de votre peine, voilà que tout son visage s’anime, comme si le vent faisait frémir la superficie transparente de l’eau : les expressions de sa compassion, de sa compréhension authentique, de sa souffrance réellement ressentie, permettent de voir, comme à travers une porte entrouverte, l’immense chemin qui a dû être fait pour parvenir à une telle rencontre »[4].

Fille unique de Jules Delbrêl et de Lucile Junière, Madeleine hérite de son père, cheminot, son dynamisme, son sens de l’organisation et son don de communication ; elle reçoit de sa mère la sensibilité, la fermeté et le charme. Étant donnés les fréquents déménagements dus au travail de son père et sa santé fragile, l’éducation de Madeleine n’est guère conventionnelle. A 12 ans, elle fait sa Première communion avec désir et ferveur, mais par la suite les relations avec les amis de son père, croyants et incroyants, ont sur elle une forte influence ; elle finit par se déclarer athée à l’âge de 17 ans. Sa vie a été marquée par sa rencontre avec Jean Maydieu, un jeune avec lequel elle eut une relation amoureuse, mais qui la quitta en 1925 pour entrer dans l’Ordre dominicain.

Dieu la touche en 1926. Madeleine, foudroyée, se convertit. Après avoir conclu dans ses réflexions que l’existence de Dieu n’était pas rigoureusement impossible, elle décide de le traiter comme une personne vivante et, par conséquent, commence à prier [5]. Elle-même atteste que l’Évangile, auquel l’abbé Jacques Lorenzo l’avait aidée à se confronter, « explosa » dans son cœur et la transforma d’une femme athée considérant un Dieu abstrait, à une croyante en un Dieu vivant, une personne, comme le dit sainte Thérèse, que l’on peut aimer.

En 1933, une fois obtenu son diplôme d’infirmière et après avoir été admise à l’École pratique de service social, Madeleine va s’établir pour toujours dans la commune d’Ivry. Elle est accompagnée de Suzanne Lacloche et Hélène Manuel : elles font ensemble le choix de vivre l’Évangile parmi la classe ouvrière et de se mettre au service de la paroisse de Saint-Jean-Baptiste [6]. En 1943 le père Jacques Loew rend visite à sa communauté. S’instaurent entre eux une étroite amitié et une étroite collaboration. En décembre de la même année, Madeleine publie Missionnaires sans bateau. Jusqu’en 1946, quand elle décide de se dédier à temps plein à sa communauté, elle réalise une activité inlassable de service social, d’abord de façon privée et puis au sein de charges publiques sous divers administrateurs locaux, marxistes ou antimarxistes qu’ils soient, toujours respectée et recherchée par tous [7]. Elle résiste à la «tentation marxiste»: elle travaille main dans la main avec tous, mais à la lumière de son amour pour Jésus-Christ et pour l’Église. Sa fidélité au Pape, en 1952, la mène en pèlerinage à Rome afin de prier à Saint-Pierre pour le renouveau missionnaire qui a surgi en France, afin qu’il reste uni à l’Église. En 1953, elle accomplit un nouveau pèlerinage tandis que la crise du mouvement des prêtres ouvriers bat son plein, pour demander l’intercession de Pie XII en leur faveur. En 1961 elle ouvre une fraternité en Côte d’Ivoire, où elle se rendra par la suite malgré ses problèmes de santé. En 1962, en vue du Concile, on lui demande une contribution sur les formes de l’athéisme contemporain. Madeleine envoie un dossier sur «Athéisme et évangélisation» peu avant l’inauguration de la session conciliaire. Elle meurt en 1964. Elle est déclarée « Servante de Dieu » en 1996.

(A suivre)[1].      Cf. D. Rocchetti, «Madeleine Delbrêl, una donna di fuoco», in http://www.amicidilazzaro.it/index.php/madaleine-delbrel-una-donna-di-fuoco
[2].      Cf G. Sporschill – F. Radice Fossati, «Chiesa indietro di 200 anni», dans le Corriere della Sera, 1er settembre 2012.
[3].      Ivi.
[4].      M. Delbrêl, Noi delle strade (Nous autres gens des rues), Milano, Gribaudi, 1969, 8 s, avec une introduction de Jacques Loew de 1957.
[5].      Cf. Ibid, 17; M. Delbrêl, Ville marxiste, terre de mision, Paris, Cerf, 1957, 225
[6].      Le nom que Madeleine et ses premières compagnes donnèrent à leur communauté de femmes laïques en 1933 fut la Charité de Jésus. Le groupe n’était lié à aucune organisation, il ne prévoyait ni votes ni promesses officielles. La vie commune était très intense; Il s’agissait d’être le plus possible uni au Christ au beau milieu du monde, d’en imiter la vie, d’obéir à l’Évangile et de le transmettre. Cela demandait une vie de prière forte qui se laisse conduire par la charité vers une action toujours plus concrète, qui voyait un frère dans le prochain, le traitait sans manœuvres, mais avec tout l’amour de Jésus. Cf. M. Delbrêl, « Réponse à une demande d’information à propos de sa vie», in https://bit.ly/3hVCXUX
[7].      En 1937 elle obtint son diplôme d’assistante sociale avec la note la plus élevée. Son mémoire sur «Ampleur et indépendance du service social» est aussitôt publié. En 1938 elle écrit la prière «Nous autres gens des rues» pour la revue Études Carmélitaines. Le 21 septembre 1939 elle est nommée assistante sociale dans la commune d’Ivry. En 1947 l’administration communale communiste est destituée, et Madeleine reçoit la charge de coordonner tout le service social. Au retour des communistes, en 1944, elle continuera son travail en collaborant avec tous.

Source: ZENIT.ORG, le 9 septembre 2021

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La Civiltà Cattolica : Madeleine Delbrêl, une sainte « de la porte à côté » (2/4)

Les liens entre la vénérable française et le pape François

Madeleine Delbrêl (1904-1964) « est une des saintes de la porte à côté dont le Pape parle toujours », écrit Diego Fares, auteur au sein de la revue jésuite La Civiltà Cattolica.

Il consacre un long article à la mystique française dans le numéro de juillet 2021, dont voici notre traduction en quatre volets, les 9, 10, 11 et 12 septembre 2021.

La vénérable française, souligne-t-il notamment, « ne va pas dans le désert de sable, mais au milieu de la foule, sur le chemin, dans les villes, dans les quartiers les plus pauvres ; elle s’y rend avec la disposition à être sœur de tous ».

AK

N. B. Les citations en italiques sont traduites de l’italien et ne représentent donc pas les paroles originales des livres français cités.

Pour construire une Eglise plus aimable et plus aimante (2/4)

Madeleine et le pape François

Le pape François confesse qu’il connaissait peu la vie et les écrits de Madeleine dans sa jeunesse, mais qu’il est resté impressionné par cette «grande dame» et par « la façon dont elle s’intégrait dans les faubourgs les plus pauvres »[8].

Nous pouvons rappeler deux épisodes où François mentionne la vénérable. En février 2015 le pape François et les autres membres de la Curie romaine se sont retrouvés à Ariccia, dans la Maison du Divin Maître des religieux paolini (Société de Saint-Paul, ndlt), pour une retraite de carême autour de la figure du prophète Elie ; mais « avec Elie, il y a eu aussi une “compagne” de voyage pour les exercices de la curie. Sur le programme préparé pour l’occasion par la Préfecture de la Maison pontificale, à côté d’une icône du prophète et son chariot de feu, il y a eu un bref écrit de la mystique française Madeleine Delbrêl. “La vraie solitude”, lit-on notamment, “ce n’est pas l’absence des hommes, c’est la présence de Dieu” et encore, “il n’y a pas de solitude sans silence. Le silence : c’est parfois se taire, c’est toujours écouter”»[9].

Le pape a en outre cité expressément Madeleine lors de l’audience aux prêtres du diocèse de Créteil, en les invitant à se confier à son intercession : « Demandez avec insistance à l’Esprit Saint de vous guider et de vous éclairer : qu’Il vous aide, dans l’exercice de votre ministère, à rendre l’Église de Jésus Christ aimable et aimante, selon la belle expression de la vénérable Madeleine Delbrêl [10]. Soyez poussés par cette force qui vient d’en-haut à sortir pour vous faire chaque jour plus proches de tous, en particulier de tous ceux qui sont blessés, marginalisés, exclus »[11].

Madeleine Delbrêl est une des saintes de la porte à côté dont le Pape parle toujours : une femme qui a choisi de dépenser sa vie dans la banlieue pauvre, marxiste et athée d’Ivry. C’est la femme qui, pour entendre la voix de Dieu, ne va pas dans le désert de sable, mais au milieu de la foule, sur le chemin, dans les villes, dans les quartiers les plus pauvres ; elle s’y rend avec la disposition à être sœur de tous et à servir tous en écoutant chacun, à apprendre à entendre la voix de Dieu qui parle toujours à travers les plus petits et les plus abandonnés.

Écrire sur Madeleine Delbrêl signifie défaire continuellement le chemin parcouru vers la littérature pour reconduire au chemin qui conduit à l’Évangile. Dans l’œuvre de correction laborieuse qui a marqué ses écrits, on constate que son propos n’est pas de caractère littéraire, mais d’éliminer tout ce qui peut retirer la parole à Dieu. En méditant sur le silence, elle fera remarquer que le silence est actif : c’est l’écoute active de Dieu. Ni les bruits communs ni les paroles communes de la vie ne l’empêchent. Ce qui l’entrave, c’est l’attitude de celui qui ôte les mots à Dieu par ses propres mots. Un Dieu qui sait parler à travers les plus petits. Le 15 mars 1956, Madeleine déclare qu’elle n’a pas écrit pour le plaisir : elle s’est efforcée de toutes les façons d’« éviter de tomber, un jour ou l’autre, dans la “littérature”, qui me semble le pire des maux »[12]. C’est pourquoi, quand il écrit, elle dit ne pas vouloir faire un travail de synthèse mais plutôt de constituer – au fil de la vie – un dossier sur divers aspects de la question.

Si Madeleine vivait aujourd’hui, nous pourrions dire que chaque exhortation apostolique et chaque encyclique du Pape se serait adaptée à merveille à son charisme et à ses aspirations. A ce propos, don Luciano Luppi affirme : « En lisant aujourd’hui l’exhortation apostolique Evangelii gaudium du pape François ou Fratelli tutti à la lumière de nombreux extraits de Delbrêl, on note une consonance surprenante entre les deux. Et pourtant des décennies sont passées. Pourquoi ? Les motivations pourraient être multiples. Le pape François et Madeleine Delbrêl ont en commun plusieurs choses : la proximité aux enseignements spirituels de saint François et de saint Ignace ; une lecture de l’Évangile ni abstraite ni spiritualiste, mais préoccupée d’adhérer profondément au caractère concret de l’Évangile et à celui de la vie ; la volonté de se laisser interpeller par la douleur des pauvres, en choisissant d’en partager la marginalité et la petitesse ; la conscience vive de l’Évangile comme d’une nouvelle surprenante et décisive, dont le chrétien ne peut pas ne pas se sentir débiteur envers les autres »[13].

NOTES

[8].      Conversation privée avec l’auteur.[9].    Cf. C. Santomiero, «Francesco agli esercizi: in compagnia di Elia e Madeleine Delbrêl».[10].    M. Delbrêl, «L’Église, il faut s’acharner à la rendre aimable. L’Église, il faut s’acharner à la rendre aimante», in Id., Nous autres, gens des rues, Paris, Seuil, 1995, 137.[11].    François, Discours aux prêtres du diocèse de Créteil, 1er octobre 2018.[12].    M. Delbrêl, Che gioia credere!, Milano, Gribaudi, 1969, 12.[13].    L. Luppi, «Delbrêl, la mistica che amava le periferie come Bergoglio», dans la revue Credere, 15 mars 2015, 48-51.

Source: ZENIT.ORG, le 10 septembre 2021

Madeleine Delbrêl (1904-1964), DP

La Civiltà Cattolica : le « voyage-éclair » à Rome de Madeleine Delbrêl (3/4)

Pour construire l’Église il faut « faire de la place à Dieu »

Dans le numéro de La Civiltà cattolica de juillet 2021, Diego Fares parle du « voyage-éclair » que fit la mystique française Madeleine Delbrêl (1904-1964) à Rome.

Il évoque aussi sa spiritualité de la « brèche » où Dieu, « un Seigneur qui est du côté de la vie », peut entrer.

Voici notre traduction de ce long article de la revue jésuite en quatre volets, les 9, 10, 11 et 12 septembre 2021.

AK

N. B. Les citations en italiques sont traduites de l’italien et ne représentent donc pas les paroles originales des livres français cités.

Pour construire une Eglise plus aimable et plus aimante (3/4)

Une Église qui « se construit »

Un fait singulier dans la vie de Madeleine aide à comprendre sa conception de l’Église. En 1952 elle fit un voyage éclair à Rome, pour aller prier sur la tombe de Pierre. Elle avait manifesté à ses compagnes son besoin de prier pour la Mission de France. Elle était convaincue que les prêtres ouvriers perdaient le fondement de la prière et elle avait senti la nécessité d’accomplir un pèlerinage à Rome, d’aller prier sur la tombe de saint Pierre. Elle voulait le faire pour demander que la grâce de l’apostolat qui avait été donnée à la France ne soit pas perdue, mais qu’elle reste dans l’unité et qu’elle soit reconnue et renforcée par l’Église. Cependant, quelqu’un lui fit remarquer qu’il pouvait être coûteux de se rendre à Rome seulement pour quelques heures à Saint-Pierre.

Cette même semaine, une amie sud-américaine de Madeleine, qui avait rendu visite à sa communauté, n’ayant pas réussi à acheter des fleurs qu’elle aurait voulu donner à la communauté, acheta un billet de loterie. Elle le laissa sur la table et personne n’en fit cas, jusqu’à ce que l’on découvre qu’il s’agissait d’un billet gagnant. Et qu’il valait la somme nécessaire pour le voyage de Madeleine! De sorte qu’elle voyagea deux jours et deux nuits, passa 12 heures quasi interrompues en prière auprès de saint Pierre – à cœur perdu… et à perdre cœur – et retourna dans son pays. Et au cours de ces heures d’aventure elle ne soupçonnait pas qu’un certain Jean Guéguen l’attendait à la gare de Termini, ce 6 mai 1952, avec une invitation à une audience de Pie XII.

Dans la préface de sa biographie de Madeleine, Guéguen raconte qu’en mars 1952 une amie de Madeleine, connue de passage à Rome, lui avait écrit en lui demandant d’accueillir Madeleine qui allait arriver dans la Ville Éternelle. Guéguen alla la chercher à la gare, mais comme il n’était pas en mesure de la reconnaître, ils ne purent se rencontrer [14]. De retour chez lui, Jean mit l’invitation à l’audience papale dans une enveloppe et l’envoya à Madeleine à l’adresse d’Ivry. Quand la destinataire la reçut, elle écrivit une lettre d’excuses au Pape. Ainsi commença son amitié avec Jean Guéguen [15]. L’année suivante, il l’aida à obtenir un entretien avec le Pontife. Nous pouvons lire cette histoire comme un exemple de la distance temporelle qui existe entre l’action de l’Esprit dans le cœur d’un humble membre du peuple fidèle de Dieu et ce qu’il réalise dans l’appareil officiel de l’Église hiérarchique. L’aspect intéressant n’est pas la distance, mais le bon esprit avec lequel le vécut la principale intéressée. Dans son livre « Nous autres, gens des rues », Madeleine raconte qu’elle était allée à Rome pour prier et non pas pour demander des «lumières», mais certaines choses se sont imposées à elle avec la force d’une mission [16]. La première était que Jésus avait beaucoup parlé de la puissance de l’Esprit Saint et de son action dans l’Église, jusqu’à dire qu’il la bâtirait sur Pierre, qui allait devenir comme une pierre. «Pierre : une pierre à qui il a été demandé d’aimer». « Le Christ a voulu que l’Église ne soit pas seulement quelque chose de vivante, mais quelque chose d’édifié »[17].

Cette révélation, qui s’impose avec clarté, sur la volonté du Christ que l’Église ne soit pas seulement vivante mais aussi «construite», résonne dans toutes les dimensions et les actions de la vie de Madeleine. Nous en mettons quatre en relief. Tout d’abord, pour construire l’Église il faut « faire de la place à Dieu ». Pas nécessairement une grande place : il suffit de laisser une brèche ouverte, par laquelle il puisse entrer dans notre vie. Deuxièmement : pour construire l’Église il faut s’installer. Pas n’importe où et encore moins partout mais là justement où l’Esprit Saint a ouvert la brèche. Nous avons parfois confondu l’esprit de mission auprès de tous les peuples avec la conquête du monde entier, tandis qu’il y a des lieux où il faut rester et d’autres où nous devons secouer la poussière de nos sandales, au moins jusqu’au moment favorable. En troisième lieu, pour construire l’Église il faut aller en profondeur, et cela doit être fait avec la prière et avec la conversion. Enfin, pour construire l’Église il faut inclure tout le monde.

La brèche : permettre à Dieu de se faire de la place

Pour construire l’Église, il faut permettre au Seigneur de trouver de la place. Des années plus tard Madeleine se souvient : «“A vingt ans je fus littéralement ‘éblouie par Dieu’; ce que j’ai trouvé en Lui je ne l’avais trouvé nulle part ailleurs. C’est l’abbé Lorenzo qui, pour moi, a fait exploser l’Évangile… Il est devenu non seulement le livre du Seigneur vivant, mais le livre du Seigneur à vivre”»[18].

Madeleine découvre un Seigneur qui est du côté de la vie. Un Dieu qui ne refuse pas la danse, la poésie, la musique, la littérature, le théâtre, la philosophie, etc. A présent qu’elle voit la vie de cette façon, chaque minute acquière une importance unique. Grâce à l’abbé Lorenzo, Dieu a ébloui Madeleine, et l’Évangile fait son chemin dans sa vie non pas comme une lumière venue d’en-haut dans l’obscurité d’un bois, mais comme une lumière qui «explose», comme une onde lumineuse qui se répand du dedans au dehors. Ainsi Madeleine concevra la mission du chrétien comme celle de donner la vie et la santé à celui qui ne les a jamais eues ou qui ne les a plus. Elle affirme : «Mais si même les chrétiens doivent recevoir la Grâce en eux-mêmes, prier et souffrir afin que l’évangélisation du monde soit efficace, afin que les pécheurs soient sauvés, cela ne peut pas les dispenser d’être, chacun sur sa frontière qu’il partage avec le non croyant = brèche pour l’Évangile »[19].

Le fait de recevoir la grâce en soi est en tension avec le fait d’être brèche afin que la grâce arrive aux autres. Il ne s’agit pas seulement de «devenir» éclairé par l’Évangile, mais aussi d’être «brèche» pour faire passer cette lumière aux autres. Et il faut non seulement la transmettre, mais il faut aussi discerner où elle est déjà à l’œuvre : «Discerner dans chacun ce qui est Lumière, même fragmentaire, même faussée, savoir qu’il est difficile d’arracher l’ivraie sans arracher le bon grain. Mettre en chacun de plus en plus de bon grain sans s’occuper de l’ivraie. Respecter chacun, ne pas salir son idéal à l’occasion de ses désenchantements ou de ses rancœurs. Ne pas se battre contre le mal puisqu’il n’est pas, mais mettre de la vie à sa place »[20].

© Traduction de Zenit

[14].    Cf. J. Guéguen, Madeleine Delbrêl. Una mistica nel mondo, Milano, Massimo, 1997, 6-8.[15].    « Jean devint l’homme de confiance et le facilitateur des contacts tout le temps où il fut à Rome puis durant les années qui suivirent. Il vint fréquemment au 11 rue Raspail, à Ivry, et il devint un familier des « Équipes Madeleine Delbrêl », bien après la mort de celle-ci, le 13 octobre 1964. » (G. François, «Décès du père Jean Guéguen, premier postulateur de la cause en béatification de Madeleine Delbrêl», in Église catholique en Val-de-Marne [https://bit.ly/36qm5R7).[16].    Cf. J. Guéguen, Madeleine Delbrêl, cit., 19[17].    M. Delbrêl, Noi delle strade, cit., 134-136.[18].    Cf. D. Rocchetti, «Madeleine Delbrêl, una donna di fuoco», cit.[19].    M. Delbrêl, «Lettre du 18 avril 1951 au père J. Loew», in Id., Insieme a Cristo per le strade del mondo, vol. 2: Corrispondenza 1942-1952, Milano, Gribaudi, 2008, 167.[20].    Ibid, 176 s.

Source: ZENIT.ORG, le 11 septembre 2021

Madeleine Delbrêl (1904-1964), DP

La Civiltà Cattolica : Madeleine Delbrêl, ou l’annonce par « la proximité » (4/4)

« Pour construire l’Église, il faut aller en profondeur »

Madeleine Delbrêl (1904-1964) « va vivre dans les quartiers pauvres, parce que la Parole doit être annoncée dans la proximité », écrit Diego Fares, auteur au sein de la revue jésuite La Civiltà Cattolica.

Il consacre un long article à la mystique française dans le numéro de juillet 2021, dont voici notre traduction en quatre volets, les 9, 10, 11 et 12 septembre 2021.

AK

N. B. Les citations en italiques sont traduites de l’italien et ne représentent donc pas les paroles originales des livres français cités.

Pour construire une Eglise plus aimable et plus aimante (4/4)

Se situer 

Pour construire l’Église, il faut se situer. Madeleine a été une femme située, qui a trouvé sa place dans le monde et qui s’y est enracinée, en donnant du fruit. Le lieu est en relation non seulement avec la construction, mais aussi avec les choses superflues qui sont mises de côté afin que la vie grandisse dans tout ce qui est essentiel. Elle va vivre dans les quartiers pauvres, parce que la Parole doit être annoncée dans la proximité.

On reste cependant surpris que cette décision soit guidée par une idée simple et traditionnelle : celle du mal comme absence de bien. Sa décision se concrétise en allant vivre là où, plus que d’être du mal, elle voit l’absence de bien. Sans se préoccuper de la zizanie, elle va semer un peu de bien et de vie où ils sont utiles. Il ne s’agit pas d’aller arracher la zizanie, mais de semer un peu de bon grain. L’exact contraire de la fuite du monde dans le désert pour y vivre sa sainteté. Pour Madeleine, le lieu où Dieu aime rester est au milieu des hommes. Elle devient donc la femme qui met constamment sa vie comme levain dans la pâte. Madeleine se situe au milieu de son peuple pour faire de la place à Dieu par l’action et par la parole.

C’est par le style des béatitudes que Madeleine fait de la place à l’action de Dieu. Dans «Bienheureux les doux» elle affirme : « Pour accomplir ton œuvre sur la terre tu n’as pas besoin de nos actions sensationnelles mais d’un certain volume de soumission, d’une certaine mesure de docilité, d’un certain poids d’abandon aveugle, situés peu importe où parmi la foule des hommes. Et si tout ce poids d’abandon, cette soumission et cette docilité se trouvaient réunis dans un seul cœur, l’aspect du monde changerait, certainement. Parce que ce seul cœur t’ouvrirait la voie, deviendrait la brèche pour ton invasion, le point faible où céderait la révolte universelle»[21]. L’invasion dont parle Madeleine rappelle ce que dit le pape François sur le « débordement de la Miséricorde »: « Il s’agit de discerner le point concret – d’ouverture, de fragilité, d’abaissement – qui permette les débordements de Dieu. Quand nous disons “point concret”, nous nous référons au fait que le débordement peut advenir aussi bien pour une intervention au moment juste, que pour un changement de ton, ou peut-être pour un geste d’abaissement et/ou de rapprochement de l’autre, qui équilibre ce qui bloquait la relation vitale»[22].

Aller en profondeur 

Pour construire l’Église, il faut aller en profondeur. A partir de 1933, quand elle s’établit à Ivry, Madeleine passe de l’idée d’une «mission en étendue», qui implique un départ vers des lieux lointains, un déracinement et de nouvelles fondations, à ce qu’elle appelle une «mission en profondeur»[23]. Elle l’explique, mieux que dans tout autre écrit, dans un bref portrait de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus : « Peut-être Thérèse de Lisieux, patronne de toutes les missions, a-t-elle été destinée à vivre au début du siècle un destin où le temps était réduit au minimum, les actes ramenés au minuscule, l’héroïsme indiscernable aux yeux qui le voient, la mission limitée à quelques mètres carrés : et cela pour qu’elle nous enseigne que certains rendements échappent aux mesures de l’horloge, que la visibilité des actes ne les recouvre pas toujours, qu’aux missions en étendue allaient s’ajouter les missions à la densité du fond des âmes humaines, en profondeur, là où l’esprit de l’homme interroge le monde et oscille entre le mystère d’un Dieu qui le veut petit et dépouillé et le mystère du monde qui le veut puissant et grand. Elle prouve à elle seule que consolider un engagement missionnaire près du marxisme n’est pas un accessoire, un renforcement artificiel, mais une reprise de forces vitales dans le lieu même où l’on veut miner la foi »[24].

Dans un discours adressé à ses compagnes de communauté en 1956 [25], Madeleine présente quelques réflexions très belles et pratiques sur la façon d’exploiter les moments où Jésus se fait proche pour faire de la place à Dieu dans notre cœur. Le discours est sur la prière, parce que c’est dans la prière que Jésus s’approche de nous, et c’est là que mûrissent l’ouverture du Royaume et notre capacité d’y entrer. Madeleine affronte un problème très actuel : nous n’avons ni assez de temps ni assez d’espace pour prier. Nous ne les avons pas lorsque nous imaginons un lieu et un temps de prière selon une image un peu idéalisée de la vie contemplative. Madeleine nous montre que la prière est une rencontre avec le Dieu vivant : quand nous prions, « nous rencontrons le Christ vivant »[26]. Et pour les personnes vivantes il y a toujours du temps et de la place, même s’ils ne correspondent pas aux idéaux (et s’il n’y en a pas, ils peuvent se créer).

Ici Madeleine fait une considération très intéressante sur une proximité qui, si elle n’advient pas «horizontalement», peut toujours avoir lieu « avec des records de profondeur »[27]. Elle rappelle que jadis, pour se procurer de la chaleur, il fallait brûler du bois ou extraire du charbon, et cela demandait que l’on travaille de grandes étendues de territoire. Aujourd’hui l’on «sonde» un puits pétrolifère et l’on obtient un combustible encore meilleur. En substance, c’est le désir de chaleur et d’énergie qui pousse à chercher les moyens de le réaliser au mieux. Dans la prière il arrive la même chose : c’est le désir de Jésus – de sa chaleur et de son énergie vitale – qui crée des espaces de prière et qui fait entrevoir des moments mûrs où que l’on soit.

Voilà ce que dit Madeleine sur les lieux et les temps de prière : « La retraite dans le désert peut consister dans cinq arrêts de métro à la fin d’une journée où nous avons “sondé” un puits [en approfondissant notre désir de Jésus] pendant ces instants minimes. Par contre, le désert même peut être sans “retraite”, si nous avons attendu d’y être pour désirer la rencontre avec le Seigneur. Nos allers et nos retours – et non pas seulement les réels qui se font d’un lieu à un autre, les moments où nous sommes obligés d’attendre – aussi bien pour payer à une caisse que dans une file d’attente pour le téléphone ou avant que ne se libère une place dans le bus, sont des moments de prière préparés pour nous dans la mesure où nous nous sommes préparés pour eux. Les gâcher parce qu’on n’était pas prêt peut être estimé pour ce que c’est : un péché véniel. Mais quand un jour, avec le Seigneur, il ne s’agira plus de café ni d’amour, peut-être prendrons-nous conscience d’avoir été des amants ridicules » [28]. « Amants ridicules »! Madeleine saisit l’essentiel et l’exprime au mieux. Celui qui aime apprend vite de ses erreurs sans qu’il n’y ait besoin que quelqu’un d’autre lui fasse des reproches.

Être proche ou loin du Royaume, dans la vision du monde de Delbrêl, est une question d’amour. Celui qui est amoureux protège et fait grandir toute la journée son désir de rencontrer la personne aimée, et ne perd pas l’occasion d’une rencontre, même brève. En outre, s’il s’agit d’une rencontre fortuite, avec très peu de temps, il en profite pleinement et en retire une joie plus grande que si cela avait été planifié et qu’il avait eu tout le temps du monde. Madeleine poursuit : « Il faudrait une multitude de métaphores pour faire comprendre que dans l’Évangile ce n’est pas le temps qui compte le plus. […] Si nous cherchons dans l’Évangile quelque chose du Seigneur vivant que nous ignorons encore : sa parole, sa pensée, sa façon de faire, ce qu’il veut de nous […], ce n’est pas de temps dont nous avons besoin. Ou plus exactement : c’est de tout notre temps que nous aurions besoin. En effet, vivre n’exige pas de temps : l’on vit tout le temps, et l’Évangile – quelle que soit sa signification pour nous – doit être avant tout vie. »[29].[…]

Dans sa «liturgie des sans-office», Madeleine prie, une nuit de 1949 ou 1950, alors qu’elle se rend avec ses compagnes dans un café et observe « tous ces gens qui sont venus tuer le temps »: « Dilate notre cœur, pour qu’il contienne tout le monde »[33]. Pour édifier l’Église il faut inclure tout le monde. La présence de tous est le désir fondamental, quotidien, et c’est l’engagement à réaliser cette inclusion de tous, un par un, qui donnera la mesure et les structures de l’édification. Le «un par un» est un universel concret : il est là où déborde la miséricorde de Dieu.

NOTES[21].    Id., « Che gioia credere! », cit., 46.[22].    D. Fares, «Il cuore di “Querida Amazonia”. “Traboccare mentre si è in cammino”», in Civ. Catt. 2020 I 535.[23].    M. Delbrêl, « Che gioia credere! », cit., 12.[24].    Id., « Noi delle strade », cit., 11-12.[25].    Cf. Id., « Che gioia credere! », cit., 223-237.[26].    Ibid, 228.[27].    Cf. ibid, 232 s.[28].    Ibid, 234.[29].    Ibid, 235 s.[30].    Id., «Perché amiamo il padre de Foucauld», in « Che gioia credere! », cit., 32 s.[31].    Ibid, 35.[32].    Ibid, 37 s.[33].    Ibid, 220.

© Traduction de Zenit

© Parole et silence | La Civilta Cattolica, 2021

Source: ZENIT.ORG, le 12 septembre 2021

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