« Elles suivront l’agneau. » Le martyre des carmélites de Compiègne

carmélites de compiègne

© John Salmon (CC BY-SA 2.0) via wikimedia

Le martyre des carmélites de Compiègne en 1794, église de Norfolk.

La mort édifiante des carmélites de Compiègne, le 17 juillet 1794, est un martyre emblématique des catholiques pendant la Révolution française. Leur procès et leur exécution ont inspiré plusieurs œuvres dont le fameux « Dialogue des carmélites », mais parfois au mépris de la vérité. Les religieuses ont été béatifiées en 1906. Voici le récit historique de leurs derniers instants.

Il fait très chaud à Paris ce 17 juillet 1794, ou, pour respecter le nouveau calendrier républicain, ce 29 messidor An II. L’été est splendide et il a été précoce, ce qui entraîne des inconvénients pratiques. Depuis que les températures se sont mises à grimper, les exécutions se sont, de joyeux spectacles populaires qu’elles étaient, transformées en nuisances. C’est que, au rythme moyen de quarante suppliciés par jour, cela fait des centaines de litres de sang répandus en plein cœur de la capitale qui, en caillant au soleil, dégagent une odeur pestilentielle propre à incommoder tout le voisinage, sans parler des mouches et du reste. Raison pour laquelle, mi-juin, l’on a déménagé la guillotine qui, depuis dix-huit mois, trônait place de la Révolution, l’actuelle place de la Concorde, pour l’envoyer place du Trône renversé, notre place de la Nation, à la limite des faubourgs.

Cette mesure n’a fait que déplacer le problème, et, comme, en ce début d’été, la machine à tuer révolutionnaire s’emballe et envoie un nombre croissant de victimes au bourreau, le désastre s’aggrave. Tout le quartier empeste à cause de l’échafaud et des fosses communes ouvertes sur le terrain de l’ancien couvent des chanoinesses de Saint-Augustin à Picpus. Plus de mille cadavres décapités s’y entassent déjà. Ces désagréments n’empêchent pas les habitués de venir assister au spectacle ; ils y ont pris goût. Mais, ce 17 juillet, les choses ne se passent pas comme d’habitude.

Rien de tel ce soir

D’ordinaire, l’arrivée des charrettes amenant les condamnés depuis la Conciergerie se fait au milieu des insultes. Rien de tel ce soir. Depuis qu’elles ont quitté la prison, il y a deux heures, les voitures avancent dans un silence étonnant et ceux qui s’apprêtent à huer les agonisants se taisent soudain, saisis, quand elles passent devant eux. Dans la première, mal installées sur des chaises branlantes, balancées au rythme des cahots, se tiennent seize femmes. Bien que la loi ait interdit l’habit religieux, toutes portent la robe brune et le manteau blanc des carmélites. Ne manquent que la guimpe et le voile, auxquels elles ont renoncé afin que le bourreau ne soit pas obligé en les leur enlevant, de les toucher. Elles chantent.

Ce sont les religieuses du carmel de Compiègne, cinquante-troisième de l’ordre en France, fondé en 1641. Hormis trois sœurs, absentes lors de l’arrestation, la communauté est là au complet, y compris les deux tourières, employées de maison payées aux gages, les trois converses et la novice, 29 ans, qui n’a pu être admise à la profession en raison de l’interdiction des vœux de religion. La prieure, Sœur Thérèse de Saint-Augustin, Marie-Claudine Lidoine, peut songer, quand elle regarde ses filles qui vont avec elle à la mort, qu’elle ne s’est pas trompée : en elles s’accomplit la prophétie, écrite en 1693 par une autre carmélite de leur maison, sœur Baptiste, grande handicapée toute tendue vers Dieu, selon laquelle la communauté de Compiègne « à deux ou trois près », est vouée à « suivre l’Agneau partout où Il va », ainsi qu’il est dit au livre de l’Apocalypse. Pourquoi Mère Thérèse, femme jeune, intelligente et cultivée, qui a les pieds sur terre, a-t-elle, il y a deux ans, prêté attention au récit du rêve de cette pauvre malade, et choisi de l’interpréter comme l’annonce du martyre collectif de la communauté ? Parce que, dans le contexte du moment, elle y a trouvé un réconfort paradoxal, l’assurance qu’en dépit des apparences, tout n’était pas perdu, et le moyen, alors que la vie religieuse semblait anéantie définitivement, d’être plus que jamais utiles à l’Église, en s’immolant pour le salut de la France et des âmes, si telle était la volonté divine.

Des « épouses fidèles à leur divin époux »

Construit en face du château où la famille royale passait chaque année une partie de l’été, le carmel de Compiègne possède des liens étroits avec la Cour. Feue la reine Marie Lecszinska en était familière ; le prince de Conti y a fait entrer sa fille naturelle, Geneviève Philippe, guérie d’une grave maladie nerveuse après une neuvaine sur la tombe de Mme Acarie, fondatrice du carmel en France ; enfin, c’est à Compiègne que Madame Louise de France, la plus jeune fille de Louis XV, prieure du carmel de Saint-Denis, a placé Mlle Lidoine, qui n’avait pas de dot mais dont elle savait la solidité de la vocation. Par reconnaissance, celle-ci a pris le nom de religion de la princesse, sa bienfaitrice. Ces liens, tout Compiègne les connaît et ils ont, dès les premiers troubles, désigné le carmel comme un bastion prétendu de la contre-révolution. On a eu les sœurs à l’œil, on ne leur a rien passé.

Le 4 août 1790, les autorités ont dressé l’inventaire des biens, confisqués au profit de la nation. Le lendemain, un commissaire de police et ses adjoints sont venus recueillir les témoignages de celles que, ayant trop lu Diderot, ils nommaient « les infortunées vierges séquestrées ». Ils venaient « leur ouvrir les portes de leur prison ». Les supposées prisonnières leur ont répondu qu’elles étaient toutes là de leur plein gré et entendaient y rester, « voulant vivre en mourir dans leur état religieux ». Pis encore, la plus jeune converse, Juliette Vérolot, sœur Saint François-Xavier, une fille du peuple quasi illettrée, leur a déclaré, d’un ton qui n’était pas celui de son humble condition : « Une épouse bien née reste avec son époux ; rien ne peut donc me faire abandonner mon divin Époux ».

Jusqu’à la mort

Il a fallu se le tenir pour dit et accorder à ces entêtées les pensions que l’État assure aux religieuses forcées à brève échéance de retourner dans le monde. Bassement, les autorités en ont exclu les deux tourières, des domestiques qui pouvaient aller se gager ailleurs, et sœur Constance, la novice. On pense la convaincre ainsi de rentrer chez ses parents, bons républicains qui n’ont rien compris à la vocation de leur fille, mais Mlle Meunier déclare à son frère, venu pour l’emmener : « Rien ne pourra, sinon la mort, me séparer de la société de mes Mères et Sœurs. Il ne peut m’arriver que ce qui plaira à Dieu de permettre et je suis de ce côté parfaitement tranquille. » Jusqu’à la mort, ont-elles dit, elles ne comprennent pas encore qu’il ne s’agit pas d’une expression toute faite, mais de la réalité.

Être privées de la messe quotidienne et des sacrements est un crève-cœur. Elles l’offrent pour le salut de la France et de l’Église.

Dans les mois qui suivent, elles assistent à la montée en puissance d’une persécution religieuse qui ne se cache plus. La constitution civile du clergé, en obligeant les prêtres à prêter un serment schismatique, les prive de leur aumônier, passé dans la clandestinité, même s’il prend tous les risques pour leur assurer encore la messe et les sacrements, puis il y a eu les massacres de Septembre. Dix jours après, le 12 septembre 1792, leurs biens sont saisis. Le 14, on les expulse de leur couvent. Mère Lidoine dit qu’il faut s’en réjouir, car c’est la fête de l’exaltation de la Sainte Croix et le divin Époux leur fait la grâce de les associer un peu à ses souffrances.

Leur aumônier doit fuir

Ce n’est que le début de leur calvaire. Dehors, elles ont dû reprendre un habit civil, tenue que les plus âgées de la communauté, sœur Marie de Jésus Crucifié, Anne Piedcourt, et sœur Charlotte de la Résurrection, Madeleine Thouret, carmélites depuis un demi-siècle, jugent d’une indécence folle. Elles en tombent malades, tout comme sœur Pierre de Jésus, qui s’est éteinte le 31 octobre, tuée par le chagrin.

Puisque la loi interdit de reformer la communauté, les sœurs sont divisées en quatre groupes. Pour la messe, elles bénéficient de la complicité du curé constitutionnel de leur paroisse, qui ouvre chaque matin la porte de son église à son confrère insermenté, l’aumônier de la communauté, et le laisse célébrer pour elle. Cet arrangement a duré quelques mois, avant qu’une dénonciation oblige le prêtre à fuir. Un autre aumônier clandestin, l’abbé Lamarche, le remplace mais, traqué, il vient quand il peut. Être privées de la messe quotidienne et des sacrements est un crève-cœur. Elles l’offrent pour le salut de la France et de l’Église.

La prophétie redoutable

C’est dans ce contexte que la prieure tombe sur la « prophétie » de sœur Baptiste et l’interprète comme l’annonce d’un martyre collectif ; Dieu les appelle à se sacrifier pour désarmer sa colère et apaiser les violences révolutionnaires. Voilà ce que, à Pâques 1793, Mère Thérèse de Saint Augustin expose à ses religieuses : acceptent-elles de « s’offrir en holocauste » pour sauver le catholicisme en France ? Ce vœu de martyre serait renouvelé chaque jour. Mme Lidoine ne s’attendait pas à la violence des réactions de ses filles. Si la majorité accueille l’initiative avec « jubilation », les deux doyennes s’écrient qu’une telle folie n’a aucun rapport avec la règle du Carmel et qu’elles ne peuvent y souscrire ; sœur Marie de l’Incarnation, Mme Philippe, dit éprouver pour le martyre une répugnance invincible. Thérèse Soiron, l’aînée des tourières, pousse des cris d’épouvante et sœur Constance confie à l’aumônier que la guillotine, aperçue un jour, lui inspire une peur si violente qu’elle ne peut la dominer… Sœur Louise de Jésus, Rose de Neuville, entrée au Carmel après un veuvage prématuré, soupire qu’elle ne se sent pas plus d’attirance pour le témoignage sanglant que pour le couvent mais accepte celui-ci comme elle a accepté celui-là : par devoir.

Mme Lidoine se dit qu’elle s’est trompée et elle s’apprête à oublier tout cela lorsque les récalcitrantes viennent l’une après l’autre demander pardon de leur faiblesse et s’associer au vœu communautaire. En cette fin de printemps 1794, cela fait plus d’un an qu’elles renouvellent ensemble chaque jour cet acte d’oblation.

Les ci-devant religieuses en état d’arrestation

Fin juin 1794, Mère Thérèse se rend à Paris prendre des dispositions afin d’assurer les vieux jours de sa mère. Elle se fait accompagner de sœur Marie de l’Incarnation qui refuse de regagner Compiègne. Mme Lidoine n’insiste pas : chacune demeure libre de son choix. Cette décision sauvera certes la vie de Mme Philippe mais elle se la reprocherait le restant de ses jours, telle une lâcheté qui lui pèserait d’autant plus que, mémoire de sa communauté, l’Église lui demanderait encore et encore de témoigner des derniers mois des martyres…

Le 21 juin, la prieure est de retour à Compiègne, juste à temps. À l’aube du lendemain, elles sont toutes arrêtées, exceptées sœurs Stanislas de la Providence et Thérèse de Jésus, elles aussi absentes. Comme le disait la prophétie, toute la communauté était appelée à suivre l’Agneau, « sauf deux ou trois ». Le compte était exact. De quoi les accusait-on ? D’avoir désobéi en reconstituant leur communauté, maintenu la confrérie du Scapulaire et conservé des opinions royalistes, fautes que le comité révolutionnaire de Compiègne résume ainsi : 

« Elles faisaient des vœux pour la contre-révolution, la destruction de la république et le rétablissement de la tyrannie. […] Nous n’avons pas balancé à mettre ces ci-devant religieuses en état d’arrestation. […] Nous vous observons que la dénommée Lidoine avait dans sa poche le portrait du Tyran et venait de rapporter de Paris une relique avec un certificat de croyance. »

L’on a aussi trouvé des images du Sacré Cœur, devenu, depuis l’insurrection de l’Ouest, emblème contre-révolutionnaire. Cela suffisait amplement à les perdre.

« Je vous remercie de votre patience »

On les conduit à la prison de la ville où elles retrouvent les bénédictines anglaises de Cambrai, fondées par la petite-fille de Thomas More, oubliées à Compiègne lors d’un transfert. Plusieurs moniales sont déjà mortes durant leur incarcération et elles pensent toutes périr. Mère Lidoine leur assure que non : ses filles et elle se sont livrées à la justice divine pour que ce sort leur soit épargné ; elles survivraient à la Révolution. Elle disait vrai. Le 10 juillet, on les transfère à Paris, départ si brusque que les carmélites durent reprendre leur habit religieux, les autres étant à la lessive. Elles arrivent le 13 à la Conciergerie.

Le voyage rompt sœur Charlotte de la Résurrection qui, à 78 ans, se déplace avec des béquilles qu’on lui a confisquées. La voyant incapable de descendre seule de la carriole, des gardiens la précipitent à la volée sur le pavé de la cour où elle reste assommée. Puis elle rouvre les yeux et, regardant ses tortionnaires, dit : « Je vous remercie de votre patience, Messieurs, et de m’avoir pas tuée, ce qui m’aurait privée d’une fin plus glorieuse. » 

Toutes figurent sur la liste

Le tribunal révolutionnaire, dédoublé pour assurer les audiences, fonctionne à plein régime et hors toutes les formes du droit. Figurer sur la liste des prévenus équivaut à une condamnation à mort. Tout le monde le sait. Les carmélites y figurent toutes : la prieure, Mme Lidoine, Mère Thérèse de Saint-Augustin ; la sous-prieure, Mère Saint-Louis, Anne Brideau ; Mère Henriette de Jésus, Marie-Françoise de Croissy, l’ancienne prieure qui exerce désormais la charge de maîtresse des novices ; les deux doyennes de la communauté, Anne Piedcourt ; sœur Jésus Crucifié et Madeleine Thouret, l’impotente sœur Charlotte de la Résurrection ; sœur Julie Louise de Jésus, Rose de Neuville ; sœur Euphrasie de l’Immaculée Conception, Cyprienne Brard ; sœur Marie-Henriette de la Providence, Anne Pelras, d’une famille de dix-huit enfants qui a donné trois prêtres et cinq religieuses à l’Église, infirmière de la communauté, entrée au carmel parce que, dans son premier couvent, à Nevers, où il n’y avait point de clôture, sa beauté attirait trop les regards masculins ; sœur Thérèse de Saint-Ignace, Marie-Gabrielle Trézel, que les supérieures appellent « le trésor caché » pour l’austérité avec laquelle elle observe la Règle ; les converses, sœur Thérèse du Cœur de Marie, Marie-Anne Hanisset, sœur Saint François-Xavier, Juliette Vérolot, qui a répondu à la prieure lorsque celle-ci l’a avertie des périls de leur vocation : « Pourvu que j’ai le bonheur d’être consacrée au Bon Dieu, c’est tout ce que j’désirons. Ne vous mettez pas du tout en peine de moi puisque le Bon Dieu en prendra soin » ; sœur Marie du Saint Esprit, Angélique Roussel, sœur Sainte Marthe, Marie Dufour ; Sœur Constance, la novice, et les sœurs Soiron, Catherine et Thérèse, qui ne sont pas canoniquement religieuses mais n’ont pas voulu partir.

En haine de la foi

Au groupe des carmélites, l’accusation joint un cousin de sœur Euphrasie, Mulot de La Ménardière, coupable de lui avoir fait passer du courrier de l’aumônier émigré, un laïc, marié et père de famille, présenté comme prêtre réfractaire, erreur évidente qu’il ne put faire admettre, de sorte qu’il mourra sous cette identité, lui qui, libre penseur autrefois, a scandalisé Compiègne en revêtant, au carnaval, une soutane et faisant mine, sur son char de parade, de confesser… 

Lorsqu’on lui déclare qu’elle a « caché des armes » destinées aux contre-révolutionnaires, elle saisit sa croix de profession et, la brandissant, s’écrie : « Voilà nos seules armes ! »

Les religieuses espèrent être jugées le 16, fête de Notre-Dame du Mont Carmel, mais leur comparution est remise au lendemain. L’audience se tient dans la matinée du 17 juillet. La chaleur est insupportable. Mère Thérèse de Saint-Augustin s’emploie bravement à contrer les absurdités qui leur sont imputées. Lorsqu’on lui déclare qu’elle a « caché des armes » destinées aux contre-révolutionnaires, elle saisit sa croix de profession et, la brandissant, s’écrie : « Voilà nos seules armes ! » Parfaite démonstration de ce que Fouquier-Tinville qualifie de « fanatisme ». Sœur Marie-Henriette, Mme Pelras, l’infirmière, feint de ne pas comprendre : « Citoyen, qu’entends-tu par ce mot ? » « Votre attachement à vos sottes croyances ! » Précisément ce qu’elle veut lui faire dire : on ne les tue pas, en dépit des accusations de complicité avec la contre-révolution, pour des motifs politiques mais en haine de la foi, fondement canonique du martyre. « Ah, mes sœurs, quel bonheur ! Nous mourons pour la foi ! »

Les quinze femmes sont condamnées à mort. « Elles sont toutes complices et méritent toutes de mourir ! » Thérèse Soiron se trouve mal. Effet de la panique, ou défaillance purement physique ? Sœur Saint-Louis fait remarquer qu’elles n’ont rien mangé depuis la veille au matin, presque rien bu non plus malgré la chaleur. En échange d’une pelisse, elle obtient d’un gardien des tasses de chocolat, qui referont leurs forces.

Les passants pleurent

Avant de monter dans les charrettes, les prisonniers sont fouillés et dépouillés de leurs effets personnels, mais Samson et ses aides feignent de ne pas voir le bréviaire de sœur Euphrasie, ni la toute petite statue de la Sainte Vierge que Mère Thérèse cache dans sa main. L’après-midi est très avancé lorsque les quarante condamnés sont hissés dans les voitures. A-t-on prévenu les religieuses que, en face de la Conciergerie, au premier étage de la droguerie, des prêtres réfractaires, que la patronne fait passer pour ses vendeurs, donnent l’absolution à ceux qui allaient à l’échafaud ? 

Imperturbables, comme si elles étaient au chœur, elles entonnent les vêpres, puis complies, et, le trajet durant, les prières des agonisants et l’office des morts. 

Mourir sans les sacrements ne trouble pas les carmélites. Imperturbables, comme si elles étaient au chœur, elles entonnent les vêpres, puis complies, et, le trajet durant, les prières des agonisants et l’office des morts. Ce chant fait taire les cris de haine. Des passants pleurent, d’autres essaient de toucher les martyres. Profitant d’un encombrement, une femme tend un pichet d’eau. Sœur Marie-Henriette fait signe qu’elles n’ont pas soif : « Au ciel, mes sœurs, nous boirons à longs traits. » Un sacrifice de plus, accepté pour le salut de ce peuple aveuglé. Un peu avant d’arriver place du Trône renversé, sœur Euphrasie, la récitation des prières achevée, se penche vers une jeune fille qui suit la charrette et lui tend son bréviaire. L’inconnue se nomme Virginie Binard. La paix religieuse restaurée, elle fondera le couvent des Oiseaux. 

Voilà l’échafaud

Il est 8h du soir. Voilà l’échafaud. On les fait descendre. Elles chantent toujours : le Salve Regina, le Veni Creator, le Te Deum. Mère Thérèse se tourne vers ses filles et leur demande le renouvellement de leurs vœux de religion. C’est pour sœur Constance, qui n’a pu les prononcer, que la prieure a voulu cet instant, afin que la jeune fille meure professe, mais sœur Constance est préoccupée. D’une voix troublée, elle dit : « Ma Mère, je n’ai pas achevé la récitation de l’office ! » « Vous l’achèverez au Ciel, ma fille. »

Humainement anéanti, le Carmel de Compiègne est d’ores et déjà refondé pour l’éternité dans le royaume des Cieux.

Samson s’approcha de sœur Constance. Fidèle à la Règle, la jeune fille s’agenouille devant la supérieure : « Permission de mourir, ma Mère ? » Mère Thérèse lui tend la minuscule statuette de Notre-Dame que sœur Constance baise dévotement. « Allez, ma fille ! » Sans trembler, Sœur Constance monte seule l’escalier de la guillotine et, sous une inspiration du Saint-Esprit, entonne à pleine voix le psaume Laudate Dominum omnes gentes, « Louez le Seigneur, tous les peuples », qui proclame que la folie athée de la Révolution n’aura pas le dernier mot et que la France chrétienne renaîtra. C’est aussi le chant que les carmélites entonnent en entrant dans une nouvelle fondation. Humainement anéanti, le Carmel de Compiègne est d’ores et déjà refondé pour l’éternité dans le royaume des Cieux.

Ultimes paroles

Le chant se poursuivit tant qu’il reste une carmélite en vie. Ce fut Mère Thérèse de Saint-Augustin, précédée de peu dans la mort par la sous-prieure et l’infirmière, qui a voulu assister leurs sœurs jusqu’au bout. Sœur Marie Henriette dut soutenir sœur Charlotte qui, sans ses béquilles, ne pouvait marcher, puis sœur de Jésus Crucifié. Celle-ci sourit aux bourreaux : « Comment en vouloir à ces pauvres malheureux qui nous ouvrent les portes du Ciel ? Je vous pardonne de tout mon cœur comme je souhaite que Dieu me pardonne ! » Ultimes paroles de la communauté passées à la postérité. Dans les jours qui suivirent, d’autres religieuses périrent guillotinées à Orange ou Arras. Toutes prédirent être les ultimes victimes. En effet, le 27 juillet, le 9 thermidor, en renversant Robespierre, apaise les massacres. Tout était consommé.

Source: ALETEIA, le 16 juillet 2021

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