« La mystique évangélique du Pape François », par le p. Fr.-M. Léthel ocd

Encensement, Rameaux 28 mars 2021, capture @Vatican Media

Encensement, Rameaux 28 Mars 2021, Capture @Vatican Media

« La mystique évangélique du Pape François », par le p. Fr.-M. Léthel ocd

« Notre Pape  connaît et aime de nombreux saints »

L’Amour de Jésus, de Marie et de Joseph

dans la mystique évangélique du Pape François

François-Marie Léthel ocd 

Le mystique chrétien (homme ou femme) est une personne amoureuse de Dieu et de l’homme dans le Christ Jésus vrai Dieu et vrai Homme. C’est dans cette perspective qu’il faut considérer la profonde spiritualité du Pape François.

En choisissant le nom de François, ce fils de saint Ignace de Loyola a situé tout son pontificat dans la grande lumière du Poverello d’Assise, le saint qui a reconstruit et réformé l’Église de son temps sur la base de la pauvreté évangélique, pauvreté du Christ embrassée dans les plus pauvres. Dans cette perspective, le Pape argentin privilégie la mystique populaire, comme « vraie spiritualité incarnée dans la culture des simples », en la considérant aussi comme un « lieu théologique » (Evangelii Gaudium, n. 124 et 126).

La même thématique a été développée dans l’exhortation Apostolique Gaudete et exsultate, dans la grande lumière de la communion de tous les saints, grands et petits, connus et inconnus, sur la Terre comme au Ciel. En effet, « les saints qui sont déjà parvenus en la présence de Dieu gardent avec nous des liens d’amour et de communion (n. 4). Sont encore privilégiés les saints plus petits et cachés, les saints « de la porte d’à côté » (n. 7). Et le Pape insiste: « Ne pensons pas uniquement à ceux qui sont déjà béatifiés ou canonisés. L’Esprit Saint répand la sainteté partout, dans le saint peuple fidèle de Dieu » (n. 6). Ces derniers mots sont une expression caractéristique de Pape François,  de sa profonde théologie du peuple qui est aussi mystique du peuple.  De cet homme de grande culture, on peut dire que sa théologie est scientifique et populaire.

Notre Pape  connaît et aime de nombreux saints. Saint Thomas d’Aquin est souvent cité dans ses documents. Sainte Thérèse de Lisieux est particulièrement présente dans sa vie, avec une profonde influence de sa doctrine spirituelle et un recours fréquent à son intercession[1].

Comme saint Paul VI avait écrit l’Exhortation Apostolique Gaudete in Domino sur la joie chrétienne, dans le contexte dramatique de la crise de l’Église après le Concile, de même le Pape François, dans une période de grandes souffrances pour l’Église (les blessures des abus) et toute l’humanité (la pandémie), propose la même vraie joie dans ses principaux documents intitulés: Evangelii Gaudium, Amoris Laetitia, Gaudete et exsultate, Veritatis Gaudium.

C’est la joie du Pasteur qui a retrouvé sa brebis égarée.  Cette parabole de Jésus (Lc 15, 4-7) est une clef Évangélique du pontificat de François, avec sa priorité pastorale pour tous les égarés, les plus lointains, les blessés, les pauvres, les souffrants et tous les exclus qui sont traités comme des « déchets ».

L’autre clef, qui sera utilisée dans cet article, c’est le blason pontifical qui réunit Jésus, Marie et Joseph, avec les symboles du soleil, de l’étoile et du nard. Jésus est contemplé au centre, entre Marie et Joseph, dans la communauté la plus parfaite qu’est la Sainte Famille, lumière pour les familles, les communautés et toute l’Église. C’est ainsi que sainte Thérèse d’Avila avait reçu l’inspiration de dédier à Joseph le nouveau monastère fondé par elle, avec la promesse que Jésus serait présent au centre, entre Marie et Joseph gardant les deux portes[2]. Telle est la mystique évangélique la plus simple et la plus profonde que nous devons considérer à travers les noms et les visages de Jésus, Marie et Joseph.

Jésus  

La mystique du Pape François a comme centre vivant l’Amour de Jésus, c’est-à-dire l’amour Infini de Dieu qui s’est fait pauvre jusqu’à épouser la pauvreté la plus extrême de notre humanité. C’est la même mystique de saint François d’Assise,  exprimée dans son Testament et dans ses autres écrits[3]. À travers les plus pauvres, rejetés et exclus qu’étaient les lépreux, le Poverello a vécu sa première et fondamentale rencontre avec le Christ pauvre qui a changé sa vie. Et c’est le même Jésus qu’il rencontre ensuite dans son Église, d’abord dans le Sacrement de l’Eucharistie par lequel il se donne réellement à nous et demeure avec nous sous l’humble apparence du pain, administré par de pauvres prêtres pécheurs.  Jésus appelle François à reconstruire son Église tombée en ruines, si abîmée par les péchés des chrétiens. Sur la base de l’Évangile pleinement vécu , François, suivi par Claire et par de nombreux frères et soeurs, réalisera une des plus importantes réformes de l’Église, dans un amour sans frontières et sans limites, jusqu’à rencontrer de manière pacifique le sultan musulman (rencontre rappelée au début de l’Encyclique Fratelli Tutti, n.3).

C’est le même souffle mystique qui anime toute l’Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium, véritable manifeste du Pontificat.  C’est un hymne à l’amour de Jésus, vibrant du début à la fin. Il convient citer les premiers mots:

« La joie de l’Évangile remplit le cœur et toute la vie de ceux qui rencontrent Jésus. Ceux qui se laissent sauver par lui sont libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement. Avec Jésus Christ la joie naît et renaît toujours (…). J’invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus Christ ou, au moins, à prendre la décision de se laisser rencontrer par lui, de le chercher chaque jour sans cesse. Il n’y a pas de motif pour lequel quelqu’un puisse penser que cette invitation n’est pas pour lui, parce que « personne n’est exclu de la joie que nous apporte le Seigneur ».[1]Celui qui risque, le Seigneur ne le déçoit pas, et quand quelqu’un fait un petit pas vers Jésus, il découvre que celui-ci attendait déjà sa venue à bras ouverts. C’est le moment pour dire à Jésus Christ : « Seigneur, je me suis laissé tromper, de mille manières j’ai fui ton amour, cependant je suis ici une fois encore pour renouveler mon alliance avec toi. J’ai besoin de toi. Rachète-moi de nouveau Seigneur, accepte-moi encore une fois entre tes bras rédempteurs ». Cela nous fait tant de bien de revenir à lui quand nous nous sommes perdus ! J’insiste encore une fois : Dieu ne se fatigue jamais de pardonner, c’est nous qui nous fatiguons de demander sa miséricorde » (n. 1-3).

Ces derniers mots sont une nouvelle affirmation de ce que le Pape avait répété par deux fois dans son premier Angélus, le 17 mars 2013, sur la Place Saint-Pierre, invitant les fidèles à redécouvrir le Sacrement de la Réconciliation.

À la fin du même document, François développe amplement cette perspective de l’Amour de Jésus comme fondement de l’évangélisation:

« La première motivation pour évangéliser est l’amour de Jésus que nous avons reçu, l’expérience d’être sauvés par lui qui nous pousse à l’aimer toujours plus. Mais, quel est cet amour qui ne ressent pas la nécessité de parler de l’être aimé, de le montrer, de le faire connaître ? Si nous ne ressentons pas l’intense désir de le communiquer, il est nécessaire de prendre le temps de lui demander dans la prière qu’il vienne nous séduire. Nous avons besoin d’implorer chaque jour, de demander sa grâce pour qu’il ouvre notre cœur froid et qu’il secoue notre vie tiède et superficielle. Placés devant lui, le cœur ouvert, nous laissant contempler par lui, nous reconnaissons ce regard d’amour que découvrit Nathanaël, le jour où Jésus se fit présent et lui dit : « Quand tu étais sous le figuier, je t’ai vu » (Jn 1, 48). Qu’il est doux d’être devant un crucifix, ou à genoux devant le Saint-Sacrement, et être simplement sous son regard ! Quel bien cela nous fait qu’il vienne toucher notre existence et nous pousse à communiquer sa vie nouvelle ! (…) Le véritable missionnaire, qui ne cesse jamais d’être disciple, sait que Jésus marche avec lui, parle avec lui, respire avec lui, travaille avec lui. Il ressent Jésus vivant avec lui au milieu de l’activité missionnaire. Si quelqu’un ne le découvre pas présent au cœur même de la tâche missionnaire, il perd aussitôt l’enthousiasme et doute de ce qu’il transmet, il manque de force et de passion. Et une personne qui n’est pas convaincue, enthousiaste, sûre, amoureuse, ne convainc personne » (n. 264-266).

C’est la vraie évangélisation, « non par prosélytisme, mais par attraction » (n. 14). C’est ainsi que Thérèse de Lisieux s’adresse à Jésus avec les paroles de l’Epouse du Cantique des Cantiques: « Attire-moi, nous courrons » (Ct 1, 3). Elle désire être attirée par lui personnellement pour attirer vers lui toutes les âmes[4]. Elle a défini sa mission sur la Terre comme au Ciel avec ces simples mots: « Aimer Jésus et le farie aimer »[5].  C’est la même dynamique missionnaire de l’Amour de Jésus: On ne peut pas l’aimer sans le faire aimer! Telle est l’unité profonde de la contemplation et de l’apostolat si bien exprimée par notre Pape François. La charité en est le fondement comme unique Amour de Dieu et du prochain, de Jésus et de son Peuple:

« La mission est une passion pour Jésus mais, en même temps, une passion pour son peuple. Quand nous nous arrêtons devant Jésus crucifié, nous reconnaissons tout son amour qui nous rend digne et nous soutient, mais, en même temps, si nous ne sommes pas aveugles, nous commençons à percevoir que ce regard de Jésus s’élargit et se dirige, plein d’affection et d’ardeur, vers tout son peuple. Ainsi, nous redécouvrons qu’il veut se servir de nous pour devenir toujours plus proche de son peuple aimé. Il nous prend du milieu du peuple et nous envoie à son peuple, de sorte que notre identité ne se comprend pas sans cette appartenance. Jésus même est le modèle de ce choix évangélique qui nous introduit au cœur du peuple. Quel bien cela nous fait de le voir proche de tous !Quand il parlait avec une personne, il la regardait dans les yeux avec une attention profonde pleine d’amour : « Jésus fixa sur lui son regard et l’aima » (Mc 10, 21). Nous le voyons accessible, quand il s’approche de l’aveugle au bord du chemin (cf. Mc 10, 46-52), et quand il mange et boit avec les pécheurs (cf. Mc 2, 16), sans se préoccuper d’être traité de glouton et d’ivrogne (cf. Mt 11, 19). Nous le voyons disponible quand il laisse une prostituée lui oindre les pieds (cf. Lc 7, 36-50) ou quand il accueille de nuit Nicodème (cf. Jn 3, 1-15). Le don de Jésus sur la croix n’est autre que le sommet de ce style qui a marqué toute sa vie. Séduits par ce modèle, nous voulons nous intégrer profondément dans la société, partager la vie de tous et écouter leurs inquiétudes, collaborer matériellement et spirituellement avec eux dans leurs nécessités, nous réjouir avec ceux qui sont joyeux, pleurer avec ceux qui pleurent et nous engager pour la construction d’un monde nouveau, coude à coude avec les autres. Toutefois, non pas comme une obligation, comme un poids qui nous épuise, mais comme un choix personnel qui nous remplit de joie et nous donne une identité » (n. 268-269).

François utilise le mot « mystique » pour caractériser l’amour du prochain. C’est toujours la même mystique de l’Amour de Jésus qui élargit notre coeur en nous faisant le rencontrer dans les autres:

« Quand nous vivons la mystique de nous approcher des autres, afin de rechercher leur bien, nous dilatons notre être intérieur pour recevoir les plus beaux dons du Seigneur. Chaque fois que nous rencontrons un être humain dans l’amour, nous nous mettons dans une condition qui nous permet de découvrir quelque chose de nouveau de Dieu » (n. 272).

L’amour du prochain nous fait grandir dans l’amour de Dieu, comme l’amour de Dieu nous fait grandir dans l’amour du prochain, car c’est le même et unique amour!

Au début de l’Histoire d’une âme, avec une parabole utilisant le symbole évangélique des fleurs, Thérèse de Lisieux se voit elle-même avec l’humanité tout entière dans la lumière de l’Amour Miséricordieux de Jésus, chaque personne étant aimée comme si elle était unique au monde[6]. Dans le même sens le Pape affirme:

« Tout être humain fait l’objet de la tendresse infinie du Seigneur, qui habite dans sa vie. Jésus Christ a versé son précieux sang sur la croix pour cette personne. Au-delà de toute apparence, chaque être est infiniment sacré et mérite notre affection et notre dévouement. C’est pourquoi, si je réussis à aider une seule personne à vivre mieux, cela justifie déjà le don de ma vie. C’est beau d’être un peuple fidèle de Dieu. Et nous atteignons la plénitude quand nous brisons les murs, pour que notre cœur se remplisse de visages et de noms ! » (n. 274).

Si la croix de Jésus est la plus grande expression de son amour pour nous, sa résurrection le  rend continuellement présent tout au long de l’histoire humaine:

« Le Christ ressuscité et glorieux est la source profonde de notre espérance, et son aide ne nous manquera pas dans l’accomplissement de la mission qu’il nous confie. Sa résurrection n’est pas un fait relevant du passé ; elle a une force de vie qui a pénétré le monde. Là où tout semble être mort, de partout, les germes de la résurrection réapparaissent. C’est une force sans égale (…). Il est présent, il vient de nouveau, il combat pour refleurir. La résurrection du Christ produit partout les germes de ce monde nouveau ; et même s’ils venaient à être taillés, ils poussent de nouveau, car la résurrection du Seigneur a déjà pénétré la trame cachée de cette histoire, car Jésus n’est pas ressuscité pour rien. Ne restons pas en marge de ce chemin de l’espérance vivante ! » (n. 275-278).

L’Amour de Jésus Crucifié et Ressuscité est donc la grande réalité qui anime l’Église, qui la renouvelle et la réforme continuellement. La vision de François est toujours christocentrique et jamais ecclesiocentrique.  Il nous met souvent en garde contre la tentation de l’auto-référentialité, en insistant sur l’importance de la prière qui met toujours Jésus au centre de notre vie et de toutes nos activités. Cette prière christocentrique se nourrit chaque jour de l’Eucharistie et de l’Evangile et aussi d’une vraie dévotion à Marie.

Marie  

Comme ses prédécesseurs, François est un Pape profondément marial. De son riche témoignage concernant Marie, nous pouvons retenir certains aspects plus personnels. Le climat spirituel est toujours celui de la mystique du peuple, accueillant les diverses dévotions mariales avec une référence privilégiée aux sanctuaires.

À Rome, tout de suite après son élection, sa première sortie du Vatican a été une visite à la Basilique de sainte Marie Majeure, pour confier à la Sainte Vierge tout son pontificat. Lors de tous ses voyages apostoliques, il commence avec une prière à Marie dans la même Basilique où il s’arrête de nouveau au retour. Nous avons souvent vu ses gestes symboliques de toucher l’image de Marie ou de lui porter des fleurs. Avec la prière du Chapelet, une de ses dévotions plus caractéristiques est celle de Marie « qui défait les noeuds ». Le profond contenu théologique de cette dévotion populaire peut être manifesté à partir du texte de saint Irénée de Lyon cité dans Lumen Gentium: « Le noeud dû à la désobéissance d’Eve s’est dénoué par l’obéissance de Marie; ce que la vierge Eve avait noué par son incrédulité, la Vierge Marie l’a dénoué par sa foi »[7].

Le Pape insiste beaucoup sur la simplicité évangélique de Marie, sur sa petitesse et sa pauvreté, comme le faisaient François d’Assise et Thérèse de Lisieux. Ils mettaient en lumière le « privilège » de la pauvreté et petitesse de Marie, souvent oublié dans une prédication triomphaliste ne parlant que de sa grandeur. Si Marie est la plus grande dans le Royaume des Cieux, c’est parce qu’elle a été la plus petite (cf Mt 18, 4). La plus proche de Jésus son Fils dans la gloire du Ciel, elle a été la plus proche de lui dans son abaissement, de l’Incarnation à la Croix. Pour le Pape François comme pour Thérèse de Lisieux, Marie est une femme toute simple, « normale », proche de nous  et imitable dans la vie quotidienne, cheminant avec nous dans l’obscurité de la foi[8].

Ainsi, dan Evangelii Gaudium, Marie est contemplée dans la pauvreté du Mystère de l’Incarnation:

« Les pauvres ont une place de choix dans le cœur de Dieu, au point que lui même « s’est fait pauvre » (2 Co 8, 9). Tout le chemin de notre rédemption est marqué par les pauvres. Ce salut est venu jusqu’à nous à travers le « oui » d’une humble jeune fille d’un petit village perdu dans la périphérie d’un grand empire. Le Sauveur est né dans une mangeoire, parmi les animaux, comme cela arrivait pour les enfants des plus pauvres » (n. 197).

Dans la pauvreté absolue de la Croix, Marie nous est donnée par son Fils Jésus comme notre Mère:

« Sur la croix, quand le Christ souffrait dans sa chair la dramatique rencontre entre le péché du monde et la miséricorde divine, il a pu voir à ses pieds la présence consolatrice de sa Mère et de son ami. En ce moment crucial, avant de proclamer que l’œuvre que le Père lui a confiée est accomplie, Jésus dit à Marie : « Femme, voici ton fils ». Puis il dit à l’ami bien-aimé : « Voici ta mère » (Jn 19, 26-27). Ces paroles de Jésus au seuil de la mort n’expriment pas d’abord une préoccupation compatissante pour sa mère, elles sont plutôt une formule de révélation qui manifeste le mystère d’une mission salvifique spéciale. Jésus nous a laissé sa mère comme notre mère. C’est seulement après avoir fait cela que Jésus a pu sentir que « tout était achevé » (Jn 19, 28). Au pied de la croix, en cette grande heure de la nouvelle création, le Christ nous conduit à Marie. Il nous conduit à elle, car il ne veut pas que nous marchions sans une mère, et le peuple lit en cette image maternelle tous les mystères de l’Évangile. Il ne plaît pas au Seigneur que l’icône féminine manque à son Église. Elle, qui l’a engendré avec beaucoup de foi, accompagne aussi « le reste de ses enfants, ceux qui gardent les commandements de Dieu et possèdent le témoignage de Jésus » (Ap 12, 17) (n. 285).

À la suite de Lumen Gentium, ce thème de Marie comme icône féminine de l’Église a été très développé, spécialement par saint Jean-Paul II[9].  De la part de François, il y a une nouvelle et forte insistance sur ce point pour la promotion de la femme dans l’Église, en luttant contre la vieille tendance du cléricalisme masculin. De façon très significative, François se réfère encore au peuple qui « lit en cette image maternelle tous les mystères de Jésus ». Par rapport à Marie, cette théologie du peuple vient à la première place,  précédant souvent les grands théologiens même s’ils sont saints! Le Pape théologien Benoît XVI avait insisté sur ce point dans sa catéchèse sur le bienheureux Jean Duns Scot, premier théologien de l’Immaculée Conception de Marie (7 juillet 2010). Le peuple croyait et célébrait cette grande vérité que ni saint Bernard, ni saint Thomas n’arrivaient à accepter et à expliquer au plan théologique.

Dans le paragraphe suivant d’ Evangelii Gaudium, François nous partage sa contemplation personnelle de l’amour maternel de Marie:

« Marie est celle qui sait transformer une grotte pour des animaux en maison de Jésus, avec de pauvres langes et une montagne de tendresse. Elle est la petite servante du Père qui tressaille de joie dans la louange. Elle est l’amie toujours attentive pour que le vin ne manque pas dans notre vie. Elle est celle dont le cœur est transpercé par la lance, qui comprend tous les peines. Comme mère de tous, elle est signe d’espérance pour les peuples qui souffrent les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que naisse la justice. Elle est la missionnaire qui se fait proche de nous pour nous accompagner dans la vie, ouvrant nos cœurs à la foi avec affection maternelle. Comme une vraie mère, elle marche avec nous, lutte avec nous, et répand sans cesse la proximité de l’amour de Dieu. Par les différentes invocations mariales, liées généralement aux sanctuaires, elle partage l’histoire de chaque peuple qui a reçu l’Évangile, et fait désormais partie de son identité historique » (n. 286).

Ces lignes révèlent une profonde expérience de l’amour maternel de Marie, une simple expérience mystique qui est toute de foi, espérance et charité. La même expérience de François se réfléchit dans ses nombreux textes concernant Marie. Un du plus caractéristiques est son homélie pour le 1er  janvier 2019, qui est un très bel hymne à l’amour maternel de Marie:

           « Laissons-nous regarder par elle, laissons-nous embrasser, laissons-nous prendre par la main.

            Laissons-nous regarder. Cela, surtout dans les moments de besoin, quand nous nous trouvons empêtrés dans les nœuds les plus compliqués de la vie, regardons à juste titre vers la Vierge vers la Mère. Mais il est beau, surtout, de se laisser regarder par la Vierge. Quand elle nous regarde, elle ne voit pas des pécheurs, mais des fils. On dit que les yeux sont le miroir de l’âme ; les yeux de la pleine de grâce reflètent la beauté de Dieu, ils réfléchissent sur nous le paradis. Jésus a dit que l’œil est « la lampe du corps » (Mt 6, 22) : les yeux de la Vierge savent éclairer toute obscurité, ils rallument partout l’espérance. Son regard, tourné vers nous, nous dit : “Chers enfants courage ; je suis là, votre mère !”. Ce regard maternel, qui donne confiance, aide à grandir dans la foi. La foi est un lien avec Dieu qui engage la personne tout entière, et qui, pour être gardée, a besoin de la Mère de Dieu. Son regard maternel nous aide à nous voir comme des enfants aimés dans le peuple croyant de Dieu, et à nous aimer entre nous, au-delà des limites et des orientations de chacun. La Vierge nous enracine dans l’Eglise où l’unité compte plus que la diversité, et elle nous exhorte à prendre soin les uns des autres. Le regard de Marie rappelle que la tendresse, qui remédie à la tiédeur, est essentielle pour la foi. Tendresse : l’Eglise de la tendresse. (…). Quand, dans la foi, il y a de la place pour la Mère de Dieu, on ne perd jamais le centre, le Seigneur, car Marie ne se désigne jamais elle-même, mais Jésus ; et les frères, parce que Marie est mère. Regard de la Mère, regard des mères. Un monde qui regarde l’avenir sans regard maternel est myope. Peut-être, les profits augmenteront ils, mais il ne saura plus voir, dans les hommes, des enfants. Il y aura des gains, mais ils ne seront pas pour tous. Nous habiterons la même maison, mais non comme des frères. La famille humaine se fonde sur les mères. Un monde dans lequel la tendresse maternelle est reléguée à un pur sentiment pourra être riche de choses, mais pas riche de lendemains. Mère de Dieu, enseigne-nous ton regard sur la vie, et tourne ton regard vers nous, vers nos misères. Tourne vers nous tes yeux miséricordieux.

            Laissons-nous embrasser. Après le regard, entre ici en jeu le cœur dans lequel, dit l’Evangile de ce jour, « Marie, retenait tous ces événements et les méditait » (Lc 2, 19). Cela veut dire que la Vierge avait tout à cœur, elle embrassait tout, évènements favorables et contraires. Et elle méditait tout, c’est-à-dire portait tout à Dieu. Voilà son secret. De la même manière, elle tient à cœur la vie de chacun de nous : elle désire embrasser toutes nos situations et les présenter à Dieu.Dans la vie dispersée d’aujourd’hui, où nous risquons de perdre le fil, l’étreinte de la Mère est essentielle. Il y a partout tant d’éparpillement et de solitude : le monde est entièrement connecté, mais il semble être de plus en plus désuni. Nous avons besoin de nous confier à la Mère. Dans l’Ecriture elle embrasse beaucoup de situations concrètes et elle est présente là où il y a besoin : elle se rend chez sa cousine Elisabeth, elle porte secours aux époux de Cana, elle encourage les disciples au Cénacle… Marie est un remède à la solitude et à la désagrégation. Elle est la Mère de la consolation, qui con-sole : elle est avec celui qui est seul. Elle sait que, pour consoler, les paroles ne suffisent pas, il faut la présence ; là elle est présente comme mère. Permettons-lui d’embrasser notre vie (…).

Et puis, sur le chemin de la vie, laissons-nous prendre par la main. Les mères prennent par la main les enfants et les introduisent avec amour dans la vie. Mais combien d’enfants aujourd’hui, allant à leur propre compte, perdent la direction, se croient forts et s’égarent, de libres ils deviennent esclaves. Combien, oublieux de l’affection maternelle, vivent fâchés avec eux-mêmes et indifférents à tout ! Combien, malheureusement, réagissent à tout et à tous avec venin et méchanceté ! La vie est ainsi. Se montrer méchant semble même être parfois un signe de force. Mais c’est seulement de la faiblesse. Nous avons besoin d’apprendre des mères que l’héroïsme réside dans le fait de se donner ; la force, dans le fait d’avoir de la pitié ; la sagesse, dans la douceur.

Dieu ne s’est pas passé de sa Mère : à plus forte raison en avons-nous besoin. Jésus lui-même nous l’a donnée, non pas à n’importe quel moment, mais de la croix ; il dit au disciple, à tout disciple : « Voici ta mère » (Jn19, 27). La Vierge n’est pas optionnelle : elle doit être accueillie dans la vie. Elle est la Reine de la paix, qui vainc le mal et conduit sur les voies du bien, qui rétablit l’unité entre ses enfants, qui éduque à la compassion ».

Joseph  

Inséparable de Jésus et de Marie, saint Joseph occupe une place essentielle dans la vie intérieure et dans le ministère du Pape François. Il avait choisi la fête de saint Joseph, le 19 mars 2013, pour l’inauguration solennelle de son ministère pétrinien.

Il a eu maintenant l’inspiration de dédier toute une année à saint Joseph, ouverte le 8 décembre 2020, 150èmeanniversaire de sa déclaration comme Patron de l’Église Catholique par le bienheureux Pie IX. Le même jour, en la solennité de l’Immaculée Conception de Marie, il a signé sa Lettre Apostolique Patris Corde sur saint Joseph. C’est un texte splendide, profondément théologique et mystique, fruit de l’expérience personnelle et de la réflexion de François, qui ouvre pour toute l’Église une grande perspective de foi, d’espérance et de charité dans une période de souffrance pour toute l’humanité, à cause de la pandémie et de toutes ses conséquences sociales et économiques.

C’est aussi un bel exemple de la continuité du Magistère de notre Pape avec celui de ses prédécesseurs, avant le Concile Vatican II (le bienheureux Pie IX), et après le Concile (saint Paul VI, saint Jean-Paul II et Benoît XVI).  Après les grandes Encycliques sur Jésus Redemptor Hominis et Marie Redemptoris Mater, Jean-Paul II avait publié l’Exhortation Apostolique sur saint Joseph Redemptoris Custos.

Benoît XVI était particulièrement lié à saint Joseph, son patron de baptême, comme il l’a rappelé dans son bref discours spontané prononcé le 19 mars 2011 à la fin de la retraite de Carême que j’ai eu la grâce de prêcher pour lui et la curie romaine.  Dans ce discours, il insistait sur l’humilité de saint Joseph et son « immersion » dans la Parole de Dieu[10].

Le 19 mars 2013, au début de son ministère pétrinien, notre Pape François développait dans son homélie le thème de Saint Joseph gardien de Jésus et de Marie, de l’Église, de l’humanité entière et de toute la création. Le grand « programme » du pontificat était ainsi défini:

« Le Pape (…)  doit regarder vers le service humble, concret, riche de foi, de saint Joseph et comme lui, ouvrir les bras pour garder tout le Peuple de Dieu et accueillir avec affection et tendresse l’humanité tout entière, spécialement les plus pauvres, les plus faibles, les plus petits, ceux que Matthieu décrit dans le jugement final sur la charité : celui qui a faim, soif, est étranger, nu, malade, en prison (cf. Mt 25, 31-46). Seul celui qui sert avec amour sait garder ! (…).Garder Jésus et Marie, garder la création tout entière, garder chaque personne, spécialement la plus pauvre, nous garder nous-mêmes : voici un service que l’Évêque de Rome est appelé à accomplir, mais auquel nous sommes tous appelés pour faire resplendir l’étoile de l’espérance : gardons avec amour ce que Dieu nous a donné ! »

Maintenant, avec la Lettre Apostolique Patris Corde, le Pape François nous invite à entrer dans la profondeur du coeur de saint Joseph, dans son Amour de Père envers Jésus et d’Époux envers Marie. Déjà dans Redemptoris Custos, saint Jean-Paul II avait insisté sur la vérité du mariage virginal de Joseph avec Marie et sur la vérité de sa paternité envers Jésus, même si elle n’était pas selon la chair. Dans la virginité toujours gardée, Joseph est vraiment époux et père, époux de la Mère de Dieu et père du Fils de Dieu conçu par l’action de l’Esprit-Saint.  En effet, selon les mots de François, « la grandeur de Saint Joseph consiste dans le fait qu’il a été l’Epoux de Marie et le Père de Jésus » (n. 1). Il a été l’homme le plus proche de Jésus et de Marie dans ce vrai amour qui est don total de soi pour toujours (n. 7). En effet, selon Thérèse de Lisieux: « Aimer c’est tout donner et se donner soi-même »[11].  Saint Joseph est « très chaste » dans cet amour qui n’est jamais possession de l’autre mais don désintéressé de soi[12]. Ainsi, « Joseph a su aimer de manière extraordinairement libre. Il ne s’est jamais mis au centre. Il a su se décentrer, mettre au centre de sa vie Marie et Jésus » (n. 7).

À partir du donné évangélique, François développe une profonde réflexion personnelle qu’il élargit à chacun d’entre nous et à toute l’Eglise:

« À la fin de chaque événement qui voit Joseph comme protagoniste, l’Évangile note qu’il se lève, prend avec lui l’Enfant et sa mère, et fait ce que Dieu lui a ordonné (cf. Mt 1, 24 ; 2, 14.21). Jésus et Marie sa Mère sont, en effet, le trésor le plus précieux de notre foi. On ne peut pas séparer, dans le plan du salut, le Fils de la mère, de celle qui « avança dans son pèlerinage de foi, gardant fidèlement l’union avec son Fils jusqu’à la croix ».

Nous devons toujours nous demander si nous protégeons de toutes nos forces Jésus et Marie qui sont mystérieusement confiés à notre responsabilité, à notre soin, à notre garde. Le Fils du Tout-Puissant vient dans le monde en assumant une condition de grande faiblesse. Il se fait dépendant de Joseph pour être défendu, protégé, soigné, élevé. Dieu fait confiance à cet homme, comme le fait Marie qui trouve en Joseph celui qui, non seulement veut lui sauver la vie, mais qui s’occupera toujours d’elle et de l’Enfant. En ce sens, Joseph ne peut pas ne pas être le Gardien de l’Église, parce que l’Église est le prolongement du Corps du Christ dans l’histoire, et en même temps dans la maternité de l’Église est esquissée la maternité de Marie. Joseph, en continuant de protéger l’Église, continue de protéger l’Enfant et sa mère, et nous aussi en aimant l’Église nous continuons d’aimer l’Enfant et sa mère.

Cet Enfant est celui qui dira : « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Ainsi chaque nécessiteux, chaque pauvre, chaque souffrant, chaque moribond, chaque étranger, chaque prisonnier, chaque malade est “l’Enfant” que Joseph continue de défendre. C’est pourquoi saint Joseph est invoqué comme protecteur des miséreux, des nécessiteux, des exilés, des affligés, des pauvres, des moribonds. Et c’est pourquoi l’Église ne peut pas ne pas aimer avant tout les derniers, parce que Jésus a placé en eux une préférence, il s’identifie à eux personnellement. Nous devons apprendre de Joseph le même soin et la même responsabilité : aimer l’Enfant et sa mère ; aimer les Sacrements et la charité ; aimer l’Église et les pauvres. Chacune de ces réalités est toujours l’Enfant et sa mère » (n. 5).

Ce texte est encore une splendide expression de la mystique du Pape François symbolisée dans son blason pontifical. L’amour de Jésus et de Marie pleinement vécu avec saint Joseph est le coeur de sa vie et la source profonde de tout son engagement pastoral envers les plus pauvres.

Comme Père dans la tendresse, « Joseph nous enseigne ainsi qu’avoir foi en Dieu comprend également le fait de croire qu’il peut agir à travers nos peurs, nos fragilités, notre faiblesse » (n. 2).  Père dans l’obéissance, Joseph est toujours fidèle à la volonté de Dieu, mettant immédiatement en pratique ce que lui est révélé dans les quatre songes, selon l’Evangile de saint Matthieu (n. 3). Notre Pape François emploie souvent ces mots: « songer », « rêver », et il aime particulièrement l’image de saint Joseph endormi!

Rome, le 19 mars 2021

en la solennité de saint Joseph           

NOTES     

[1]  Cf. le livre d’Elisabeth DE BAUDOUIN: Thérèse et François (Paris, 2019, éd. Salvator, avec une Introduction de Guzman Carriquiry Lecour et une Postface du Cardinal Marc Ouellet).

[2] Vie, ch 32, n. 11.

[3] Cf. Fonti Francescane, n. 110s.

[4] Histoire d’une âme (Manuscrit C, 34r).

[5]  Lettre du 24 février 1897 (LT 220).

[6] Manuscrit A, 2rv.

 [7]  Adversus Haereses III/22/4; Lumen Gentium, n. 56.

 [8] C’est ainsi que Thérèse contemple Marie dans sa dernière poésie intitulée Pourquoi je t’aime, ô Marie!:  « Je sais qu’à Nazareth, Mère pleine de grâces / Tu vis très pauvrement, ne voulant rien de plus / Point de ravissements, de miracles, d’extases / N’embellissent ta vie, ô Reine des Elus !…./ Le nombre des petits est bien grand sur la terre / Ils peuvent sans trembler vers toi lever les yeux / C’est par la voie commune, incomparable Mère / Qu’il te plaît de marcher pour les guider aux Cieux » (PN 54, str 17).

[9]  Cf Mulieris Dignitatem, n. 27.

[10] Benoît XVI a prononcé ce discours juste après ma dernière méditation sur « Saint Joseph Redemptoris Custos, Époux de Marie et Patron de l’Église ». Toutes les méditations ont été publiées en traduction française dans le volume intitulé: La Lumière du Christ dans le Coeur de l’Église (Paris, 2011, ed Parole et Silence).

[11] Pourquoi je t’aime, ô Marie! (str 22). Dans son grand livre Je veux voir Dieu, le bienheureux Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus ocd souligne l’importance de ce total don de soi comme clef de la vie mystique. C’est un livre très apprécié par le Pape François, au point qu’il a voulu l’offrir aux membres du Curie Romaine au moment des voeux de Noël, le 21 décembre 2017.

[12] Saint Jean-Paul II a développé cela dans un de ses plus beaux écrits spirituels qui est sa Méditation sur le « Don désintéressé »  du 8 février 1994.

Source: ZENIT.ORG, le 28 mars 2021

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