Messe à Bagdad: « avec Jésus, nous sommes toujours bienheureux »

Messe à Bagdad: « avec Jésus, nous sommes toujours bienheureux »

Ce samedi 6 mars 2021, le Pape François a présidé une messe en rite chaldéen dans la cathédrale Saint-Joseph de Bagdad. Devant une assemblée restreinte mais priante, le Saint-Père, revenant en particulier sur l’Évangile des Béatitudes, a déroulé son homélie autour d’un triptyque: sagesse, témoignage et promesses.

Vatican News

C’est une nouvelle étape symbolique de ce 33e voyage apostolique: après son périple matinal dans le sud du pays -Najaf puis Ur-, le Pape, de retour à Bagdad, a célébré sa première messe publique en terre irakienne. Elle s’est tenue dans la cathédrale Saint-Joseph, selon le rite suivi par l’Église chaldéenne, née au Ier siècle de la prédication de saint Thomas sur les rives du Tigre et de l’Euphrate, et à laquelle appartient une majorité de chrétiens du pays. C’est du reste la première fois qu’un Pape célèbre une liturgie dans ce rite oriental ancien ; c’est dire donc la joie et l’émotion des fidèles qui ont accueilli la procession d’entrée par des youyous enthousiastes. À noter, la présence du président Barham Saleh et de plusieurs dignitaires musulmans.

Ouvrant son homélie, le Pape a évoqué la quête de la Sagesse, ancienne sur ses terres mésopotamiennes. Sa recherche a malheureusement donné lieu à une «inégalité inacceptable», car «celui qui a davantage de moyens peut acquérir plus de connaissances et avoir plus d’opportunités, tandis que celui qui en a moins est mis de côté». Or cette perspective n’est pas celle de Dieu, qui opère un renversement total. Ce sont en effet les derniers qu’il privilégie, tandis que les puissants sont soumis à «un examen rigoureux».

Jésus, «la sagesse en personne», parachève ce renversement avec les Béatitudes qu’il proclame au tout début de son ministère public:

“« Les pauvres, ceux qui pleurent, les persécutés sont dits bienheureux. Comment est-ce possible ? Bienheureux, pour le monde, sont les riches, les puissants, les célèbres ! A de la valeur celui qui possède, celui qui peut, celui qui compte ! Pour Dieu non: n’est pas plus grand celui qui possède, mais celui qui est pauvre en esprit ; non pas celui qui peut tout sur les autres, mais celui qui est doux avec tous ; non pas celui qui est acclamé par les foules, mais celui qui est miséricordieux envers son frère. »”

Cette attitude de vie proposée par Jésus peut laisser dubitatif: ne risque-t-elle pas d’être perdante pour celui qui la choisit ? Non, répond le Pape, qui y voit au contraire une proposition «sage» de Jésus, et même «gagnante» car basée sur l’amour, qui a vaincu le péché et la mort et a rendu «les martyrs victorieux dans l’épreuve». L’amour est une force et demeure, au contraire des vanités, qui sont éphémères par nature. Ainsi, «vivre les Béatitudes, c’est rendre éternel ce qui passe. C’est porter le Ciel sur la terre».

Les pratiquer ne requiert pas «de faire des choses extraordinaires» mais demande «un témoignage chrétien», et c’est là le second point de l’homélie du Pape:

“«Pour devenir bienheureux, il n’est pas nécessaire d’être des héros de temps à autre, mais des témoins chaque jour. Le témoignage est le chemin pour incarner la sagesse de Jésus. C’est ainsi que l’on change le monde: non pas par le pouvoir ou par la force, mais avec les Béatitudes. Parce que c’est ce qu’a fait Jésus, en vivant jusqu’au bout ce qu’il avait dit au début.»”

Dans son hymne à la charité – deuxième lecture de la messe (1 Co 12)- saint Paul affirme qu’elle est «longanime» avant tout. De fait, la patience de Dieu n’a jamais failli, quelles qu’aient été les turpitudes et les trahisons de l’homme ; «à chaque fois, il est demeuré fidèle, a pardonné et a recommencé», note François. Aussi, cette patience de recommencer à chaque fois est-elle «la première qualité de l’amour», qui «stimule», «reste créatif» et «ne se résigne pas» :

“«Celui qui aime ne s’enferme pas en lui-même quand les choses vont mal, mais il répond au mal par le bien, en rappelant la sagesse victorieuse de la croix. Le témoin de Dieu fait ainsi: il n’est pas passif, fataliste, il ne vit pas à la merci des circonstances, de l’instinct et de l’instant, mais il est toujours plein d’espoir, parce qu’il est fondé dans l’amour qui « supporte tout, fait confiance en tout, espère tout, endure tout ».» ( 1 Co 13, 7)”

Face à des situations difficiles, la tentation peut être de fuir ou de céder à la colère. Le Christ, lui, ne choisit aucune de ces options. Il réagit à l’inverse par «la force humble de l’amour» et nous montre ainsi la voie, car «Dieu réalise ses promesses de cette manière».

Les promesses de Dieu, qui suivent chaque béatitude, ne déçoivent pas, assure le Saint-Père qui rappelle qu’elles s’accomplissent par nos faiblesses. «La route est celle-là, il n’y en a pas d’autre»,  insiste-il, citant les exemples d’Abraham, de Moïse de la Vierge Marie et de saint Pierre. C’est proprement à travers leurs pauvretés intérieures ou faiblesses – âge avancé, bégaiement, virginité et reniement- que Dieu accomplit des merveilles. «Chers frères et sœurs, parfois nous pouvons nous sentir incapables, inutiles. N’y croyons pas, car Dieu veut accomplir des prodiges précisément à travers nos faiblesses», a alors lancé l’évêque de Rome. Malgré les chutes et les épreuves, «nous ne devons pas oublier qu’avec Jésus, nous sommes bienheureux»:

“«Ce que le monde nous enlève n’est rien comparé à l’amour tendre et patient avec lequel le Seigneur accomplit ses promesses. Chère sœur, cher frère, peut-être que tu regardes tes mains et elles te semblent vides, peut-être que dans ton cœur la méfiance s’insinue et que tu ne te sens pas récompensé par la vie. Si c’est le cas, ne crains pas: les Béatitudes sont pour toi, pour toi qui es affligé, affamé et assoiffé de justice, persécuté. Le Seigneur te promet que ton nom est écrit dans son cœur, dans les Cieux ! Et moi aujourd’hui je le remercie avec vous et pour vous, car ici, là où dans l’antiquité est née la sagesse, en ces temps-ci se sont levés beaucoup de témoins, souvent négligés par les chroniques, mais précieux aux yeux de Dieu ; des témoins qui, vivant les Béatitudes, aident Dieu à réaliser ses promesses de paix.»”

Le pape lors de la messe en rite chaldéen célébré ce soir en la cathédrale St Joseph

Source: VATICANNEWS, le 6 mars 2021

Texte officiel et complet de l’homélie du Pape François:

La Parole de Dieu nous parle aujourd’hui de sagesse, de témoignage et de promesses.

La sagesse sur ces terres a été cultivée depuis des temps très anciens. Sa recherche a depuis toujours fasciné l’homme; mais souvent, celui qui a davantage de moyens peut acquérir plus de connaissances et avoir plus d’opportunités, tandis que celui qui en a moins est mis de côté. C’est une inégalité inacceptable qui s’est étendue aujourd’hui. Mais le Livre de la Sagesse nous surprend en renversant la perspective.Il dit que «au petit, par pitié, on pardonne, mais les puissants seront jugés avec puissance » (Sg 6, 6). Pour le monde, celui qui a moins est écarté et celui qui a plus est privilégié.Pour Dieu non: celui qui a plus de pouvoir est soumis à un examen rigoureux, tandis que les derniers sont les privilégiés de Dieu.

Jésus, la Sagesse en personne, complète ce renversement dans l’Evangile: non pas à un moment quelconque, mais au début de son premier discours, avec les Béatitudes. Le renversement est total: les pauvres, ceux qui pleurent, les persécutés sont dits bienheureux. Comment est-ce possible? Bienheureux, pour le monde, sont les riches, les puissants, les célèbres! A de la valeur celui qui possède, celui qui peut, celui qui compte !Pour Dieu non: n’est pas plus grand celui qui possède, mais celui qui est pauvre en esprit ;non pas celui qui peut tout sur les autres, mais celui qui est doux avec tous ;non pas celui qui est acclamé par les foules, mais celui qui est miséricordieux envers son frère.A ce point, il peut y avoir un doute: si je vis comme Jésus demande, qu’est-ce que j’y gagne ?Est-ce que je ne risque pas de me faire marcher sur les pieds par les autres ?La proposition de Jésus convient-elle ?Ou est-elle perdante ?Elle n’est pas perdante, mais sage.

La proposition de Jésus est sage parce que l’amour, qui est le cœur des Béatitudes, même s’il paraît faible aux yeux du monde, en réalité est gagnant. Sur la croix il s’est montré plus fort que le péché, dans le sépulcre il a vaincu la mort. C’est le même amour qui a rendu les martyrs victorieux dans l’épreuve, et combien il y en a eu au siècle dernier, plus que dans les précédents !L’amour est notre force, la force de nombreux frères et sœurs qui, ici aussi, ont subi des préjugés et des offenses, des mauvais traitements et des persécutions pour le nom de Jésus.Mais tandis que la puissance, la gloire et la vanité du monde passent, l’amour demeure: comme nous l’a dit l’Apôtre Paul, « l’amour ne passera jamais » (1 Co 13, 8). Vivre les Béatitudes, alors, c’est rendre éternel ce qui passe.C’est porter le Ciel sur la terre.

Mais comment se pratiquent les Béatitudes? Elles ne demandent pas de faire des choses extraordinaires, d’accomplir des exploits qui vont au-delà de nos capacités. Elles demandent le témoignage quotidien. Bienheureux est celui qui vit avec douceur, qui pratique la miséricorde là où il se trouve, qui maintient le cœur pur là où il vit.Pour devenir bienheureux, il n’est pas nécessaire d’être des héros de temps à autre, mais des témoins chaque jour.Le témoignage est le chemin pour incarner la sagesse de Jésus.C’est ainsi que l’on change le monde: non pas par le pouvoir ou par la force, mais avec les Béatitudes.Parce que c’est ce qu’a fait Jésus, en vivant jusqu’au bout ce qu’il avait dit au début.Tout consiste à témoigner de l’amour de Jésus, de la même charité que saint Paul décrit magnifiquement dans la deuxième lecture d’aujourd’hui.Voyons comment il la présente.

Pour commencer il dit que «la charité est longanime» (v. 4). Nous ne nous attendions pas à cet adjectif. Amour semble être synonyme de bonté, de générosité, de bonnes œuvres; pourtant Paul dit que la charité est avant tout longanime. C’est une parole qui, dans la Bible, raconte la patience de Dieu. Tout au long de l’histoire, l’homme a continué à trahir l’alliance avec lui, à tomber dans les mêmes péchés, et le Seigneur, au lieu de se lasser et de s’en aller, chaque fois est demeuré fidèle, a pardonné, a recommencé.La patience de recommencer à chaque fois est la première qualité de l’amour, parce que l’amour ne s’indigne pas, mais repart toujours.Il ne s’attriste pas, mais stimule ;il ne se décourage pas, mais il reste créatif. Face au mal, il n’abandonne pas, il ne se résigne pas. Celui qui aime ne s’enferme pas en lui-même quand les choses vont mal, mais il répond au mal par le bien, en rappelant la sagesse victorieuse de la croix.Le témoin de Dieu fait ainsi: il n’est pas passif, fataliste, il ne vit pas à la merci des circonstances, de l’instinct et de l’instant, mais il est toujours plein d’espoir, parce qu’il est fondé dans l’amour qui «supporte tout, fait confiance en tout, espère tout, endure tout» (v. 7).

Nous pouvons nous demander: et moi, comment est-ce que je réagis aux situations qui ne vont pas ?Face aux épreuves, il y a toujours deux tentations.La première est la fuite: fuir, tourner le dos, ne plus vouloir savoir.La seconde est de réagir avec colère, par la force.C’est ce qui est arrivé aux disciples à Gethsémani: devant le trouble, plusieurs s’enfuirent et Pierre prit l’épée.Mais ni la fuite ni l’épée n’ont résolu quoi que ce soit. Jésus, par contre, a changé l’histoire. Comment? par la force humble de l’amour, par son témoignage patient. Nous sommes appelés à faire ainsi; Dieu réalise ses promesses de cette manière.

Promesses. La sagesse de Jésus, qui s’incarne dans les Béatitudes, demande le témoignage et offre la récompense contenue dans les promesses divines. Nous voyons en effet que chaque béatitude est suivie d’une promesse: celui qui les vit aura le Royaume des Cieux, il sera consolé, rassasié, il verra Dieu… (cf. Mt 5, 3-12). Les promesses de Dieu assurent une joie sans égale et ne déçoivent pas.Mais comment s’accomplissent-elles ?A travers nos faiblesses.Dieu rend bienheureux ceux qui parcourent jusqu’au bout le chemin de leur pauvreté intérieure.La route est celle-là, il n’y en a pas d’autre.Regardons le patriarche Abraham.Dieu lui promet une nombreuse descendance, mais lui et Sara sont âgés et sans enfants. Précisément dans leur vieillesse patiente et confiante Dieu opère des merveilles et leur donne un fils. Regardons Moïse: Dieu lui promet qu’il libèrera le peuple de l’esclavage et pour cela il lui demande de parler au pharaon. Moïse fait remarquer qu’il est embarrassé pour parler, pourtant Dieu réalisera la promesse à travers ses paroles. Regardons la Vierge qui, en raison de la Loi, ne peut avoir d’enfant, est appelée à devenir mère. Et regardons Pierre: il renie le Seigneur et c’est lui que Jésus appelle à confirmer ses frères.Chers frères et sœurs, parfois nous pouvons nous sentir incapables, inutiles.N’y croyons pas, car Dieu veut accomplir des prodiges précisément à travers nos faiblesses.

Il aime faire ainsi et, ce soir, huit fois de suite, il nous a dit tūb’ā [bienheureux], pour nous faire comprendre, qu’avec lui, nous le sommes réellement. Certes, nous sommes éprouvés, nous tombons souvent, mais nous ne devons pas oublier qu’avec Jésus, nous sommes bienheureux.Ce que le monde nous enlève n’est rien comparé à l’amour tendre et patient avec lequel le Seigneur accomplit ses promesses.Chère sœur, cher frère, peut-être que tu regardes tes mains et elles te semblent vides, peut-être que dans ton cœur la méfiance s’insinue et que tu ne te sens pas récompensé par la vie.Si c’est le cas, ne crains pas: les Béatitudes sont pour toi, pour toi qui es affligé, affamé et assoiffé de justice, persécuté. Le Seigneur te promet que ton nom est écrit dans son cœur, dans les Cieux! Et moi aujourd’hui je le remercie avec vous et pour vous, car ici, là où dans l’antiquité est née la sagesse, en ces temps-ci se sont levés beaucoup de témoins, souvent négligés par les chroniques, mais précieux aux yeux de Dieu; des témoins qui, vivant les Béatitudes, aident Dieu à réaliser ses promesses de paix.

Source: BULLETIN DU VATICAN NO B0138

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