Roseline Hamel : «trouver la force d’être unis»

Dès le lendemain du 13 novembre 2015, de nombreux Parisiens s'étaient recueillis sur les lieux des attentatsDès le lendemain du 13 novembre 2015, de nombreux Parisiens s’étaient recueillis sur les lieux des attentats  (ANSA)

Roseline Hamel : «trouver la force d’être unis»

Cinq ans après les attentats du 13 novembre, la sœur du père Jacques Hamel, elle aussi marquée par le terrorisme, livre un témoignage de solidarité avec les victimes et une réflexion pleine d’espérance sur le dépassement du deuil.

Entretien réalisé par Olivier Bonnel-Cité du Vatican

Ce vendredi est jour de deuil et de souvenir en France. Il y a 5 ans, le 13 novembre 2015, des commandos de djihadistes semaient la terreur à Saint-Denis et à Paris, faisant 130 morts et 350 blessés au cours de plusieurs attentats visant le Stade de France, des terrasses de café et restaurants ainsi que la salle de spectacle du Bataclan. Plusieurs cérémonies d’hommage à ces victimes du terrorisme ont été rendues:  le Premier ministre Jean Castex s’est rendu devant le Stade de France où il a déposé une gerbe de fleurs. Une cérémonie de recueillement s’est également tenue devant la stèle des 90 victimes du Bataclan.

Ces attentats, les plus meurtriers de l’histoire du pays, ravivent une douleur intense chez les familles des victimes du terrorisme. Cette année en particulier, les restrictions mises en place en raison de la crise sanitaire empêchent de nombreuses familles de victimes de célébrer comme elles auraient voulu la mémoire de leurs proches.

Un témoignage de compassion pour toutes les victimes

Cette commémoration du 13 novembre fait aussi ressortir des souvenirs éprouvants chez Roseline Hamel, la sœur du père Jacques, assassiné quelques mois plus tard, le 26 juillet 2016 alors qu’il célébrait la messe dans l’église de saint-Étienne-du-Rouvray, en banlieue de Rouen.

Roseline Hamel se sent proche de toutes ces familles endeuillées le 13 novembre tout comme celles frappées par les attentats plus récents. Elle nous a confié sa douleur encore vive mais aussi sa volonté de regarder l’avenir avec les yeux de la foi, «dans les pas de son frère».

Le témoignage de Roseline Hamel

Quelle résonnance ces attentats du 13 novembre ont-ils en vous, qui avez également été personnellement touchée par le terrorisme ?

C’est vrai que ce rappel et les différents attentats qui ont suivi me blessent profondément, ravivent la déchirure profonde qui s’est manifestée le jour de l’attentat contre mon frère. Les attaques qui se sont produites cette dernière quinzaine nous ont bouleversés et perturbés. Notre intention, avec mes enfants, était d’entrer en contact avec ceux dont l’esprit et le corps ont été meurtris par ces attentats, pour les accompagner dans leur douleur, les aider à se reconstruire, à faire de cette grande douleur une force pour lutter le plus efficacement possible contre ce fléau du terrorisme.

«Faire de cette douleur une force» : comment y arrive-t-on ? Quelles ressources peut-on mobiliser pour avancer ? Quelles pistes pouvez-vous nous partager pour continuer à avancer ?

Dans un premier temps on médite beaucoup sur le sens de ce martyre des innocents, sur le martyre de la foi. Le chemin est assez long mais il faut être en perpétuel questionnement pour trouver un chemin sur lequel notre vie aura un nouveau sens. Trouver aussi à quoi notre vie peut servir avec une telle souffrance à l’intérieur de notre esprit, de nos entrailles. Se poser également cette question : la vie qu’ont donné ces innocents, qu’ont donné ces prêtres et martyrs de la foi (…), quel en est le sens ? Que faut-il en tirer ? Avec ces derniers attentats qui nous ont vraiment bouleversés et ravivé notre douleur, je peux parler d’une fatigue de la foi avec des questions péjoratives telles que: «Pourquoi faut-il tendre l’autre joue pour être autant blessé? A quoi ça sert ?»

Je me suis donc replongée dans les Évangiles, dans les passages où les disciples avaient perdu espoir et où Jésus était de nouveau présent pour prouver que tout cela n’était pas inutile. Il faut trouver cette force, que l’on soit croyant ou pas. Je pense que même les gens qui n’ont pas choisi de religion croient qu’il y a un Créateur universel, quand elles voient les beautés de la nature. Il faut que ces beautés de la création, notamment les êtres humains qui sont solidaires, charitables, transforment leur douleur en force pour lutter contre ce terrorisme.

Pensez-vous que la parole des victimes soit suffisamment accompagnée et écoutée?

Pas suffisamment, non. Quand on n’a pas connu cette souffrance, on ne peut pas imaginer à quel point c’est douloureux. (…) Beaucoup de gens pensent que c’est un deuil normal, qu’il faut laisser passer le temps. En fait, non, c’est un deuil que l’on n’accepte pas. Je refuse de faire le deuil de mon frère sacrifié en martyr devant son autel. Je me demande si je refuse de faire le deuil ou si je ne peux pas. J’ai entendu une personne qui parlait des attentats contre Charlie-Hebdo, et elle avait les mêmes ressentiments, les mêmes paroles que nous. On ne s’en remet pas vraiment. On ne s’en remettra jamais. Mais il faut trouver un chemin pour se reconstruire, faire de cette immense douleur une immense force et s’unir les uns les autres pour que la parole des victimes soit plus écoutée et prise en compte.

Comment vivez-vous cette espérance au quotidien? Quel est le message que vous souhaiteriez lancer aux autres victimes et proches de victimes qui n’ont pas la foi?

Personnellement, il m’a fallu un an pour me reconstruire et réfléchir à quel chemin prendre pour que ma vie ait un sens et j’ai décidé de marcher sur les pas de mon frère. Auparavant, ma foi était ce qu’elle était. J’ai cru que je la perdrais après le sacrifice de mon frère et que je crierais à la vengeance. (…) Je cherchais mon chemin en me demandant : «Qui peut souffrir plus que moi?». Et c’est une question qui n’a pas de réponse. Alors je me suis tournée vers la maman de ce jeune homme qui a participé au martyre de mon frère. Je me suis mise à sa place, je me suis dit: «Quelle serait ma souffrance si c’était mon fils qui avait fait une telle chose?»

J’ai prié pour marcher sur les traces de mon frère, à son image, celle du pardon qu’il a accordé à ces jeunes gens à l’esprit perturbé, à la santé mentale maléfique. J’ai trouvé la paix ainsi qu’une grande force.

Pour ceux qui n’ont pas la foi, je pense qu’il faut se tourner quand même vers l’Église ou inventer sa prière, parler à Dieu. Au début c’était envers Dieu que j’étais en colère. Je lui demandais des comptes et j’étais incapable de prier. Et puis, il y a eu des rencontres importantes avec d’autres personnes pour mieux se connaître, mieux se comprendre, mieux partager nos opinions, sans jugement. Pour ceux qui n’ont pas la foi, la rencontre est importante.

Pour ne pas être isolé, enfermé dans sa douleur?

Oui, avec d’autres personnes qui ont connu cette douleur, ou pas ; avec ceux qui souffrent d’une autre douleur et qui ont aussi du mal à pardonner. Même si on n’a pas la foi, formuler une prière personnelle avec ses mots, même s’ils ne sont pas adaptés. Mais s’adresser au Créateur de ce monde, cela peut donner beaucoup de force.

Source: VATICANNEWS, le 13 novembre 2020

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