Une bilocation de Don Bosco, doublement miraculeuse

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Une bilocation de Don Bosco, doublement miraculeuse

À l’automne 1878, dans un village de la Drôme, un homme recueille sur la route un vieux prêtre fatigué et manifestement égaré, et l’invite à monter dans sa voiture pour le ramener chez lui. Chemin faisant, il en vient à évoquer la souffrance qui le ronge : son fils, sourd, muet et aveugle, est déclaré incurable par la médecine. Le prêtre repart après avoir simplement dit : « Priez et vous serez exaucés. » Le lendemain, l’enfant est retrouvé parfaitement guéri. La nourrice affirme qu’un prêtre inconnu est venu le voir au même moment. Quelques années plus tard, le couple reconnaît cet homme sur la photographie d’un saint célèbre, Don Giovanni Bosco, pourtant attesté ce jour-là à Turin.

Les raisons d’y croire

  • Au début, rien que de banal : le soir du 14 octobre 1878, rentrant chez lui au village de Saint-Rambert-d’Albon, en Provence, M. Clément s’étonne de voir, cheminant péniblement devant lui, un prêtre déjà âgé — Don Bosco a alors 62 ans, âge avancé pour l’époque — qui lui paraît à la fois perdu et très fatigué. Il est tard, le jour décline. Homme pieux, M. Clément ne se résout pas à laisser un ecclésiastique seul en pleine campagne au crépuscule, d’autant qu’en arrivant à sa hauteur, il constate que l’homme n’est pas du pays et qu’il voit mal. Il s’arrête, se présente, et lui propose de monter dans sa voiture pour le conduire chez lui afin qu’il puisse se reposer. Le prêtre accepte simplement.
  • Il ne s’agit, pour M. Clément, que d’un geste ordinaire de charité chrétienne, accompli sans arrière-pensée. Il n’attend rien, ne s’étonne de rien, et ne prête à cette rencontre aucune signification particulière. Dans son souvenir, elle n’a d’abord rien d’extraordinaire, et il ne cherche à lui donner ni sens caché ni interprétation surnaturelle.
  • La seule chose un peu étonnante est que ce vieux prêtre, pourtant peu bavard, semble avoir l’art de susciter les confidences. Au fil du trajet, sans trop savoir ni comment ni pourquoi, M. Clément en vient à parler de ce qui lui brise le cœur : son fils unique, encore en bas âge, est né sourd, muet et aveugle. Lui et son épouse ont consulté les meilleurs médecins ; tous ont conclu à une infirmité définitive, sans aucune amélioration à espérer. L’enfant demeure emmuré dans sa surdité et sa cécité, au point qu’il est impossible de communiquer avec lui. Ce malheur les ronge au quotidien.
  • Rien ne laisse espérer une issue à une telle situation, vraisemblablement liée à une naissance difficile ayant entraîné de graves séquelles. Les Clément savent qu’une guérison ne pourrait relever que d’un miracle. Mais ils l’ont déjà demandé sans l’obtenir et s’y sont résignés : ils n’attendent plus rien, ne réclament plus rien, et se contentent de porter leur croix, à la suite du Christ.
  • Avant de quitter ses hôtes, qui auraient volontiers prolongé son séjour, le vieux prêtre se contente de dire : « Priez et vous serez exaucés. » Les Clément y voient de simples paroles de consolation, celles d’un homme pieux démuni face à leur détresse. Dans leur récit, ils ne préciseront même pas s’ils ont suivi ce conseil. L’épisode serait sans doute tombé dans l’oubli si, dès le lendemain, ils n’avaient reçu un message pressant de la nourrice chez qui leur fils infirme est placé, les priant de venir au plus vite.
  • Ils sont si peu disposés à attendre un prodige qu’ils accourent, angoissés, redoutant un accident ou une aggravation soudaine de l’état de l’enfant. C’est tout le contraire qui les attend : chez la nourrice, ils découvrent leur fils voyant, entendant et parlant, entièrement délivré de ses infirmités. Une amélioration spontanée d’un tel état n’a pourtant pas de précédent connu, et plus encore, l’enfant manifeste immédiatement une maîtrise de la parole incompatible avec l’absence totale de toute expérience auditive antérieure. Ce qui s’est produit ne relève manifestement pas d’un processus ordinaire et rappelle, par sa soudaineté et sa plénitude, les guérisons rapportées dans l’Évangile.
  • La nourrice explique aux Clément que la guérison de l’enfant a été instantanée et qu’elle a immédiatement suivi la visite d’un vieux prêtre qu’elle ne connaissait pas, mais qui semblait être venu spécialement pour voir le petit. La description qu’elle en donne correspond en tous points à celle de l’ecclésiastique recueilli la veille par M. Clément. Or les parents n’ont jamais indiqué à cet homme où se trouvait leur fils, et rien ne permet d’expliquer comment il aurait pu se rendre chez la nourrice presque au même moment où il les quittait. Les deux témoignages, recueillis séparément et sans concertation, concordent pourtant jusque dans les détails.
  • Reconnaissant, le couple, qui a fait constater la guérison et son caractère miraculeux, cherche à identifier celui à qui il la doit. En vain. Personne, dans le pays, ne connaît ce prêtre ; personne ne l’a revu ni ne l’a aperçu. Pendant cinq années, les Clément tentent sans succès, sinon de le retrouver, du moins de mettre un nom sur son visage. Ce n’est qu’en 1883 qu’en ouvrant un journal, ils découvrent en une la photographie d’un prêtre qu’ils reconnaissent aussitôt : c’est bien celui qu’ils ont accueilli chez eux.
  • Le célèbre thaumaturge piémontais, réputé dans toute l’Europe pour les innombrables miracles dont on le crédite et qui vient d’arriver à Marseille pour entamer une tournée en France à la demande du pape dans le but de recueillir des fonds pour la construction d’un sanctuaire romain au Sacré Cœur. Cette identification tardive, survenue sans recherche préalable ni attente de leur part, éclaire rétrospectivement la guérison de leur enfant.
  • Ce qui déstabilise tout à fait les Clément, pourtant certains de reconnaître leur hôte, c’est que l’article précise que Don Bosco n’a jamais quitté l’Italie : Giovanni Bosco n’a pu parcourir les routes de Provence en 1878. Ses proches en témoignent : il n’était pas à Saint-Rambert ce jour-là, puisque tout le monde l’a vu à Turin. L’homme qu’ils ont accueilli ne peut donc pas s’y être trouvé selon les lois ordinaires de la nature.Très curieux aussi : Don Bosco parle mal le français et avec un très fort accent italien. Or le prêtre du miracle s’exprimait et comprenait parfaitement le français, si bien que les Clément n’ont jamais imaginé avoir affaire à un étranger. 
  • Enfin, même s’il déteste en parler de ces faits surnaturels, Don Bosco est incontestablement familier des bilocations. Il a ainsi longuement visité la Patagonie avant d’y envoyer ses missionnaires. Inutile de préciser qu’il n’a jamais mis les pieds en Amérique latine : pourtant, il en parle comme un homme qui connaît intimement le pays, et bien mieux encore que ses salésiens déjà présents sur place.

Auteur :

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages pour la plupart consacrés à la sainteté.