Le culte des saints

Jan Van d’Eyck, L’adoration de l’Agneau (1429), détail © wikimedia commons
Jan Van D’Eyck, L’adoration De L’Agneau (1429), Détail © Wikimedia Commons

Le culte des saints

Quand l’Église s’est prononcée

Née de la Pentecôte, l’Église avance à travers l’histoire pour conduire les fidèles vers la Béatitude éternelle. Bien au-delà de sa structure hiérarchique, doctrinale et liturgique, elle parvient à sa plénitude là où des chrétiens ont mené, à l’image du Christ, une vie exemplaire jusqu’à la fin. Ils ont alors accompli le commandement : « à l’exemple du Dieu saint qui vous a appelés, devenez saints, vous aussi, dans toute votre conduite » (1 Pierre 1, 15). Selon quels critères une vie peut-elle être reconnue universellement comme exemplaire ? L’Église en a progressivement défini les jalons. 

Liturgie, images, sculptures, hagiographie témoignent de l’attachement des fidèles aux saints. Leur culte naît de celui des martyrs, morts pour leur foi au IIesiècle après Jésus-Christ : l’inscription dans les martyrologes et les premiers calendriers romains au IVe siècle témoignent publiquement de leur sainteté, fêtée dans les églises. Des autels sont élevés sur leurs tombeaux.

La vénération populaire n’attend pas la canonisation officielle pour honorer ses saints : omniprésents dans la vie quotidienne, les saints protègent, guérissent, opèrent des miracles, relient la terre au ciel et les fidèles sollicitent leur intervention auprès de Dieu. On fait appel à eux pour lutter contre la peste, guérir les brûlures, les écrouelles, pour protéger les récoltes ou pour obtenir une grâce.

Dévotions spontanées

Le mot de « canonisation » date du XIe siècle : les évêques procédaient alors à une canonisation en organisant la translation du corps du défunt mort « en odeur de sainteté » jusque dans une chapelle ou une église où la relique était vénérée : elle devient alors l’objet d’un culte public, autour duquel se développe parfois un pèlerinage.

Les dévotions spontanées, anarchiques, prennent une telle extension que le bénédictin Guibert de Nogent se plaint au début du XIIe siècle de voir des saints nouveaux surgir de partout ! Pour éviter les abus des églises locales, la papauté se réserve alors le droit de canoniser (inscrire au canon des saints) par un bref de 1234 : au siècle suivant, le titre de sanctusest réservé aux seuls canonisés ; mais pour ratifier un culte local, le titre de beatus est alors accordé aux « bienheureux » qui n’ont pas reçu la reconnaissance officielle.

On a tenté de mesurer la demande collective adressée aux saints en comptabilisant les fidèles participant aux processions des Rogations, processions très suivies dans le monde rural pour demander à Dieu l’intervention des saints et la protection des fruits de la terre : la procession de la cathédrale d’Aoste jusqu’au village de Saint-Christophe au XVIe siècle s’échelonnait sur environ six kilomètres, honorant et invoquant 149 saints ! Ces rites n’ont cessé de s’accroître, leur recension devenant plus précise. En Normandie au milieu du XIXe siècle, une liste de saints invoqués comprenait 317 noms et la Bretagne n’avait rien à lui envier. Une étude pour le Mezzogiorno italien a noté pour patronages favoris en premier celui de Marie, puis de Nicolas de Bari, de saint Roch, de saint Michel, de saint Antoine de Padoue. Les saints rythment la vie collective, en particulier les saisons, et se popularisent au point que leurs paroles se transforment en proverbes. Les théologiens s’efforcent de contrôler les pseudo-miracles et de combattre les abus : les doutes de Thomas réclamant de toucher les plaies de Jésus-Christ ont été plus utiles à la foi que bien des usages, qui ne sont parfois que paganisme inspiré par le démon.

Luther et les saints

Luther a hésité sur la place des saints dans la célébration liturgique. Parmi les 41 thèses du Réformateur, condamnées par la bulle Exsurge Domine de 1520, aucune ne vise l’intercession des saints. Le temps des humanistes n’est plus celui du Moyen Âge et Luther se contente d’abord d’exprimer ses réserves en critiquant l’appel superstitieux à certains saints comme saint Sébastien, saint Valentin ou saint Christophe, plutôt que faire confiance à Dieu. Il s’indigne davantage de la pratique des indulgences reposant en partie sur « les mérites surérogatoires des saints », mérites qui bénéficient aux chrétiens et s’achètent, enrichissant ainsi le trésor de l’Église : Dieu pardonne gratuitement, la foi sauve et la seule médiation est celle du Christ. Par la voix de Melanchthon, la Confession d’Augsbourg en 1530 invite les chrétiens à « garder la mémoire des saints » dans la liturgie de la Parole afin de prendre pour exemple leurs bonnes œuvres ; mais sans fondement scripturaire, l’intercession des saints et leur invocation sont écartées.

Et cependant par-delà ces règles, la réalité est plus complexe. Si Luther critique les légendes dorées qui entourent les saints, il y reconnaît la ferveur des chrétiens et les saints restent des modèles. L’Histoire des Martyrs de l’Église ancienne (1502-1572), relatée par le protestant Jean Crespin, est citée par les prédicateurs, largement répandue par les colporteurs, et l’ouvrage figure dans les foyers aux côtés de la Bible. La Réforme catholique de son côté tient compte des excès.  Répondant aux virulentes critiques, le concile de Trente rappelle en 1563 la valeur exemplaire des « saints patrons » et s’efforce d’épurer les cultes en retranchant les légendes et récits apocryphes. Saint Ignace de Loyola, saint François Xavier, sainte Thérèse d’Avila, saint Charles Borromée archevêque de Milan, suscitent aussitôt après leur mort une dévotion populaire enthousiaste, qui devient rapidement un véritable culte avant même que l’Église ait déclaré leur sainteté en 1622.

Le réveil spirituel et moral de l’Église, son zèle apostolique éclairent le siècle à venir. Une doctrine des saints plus exigeante relie la communion des saints à l’enseignement de saint Paul sur le corps mystique du Christ. Les saints sont à la fois des amis et des avocats. La critique historique de la vie des saints donne lieu à des biographies très documentées, que rassemblent les Acta sanctorum sous la direction du jésuite Jean Bolland à partir de 1635. La sainteté n’est pas une légende merveilleuse mais un don permanent de Dieu à son peuple.

La canonisation juridique, un parcours du combattant

Avec le pape Sixte Quint et la création de la congrégation des Rites en 1587, la canonisation prend sa forme juridique. Un processus rigoureux et lent, fixé en 1625 par le pape Urbain VIII, impose plusieurs étapes : une instruction conduite par le tribunal du diocèse où est mort le candidat, puis une révision de la procédure locale par la congrégation des Rites, et enfin l’introduction officielle de la cause à Rome, avec contrôle des écrits du défunt et enquête sur l’héroïcité de ses vertus. De multiples témoins sont alors entendus. Un « avocat du diable » a charge de passer au crible un dossier qui ne doit rien devoir à une légende hagiographique. En 1634, Urbain VIII place un obstacle supplémentaire en écartant les demandes concernant un homme ou une femme ayant déjà donné lieu à un culte non autorisé.

Étape difficile à franchir, la béatification fait désormais l’objet d’un procès. Sont examinés l’orthodoxie, les vertus et les miracles du serviteur de Dieu. Béatifié, celui-ci peut alors être honoré d’un culte public, mais à l’intérieur de certaines limites, diocèse, pays, ordre religieux, tandis que le saint, lui, a droit à un culte universel.

Plus tardive, la « canonisation équipollente », codifiée au XVIIIesiècle, permet au pape de canoniser un personnage vénéré depuis longtemps pour ses vertus, à condition qu’il ait été considéré saint par des historiens dignes de foi, et réputé pour l’accomplissement de prodiges. Beaucoup de saints, comme le populaire saint Roch invoqué contre la peste au XVe siècle, ne deviendront vraiment saints canoniquement que beaucoup plus tard.

Des Modèles 

La procédure de canonisation s’est aujourd’hui simplifiée. La congrégation des Rites, dissoute en 1969, a été remplacée par la congrégation pour les causes des Saints, à son tour simplifiée en 1983 par le pape Jean-Paul II, sous le pontificat duquel les béatifications et canonisations ont été nombreuses. L’importance des miracles (deux au lieu de quatre) s’est allégée au profit de la sainteté de vie et du rayonnement spirituel. Certaines canonisations ont eu droit à un processus accéléré, comme celle de Thérèse de Lisieux morte en 1897, béatifiée en 1923 et canonisée en 1926. Il faut que cinq années séparent le décès du candidat et la déclaration de sainteté.

Il y a beaucoup de façons d’être saint, moines, évangélisateurs, mystiques, prédicateurs, missionnaires, humbles curés de campagne, laïcs ou religieux du monde entier. D’un siècle à l’autre, les modèles surgissent ou changent. Le Moyen Âge chrétien a exalté l’esprit de pauvreté. Quelques femmes, Brigitte de Suède (+ 1373), Catherine de Sienne (+1380) ont été canonisées, mais tout comme les laïcs, elles sont restées rares. C’est au XVIIesiècle qu’est enregistré le plus grand nombre de miracles, en particulier des miracles de guérison. Le XXe siècle n’a pas manqué de saints : durant la Seconde Guerre Mondiale, la carmélite Edith Stein et le franciscain Maximilien Kolbe ont vécu jusqu’au martyre l’héroïcité des vertus. D’autres comme Mère Térésa ont choisi la pauvreté auprès des déshérités.

Au XXIe siècle, de nombreuses canonisations ont été prononcées, celles du pape Jean-Paul II en 2014, de Mère Térésa en 2015, du pape Paul VI en 2018, du père de Foucauld en 2022 : ils font partie de nos nouveaux saints. Le pape François a autorisé plus de mille béatifications dans une trentaine de pays différents. L’Église a toujours besoin de saints. Nous ne sommes plus « des gens de passage » disait saint Paul aux Ephésiens, mais « des concitoyens des saints ».

Sabine Melchior-Bonnet

Bibliographie

  1. Brown, Le Culte des saints,Paris, Le Cerf, 1994.
  2. Delumeau, Rassurer et protéger, Fayard, 1989.

Histoire des Saints et de la sainteté chrétienne, Hachette 1987, sous la direction de Francesco Chiovaro, Jean Delumeau, André Mandouze, Bernard Plongeron, Pierre Riché, Claude Savart et André Vauchez.

  1. Rezeau, Les Prières aux saints en France à la fin du Moyen Age, Droz, (2 vol.), 1982-1983
  2. Vauchez, La Sainteté à la fin du Moyen Age en Occident, Ecole française de Rome, 1981

Source : ZENIT.ORG, le 1er juin 2023

Mille ans de bonheur

Hieronymus Bosch, Le Jugement dernier (autour de 1510) © commons.wikimedia.org
Hieronymus Bosch, Le Jugement Dernier (Autour De 1510) © Commons.wikimedia.org

Histoire d’une question séculaire : La fin du monde est-elle imminente ?

Par Sabine Melchior-Bonnet

Le monde souffre et oscille entre peurs et espérance. Quelle que soit la forme qu’ils prennent, les malheurs s’égrènent tout au long de l’histoire, guerres, épidémies, séismes, cataclysmes, famine, pauvreté, et ils n’épargnent personne. En même temps cohabite avec la souffrance la lumière d’un paradis à venir et d’une éternité de bonheur.

Dès le premier siècle de l’ère chrétienne, le retour glorieux du Christ est attendu comme tout proche : « Nous qui serons encore là pour l’avènement du Seigneur », écrivait saint Paul (1 Thessalonicien4, 15). Cette conviction très forte parcourt les milieux chrétiens pendant plusieurs siècles, transmise à travers le livre de l’Apocalypse, dernier livre du Nouveau Testament rédigé autour de 90.

Satan enchaîné

Le livre de l’Apocalypse reprend un thème déjà présent dans les prophéties d’Isaïe, Ezéchiel ou Daniel. Il a été attribué à Jean, ou à quelques compagnons de son entourage – d’autres hypothèses sont également formulées aujourd’hui.

Interprétée littéralement, l’Apocalypse (20, 1-6) annonce la catastrophe qui doit s’abattre sur le monde après la mort du Christ, persécutions et déportations, et elle assure qu’à cette effroyable époque de dévastation succèderont mille années de bonheur où « la Bête » (Satan) sera enchaînée par un ange du ciel, où les saints martyrs reprendront vie aux côtés du Christ et où les justes, comblés de biens, jouiront du bonheur dans un royaume dont Jérusalem sera la capitale resplendissante. Puis, après ces mille ans de bonheur, Satan retrouvera pour peu de temps son pouvoir. Le combat final achevé, viendront la Résurrection générale, le Jugement dernier et la fin du monde.

L’Apocalypse, « Révélation des secrets divins », a voulu redonner force et courage aux martyrs et chrétiens persécutés sous l’empereur romain Domitien (81-96). Les mille ans de bonheur – le mot de millénarisme ne surgit que beaucoup plus tard, sans doute au XVIIe siècle – semblent avoir entretenu une réelle espérance dès les premiers temps, en particulier dans les communautés de l’Asie mineure. Aux siècles suivants, saint Irénée en Gaule (+ 202 à Lyon), Tertullien en Afrique, le rhéteur Lactance, saint Jérôme au IVsiècle et bien d’autres ont partagé la même espérance dans le retour glorieux du Christ pour un règne terrestre et d’une Jérusalem nouvelle, cité des élus.

Un âge d’or 

Les pères de l’Église ont émis cependant des réserves et abandonné une lecture littérale de l’Apocalypse, soucieux surtout d’exhorter les chrétiens à bien se conduire. Pour Origène et Denis d’Alexandrie, le retour du Christ doit être interprété spirituellement. Pour saint Augustin, père de l’Église latine, c’est l’incarnation du Fils de Dieu et sa résurrection qui préludent à cette ère de bonheur, ère d’abord spirituelle où le nombre 1000, nombre parfait, a une valeur symbolique. Le livre de l’Apocalypse, dans la lumière de l’interprétation d’Augustin, est reconnu comme texte canonique par l’Église d’Occident au Ve siècle. L’Église, prudente, se garde de toute prédiction et elle invite les fidèles à résister aux épreuves du temps présent et à travailler à leur conversion.

Le langage et l’imagerie apocalyptiques vont longtemps occuper une place importante dans le discours chrétien. Un moine né en Calabre en 1132, Joachim de Flore, divise le temps en trois grandes périodes : l’ère préchrétienne, ère du Père ; l’ère chrétienne, l’ère du Fils où dominent les clercs ; et l’ère du Saint-Esprit où un nouvel ordre monastique et la vie contemplative rayonneront dans le monde. Joachim de Flore croit que le bonheur va advenir sur terre avant d’advenir au ciel ; sa parole largement diffusée au siècle suivant par les Franciscains répond aux angoisses du temps et touche directement les laïcs.

Avec le temps qui passe, les convictions faiblissent et s’estompent. L’An Mil n’avait suscité aucun drame ni bouleversement particulier. Les visions millénaristes n’entraînent généralement que des mouvements marginaux : mouvements d’abord pacifiques, qui deviennent parfois belliqueux et même révolutionnaires. La plupart sont animés par l’espoir d’une époque transitoire de mille ans de paix, sans pauvreté, sans maladie, où les biens seront partagés entre tous. Leur popularité, subversive, inquiète l’Église.

En Angleterre, la prédication de Wyclif (+ 1384) accuse le pape Urbain VI d’être un Antéchrist et il convainc les « Lollards » qu’un nouvel Eden est proche. Jean Hus, prédicateur tchèque (+ 1415), veut rendre à l’Église sa pureté primitive et il annonce la fin du monde pécheur : parmi ses fidèles, ils sont nombreux à croire au « retour imminent du Christ et à la vengeance qu’il va exercer », assurés que « les élus ressusciteront dès à présent dans leur corps » (Chronique hussite,1414-1421) ; ils se réfugient dans les montagnes et annoncent la fin de toutes les oppressions, ils s’appelleront les « Taborites » en souvenir du mont Tabor. Au siècle suivant, Thomas Müntzer (+ 1525) en Souabe déclare que l’Empire Romain Germanique est le dernier empire terrestre : inspiré par la splendeur de l’Église primitive, il veut hâter la justice voulue par le Créateur dans un régime théocratique. Quant à Jean de Leyde (+ 1536) et Jean Matthys (+ 1534), ils se présentent à Münster aux Pays-Bas comme Enoch et Elie revenus parmi les hommes et ils réclament de tout partager.

Le monde est-il sur sa fin ?

Les aspirations millénaristes continuent discrètement à influencer le monde chrétien jusqu’au XVIIe siècle. Elles croisent une autre conviction, plus répandue, surtout propagée dans les milieux culturels des dirigeants : la fin du monde est proche, sans passage par une époque intermédiaire de bonheur. Des fléaux se sont abattus sur l’Europe entre 1348 à 1440, entraînant terreur et impuissance et annonçant les derniers temps.

Les cataclysmes se succèdent alors pendant un siècle. La peste s’installe en France, au jour de la Toussaint de l’an 1347, lorsque douze galères génoises venues de la Crimée mouillent dans le port de Marseille, apportant avec leurs marchandises une épouvantable épidémie ; la « peste noire » se répand, foudroyante, durant l’été 1348 et elle touche en France les deux tiers de la population, puis atteint l’Angleterre, s’accompagnant de pillages et de violences populaires.

Famines, irruption des loups, sorcellerie, guerre de Cent ans, folie de Charles VI : les épreuves sont interprétées comme une punition divine et entretiennent la présence obsédante de la mort. La chrétienté n’est-elle pas en train d’éclater ? Le grand schisme de 1378 déchire l’Église jusqu’en 1417, laissant coexister trois papes concurrents. La chute de Constantinople en 1453 est comparable à la chute de Rome au Ve siècle, la menace turque s’aggrave. On guette les signes dans le ciel, les comètes, les prodiges, la conjonction des planètes. On attend les secours de Dieu et on pense à la fin du monde. Les « savants » s’appuient sur des chiffres bibliques pour calculer la date de la venue du Messie et la durée de la terre.

Urgence est aux chrétiens de se repentir et à l’Église de se réformer. Luther (1483-1546) a de terribles pressentiments (Propos de table), sa génération verra la fin du monde et il annonce en 1520 que « le dernier jour est aux portes » ; l’imprimerie permet alors une importante diffusion de ses œuvres. Le temps presse et la naissance de la Réforme protestante se place dans cette atmosphère d’intense attente et d’angoisses eschatologiques qui règnent particulièrement en Allemagne et précipitent la scission d’avec l’Église. Disciple de Luther, Melanchthon à son tour insiste : « Le jour du jugement n’est pas loin » (Commentaire sur le livre des Révélations, 1555). La nature s’essouffle et Dieu a fait preuve de patience. Entre 1536 et 1541 Michel Ange peint pour la chapelle Sixtine un dramatique scène du Jugement dernier.

Que ton règne vienne

L’imminence de la fin du monde et l’espérance millénariste imprègnent la chrétienté : l’une et l’autre semblent avoir moins pesé en pays catholique qu’en pays protestant. S’appuyant sur saint Augustin et le livre XX de la Cité de Dieu, les théologiens romains s’efforcent de montrer qu’aucun calcul ne permet de dater la fin du monde et de connaître l’heure du jugement dernier. Mais l’imagination se bride difficilement, et après la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb, certains vont jusqu’à penser que le paradis terrestre s’établirait aux Amériques. D’autres écrivent des ouvrages utopiques comme Thomas More (L’Utopie, 1516) ou Campanella (La Cité du soleil, 1602) et se complaisent à préfigurer leur vision de la cité parfaite.

L’espérance millénariste, historique, s’est progressivement dévitalisée à la fin du XVIIe siècle. En se laïcisant, elle nourrit aux XVIIIe et XIXesiècles une confiance terrestre dans le progrès et l’avenir de la science. Elle joue encore aujourd’hui un rôle dans certains groupes religieux d’Amérique, les Mormons, les Témoins de Jéhovah, les adventistes.

La constitution dogmatique du concile Vatican II signée par le pape Paul VI exprime avec clarté la joie du salut : « Nous ignorons le temps de l’achèvement de la terre et de l’humanité, nous ne connaissons pas le mode de transformation du cosmos […] L’attente de la terre nouvelle, loin d’affaiblir en nous le souci de la terre présente, doit plutôt la réveiller » (Gaudium et Spes, 1965). Le règne de Dieu a commencé. En Jésus, le royaume de Dieu est une réalité vivante, à la fois présente et à venir.

Sabine Melchior-Bonnet

Bibliographie

Jean Delumeau,  A la recherche du paradis, Fayard, 2010

La Peur en Occident (XIVe -XVIIIe siècles), Fayard, 1978

André Paul, Aujourd’hui l’Apocalypse, Cerf, 2020

Joseph Ratzinger, La Mort et l’Au-delà, Fayard, 1979 et 1994

Source : ZENIT.ORG, le 31 mars 2023