01.08.2023 – FÊTE NATIONALE SUISSE

Prière patriotique composée par Emile Jacques-Dalcroze – Chantée par le chœur d’hommes « La Concorde »

1er couplet

Seigneur, accorde Ton secours 
Au beau pays que mon cœur aime, 
Celui que j’aimerai toujours, 
Celui que j’aimerai quand même.



Refrain

Tu m’as dit d’aimer
Et j’obéis,
Mon Dieu, protège mon pays ! (bis)

2e couplet

Je l’aime pour ses frais vallons 
Et j’aime d’un amour intime, 
La cîme blanche de ses monts, 
Où plane l’aigle au vol sublime.


Refrain


3e couplet

Il est ma force et mon appui, 
M’indique le chemin à suivre, 
Je l’aime et je dépends de lui, 
Ailleurs, je ne pourrais pas vivre.


Refrain


4e couplet

Dès que son nom est prononcé, 
Je sens tressaillir ma poitrine, 
Où son amour ensemencé 
Au fond du cœur a pris racine.


Refrain



5e couplet

Jadis, unissant leurs efforts, 
Des gens d’ailleurs l’ont voulu prendre, 
Je le chéris d’autant plus fort 
Que mes aïeux l’ont su défendre.


Refrain

Commentaire de Pierre Pistoletti dans CATH.CH du 31.07.2018

«Tu m’as dit d’aimer et j’obéis»: Dieu ordonne-t-il l’amour de la patrie?

Patriotisme et spiritualité font-ils bon ménage? A l’heure où la Prière patriotique s’apprête à résonner ici et là à l’occasion de la fête nationale, une question se pose: Dieu ordonne-t-il d’aimer sa patrie?

Oui, à en croire le catéchisme de l’Eglise catholique. Du moins avec quelques petites nuances. Commentant le quatrième commandement du décalogue, «honore ton père et ta mère afin d’avoir longue vie sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donne» (Ex 20, 12), le catéchisme affirme: Ce commandement «s’étend aux devoirs des citoyens envers leur patrie» (No 2199), puisque «nous sommes tenus d’honorer et de respecter tous ceux que Dieu, pour notre bien, a revêtus de son autorité» (No 2197). Et quelques paragraphes plus loin, il sera explicitement question «d’amour» de la patrie (No 2239).

C’est dans cette veine qu’est composée en 1903 la Prière patriotique d’Emile Jacques-Dalcroze. Un hymne à la beauté de la Suisse sur fond d’anthropomorphisme. «Mon pays, je l’aime pour ses frais vallons», «il est ma force et mon appui» – comme jadis Dieu l’était pour le prophète Jérémie – «dès que son nom est prononcé, je sens tressaillir ma poitrine où son amour est ensemencé».

Dieu ne s’est pas fait patrie

Chanteur averti, Pascal Corminboeuf entonnait volontiers ce cantique à l’église lorsqu’il était enfant. «Ça changeait des chants traditionnels». Des années plus tard, il suffit d’évoquer les quatre premiers mots de l’hymne pour l’entendre entonner tout le reste du couplet au bout du fil. Mais ce serait trop dire que la prière de Jacques-Dalcroze occupe une place de choix dans le coeur de l’ancien conseiller d’Etat fribourgeois. Lorsqu’il prononçait ses discours du 1er août, il préférait entendre retentir d’autres chants, ceux qui faisaient la part belle à la liberté ou à la solidarité. «Comme ce chant de l’abbé Kaelin qui, reprenant les mots du poète Charles Péguy, disait: ›il ne faudra pas arriver les mains vides devant le Bon Dieu’. Au fond, l’amour ne se commande pas».

«Ce qui importe, lorsque l’on est chrétien, ce n’est pas d’aimer une entité ou une idée, mais des personnes». Ada Marra

Et encore moins l’amour de la patrie. Ce n’est pas Ada Marra qui soutiendra le contraire. Fervente catholique, il lui arrive de «chanter volontiers» la Prière patriotique. «Mais soyons clair, pour moi ce n’est pas un chant sacré, mais plutôt une tradition». «Ce qui importe, lorsque l’on est chrétien, ce n’est pas d’aimer une entité ou une idée, mais des personnes. Le christianisme est la religion de l’incarnation. Dieu s’est fait homme». Et non patrie, certes. D’ailleurs, pour la conseillère nationale vaudoise, diviniser un pays n’est pas sans danger.

Un «quand même» délicieux et pertinent

Qu’on émette ou non des réserves quant au fond, il faut reconnaître à Jacques-Dalcroze un certain génie. Ses hymnes nous emmènent presque à notre insu. «J’ai ressenti comme un léger frisson quand j’entendis la Prière patriotique, portée par une foule unanime, fervente et convaincue», écrivait il y a quelques années le dominicain Guy Musy, dans un éditorial engagé [PDF] du bulletin de la Cotmec, l’ancienne commission tiers monde de l’Eglise catholique. «Cela se passait dans une chapelle jurassienne, au Vorbourg, au cœur de notre plus jeune canton. Passons sur le rythme passablement pompier du cantique (…). Il reste que ses paroles ne sont pas anodines. Elles passent mal à travers ma gorge et interpellent mon aujourd’hui. Alors quoi? Dieu me fait le devoir d’aimer mon pays? Faut-il lui obéir et aimer ›quand même’?»

Un «quand même» «délicieux et pertinent, poursuit-il. Devrais-je donc aimer la Suisse malgré le racisme rampant ou déclaré de certains de ses dirigeants? Malgré les discours de cantine de ses politiciens? Malgré les promesses oubliées au lendemain des élections? Malgré vous, et, bien sûr, malgré moi? Allez donc! Il y a bien quelques bons fruits au fond du panier. Il suffit de les chercher, même en farfouillant. Cette prière me rassure en quelque sorte». On peut aimer «son pays en dépit de l’antisémitisme et des fascistes des années 40. Tout n’est donc pas si pourri au Royaume de Danemark!»

Un «quand même» comme un rempart à un «amour désordonné» de sa patrie, pour reprendre une expression du catéchisme de l’Eglise catholique. D’ailleurs, l’ouvrage d’instruction à la doctrine catholique rappelle que, si belle soit-elle, avec ses «frais vallons» et ses «cimes blanches», toute patrie terrestre est provisoire. L’éternelle est dans les cieux (No 2795). (cath.ch/pp)

Et éclairage de Guy Musy


Prière patriotique
«Seigneur accorde ton secours
Au beau pays que mon cœur aime Celui que j’aimerai toujours
Celui que j’aimerai quand même Tu m’as dit d’aimer,
et j’obéis»


On ne chante plus guère la vénérable prière patriotique de Jacques Dalcroze, si chère aux aînés qui ont vécu la deuxième guerre mondiale.

Et pourtant, j’ai ressenti comme un léger frisson quand je l’entendis le dernier Jeûne fédéral, portée par une foule unanime, fervente et convaincue.

Cela se passait dans une chapelle jurassienne, au Vorbourg, au cœur de notre plus jeune canton.
Passons sur le rythme passablement pompier du cantique et oublions le Général Guisan.

Il reste que ses paroles ne sont pas anodines. Elles passent mal à travers ma gorge et interpellent mon auiourd’hui. Alors quoi? Dieu me fait le devoir d’aimer mon pays? Faut-il lui obéir et aimer «quand même»?


Ce «quand même» est délicieux et pertinent. Devrais-je donc aimer la Suisse malgré le racisme rampant ou déclaré de certains de ses dirigeants? Malgré les discours de cantine de ses politiciens? Malgré les promesses oubliées au lendemain des élections?

Malgré vous, et, bien sûr, malgré moi? Allez donc! Il y a bien quelques bons fruits au fond du panier. Il suffit de les chercher, même en far- fouillant.


Cette prière me rassure en quelque sorte. Jacques Dalcroze aimait son pays en dépit de l’antisé- mitisme et des fascistes des années 40. Tout n’est donc pas si pourri au Royaume de Danemark! N’en déplaise au vieux Shakespeare. Il n’y a pas que de la bouse sur la prairie du Grütli!•


Guy Musy, frère dominicain

(Cotmec, no 292, octobre 2007)