Je m’explique encore…

Je m’explique encore…

De Claude Ducarroz, Prévôt du Chapitre cathédral

J’enrage ! Je crois m’exprimer clairement, mais je constate que je ne suis pas compris. Une fois de plus, on m’attribue le souhait d’abolir le célibat en promouvant le mariage des prêtres. Que je sache, le célibat est encore un statut honorable dans la société et dans l’Eglise, y compris pour les prêtres. Etre célibataire est encore « un droit de l’homme » … et de la femme ! Beaucoup le sont par choix, d’autres par défaut, certains à la suite d’un drame, mais tous ont droit au plus grand respect.

Pour ma part, je puis témoigner, après 58 ans de ministère de prêtre, que le célibat a été, dans ma vie, un bon serviteur de ma vocation. Je le dois à la grâce de Dieu, à la confiance de l’Eglise et à de très belles amitiés, notamment parmi les laïcs, hommes et femmes. Je ne veux surtout pas insinuer que je serais, parce que vrai célibataire, un meilleur prêtre que les autres.

Pour moi, il ne s’agit pas de remettre en question le célibat en soi, qui peut aussi être un chemin de bonne vie épanouie. Il s’agit de questionner l’Eglise catholique latine sur sa tradition qui exige l’engagement au célibat de la part de tous les prêtres qu’elle ordonne. C’est cette obligation universelle, et non pas le célibat lui-même, qui me semble problématique, et même contestable. Je plaide pour un libre choix, sans l’illusion que des prêtres mariés résoudraient tous les problèmes actuels du clergé. Je crois seulement, conformément à ce qu’on constate dans le Nouveau Testament, qu’une telle diversité de témoignages parmi les prêtres -des mariés et des célibataires- enrichirait la quantité et la qualité des services rendus par cette très belle vocation. Rien de révolutionnaire : c’est la pratique, depuis toujours, des Eglises d’Orient, y compris catholiques.

Claude Ducarroz 

Article paru dans La Liberté du 28 septembre 2023

Source : Blog de Claude Ducarroz, le 29 septembre 2023

La crise des abus dans l’Eglise catholique. Et maintenant ?

La crise des abus dans l’Eglise catholique.

Et maintenant ?

De Claude Ducarroz, Prévôt du Chapitre cathédral

Dans la tempête médiatique qui accompagne la divulgation des abus sexuels dans l’Eglise catholique en Suisse, peut-on encore prendre quelque recul qui ne soit pas aussitôt interprété comme une offense aux victimes ? C’est évident :  l’heure est d’abord à l’accueil douloureux de ces tristes révélations, au soutien sans faille des personnes blessées, à la réparation des torts subis et au passage par la justice pour les fauteurs de tels délits lorsqu’ils sont avérés. Ose-t-on aller jusqu’au souhait du pardon libérateur, imploré par les coupables, offert par les victimes ? C’est une grâce typiquement chrétienne qu’on ne peut que désirer dans une humble prière.

Il nous faut aller beaucoup plus loin maintenant, surtout dans l’Eglise catholique, jusqu’à la conversion, jusqu’aux réformes. Encore convient-il de ne pas foncer sans réfléchir dans de nouvelles impasses.

Notre Eglise doit se réformer en profondeur. Mais vouloir l’affaiblir brutalement dans son rayonnement, voire creuser sa tombe au milieu de nous, c’est une tentation qui n’apportera aucun bénéfice à personne. D’une part, c’est oublier le cadeau de l’Evangile du Christ, porté par les Eglises, que les chrétiens de toutes confessions n’ont cessé de proposer à notre humanité, pour son bien temporel et éternel. Et d’autre part c’est faire fi des « valeurs ajoutées », d’origine chrétienne, que nos Eglises ont implantées largement dans nos civilisations, malgré leurs erreurs et parfois leurs horreurs. Au moment où certaines idéologies tentent de nous séduire sans augurer des lendemains meilleurs, il faut souhaiter au christianisme de nouvelles résurrections et non pas les derniers requiems.

Par ailleurs, concernant les serviteurs et servantes de l’Evangile en Eglises, comme il serait injuste de les stigmatiser tous sous le prétexté des trahisons inacceptables de quelques-uns. Nous sommes tous de pauvres pécheurs, ce qui n’excuse pas les crimes commis. Mais, comme vous sans doute, je connais encore beaucoup de ministres chrétiens imparfaits -hommes et femmes- qui s’engagent généreusement, au prix de nombreux sacrifices, dans les œuvres de la pastorale et dans les solidarités humaines. Ose-t-on encore leur dire merci ? 

Au point où nous en sommes, j’ai l’impression que notre Eglise se retrouve  comme au temps de la Renaissance (XVème-XVIème siècles), avec la même nécessité et la même urgence. A côté de saints et de saintes extraordinaires, l’Eglise exhibait alors un terrible état de délabrement théologique, moral et même politique. Ceux dont on attendait un sursaut pour de profondes réformes ont souvent échoué. Plusieurs conciles avortés, entre 1414 et 1517,  en sont la preuve. Il a fallu le prophétisme de réformateurs suscités dans les périphéries pour que souffle un vent de renouveau enfin effectif. Mais à quel prix ? Celui d’une grave fracture dont nous sommes tous co-responsables, et d’abord ceux qui, du côté de Rome, sont restés trop longtemps sourds aux pressants appels du peuple de Dieu. Nous avons même vécu des guerres de religion, entre chrétiens !

 Dans l’Eglise catholique, devenue une forteresse assiégée, le concile de Trente (1545-1563) a enfin promu de véritables réformes, mais sous le label, pas toujours fécond, d’une Contre-Réforme qui voulait surtout combattre frontalement les « innovations » protestantes.  Heureusement, aujourd’hui, le mouvement œcuménique redonne un espoir de communion universelle aux Eglises encore trop désunies pour présenter un témoignage vraiment crédible dans notre monde en quête de sens et de réconciliation.

Et voici que le pape François a lancé l’idée d’un synode, sur le thème « communion, participation et mission ». Il se déroulera en deux phases, en 2023 et 2024, après une vaste consultation des Eglises et communautés chrétiennes à travers le monde entier. De ces remontées inédites de la base catholique, il ressort un urgent besoin de réformes radicales, à l’instar de ce qu’exigeaient les chrétiens au 16ème siècle.

Les protagonistes de ce synode -parmi lesquels quelques laïcs, hommes et femmes – auront-ils la sagesse de réviser certaines doctrines concernant la gouvernance de l’Eglise ? Comme le souhaite le pape, va-t-on tordre le cou à un certain cléricalisme qui continue de provoquer des dégâts dans la gestion de nos communautés, par exemple dans les relations prêtres-laïcs ?  Aura-t-on la fraternité suffisante pour assimiler l’apport des autres Eglises chrétiennes dans la recherche d’une authentique unité dans les diversités respectées ? Osera-t-on intégrer pleinement les femmes dans les ministères d’Eglise, y compris ordonnés, malgré le poids d’une longue tradition fort contestable ? A l’instar de la tradition la plus ancienne, qui régit les Eglises d’Orient -y compris catholiques-, aurons-nous le bon sens de remettre en question l’obligation universelle du célibat pour les prêtres de l’Eglise latine ? Il ne s’agit pas de soupçonner le célibat en soi, car il peut être un beau charisme au service du ministère d’un prêtre heureux. Il s’agit de permettre le libre choix, ce qui devrait contribuer à assainir une certaine ambiance ecclésiastique devenue délétère.  Dans ce contexte, ne doit-on pas revisiter une certaine morale sexuelle à la lumière des découvertes reconnues des sciences humaines, mais sans disqualifier le témoignage si précieux des familles et des couples chrétiens en faveur de l’amour fidèle et durable dans une civilisation occidentale si fragile sur ces points ?  Dans la société humaine, notre Eglise aura-t-elle toujours le beau courage de soutenir celles et ceux, en son sein et au-delà, qui s’engagent résolument pour la défense de la dignité des personnes, pour la promotion des plus pauvres, pour l’accueil des exclus, en faveur de la justice, de la liberté et de la paix ? 

Personnellement, j’estime que le principal enjeu immédiat du synode réside dans la décentralisation de l’autorité à l’intérieur de notre Eglise. Il faut en finir avec le centralisme romain qui a si souvent confondu unité et uniformité. A partir de nos bases communes situées dans la foi apostolique, nous devons rendre aux Eglises régionales, sans mettre en danger la communion catholique dans l’essentiel, une réelle autonomie de réflexion et de décision. Cette culture de la confiance et de la subsidiarité permettra de trouver, dans des contextes variés, des solutions plus adaptées pour résoudre les problèmes actuels, y compris celui qui tourne autour des abus, qu’ils soient sexuels ou d’autorité.

Vaste programme. Mais je crois à la vigilance pastorale du Christ sur son Eglise à travers tant d’hommes et de femmes de bonne volonté, persévérants dans leur foi, solides dans leur espérance pour un meilleur avenir de leur Eglise et animés d’un amour actif et inventif. 

Finalement, notre mission n’est-elle pas de mieux servir la merveilleuse et parfois tragique humanité vers laquelle nous sommes toutes et tous envoyés «  à cause de Jésus et de l’Evangile », jusqu’à notre  entrée dans le Royaume de Dieu ?

Claude Ducarroz

De cet article, une version brève a paru dans le quotidien Le Temps du 20 septembre 2023

Source : Blog de Claude Ducarroz, le 19 septembre 2023

Homélie Assomption 2023

Carte antiphonaires du Chapitre cathédral de St-Nicolas du 16ÈME s. – Assomption de Marie

Assomption de Marie 2023 par le Père Claude Ducarroz, Prévôt du Chapitre cathédral

Joyeuses Pâques ! Alleluia !

Rassurez-vous ! Je ne me trompe pas de calendrier. Nous fêtons aujourd’hui l’Assomption de Marie. Et précisément pour cette raison, il nous faut d’abord faire mémoire de la résurrection de Jésus. Car c’est là, dans le mystère pascal de Jésus, que se trouvent la racine et la cause de l’Assomption de Marie. 

Ce mystère marial est l’une des premières conséquences de l’évènement de Pâques. Parce que Marie est la mère du Christ, donc intimement associée à son destin, l’Eglise confesse qu’à la fin de sa vie terrestre, elle a été assumée pleinement dans la gloire de son Fils, en toute sa personne, à savoir corps et âme. 

Autrement dit : Quand Jésus promettait : « Je vais vous préparer une place auprès de mon Père. Là où je suis, vous serez aussi avec moi », Marie en est la première bénéficiaire, par la transfiguration de tout son être désormais entièrement assumé en Dieu. 

Même si le Nouveau Testament ne dit rien de cet évènement dans les détails, très tôt dans l’Eglise -en Orient comme en Occident-, la conviction a grandi, au point de devenir une tradition prêchée et reconnue : la première sauvée 100%, avant tous les autres, c’est Marie de Nazareth, celle qui déjà chanta à la Visitation : « Le Seigneur fit pour moi des merveilles, saint est son nom ». L’assomption, c’est la dernière et la plus belle de ces merveilles. 

Mais attention ! Il y a deux façons d’entrevoir cet évènement, qui demeurera toujours un mystère.

Est-ce un privilège unique, ou est-ce une anticipation ?

Il y a évidemment dans ce fait exceptionnel la révélation d’une grâce singulière, liée à la communion de cette femme avec le Christ au titre de sa maternité.      

 Seule dans l’histoire, elle a accueilli – dans son corps, dans son cœur, dans sa foi-,l’incarnation du Fils de Dieu, le fruit béni de ses entrailles. La savoir totalement ressuscitée grâce à lui, auprès de lui, ne peut que nous réjouir et ajouter nos pauvres louanges à la sienne dans le ciel.

Mais n’allons pas, dans ce mouvement ascendant, éloigner Marie de notre condition humaine, au risque d’oublier que nous sommes aussi ses enfants, puisque Jésus nous a confiés à sa mère du haut de la croix.

 Le grand frère divin Jésus nous indique en Marie, là où elle est et comme elle est maintenant, notre propre destin final à nous. 

L’assomption de la mère, c’est l’anticipation de la nôtre, le moment venu, de sorte que, lorsque Dieu notre Père rassemblera toute la famille humaine dans l’accomplissement ultime de son dessein d’amour, la mère Marie sera au premier rang, à côté de Jésus ressuscité. Elle nous accueillera, elle la première en chemin, suivie par tous ses enfants désormais arrivés dans le Royaume de Dieu.

Quand nous regardons Marie -ou plutôt quand nous l’imaginons- dans la gloire du Ciel, nous contemplons notre avenir certain, notre arrivée promise, notre bonheur éternel déjà acquis par la croix et la pâque de Jésus. 

« Je reviendrai et je vous prendrai avec moi. » dit Jésus. Ce n’est pas que pour Marie, c’est aussi pour nous. Il est toujours temps -il est même urgent- de nous en souvenir, d’y croire, de l’attendre avec confiance, de vivre dès ici-bas en fonction de cette merveilleuse destinée.

 Je sais, et Jésus comme Marie nous le rappelle : il ne s’agit pas de vivre dans les nuages sous prétexte que nous sommes des promis à la résurrection. 

Tant que nous sommes encore sur cette terre, exerçons pleinement notre métier d’hommes et de femmes bien incarnés, comme d’ailleurs Jésus et Marie l’ont fait en leur temps, par exemple durant trente ans à Nazareth.  

Mais il y a une certaine manière de traverser l’histoire, de vivre sa vie, d’exister en ce monde qui intègre notre histoire sainte déjà inscrite dans le ciel. 

Pour faire simple, rappelons-nous de ces deux petites phrases qui résument  tout :   

Celle de Jésus : « Celui qui écoute ma parole et croit en moi a la vie éternelle¸ il est déjà passé de la mort à la vie. 

Et celle de saint Jean : Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort dans la vie parce que nous aimons nos frères et sœurs.

Ca sent déjà l’assomption, n’est-ce pas ? La nôtre. 

Claude Ducarroz

Source: BLOG DE CLAUDE DUCARROZ, le 14 août 2023

23.03.2023 – CONFÉRENCE DU CHANOINE CLAUDE DUCARROZ À SAINTE-URSULE : MINISTÈRES EN ÉGLISE – CE QUE JE CROIS, CE QUE J’ESPÈRE

Ministères en Eglise (conférence données à St-Ursule)

Ministères en Eglise

Ce que je crois –  Ce que j’espère

Mémorial

Souvenez-vous de vos chefs, eux qui vous ont fait entendre la Parole de Dieu. Considérez comment leur vie s’est terminée, et imitez leur foi. Jésus-Christ est le même hier et aujourd’hui. Il le sera pour l’éternité.  He 13,7-8. 

Qui est le premier ministre ?

–        Le meilleur serviteur !

–        Jésus de Nazareth, fils de Dieu fait homme, dit le Christ

–        Fils de la servante Marie et du charpentier Joseph

–        Un laïc de Galilée

Très éloigné des prêtres du Temple, des responsables religieux d’Israël et des notables juifs, avec lesquels il a expérimenté difficultés et tensions, jusqu’à la rupture.

Il a passé toute sa vie en faisant le bien, notamment par son ministère auprès des foules, ces concentrés de toutes les misères, souffrances et exclusions. Une pastorale du salut universel qui doit conduire au Royaume de Dieu. Quel service !

Il a résumé tout son service en deux jours. Et son action et son esprit.

–        Le lavement des pieds. Le Seigneur se fait esclave  Jn 13

–        L’eucharistie. Il se donne lui-même dans un repas fraternel  Lc 22

–        La mort sur la croix pour manifester l’amour de Dieu pour toute l’humanité.

Tout cela a été validé par Dieu lui-même dans l’évènement de la résurrection.

Trois gestes fondateurs, avec chaque fois cette consigne : « Vous referez cela en mémoire de moi », à savoir servir humblement, partager fraternellement et donner sa vie par amour jusqu’au bout.

Et les compagnons de Jésus ?

La consigne s’adressait à ses compagnons chargés de prolonger sa mission dans le même esprit. Qui sont-ils ?

–        Ses nombreux disciples – hommes et femmes  Lc 8- qui l’ont suivi, plus ou moins, jusque là

–        Les 12 apôtres, représentant le peuple d’Israël, ainsi que les 72 qui renvoient plutôt aux nations païennes  Lc 10

–        Quelques figures éminentes, d’abord Pierre, Jacques et Jean, et bientôt Paul de Tarse, le surnuméraire inattendu et dérangeant.

Ce rappel de l’esprit de service était très opportun quand on sait que parmi ce groupe de proches, certains voulaient être premier ministre  Mt 20, d’autres se faire reconnaître comme le plus grand parmi eux  Lc 22  et certains s’affubler de titres pompeux comme père, maître et rabbi.  Mt 23, 8-12   Rien de cela parmi vous, avait dit Jésus, en plaçant un petit enfant au milieu d’eux. Régner, c’est servir, sous le primat de la charité.  I Co 13

Après la résurrection et l’ascension de Jésus, ces ministres auxiliaires de sa mission vont traverser la tempête spirituelle de la Pentecôte. Et c’est la grande aventure de l’Eglise  Mt 28 : une Eglise apostolique, mariale et fraternelle  Ac 1

–        Partir évangéliser toutes les nations en établissant des communautés chrétiennes

–        Proposer la foi pascale en communion avec le Christ ressuscité qui a promis d’être toujours avec eux

–        Baptiser au nom de la Trinité

–        Nourrir les chrétiens par le Pain de la Vie.

Le tout dans une ambiance de liberté, égalité et fraternité.

Dans ces cellules trinitaires, on éprouve le mystère de Jésus en se sachant, dans la foi, corps du Christ Col 1. temple de l’Esprit  Eph 2 et famille de Dieu Eph 2, un peuple nouveau à la fois royal, sacerdotal et prophétique I P 2, dans une nouvelle liturgie qui consiste à offrir sa personne et sa vie comme un sacrifice agréable à Dieu en Jésus Christ.  Rm 12

N’importer où, n’importe quand, en esprit et vérité. Jn 4

Tels sont les serviteurs de l’Evangile appelés à semer la Bonne Nouvelle dans les diverses cultures et contextes sociaux rencontrés sur leur chemin.

Tant qu’il est là, l’apôtre exerce son ministère d’animation, de régulation et de liaison inter-Eglises. Par exemple par des rencontres pour dialoguer en cas de conflit. Ac 15

Mais il a aussi des collaborateurs et collaboratrices, en équipes, tout dévoués à leur tâche missionnaire avec lui. Cf le début des lettres de Paul

 Par exemple, dans ses lettres, Paul nomme explicitement 36 auxiliaires dont 10 femmes. Par ailleurs surgissent dans les communautés des charismes, services et compétences aussi nombreux que variés, que l’apôtre s’empresse de relier à la générosité trinitaire.  

Cf. I Co 12,4-7.  Il y a certes diversité de dons spirituels, mais c’est le même Esprit, diversité de ministères, mais c’est le même Seigneur, diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu qui produit tout en tous.  Chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous.

On peut nommer entre autres les prophètes, les pasteurs, les docteurs, les évangélistes, les thaumaturges, les anciens, etc… Et n’oublions pas les femmes  Rm 16 : Prisca enseigne, Phoibè est diaconos, Junias est appelée apôtre éminente. Quelle liberté !

Une telle floraison correspond aux besoins actuels de la communauté, moyennant le discernement selon certains critères, avec la prière des fidèles, l’imposition des mains et l’envoi en mission. Et quelle affection entre l’apôtre et ses ouailles !  

Cf. I Th 2, 19-20  Quelle est en effet notre espérance, notre joie, la couronne dont nous serons fiers, si ce n’est vous, en présence de notre Seigneur Jésus Christ lors de son avènement ? Oui, c’est bien vous qui êtes notre gloire et notre joie.

Au risque de l’histoire

A la fin des temps apostoliques, il fallait durer dans la mission. Rapidement, des figures principales émergent, qui vont assumer de nouvelles tâches plus structurées.  I Tm  

Il s’agit des épiscopes -sur le modèle de la vigilance civile-, des presbytres .-selon la tradition synagogale des anciens- et des diakonoi, pour le service de la parole et de la solidarité. C’est parmi cette élite que seront choisis les présidents de l’eucharistie.

Ces ministres un peu dominants vont faire rayonner le christianisme dans le contexte socio-culturel de leur milieu, comme on le voit très tôt chez les Pères de l’Eglise.  Cf Ignace d’Antioche

Avec un double souci : garder fidèlement l’originalité du mystère chrétien, quitte à le présenter en contradiction avec les us et coutumes du temps, et aussi favoriser une inculturation locale avec le risque de certaines contaminations, par des religions et par des philosophies contemporaines.

Ainsi l’épiscopat va devenir très monarchique, l’évêque de Rome va revendiquer toujours plus de prérogatives au titre de sa primauté, les prêtres vont sacraliser non seulement leurs fonctions -notamment eucharistiques-, mais aussi leurs personnes. 

Sans doute y eut-il quelques rééquilibrages, par exemple par l’institution des patriarcats régionaux et la tenue de conciles, souvent organisés par les empereurs pour reconstituer l’unité doctrinale et disciplinaire, y compris parmi les ministres. 

On peut imaginer les traces profondes laissées dans le clergé par l’immersion dans les cultures ambiantes, par exemple les fastes de l’empire byzantin (Cf les liturgies), les traditions juridiques de l’empire romain d’occident (Cf le droit canon), les cours carolingiennes, les réseaux de la féodalité au Moyen Age, et jusqu’aux palais des monarchies baroques.

 Aujourd’hui encore, nous traînons quelques restes de ces temps révolus, qui n’ont plus rien à faire avec le véritable esprit de service : le pape comme souverain pontife, les princes-évêques, les titres pompeux et les hiérarchies honorifiques dans le clergé, etc… 

Il y eut cependant quelques correctifs à cette prolifération de cléricalisme, par exemple la diffusion rapide de la vie monastique après la fin des martyrs. Il s’agit là d’un charisme très fécond, normalement hors des circuits cléricaux.

 Ce fut aussi le cas par l’éclosion généreuse de la vie religieuse -pour les hommes et surtout pour les femmes. En vérité, ils et elles sont des laïcs, sous la libre observance des vœux, et pour des missions très variées répondant aux besoins du temps, dans le registre contemplatif, apostolique et missionnaire. 

Notons cependant que les femmes religieuses ont toujours été placées sous la vigilance de pieux clercs masculins, que ce soit à Rome, dans les diocèses ou par des communautés symétriques cléricales.

Il faut enfin reconnaître que, même s’il y eut dans cette histoire et ces histoires de l’Eglise des abus à propos de l’exercice des ministères – abus d’autorité, de conscience, de sexualité-, le témoignage de nombreux saints et saintes -connus ou inconnus- n’a cessé d’irriguer le terreau ecclésial de sève évangélique, même aux pires époques. Nous leur sommes encore reconnaissants. A cause de l’Evangile et à cause de la culture.

 

 

 

Et maintenant

Il nous faut ausculter un peu le concile Vatican II, qui n’a pas bousculé beaucoup les ministères. Mais il a rappelé des bases doctrinales opportunes. 

Le peuple de Dieu, à savoir tous les baptisés, est remis au centre de la théologie et de la pratique de l’Eglise. Tous ensemble, à égalité fondatrice, nous formons une communauté sacerdotale qui réalise en solidarité la mission confiée par le Christ. Tous les ministères sont au service de l’accomplissement de cette vocation commune, laquelle implique pour tous des droits et des devoirs.

Ce qui a bougé, c’est que les évêques, désormais  reconnus dans la dignité sacramentelle de leur ordination, sont tenus à vivre une intense collégialité, manifestée par la célébration régulière de synodes et la consultation de divers conseils. 

Les prêtres. -qui sont invités à vivre davantage en communauté- doivent se laisser conseiller par des instances de délibération prévues par le droit, afin d’exercer leur service pastoral d’évangélisation, de sanctification et d’animation communautaire, dans un esprit de partenariat. Être prêtre, ça reste une belle et bonne vocation !

Quant au diaconat permanent, il a été heureusement rétabli. L G 29

Pour les laïcs, Lumen Gentium note qu’ils peuvent être appelés à coopérer plus immédiatement avec l’apostolat hiérarchique  L G 33, qu’ils peuvent coopérer à l’exercice du gouvernement dans l’Eglise  L G 129. Quoi qu’il en soit, ils ont la faculté et même parfois le devoir de manifester leur sentiment en ce qui concerne le bien de l’Eglise.  L G 37

On peut aussi rappeler l’éclosion de communautés nouvelles sur l’élan des mouvements dits charismatiques avec leurs bergers. Avec nos larmes pour les graves crises qu’elles traversent aujourd’hui !

Curieusement, il faut plutôt consulter le code de droit canonique de 1983 pour trouver des précisions sur les ministères des laïcs en Eglise. 

Il est rappelé que les laïcs, à certaines conditions, peuvent être sollicités comme conseillers des pasteurs sacrés  228. Ils peuvent administrer les biens d’Eglise  204, enseigner les sciences sacrées et même assumer la prédication  766, mais pas l’homélie.

 Liturgiquement, et à titre de suppléance, ils peuvent présider la prière liturgique, les funérailles  1077, les sacrements de baptême, de mariage et certains sacramentaux  1168, et distribuer la communion. 230  Ils peuvent être lecteurs et acolytes, même les femmes depuis le pape François. A-t-on assez puisé dans ces opportunités déjà offertes ?

Mais il faut aller plus loin. C’est ce qu’ont souhaité, en Suisse, les synodes diocésains 72, confirmés chez nous par AD 2000. L’expérience fut vraiment synodale avant la lettre – 5 sessions 180 délégués-. Elle a mobilisé toutes les forces qui constituent l’Eglise de notre pays. 

Concernant les ministères, on ne manqua pas d’audace et d’espérance, à commencer par le désir d’une gouvernance de l’Eglise sous forme participative, ce qui a conduit à l’émergence de nouveaux conseils et commissions. Parfois en surabondance !

 Il fut significatif que les synodes demandèrent

–        Que les laïcs puissent prendre part à la prédication  34-35

–        Que l’appel aux ministères soit possible à partir de toutes les situations humaines 100

–        Qu’on remette en question l’obligation du célibat pour tous les prêtres, et donc qu’on puisse ordonner prêtres des hommes mariés 412

–        Qu’on aide les prêtres dispensés de célibat à retrouver un service dans l’Eglise 111

–        Qu’on étudie encore la question de l’ordination des femmes, au moins comme diacres, aussi comme prêtres 112

–        Qu’on nomme aussi des femmes dans des postes à décision  AD 27

 

–        A ce point du rappel des souhaits des synodes, peut-être est-il utile d’examiner de plus près deux thèmes qui restent aujourd’hui d’actualité : le célibat requis de tous les prêtres dans l’Eglise latine et l’ordination éventuelle des femmes. 

 

Le célibat

–                           Dans le nouveau testament, le célibat « à cause du royaume des cieux » est loué et même recommandé, mais jamais imposé. Mt 19  I Co 7  Il est un charisme possible, une vocation libre, pas nécessaire pour qui que ce soit, même pour les ministres.  I Tm 3.

–         

–        Au cours de l’histoire de l’Eglise, le célibat a été de plus en plus souhaité pour les évêques et les prêtres, jusqu’à l’injonction du concile Latran II en 1139 qui a imposé l’engagement au célibat perpétuel comme condition pour l’ordination presbytérale valide dans l’Eglise latine. Les Eglises d’Orient, y compris catholiques, ont conservé un double clergé. Cf les prêtres gréco-catholiques.

–         Les raisons de cette préférence, devenue finalement une règle, sont diverses. L’imitation totale du Christ en est une qui relève de la mystique. De même une entière disponibilité de la personne pour le ministère pastoral. 

–        L’influence du prestige des moines a aussi compté. On pourrait selon les historiens y repérer aussi des motivations moins honorables, par exemple une dépréciation de la sexualité rendue incompatible avec le sacré, sans compter un antiféminisme rampant qui considérait la femme comme une tentatrice, donc un obstacle à éviter. N’insistons pas trop sur les raisons d’économie au bénéfice de l’Eglise. 

–        On devrait même étudier la relation entre l’essor de la mariologie comme substitut féminin sans risque, dans un contexte où la femme normale était tenue à l’écart des liturgies et des liturges. Cf Marie gardienne de la fidélité des prêtres à leur célibat.

–         Notons enfin que la discipline du célibat obligatoire n’a pas toujours été respectée, loin s’en faut, surtout à certaines époques, même dans les hautes sphères de la hiérarchie. 

–        Le célibat est un très beau charisme, mais il ne peut se vivre, à mon avis, que dans le cadre d’un libre choix, pour qu’il soit un service authentique et procure aussi une certaine forme de bonheur.

–         

Ministères ordonnés féminins

Quant aux ministères féminins, il faudrait commencer par mettre en pratique une évidence : dans tous les services d’Eglise possibles pour les laïcs, il n’y a aucune raison d’en exclure les femmes, lesquelles sont des humains comme les autres.

Pour les ministères ordonnés, c’est un non clair et net de la hiérarchie catholique jusqu’à ce jour. Cf. Paul VI 1976  Jean-Paul II 1994  Rappel par le pape François.

Là aussi peut-être faut-il revenir au message du Nouveau Testament. On y trouve un paradoxe significatif certes, mais qu’il faut dépasser.

 Dans la société et la religion patriarcales qui dominaient alors, le Christ n’a choisi ses apôtres que parmi les hommes. Mais par ailleurs il a fait montre d’une incroyable liberté prophétique dans ses relations avec les femmes.

 Plusieurs le suivirent comme disciples, et jusqu’au bout. Lc 8 

 Il a touché et a été touché par plusieurs femmes en public. Jn 12 Lc 7  

Jésus a dialogué ouvertement avec la Samaritaine en la transformant en missionnaire auprès de sa ville.  Jn 4 

 Il a accepté Marie de Béthanie comme étudiante à ses pieds. Lc 10 

 Marie de Magdala est devenue l’apôtre des apôtres au matin de Pâques. Jn 20  

 Et tout cela, le plus souvent, en assumant les réprobations de la gent masculine patriarcale qui le jugeait.’ Y compris les apôtres.

On peut faire la même constatation chez Paul. Dans la gérance concrète des communautés, il réagit en homme de son temps.

 Les femmes doivent se taire dans les liturgies, I Co 14 ;  elles doivent porter un voile I Co 11   et modérer leurs interventions I Tm 2 ; elles sont évidemment soumises à leur mari.  I Co 11   Ep 5 .

Mais quand Paul se place au niveau des principes, c’est tout différent. Il a cette phrase révolutionnaire, basée sur la merveilleuse nouveauté de l’appartenance au Christ : « Dans le Christ, il n’y a plus le juif et le grec, ni l’homme libre et l’esclave, ni l’homme et la femme. Tous ne font qu’un dans le Seigneur ».   Gal 3,26-28 

Dans la communauté chrétienne, aucune discrimination basée sur ces différences n’est admissible.

Il faut donc choisir aujourd’hui, ou la veine traditionnelle ou la veine prophétique.  Tout nous appelle, dans l’Eglise et dans la société d’aujourd’hui (Cf un certain féminisme comme signe des temps), à préférer résolument la veine prophétique. 

 

Personnellement je ne vois rien dans le Nouveau Testament qui puisse justifier définitivement le fait qu’un bien du royaume, qu’on appelle une grâce -par exemple la possibilité d’accéder à tous les ministères – soit interdite par principe à quelque baptisé que ce soit, et surtout pas parce que ce chrétien est une femme. Une telle discrimination me semble injuste, même théologiquement.

Petite statistique

Avant d’oser, avec prudence et humilité, quelques conclusions personnelles, voici une petite statistique qui peut faire réfléchir :

Dans le canton de Fribourg, au 31 décembre 2022, il y avait 63 prêtres en pastorale, dont 38 venus de l’étranger, soit le 60%. Les prêtres dits retraités sont au nombre de 41. Les femmes en pastorale sont 121, mais avec un équivalant plein temps de 58. Les hommes sont 60. Les diacres une dizaine. Les séminaristes pour tout notre diocèse 5.

En Europe, il faudrait qu’il y ait 12,5 séminaristes pour 100 prêtres si l’on voulait simplement leur remplacement à terme. Ils sont actuellement 9 pour 100.

 

A mes risques et périls

Il nous faut toujours repartir du baptême, de sa riche théologie et de sa profonde spiritualité. Ce qui suppose qu’on reconnaisse à tout baptisé sa pleine dignité et la beauté de sa mission, quelle s’exerce dans l’Eglise ou dans la société, et jusqu’aux périphéries.

 Quoi de plus chrétien que liberté, égalité et fraternité. Ce qui suppose, de la part de tous, une conversion permanente vers un certain état d’esprit, celui de l’humilité dans les services, contre tous les cléricalismes, chez les clercs, mais aussi chez les laïcs. Un travail de tous, « car il est nécessaire que chaque baptisé se sente engagé dans la transformation ecclésiale et sociale  dont nous avons besoin… Il est impossible d’imaginer une conversion de l’agir ecclésial sans la participation active de toutes les composantes du peuple de Dieu. » Pape François  Lettre au peuple de Dieu  20 août 2018

Il est temps de rendre à Dieu toute sa liberté d’appeler, de faire signe parmi tous les baptisés pour, éventuellement, tous les ministères.  Moyennant ensuite discernement rigoureux, formation exigeante, prise en compte des besoins de la communauté et des charismes des personnes, appel et envoi en mission, sans oublier l’accompagnement subséquent. 

Des clefs de mise en pratique partielle existent déjà, par exemple la distinction entre ministères institués (engagement durable, reconnaissance par la communauté, envoi liturgique en mission), les ministère reconnus (moins exigeants que les premiers) et les ministères bénévoles, qui sont si précieux dans nos communautés. Un bouquet ministériel qui n’exclue ni ne marginalise aucune fleur !

Plus que jamais, par les temps qui courent, il nous faut reconnaître, respecter et honorer les charismes et les compétences des laïcs. 

Actuellement, des opérations de suppléances de leur part doivent être suscitées et bien accueillies, par exemple pour l’animation des communautés privées de prêtre proche, la prédication liturgique et certaines célébrations, y compris eucharistiques  Cf ADAP, sacrement des malades….  Sans oublier les diacres dont il faut redéfinir et amplifier leurs missions.

Il faut oser re-promouvoir, dans la dynamique du prochain synode à Rome, les souhaits exprimés il y a 50 et 20 ans par les synodes de chez nous, notamment en ce qui concerne le ministère presbytéral, y compris pour les femmes. 

Il y a un peu de cet esprit dans le texte des vœux de Suisse apportés à Rome en vue du synode prochain :  appel au partage du pouvoir dans l’Eglise sur la base du sacerdoce commun des baptisés, avec accueil à tous, hommes et femmes, divorcés ou non, pauvres, LGBT, et  un appel à reconnaître pleinement le rôle des femmes dans l’Eglise. Synodalia 1 p. 3

La comparaison n’est pas entièrement pertinente, mais chez nos frères et sœurs réformés de Suisse romande, 40 % des pasteurs sont des pasteures, et on ne s’en plaint pas.

Pas facile pour les prêtres -et aussi les laïcs- de sortir du cléricalisme. Je crois beaucoup au rayonnement réformateur, du dedans, chez celles et ceux qui, dans la variété de leurs vocations et engagements, prient ensemble, méditent la parole de Dieu ensemble, célèbrent l’eucharistie ensemble. C’est la base de la fraternité ministérielle inclusive.

Expérience faite, je sais les bienfaits que procurent de belles amitiés entre prêtres, mais aussi avec les laïcs, hommes et femmes, quand on est des partenaires dévoués et loyaux dans l’apostolat au service de l’Evangile en Eglise et pour toute l’humanité. 

Terminons par ces mots de l’apôtre Paul, qui disent l’essentiel : 

I Co 3, 22-23      Tout est à vous, Paul, Apollos ou Céphas, le monde, la vie ou la mort, le présent ou l’avenir. Tout est à vous, mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu.                                                                                                                                                                       II Co 4,5. Non, ce n’est pas nous que nous prêchons, mais le Christ Jésus, Seigneur. Nous ne sommes, nous, que vos serviteurs à cause de Jésus.

Tout est dit !

 

Claude Ducarroz 23 mars 2023

Source : BLOG DE CLAUDE DUCARROZ, le 23 mars 2023

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