Vatican: première prédication de l’Avent du père Cantalamessa

Le père Raniero Cantalamessa, prédicateur de la Maison Pontificale.Le père Raniero Cantalamessa, prédicateur de la Maison Pontificale.  (ANSA)

Vatican: première prédication de l’Avent du père Cantalamessa

Le prédicateur de la Maison Pontificale a entamé ce vendredi ses prédications de l’Avent pour les membres de la Curie, centrant sa réflexion sur le thème «Dieu a envoyé son fils pour que nous soyons adoptés comme fils».

Le père capucin Raniero Cantalamessa a prononcé ce vendredi matin au Vatican sa première prédication de l’Avent, devant les membres de la Curie. Voici l’intégralité de sa catéchèse, traduite en français:

« DIEU A ENVOYÉ SON FILS

POUR QUE NOUS SOYONS ADOPTÉS COMME FILS »

Première Prédication d’Avent 2021

Lors du Carême dernier, j’avais cherché à mettre en évidence le danger de vivre « etsi Christus non daretur », « comme si le Christ n’existait pas ». En poursuivant dans cette ligne, je voudrais, au cours de ces méditations d’Avent, attirer l’attention sur un autre danger semblable : celui de vivre « comme si l’Église n’était que ça », c’est-à-dire des scandales, des controverses, des affrontements de personnalités, des ragots, ou tout au plus quelque titre de mérite dans le domaine social. En bref, une affaire d’hommes comme tout le reste au cours de l’Histoire.

Mon propos est de mettre en lumière la splendeur intérieure de l’Église et de la vie chrétienne. Non pas pour fermer les yeux sur la réalité actuelle ni pour nous soustraire à nos responsabilités, mais pour les affronter dans une juste perspective et ne pas nous laisser écraser par elles. Nous ne pouvons pas demander aux journalistes et aux médias de tenir compte de la manière dont l’Église s’interprète (même s’il serait souhaitable qu’ils le fassent), mais le plus grave serait que nous, hommes d’Église et ministres de l’Évangile, nous finissions par perdre de vue le mystère qui habite l’Église et que nous nous résignions à jouer toujours dehors, à l’extérieur et sur la défensive.

« Ce trésor, nous le portons comme dans des vases d’argile », écrit l’Apôtre en parlant de l’annonce de l’Évangile (2 Co 4, 7). Il serait insensé de passer tout son temps à discuter du « vase d’argile », en oubliant « le trésor ». L’Apôtre nous aide précisément à saisir le positif qu’il y a dans une telle situation. « Ainsi », ajoute-t-il, « on voit bien que cette puissance extraordinaire appartient à Dieu et ne vient pas de nous ». (2 Co 4, 7)

Il en va de l’Église comme des vitraux d’une cathédrale. (J’en ai fait l’expérience en visitant celle de Chartres). Si l’on regarde les vitraux de l’extérieur, de la voie publique, on ne voit que des morceaux de verre sombre maintenus par des bandes de plomb tout aussi sombres. Mais si l’on entre et que l’on regarde ces mêmes vitraux à contre-jour, quelle splendeur de couleurs, d’histoires et de sens devant ses yeux ! Nous nous proposons donc de regarder l’Église de l’intérieur, au sens le plus fort du terme, à la lumière du mystère dont elle est porteuse. 

Pendant le Carême, nous avons été guidés par le dogme chalcédonien du Christ, vrai homme, vrai Dieu et une personne. Nous nous laisserons guider ici par l’un des textes liturgiques les plus typiques de l’Avent, à savoir Galates 4, 4-7. Voici ce qu’il dit :

« Mais lorsqu’est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et soumis à la loi de Moïse, afin de racheter ceux qui étaient soumis à la Loi et pour que nous soyons adoptés comme fils. Et voici la preuve que vous êtes des fils : Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! Ainsi tu n’es plus esclave, mais fils, et puisque tu es fils, tu es aussi héritier. »

Dans sa brièveté, ce passage est une synthèse de tout le mystère chrétien. La Trinité y est présente : Dieu le Père, son Fils et le Saint-Esprit ; il y a l’Incarnation : « Dieu a envoyé son Fils » ; tout cela non pas dans l’abstrait et hors du temps, mais dans une histoire de salut : « dans la plénitude des temps ». Il y a aussi la présence discrète mais essentielle de Marie : « né d’une femme ». Il y a enfin le fruit de tout cela, des hommes et des femmes devenus enfants de Dieu et temple de l’Esprit Saint.

Fils de Dieu !

Dans cette première méditation, nous réfléchissons sur la première partie du texte : « Dieu a envoyé son Fils pour que nous soyons adoptés comme fils ». La paternité de Dieu est au cœur même de la prédication de Jésus. Dans l’Ancien Testament aussi, Dieu est considéré comme un père. La nouveauté est que désormais, Dieu est considéré non pas tant comme le « père de son peuple Israël », dans un sens pour ainsi dire collectif, mais comme le père de tout être humain, qu’il soit juste ou pécheur, et donc dans un sens individuel et personnel. Il prend soin de chacun comme s’il était l’unique, il connaît les besoins et les pensées de chacun et va jusqu’à compter les cheveux sur sa tête.

L’erreur commise par la théologie libérale à cheval sur les XIXème et XXème siècles (notamment par son plus illustre représentant, Adolf von Harnack) a été de faire de cette paternité l’essence de l’Évangile, en faisant abstraction de la divinité du Christ et du mystère pascal. Une autre erreur (initiée avec l’hérésie de Marcion au IIème siècle et jamais complètement surmontée) consiste à voir dans le Dieu de l’Ancien Testament un Dieu juste, saint, puissant et tonitruant, et dans le Dieu de Jésus-Christ un Dieu papa tendre, affable et miséricordieux.

Non, la nouveauté du Christ ne consiste pas en cela. Elle consiste plutôt dans le fait que Dieu, restant celui qu’il était dans l’Ancien Testament, c’est-à-dire trois fois saint, juste et tout-puissant, nous est maintenant donné comme papa ! C’est là l’image fixée par Jésus au début du Notre Père et qui contient en germe tout le reste : « Notre Père qui es aux cieux » : « qui es aux cieux », c’est-à-dire toi qui es très haut, transcendant, aussi éloigné de nous que le ciel de la terre ; mais « notre père », ou comme dans l’original « Abba ! », quelque chose de semblable à notre papa, mon père.

C’est aussi l’image de Dieu que l’Église a placée au début de son credo. « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant » : père, mais tout-puissant ; tout-puissant, mais père. C’est d’ailleurs ce dont tout enfant a besoin, d’avoir un père qui se penche sur lui, qui est tendre, avec qui il peut jouer, mais qui est en même temps fort et sûr pour le protéger, lui insuffler courage et liberté.

Dans la prédication de Jésus, on commence à entrevoir la véritable nouveauté qui va tout changer.  Dieu n’est pas seulement père au sens métaphorique et moral, dans la mesure où il a créé son peuple et en prend soin. Il est aussi – et avant tout – vrai père d’un vrai fils qu’il a engendré « dès avant l’aube », c’est-à-dire avant le début du temps, et ce sera grâce à ce Fils unique que les hommes pourront eux aussi devenir enfants de Dieu au sens réel et pas seulement métaphorique. C’est la nouveauté qui transparaît dans la manière dont Jésus  s’adresse habituellement au Père en l’appelant Abbà, et aussi dans ses paroles : « Personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. » (Mt 11, 27)

Il faut cependant remarquer que dans la prédication du Jésus terrestre n’apparaît pas encore toute la nouveauté apportée par lui concernant la paternité de Dieu envers les hommes. Le domaine d’application du titre « Père » reste le domaine moral, c’est-à-dire qu’il sert à définir la manière dont Dieu agit envers l’humanité et le sentiment que les hommes doivent avoir envers Dieu. La relation est de type existentiel, pas encore ontologique et essentielle. C’est pour cela qu’il fallait le mystère pascal de sa mort et de sa résurrection.

Paul reflète cette étape postpascale de la foi. Grâce à la rédemption opérée par le Christ et qui nous est appliquée dans le baptême, nous ne sommes plus enfants de Dieu au sens moral seulement, mais aussi au sens réel, ontologique. Nous sommes devenus « fils dans le Fils » ; le Christ est devenu « le premier-né d’une multitude de frères ». (Rm 8, 29)

Pour exprimer tout cela, l’Apôtre emploie l’idée de l’adoption : « … pour que nous soyons adoptés comme fils »« Il nous a prédestinés à être des fils adoptifs » (Ep 1, 5). Ce n’est qu’une analogie et, comme toute analogie, elle est insuffisante pour exprimer la plénitude du mystère. L’adoption humaine est en soi un fait juridique. Le fils adopté prend le nom de famille, la citoyenneté, la résidence de celui qui l’adopte, mais ne partage ni son sang, ni l’ADN du père ; il n’y a eu ni conception, ni douleurs, ni accouchement. Ce n’est pas comme ça pour nous. Dieu nous transmet, non seulement le nom de fils, mais aussi sa vie intime, son Esprit qui est, pour ainsi dire, son ADN. Par le baptême, la vie même de Dieu coule en nous.

Sur ce point, Jean est plus audacieux que Paul. Il ne parle pas d’adoption, mais de vrai et propre engendrement, de naissance de Dieu. Ceux qui ont cru au Christ « sont nés de Dieu » (Jn 1, 13) ; dans le baptême se réalise une naissance « de l’Esprit », on « renaît d’en haut » (cf. Jn 3, 5-6).

De la foi à l’admiration

Voilà jusqu’ici les vérités de notre foi. Mais ce n’est pas sur elles que je voudrais m’attarder. Ce sont des choses que nous connaissons et que nous pouvons lire dans n’importe quel manuel de théologie biblique, dans le Catéchisme de l’Église catholique et dans des livres de spiritualité… Que visons-nous donc de différent avec cette réflexion ?

Pour le découvrir, je pars d’une phrase de notre Saint-Père dans sa catéchèse sur la Lettre aux Galates lors de l’audience générale du 8 septembre dernier. Après avoir cité notre texte sur l’adoption comme fils, il ajoutait : « Nous, chrétiens, considérons souvent comme évidente cette réalité d’être fils de Dieu. Il est bon au contraire de se souvenir toujours avec reconnaissance du moment où nous le sommes devenus, celui de notre baptême, pour vivre avec une plus grande conscience le grand don reçu. » 

Voilà le danger mortel que nous courons, qui est de considérer comme acquises les choses les plus sublimes de notre foi, y compris celle d’être rien de moins que fils de Dieu, fils du créateur de l’univers, fils du tout-puissant, fils de l’éternel, fils du donateur de vie. Dans sa lettre sur l’Eucharistie, écrite peu avant sa mort, saint Jean-Paul II parlait de « l’admiration eucharistique » que les chrétiens doivent redécouvrir[1]. Nous devons dire la même chose pour la filiation divine, il nous faut passer de la foi à l’admiration. J’ose dire : de la foi à l’incrédulité ! Une incrédulité toute spéciale, celle de celui qui croit, sans pouvoir admettre ce en quoi il croit, tant cela lui paraît énorme et impensable.

En effet, être enfant de Dieu comporte une conséquence que l’on ose à peine formuler, tant elle donne le vertige. Grâce à elle, le fossé ontologique séparant Dieu de l’homme est moindre que le fossé ontologique séparant l’homme du reste de la création ! Oui, parce que par la grâce, nous devenons « participants de la nature divine » (2 P 1, 4).

Un exemple, qui parlera mieux que divers arguments, pour comprendre ce que signifie ne pas tenir pour acquis le fait d’être fils de Dieu. Après sa conversion, sainte Marguerite de Cortone traverse une période de terrible désolation. Dieu semble être en colère contre elle et lui fait parfois remonter à la mémoire, un par un, tous les péchés qu’elle a commis jusque dans les moindres détails, au point qu’elle n’a qu’une envie, disparaître de la surface de la terre. Un jour, après la communion, une voix s’élève soudain en elle : « Ma fille ! » Elle, qui a résisté à la vue de tous ses péchés, ne peut résister à la douceur de cette voix ; elle tombe en extase, et pendant cette extase les témoins présents l’entendent répéter, bouleversée d’admiration :

« Je suis sa fille, il l’a dit. Ô douceur infinie de mon Dieu ! Ô parole si longtemps désirée et sollicitée avec toute la ferveur de mon cœur ! Ô parole dont l’audition est de toute suavité et le souvenir de toute joie ! La douceur surpasse toute douceur ! Un océan de joie ! Ma fille ! Mon Dieu me l’a dit ! Ma fille ![2] » 

Bien avant sainte Marguerite, l’apôtre Jean avait fait l’expérience de ce même coup de foudre : « Voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes. » (1 Jn 3, 1) Voilà une phrase à lire clairement avec un point d’exclamation.

Délier son baptême

Pourquoi est-il si important de passer de la foi à l’admiration, du contenu de la foi chrétienne (fides quae) à l’acte de foi (fides qua) ? Ne suffit-il pas de croire, et c’est bon ?  Non, et pour une raison très simple : parce que c’est cela – et rien que cela – qui change vraiment la vie !

Essayons de voir quel est le chemin qui mène à ce nouveau niveau de foi. Le Saint-Père, nous venons de l’entendre, nous invite à revenir à notre baptême. Pour comprendre comment un sacrement reçu il y a si longtemps, souvent au début de la vie, peut soudainement revenir à la vie et libérer l’énergie spirituelle, nous devons garder à l’esprit certains éléments de la théologie sacramentelle.

La théologie catholique connaît l’idée de sacrement valide et licite, mais « lié ». Le baptême est souvent précisément un sacrement lié. On dit d’un sacrement qu’il est « lié » si son fruit reste ligoté, inutilisé, faute de certaines conditions qui en empêchent l’efficacité. On en a un exemple extrême dans le cas du sacrement du mariage ou des ordres sacrés reçus en état de péché mortel. Dans ces conditions, ces sacrements ne peuvent conférer aucune grâce aux personnes. Cependant, une fois l’obstacle du péché levé par une bonne confession, on parle d’une reviviscence du sacrement (reviviscit) grâce au don de Dieu fidèle et irrévocable, sans qu’il soit nécessaire de répéter le rite sacramentel[3].

Le cas du mariage ou de l’ordre sacré est, disais-je, un cas extrême, mais d’autres cas sont possibles dans lesquels le sacrement, sans être complètement lié, n’est pas non plus complètement dissous, c’est-à-dire libre d’exercer ses effets. Dans le cas du baptême, qu’est-ce qui fait que le fruit du sacrement reste lié ? Les sacrements ne sont pas des rites magiques qui agissent machinalement, à l’insu de l’homme, ou sans sa collaboration. Leur efficacité est le fruit d’une synergie, ou collaboration, entre la toute-puissance divine (concrètement, la grâce du Christ ou le Saint-Esprit) et la liberté humaine.

Tout ce qui, dans le sacrement, dépend de la grâce et de la volonté du Christ est désigné comme « l’œuvre accomplie » (opus operatum), c’est-à-dire l’œuvre déjà réalisée, fruit objectif et indéfectible du sacrement, lorsqu’il est administré de manière valide ; tout ce qui, par contre, dépend de la liberté et des dispositions du sujet est désigné comme « l’œuvre à accomplir » (opus operantis), c’est-à-dire l’œuvre à réaliser, la contribution de l’homme.

La part de Dieu ou la grâce du baptême est multiple et très riche : filiation divine, rémission des péchés, inhabitation de l’Esprit Saint, vertus théologales de foi, espérance et charité infusées en germe dans l’âme. La contribution de l’homme consiste essentiellement dans la foi ! « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ». (Mc 16, 16) Il existe un synchronisme parfait entre grâce et liberté ; c’est comme lorsque les deux pôles, positif et négatif, se touchent et libèrent ainsi la lumière.

Dans le baptême reçu enfant (mais aussi dans le baptême reçu adulte, s’il n’a pas été accompagné d’une conviction intime et d’une participation), ce synchronisme vient à manquer. Il ne s’agit pas d’abandonner la pratique du baptême des enfants. L’Église l’a toujours pratiquée et défendue avec raison, considérant le baptême comme un don de Dieu, avant même d’être le fruit d’une décision humaine. Il s’agit plutôt de prendre acte de ce que cette pratique implique dans la nouvelle situation historique que nous vivons.

Autrefois, lorsque tout l’environnement était chrétien et imprégné de foi, cette foi pouvait s’épanouir, même si c’était progressif. L’acte de foi libre et personnel était « supplanté par l’Église » et exprimé, comme par personne interposée, par les parents et les parrain et marraine. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’environnement dans lequel l’enfant grandit n’est pas de nature à l’aider à faire grandir la foi en lui ; ce n’est souvent pas le cas dans la famille, ce l’est encore moins souvent à l’école, et encore moins dans la société et la culture.

Voilà pourquoi j’ai parlé du baptême comme d’un sacrement « lié ». C’est comme un colis-cadeau très riche, resté scellé, comme certains cadeaux de Noël oubliés quelque part, avant même d’avoir été ouverts. Celui qui le possède a les « titres » pour accomplir tous les actes nécessaires à la vie chrétienne et aussi pour en tirer un certain fruit, bien que partiel, mais il ne possède pas la plénitude de la réalité. Dans le langage de saint Augustin, il possède le sacrement (sacramentum), mais pas – du moins pleinement – la réalité de celui-ci (la res sacramenti).

Si nous sommes ici à méditer sur cela, cela signifie que nous avons cru, qu’en nous la foi s’est ajoutée au sacrement. Que nous manque-t-il donc encore ? Il nous manque la foi-admiration, cet écarquillement des yeux et ce « Oh ! » d’émerveillement à l’ouverture du cadeau qui est la récompense la plus appréciée de celui qui a fait le cadeau. Le baptême – disaient les Pères grecs – est une « illumination » (photismos). Cette illumination s’est-elle déjà produite en nous ?

Posons-nous la question : est-il possible – ou plutôt, est-il permis – d’aspirer à ce niveau différent de foi dans lequel non seulement on croit, mais on expérimente et on « savoure » la vérité crue ? La spiritualité chrétienne s’est souvent accompagnée d’une réserve, voire (comme dans le cas des Réformateurs) d’un rejet de la dimension expérientielle et mystique de la vie chrétienne, considérée comme quelque chose d’inférieur et de contraire à la foi pure. Cependant, malgré les abus qui se sont produits, dans la tradition chrétienne, le courant sapientiel qui place le sommet de la foi dans le fait de « savourer » la vérité des choses crues, dans le « goût » de la vérité, y compris le goût amer de la vérité de la croix, ne s’est jamais estompé.

Dans le langage biblique, le terme connaître ne signifie pas avoir une idée d’une chose qui reste extérieure et séparée de moi ; il signifie entrer en relation avec elle, en faire l’expérience. (On parle même de connaître sa femme, ou de connaître la perte de ses enfants !). Jean l’évangéliste s’exclame : « Nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru » (1 Jn 4, 16) et encore : « Nous croyons, et nous savons que tu es le Saint de Dieu » (Jn 6, 69). Pourquoi « reconnu et cru » ? Qu’est-ce que « reconnu » ajoute à « cru » ? Il ajoute cette certitude intérieure par laquelle la vérité s’impose à l’esprit et l’on est obligé de s’exclamer en soi-même : « Oui, c’est vrai, il n’y a pas de doute, c’est vraiment ainsi ! ». La vérité crue devient une réalité vécue« Fides non terminatur ad enuntiabile sed ad rem », écrivait saint Thomas d’Aquin, c’est-à-dire « La foi ne s’achève pas dans les propositions, mais dans les réalités[4] » (qu’elles expriment). On ne cesse jamais de découvrir les conséquences pratiques qui dérivent de ce principe.

Le rôle de la parole de Dieu

Comment rendre possible ce saut de qualité de la foi à l’admiration de se savoir fils de Dieu ? La première réponse est : la parole de Dieu ! (Il existe un deuxième moyen tout aussi essentiel – l’Esprit Saint – mais nous le laissons pour la prochaine méditation). Saint Grégoire le Grand compare la Parole de Dieu au silex, c’est-à-dire à la pierre qui servait autrefois à produire des étincelles et à allumer le feu. Il faut, dit-il, faire avec la Parole de Dieu ce que l’on fait avec le silex : la frapper à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’une étincelle se produise[5].  La ruminer, se la répéter, même à voix haute. 

Dans un temps de prière ou d’adoration, essayons de répéter en nous, sans nous lasser et avec un vif désir : « Fils de Dieu ! Je suis fils, je suis fille de Dieu. Dieu est mon père ! »  Ou simplement de dire : « Notre Père qui es aux cieux », en le répétant longtemps, sans aller plus loin. Il est ici plus nécessaire que jamais de se rappeler les paroles de Jésus : « Frappez, on vous ouvrira » (Mt 7, 7). Tôt ou tard, lorsque vous vous y attendrez peut-être le moins, cela se produira : la réalité des mots, même si ce n’est que pour un instant, explosera en vous et cela vous suffira pour le reste de votre vie. Mais même si rien de marquant ne se produit, sachez que vous avez obtenu l’essentiel ; le reste vous sera donné au ciel : « Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est » (1 Jn 3, 2).

Tous frères !

Un résultat immédiat de tout cela est que l’on prend conscience de sa propre dignité. « Ô chrétien, prend conscience de ta dignité », nous exhorte saint Léon le Grand au cours de la nuit de Noël. « Puisque tu participes maintenant à la nature divine, ne dégénère pas en revenant à la déchéance de ta vie passée[6] ». On raconte que la fille d’un roi de France, orgueilleuse et acariâtre, réprimandait sans cesse une de ses servantes ; un jour elle lui lança en criant : « Ne sais-tu pas que je suis la fille de ton roi ? » Ce à quoi la servante répondit : « Et toi, ne sais-tu pas que je suis la fille de ton Dieu ? »

Un autre résultat, encore plus important, est l’on prend conscience de la dignité des autres, qui sont aussi fils et filles de Dieu. Pour nous chrétiens, la fraternité humaine a sa raison ultime dans le fait que Dieu est père de tous, que nous sommes tous fils et filles de Dieu, et donc frères et sœurs entre nous. Il ne peut y avoir de lien plus fort que celui-ci et, pour nous chrétiens, de raison plus urgente de promouvoir la fraternité universelle. Saint Cyprien disait : « Celui qui n’a pas l’Église comme mère ne peut pas avoir Dieu comme Père[7] ». Nous devons ajouter : « Celui qui n’a pas son prochain comme frère ne peut avoir Dieu comme père ».

Il y a une chose, par conséquent, que nous allons essayer de ne plus faire. Nous ne dirons pas, même tacitement, à Dieu le Père : « Choisis : c’est moi ou mon adversaire ; déclare de quel côté tu es ! » On ne peut imposer à un père cette alternative cruelle de choisir entre deux fils, simplement parce qu’ils sont en conflit l’un avec l’autre. Nous ne tenterons donc pas Dieu en lui demandant d’épouser notre cause contre notre frère.

Lorsque nous serons en désaccord avec un frère, avant même d’affirmer et d’argumenter notre point de vue (qui est légitime et parfois juste), nous dirons à Dieu : « Père, sauve mon frère, sauve-nous tous les deux ; je ne veux pas avoir raison et lui tort. Je souhaite que lui aussi soit dans la vérité, ou du moins de bonne foi ». Cette miséricorde les uns envers les autres est indispensable pour vivre la vie de l’Esprit et la vie communautaire sous toutes ses formes. Elle est indispensable pour la famille et pour toute communauté humaine et religieuse, y compris la Curie romaine. « Nous sommes », dit saint Augustin, « des vases d’argile : nous nous blessons les uns les autres rien qu’en nous touchant[8] ».

Nous avons rappelé plus haut les exclamations de sainte Marguerite de Cortone lorsqu’elle se sentait intérieurement appelée par Dieu « ma fille » : « Je suis sa fille, il l’a dit… Océan de joie ! Ma fille ! Mon Dieu me l’a dit ! Ma fille ! » Puissions-nous un jour faire cette même expérience, en entendant cette même voix de Dieu, qui, cette fois, ne résonne pas dans notre esprit (qui peut se tromper !), mais qui est écrite, noir sur blanc, sur la page de la Bible que nous méditons : « Tu n’es plus esclave, mais fils. Et puisque fils, héritier aussi ! »

L’Esprit Saint, nous le verrons la prochaine fois si Dieu le veut, est prêt à nous aider dans cette entreprise.

[1] Saint Jean Paul II, Ecclesia de Eucharistia, 6.

[2] Giunta Bevegnati, Légende de la vie et des miracles de la Bienheureuse Marguerite de Cortone, Nabu Press, 2018.

[3] Cf. A. Michel, Reviviscence des sacrements, in DTC, XIII,2, Paris 1937, coll. 2618-2628.

[4] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, II-II, 1, 2, ad 2.

[5] Grégoire le Grand, Homélies sur Ezéchiel, I, 2, 1.

[6] Léon le Grand, Sermon pour Noël, 3.

[7] Cyprien, De unitate Ecclesiae, 6.

[8] Augustin, Discours, 69 (PL 38, 440).

Source: VATICANNEWS, le 3 décembre 2021

Voir aussi le site officiel du Card. Raniero Cantalamessa

Le cardinal Cantalamessa offre une méditation sur la nature divine du Christ

Le cardinal Cantalamessa prononçant sa troisième méditation du Carême, le 12 mars 2021 en Salle Paul VI.Le cardinal Cantalamessa prononçant sa troisième méditation du Carême, le 12 mars 2021 en Salle Paul VI. 

Le cardinal Cantalamessa offre une méditation sur la nature divine du Christ

Pour son troisième enseignement du Carême 2021, le prédicateur de la Maison pontificale s’est penché sur la nature du Christ, après avoir abordé la semaine dernière sa nature humaine.

Pour cette nouvelle méditation du vendredi matin, le cardinal Raniero Cantalamessa a poursuivi son exploration de la figure du Christ, à travers le dogme, c’est-à-dire non pas sous la forme d’une figure idéalisée ou humanisée comme le présentent certains courants, mais «le Christ vrai homme, le Christ vrai Dieu, le Christ une seule personne».

«La terminologie dogmatique de l’Église primitive est comme un château enchanté, dans lequel se trouvent des princes et les plus gracieuses des princesses, plongés dans un sommeil profond. Il suffit tout simplement de les réveiller pour qu’ils se mettent debout et apparaissent dans toute leur gloire», indiquait avec une certaine emphase poétique le philosophe Kierkegaard dans son Journal, cité par le prédicateur de la Maison pontificale en guise de préambule.

Le dogme du Christ «vrai Dieu»

Le cardinal Cantalamessa a tout d’abord proposé un plongeon dans l’Histoire, dans le contexte des persécutions menées au IIe siècle contre les premières communautés chrétiennes disséminées dans l’Empire romain. «En l’an 111 ou 112 après J.-C., Pline le Jeune, gouverneur de la Bithynie et du Pont, écrivait une lettre à l’empereur Trajan, pour lui demander des instructions sur la manière dont il convenait de se comporter dans les procès intentés contre les chrétiens. D’après les informations qu’il avait prises – écrivait-il à l’empereur – “toute leur erreur ou leur faute avait été renfermée dans ces points: qu’à un jour marqué, ils s’assemblaient avant le lever du soleil, et chantaient tour à tour des vers à la louange de Christ, comme s’il eût été dieu: carmen Christo quasi Deo dicere”.  Nous sommes en Asie Mineure, quelques années après la mort du dernier Apôtre, Jean, et les chrétiens proclament déjà, dans leur liturgie, la divinité du Christ! La foi en la divinité du Christ est née avec la naissance de l’Église», a raconté le prédicateur franciscain.

Proposant ensuite «une brève reconstitution de l’histoire du dogme de la divinité du Christ», le cardinal Cantalamessa a rappelé que c’est lors du Concile de Nicée en 325 que fut constituée cette affirmation du Credo: «Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ […] vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré non pas créé, de même nature que le Père». Le sens de cette formulation est de montrer que «dans toute langue et à toute époque, on doit reconnaître le Christ comme Dieu dans le sens le plus fort et le plus élevé que le mot Dieu a dans telle langue et telle culture, et pas dans un autre sens dérivé et secondaire».

Mais la diffusion de ce cadre théologique et dogmatique a été lente. «Il fallut près d’un siècle de mise au point avant que cette vérité ne fût reçue, dans sa radicalité, par l’ensemble de la chrétienté. Une fois surmontés les retours de l’arianisme dus à l’arrivée de peuples barbares qui avaient reçu la première évangélisation des hérétiques (Goths, Wisigoths et Lombards), le dogme devint le patrimoine pacifique de toute la chrétienté, tant orientale qu’occidentale», a expliqué le cardinal. 

Beaucoup plus tard, la Réforme protestante a ouvert une brèche dont les conséquences ont dépassé ses propres acteurs. «En réaction au formalisme et au nominalisme qui réduisent les dogmes à des exercices de virtuosité spéculative», les réformateurs protestants opposent «une connaissance subjective, intime ; au témoignage extérieur de l’Église – et parfois même des Écritures – sur Jésus, on préfère le « témoignage intérieur » que l’Esprit Saint rend à Jésus dans le cœur de tout croyant».

«Les Lumières et le rationalisme y ont trouvé le terrain propice à la démolition du dogme, a expliqué le cardinal Cantalamessa. Pour Kant, ce qui compte, c’est l’idéal moral proposé par le Christ, plutôt que sa personne. La théologie libérale du XIXe siècle réduit pratiquement le christianisme à la seule dimension éthique et en particulier à l’expérience de la paternité de Dieu. On dépouille l’Évangile de tout le surnaturel: miracles, visions, résurrection du Christ. Le christianisme devient seulement un sublime idéal éthique qui peut faire abstraction de la divinité du Christ et même de son existence historique.» C’est cette logique idéaliste qui a poussé Gandhi à écrire cet aveu paradoxal: «Il ne m’importerait même pas que quelqu’un prouve que l’homme Jésus n’a jamais réellement vécu et que ce que nous lisons dans les évangiles n’est que le fruit de l’imagination de l’auteur. Le Sermon sur la Montagne n’en resterait pas moins vrai à mes yeux».

Au XXe siècle, une certaine dérive s’est poursuivie dans l’enseignement académique, sous l’influence notamment de l’enseignement du théologien luthérien allemand Rudolf Bultmann (1884-1976). Sous couvert d’une logique de «démythologisation» et de rupture avec l’enseignement traditionnel, de nombreux théologiens en sont revenus inconsciemment à des interprétations datant de l’Antiquité, qui considéraient que Dieu pouvait certes agir dans la personne de Jésus, mais que Jésus n’était pas Dieu lui-même. «On dit vouloir ainsi interpréter le dogme ancien avec des catégories modernes, mais en réalité on ne fait que reproposer, parfois dans les mêmes termes, des solutions archaïques (Paul de Samosate, Marcel d’Ancyre, Photin) déjà évaluées et rejetées par la conscience de l’Église», a averti le prédicateur de la Maison pontificale.

En revenir à la clarté manifestée dans les Évangiles

Il faut donc revenir à la question posée par Jésus, qui «ne s’intéresse pas tant à ce que « les gens » disent de lui, mais à ce que ses disciples disent de lui. La question est toujours dans l’air: « Et vous, que dites-vous? Pour vous, qui suis-je? » (Mt 16, 15.)»

Le prédicateur a donc relevé les occurrences de cette nature de Jésus dans les Évangiles Synoptiques, des textes dans lesquels «la divinité du Christ n’est jamais ouvertement déclarée, mais elle est continuellement sous-entendue. Rappelons quelques paroles de Jésus: « le Fils de l’homme a le pouvoir, sur la terre, de pardonner les péchés » (Mt 9, 6); « personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils » (Mt 11, 27); « Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas » (cette parole-ci est présente à l’identique dans les trois Synoptiques); « le Fils de l’homme est maître, même du sabbat » (Mc 2, 28); « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs » (Mt 25, 31-32). Qui, sinon Dieu, peut pardonner les péchés en son propre nom et se proclamer juge ultime de l’humanité et de l’Histoire?», s’est interrogé le cardinal Cantalamessa.

«Tout comme il suffit d’un cheveu ou d’une goutte de salive pour relever l’ADN d’une personne, une seule ligne de l’Évangile suffit, si on la lit sans a priori, pour relever l’ADN de Jésus, pour découvrir ce qu’il pensait de lui-même, mais ne pouvait dire ouvertement pour ne pas être mal compris. La transcendance divine du Christ transpire littéralement à chaque page de l’Évangile», a-t-il expliqué.

«Mais c’est surtout Jean qui a fait de la divinité du Christ le but premier de son Évangile, le thème qui unifie tout. Il le conclut en disant: « Mais ceux-là [ces signes] ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom » (Jn 20, 31), et il conclut sa première lettre avec quasiment les mêmes mots: « Je vous ai écrit cela pour que vous sachiez que vous avez la vie éternelle, vous qui mettez votre foi dans le nom du Fils de Dieu » (1 Jn 5, 13)», a expliqué le prédicateur.

Frappé par la parole « JE SUIS » écrite volontairement en lettre capitale dans le lectionnaire d’un monastère où il avait célébré une messe, le cardinal Cantalamessa a délivré un témoignage personnel de son émotion devant ces deux mots très simples, mais qui résument l’essentiel de la façon dont Jésus s’est lui-même défini. «C’était le temps pascal et il semblait que le Ressuscité lui-même proclamait son nom divin devant le ciel et la terre. Son « JE SUIS » illuminait et remplissait l’univers. Je me sentais tout petit, comme quelqu’un qui assiste, par hasard et à l’écart, à une scène improvisée et extraordinaire, ou à un grand spectacle de la nature. Ce ne fut qu’une simple émotion de foi, rien de plus, mais de celles qui, une fois passées, laissent dans le cœur une empreinte indélébile.»

Saint Jean, qui fut peut-être centenaire, a eu le temps de développer une réflexion thélogique très ample. «Il faut s’étonner de l’exploit que l’Esprit de Jésus a permis à Jean de porter à son terme. Il a embrassé les thèmes, les symboles, les attentes, tout ce, en somme, qu’il y avait de religieusement vivant, tant dans le monde juif que dans le monde hellénistique, faisant en sorte que tout cela serve une seule idée, mieux, une seule personne: Jésus Christ est le Fils de Dieu et le Sauveur du monde. Il a appris la langue des hommes de son temps, afin de crier de toutes ses forces l’unique vérité qui sauve, la Parole par excellence, « le Verbe ».»

«Seule une certitude révélée, qui a derrière elle l’autorité et la puissance même de Dieu et de son Esprit, pouvait se déployer dans un livre avec une telle insistance et une telle cohérence, arrivant, à partir de mille points différents, toujours à la même conclusion, à savoir, l’identité totale de nature entre le Père et le Fils: « Le Père et moi, nous sommes UN. » (Jn 10, 30)», a insisté le cardinal Cantalamessa.

Dans les différents niveaux de la vie spirituelle, et notamment dans le vaste champ des relations œcuméniques, les chrétiens doivent toujours «intérioriser la foi»«retrouver ses racines», non pas seulement en répétant le Credo mais en saisissant pleinement le sens et l’amplitude. C’est notamment la responsabilité des professeurs de théologie, qui enseignent aux futurs prêtres, et dont le manque de clarté dogmatique peut donc rejaillir, pour des générations entières, sur la santé spirituelle du peuple de Dieu. «Il me semble que l’on devrait avant tout s’assurer d’une chose, que ceux qui enseignent la théologie aux futurs ministres de l’Évangile croient fermement en la divinité du Christ. Pour s’en assurer par un discernement franc et fraternel, mieux qu’avec un serment. Après le Concile, il y a eu toute une génération de prêtres (certainement pas à cause du Concile !) qui ont fini le séminaire et se sont présentés à l’ordination avec des idées très confuses et floues sur le Jésus qu’ils devaient annoncer au peuple et rendre présent sur l’autel lors de la messe. De nombreuses crises sacerdotales, j’en suis convaincu, ont commencé et continuent à partir d’ici», a reconnu le prédicateur.

L’œcuménisme doit se vivre dans la référence à la nature divine du Christ

L’œcuménisme offre un horizon passionnant de débats et d’approfondissement spirituel, mais ce chemin n’est pas exempt de risques. «Une unité nouvelle et invisible est en train de se former, qui passe par les différentes Églises. Cette unité invisible et spirituelle a un besoin vital, à son tour, du discernement de la théologie et dumagistère, afin de ne pas tomber dans le danger du fondamentalisme ou d’un subjectivisme effréné et desordonné. Mais une fois qu’on voit cette tentation et qu’on la surmonte, c’est un fait que l’on ne peut plus se permettre d’ignorer.»

«Il existe des bâtiments ou des structures métalliques fabriqués de telle sorte que si l’on touche un certain point ou si l’on soulève une certaine pierre, tout s’effondre. Telle est la construction de la foi chrétienne, et la « pierre angulaire » qui est la sienne est la divinité du Christ. Si on l’enlève, tout s’écroule et s’effondre, à commencer par la foi en la Trinité. De qui la Trinité est-elle formée si le Christ n’est pas Dieu ? Ce n’est pas pour rien, dès qu’on met la divinité du Christ entre parenthèses, que l’on offre le même sort à la Trinité», a-til averti.

Le cardinal Cantalamessa a cité ces paroles essentielles de saint Augustin: «C’est peu de croire que le Christ est mort: les païens, les Juifs, les impies le croient aussi. Tous croient qu’il est mort ; la foi chrétienne consiste à croire en sa résurrection». Il a tiré de cette réflexion cette déduction simple: «Tous croient que Jésus est un homme ; ce qui fait la différence entre croyants et non-croyants, c’est de croire qu’il est aussi Dieu. La foi des chrétiens est la divinité du Christ!»

Face à toutes les impasses philosophiques de la pensée moderne, «celui qui croit au Christ a la possibilité de résister à la grande tentation du non-sens de la vie qui conduit souvent au suicide. Qui croit au Christ ne marche pas dans les ténèbres ; il sait d’où il vient, il sait où il va et ce qu’il doit faire en attendant. Il sait surtout qu’il est aimé par quelqu’un et que cette personne a donné sa vie pour le lui prouver!», a martelé le cardinal.

C’est précisément parce que le Christ est le «vrai Dieu » qu’il est aussi «la vie éternelle», et qu’il donne la vie éternelle. «Cela n’efface pas nécessairement notre peur de la mort, mais donne au croyant l’assurance que notre vie ne s’arrête pas avec elle», a conclu le prédicateur, répétant en épilogue le deuxième article du Credo:

«Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ

le Fils unique de Dieu,

né du Père avant tous les siècles

Il est Dieu, né de Dieu,

Lumière, né de la Lumière,

vrai Dieu, né du vrai Dieu,

engendré, non pas créé,

de même nature que le Père,

et par Lui tout a été fait.»

Source: VATICANNEWS, le 12 mars 2021

TEXTE INTEGRAL SUR LE SITE OFFICIEL DU CARD. Raniero CANTALAMESSA:

 » POUR VOUS, QUI SUIS-JE ?  » JÉSUS-CHRIST  » VRAI DIEU  » – 3EME PRÉDICATION DE CARÊME

Rappelons brièvement le thème et l’esprit de ces méditations de Carême. Nous nous sommes proposé de réagir à la tendance répandue de parler de l’Église « etsi Christus non daretur », comme si le Christ n’existait pas, comme si on pouvait tout comprendre en dehors de lui. Nous nous sommes donc proposé d’y répondre d’une manière différente de l’habitude, non pas en essayant de faire changer d’avis le monde et ses moyens de communication, mais en réitérant et en intensifiant notre foi dans le Christ. Non pas d’un point de vue apologétique, mais spirituel.
Nous avons choisi pour parler du Christ la voie la plus sûre qui est celle du dogme, le Christ vrai homme, le Christ vrai Dieu, le Christ une seule personne. Cette voie du dogme est tout sauf vieille et dépassée. « La terminologie dogmatique de l’Eglise primitive » – écrivait Kierkegaard, l’un des plus grands représentants de la pensée existentielle moderne – « est comme un château enchanté, dans lequel se trouvent des princes et les plus gracieuses des princesses, plongés dans un sommeil profond. Il suffit tout simplement de les réveiller pour qu’ils se mettent debout et apparaissent dans toute leur gloire . »
Il s’agit précisément là de réveiller les dogmes, de leur insuffler la vie, comme lorsque l’Esprit entra dans les os desséchés vus par Ézéchiel et qu’ils « revinrent à la vie, et ils se dressèrent sur leurs pieds » (Ez 37, 10). La dernière fois, nous avons cherché à le faire vis-à-vis du dogme de Jésus « vrai homme » ; aujourd’hui, nous voulons le faire vis-à-vis du dogme du Christ « vrai Dieu ».

Le dogme du Christ « vrai Dieu »

En l’an 111 ou 112 après J.-C., Pline le Jeune, gouverneur de la Bithynie et du Pont, écrivait une lettre à l’empereur Trajan, pour lui demander des instructions sur la manière dont il convenait de se comporter dans les procès intentés contre les chrétiens. D’après les informations qu’il avait prises – écrivait-il à l’empereur – « toute leur erreur ou leur faute avait été renfermée dans ces points : qu’à un jour marqué, ils s’assemblaient avant le lever du soleil, et chantaient tour à tour des vers à la louange de Christ, comme s’il eût été dieu : carmen Christo quasi Deo dicere ». Nous sommes en Asie Mineure, quelques années après la mort du dernier Apôtre, Jean, et les chrétiens proclament déjà, dans leur liturgie, la divinité du Christ ! La foi en la divinité du Christ est née avec la naissance de l’Église.
Mais qu’en est-il de cette foi aujourd’hui ? Faisons d’abord une brève reconstitution de l’histoire du dogme de la divinité du Christ. Il fut solennellement consacré lors du Concile de Nicée en 325 avec ces mots que nous redisons dans le Credo : « Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ […] vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré non pas créé, de même nature que le Père ». Au-delà des termes employés, le sens profond de la définition de Nicée – comme on le déduit de saint Athanase qui en fut le témoin et l’interprète le plus autorisé – était que dans toute langue et à toute époque, on doit reconnaître le Christ comme Dieu dans le sens le plus fort et le plus élevé que le mot Dieu a dans telle langue et telle culture, et pas dans un autre sens dérivé et secondaire.
Il fallut près d’un siècle de mise au point avant que cette vérité ne fût reçue, dans sa radicalité, par l’ensemble de la chrétienté. Une fois surmontés les retours de l’arianisme dus à l’arrivée de peuples barbares qui avaient reçu la première évangélisation des hérétiques (Goths, Wisigoths et Lombards), le dogme devint le patrimoine pacifique de toute la chrétienté, tant orientale qu’occidentale.
La Réforme protestante le maintint intact et accrut même sa centralité ; elle y inséra toutefois un élément qui allait plus tard donner lieu à des développements négatifs. En réaction au formalisme et au nominalisme qui réduisent les dogmes à des exercices de virtuosité spéculative, les réformateurs protestants affirment : « Connaître le Christ, c’est reconnaître ses bienfaits, pas rechercher sa nature et les modalités de l’incarnation ». Le Christ « pour moi » devient plus important que le Christ « en soi-même ». A la connaissance objective, dogmatique, on oppose une connaissance subjective, intime ; au témoignage extérieur de l’Église – et parfois même des Écritures – sur Jésus, on préfère le « témoignage intérieur » que l’Esprit Saint rend à Jésus dans le cœur de tout croyant.
Les Lumières et le rationalisme y ont trouvé le terrain propice à la démolition du dogme. Pour Kant, ce qui compte, c’est l’idéal moral proposé par le Christ, plutôt que sa personne. La théologie libérale du XIXe siècle réduit pratiquement le christianisme à la seule dimension éthique et en particulier à l’expérience de la paternité de Dieu. On dépouille l’Evangile de tout le surnaturel : miracles, visions, résurrection du Christ. Le christianisme devient seulement un sublime idéal éthique qui peut faire abstraction de la divinité du Christ et même de son existence historique. Gandhi qui, malheureusement, avait connu le christianisme dans cette version réductrice, écrivait : « Il ne m’importerait même pas que quelqu’un prouve que l’homme Jésus n’a jamais réellement vécu et que ce que nous lisons dans les évangiles n’est que le fruit de l’imagination de l’auteur. Le Sermon sur la Montagne n’en resterait pas moins vrai à mes yeux ».
La version qui nous est la plus proche de cette tendance réductrice du christianisme est celle popularisée par Bultmann, au nom, cette fois, de la démythologisation : « La formule « le Christ est Dieu » » – écrit-il – « est fausse dans tous les sens, lorsque « Dieu » est considéré comme un être objectivable, qu’elle soit comprise selon Arius ou selon Nicée, dans un sens orthodoxe ou libéral. Elle est exacte si « Dieu » est compris comme l’événement de l’actualisation divine ». En des termes moins obscurs : le Christ n’est pas Dieu, mais dans le Christ il y a (ou agit) Dieu. Nous sommes bien loin, comme on peut le constater, du dogme défini à Nicée. On dit vouloir ainsi interpréter le dogme ancien avec des catégories modernes, mais en réalité on ne fait que reproposer, parfois dans les mêmes termes, des solutions archaïques (Paul de Samosate, Marcel d’Ancyre, Photin) déjà évaluées et rejetées par la conscience de l’Eglise.
Si l’on passe des discussions des théologiens à ce que, selon diverses enquêtes, les gens ordinaires des pays chrétiens pensent de la divinité du Christ, on reste sans voix. A la suite d’un concile local dominé par les opposants à Nicée (Rimini, année 359), saint Jérôme écrit : « Le monde entier « gémit et s’étonne de se retrouver arien  » ». Nous aurions bien plus de raisons que lui de gémir et de faire nôtre son exclamation d’étonnement.

Le Christ « vrai Dieu » dans les évangiles

Maintenant, nous devons rester fidèle à notre intention. Laissons donc de côté ce que le monde pense et cherchons à réveiller en nous la foi en la divinité du Christ. Une foi lumineuse, pas floue, objective et subjective à la fois, c’est-à-dire non seulement que l’on croit, mais aussi que l’on vit. Aujourd’hui encore, Jésus ne s’intéresse pas tant à ce que « les gens » disent de lui, mais à ce que ses disciples disent de lui. La question est toujours dans l’air : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » (Mt 16, 15) C’est à elle que nous essaierons de répondre dans cette méditation.
Partons précisément de l’Évangile. Dans les Synoptiques, la divinité du Christ n’est jamais ouvertement déclarée, mais elle est continuellement sous-entendue. Rappelons quelques paroles de Jésus : « le Fils de l’homme a le pouvoir, sur la terre, de pardonner les péchés » (Mt 9, 6) ; « personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils » (Mt 11, 27) ; « Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas » (cette parole-ci est présente à l’identique dans les trois Synoptiques ) « le Fils de l’homme est maître, même du sabbat » (Mc 2, 28) ; « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs » (Mt 25, 31-32). Qui, sinon Dieu, peut pardonner les péchés en son propre nom et se proclamer juge ultime de l’humanité et de l’Histoire ?
Tout comme il suffit d’un cheveu ou d’une goutte de salive pour relever l’ADN d’une personne, une seule ligne de l’Évangile suffit, si on la lit sans a priori, pour relever l’ADN de Jésus, pour découvrir ce qu’il pensait de lui-même, mais ne pouvait dire ouvertement pour ne pas être mal compris. La transcendance divine du Christ transpire littéralement à chaque page de l’Evangile.
Mais c’est surtout Jean qui a fait de la divinité du Christ le but premier de son Évangile, le thème qui unifie tout. Il le conclut en disant : « Mais ceux-là [ces signes] ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom » (Jn 20, 31), et il conclut sa première lettre avec quasiment les mêmes mots : « Je vous ai écrit cela pour que vous sachiez que vous avez la vie éternelle, vous qui mettez votre foi dans le nom du Fils de Dieu ». (1 Jn 5, 13)
Un jour, il y a de nombreuses années, je célébrai la messe dans un monastère cloîtré. Le passage de l’Évangile du jour était la page de Jean dans laquelle Jésus prononce à plusieurs reprises son « Je suis » : « En effet, si vous ne croyez pas que moi, JE SUIS, vous mourrez dans vos péchés […] Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous comprendrez que moi, JE SUIS […] avant qu’Abraham fût, moi, JE SUIS. » (Jn 8, 24 ; 28 ; 58) Le fait que les mots « JE SUIS » – contrairement à toutes les règles grammaticales – aient été écrits avec des majuscules dans le lectionnaire, associé certainement à une autre cause plus mystérieuse, a déclenché une étincelle. Ce mot « explosa » en moi.
Je savais, de par mes études, que dans l’Evangile de Jean, il y avait de nombreux « JE SUIS », ego eimi, prononcés par Jésus. Je savais que c’était un fait important pour sa christologie ; qu’avec eux, Jésus s’attribue le nom que Dieu revendique pour lui-même dans Isaïe : « pour que vous sachiez, que vous croyiez en moi et compreniez que moi, Je suis ». (Is 43, 10) Mais mes connaissances n’étaient que livresques et inertes, et ne suscitaient pas d’émotions particulières. Ce jour-là, c’était tout à fait autre chose. C’était le temps pascal et il semblait que le Ressuscité lui-même proclamait son nom divin devant le ciel et la terre. Son « JE SUIS » illuminait et remplissait l’univers. Je me sentais tout petit, comme quelqu’un qui assiste, par hasard et à l’écart, à une scène improvisée et extraordinaire, ou à un grand spectacle de la nature. Ce ne fut qu’une simple émotion de foi, rien de plus, mais de celles qui, une fois passées, laissent dans le cœur une empreinte indélébile.
Il faut s’étonner de l’exploit que l’Esprit de Jésus a permis à Jean de porter à son terme. Il a embrassé les thèmes, les symboles, les attentes, tout ce, en somme, qu’il y avait de religieusement vivant, tant dans le monde juif que dans le monde hellénistique, faisant en sorte que tout cela serve une seule idée, mieux, une seule personne : Jésus Christ est le Fils de Dieu et le Sauveur du monde. Il a appris la langue des hommes de son temps, afin de crier de toutes ses forces l’unique vérité qui sauve, la Parole par excellence, « le Verbe ».
Seule une certitude révélée, qui a derrière elle l’autorité et la puissance même de Dieu et de son Esprit, pouvait se déployer dans un livre avec une telle insistance et une telle cohérence, arrivant, à partir de mille points différents, toujours à la même conclusion, à savoir, l’identité totale de nature entre le Père et le Fils : « Le Père et moi, nous sommes UN. » (Jn 10, 30) Je dis bien « UN » (neutre unum), pas une seule personne (masculin unus) !

« Corde creditur : on croit avec le cœur » 

Comme pour l’humanité, pour ce qui est de la divinité du Christ, nous pouvons aussi maintenant montrer comment l’ancien dogme, objectif et ontologique, permet d’accepter et d’améliorer la donnée subjective et fonctionnelle moderne, alors que, nous l’avons vu, le contraire a été si difficile. A’ la logique dialecticienne « aut – aut », substituons la logique catholique dell’ « et – et ».
Aucune des soi-disant « christologies d’en bas », celles – comprenons-nous bien – qui partent du Jésus « prophète eschatologique et révélateur suprême du Père », ou de Jésus « l’homme en qui la conscience de Dieu a atteint son plus haut niveau » (F. Schleiermacher), ou du Christ « personne humaine en qui subsiste la nature divine » (et non pas personne divine en qui subsiste la nature humaine !) ; aucune, je le répète, de ces christologies n’a réussi à s’élever jusqu’à embrasser le vrai mystère de la foi chrétienne et à sauvegarder la pleine divinité du Christ. Jésus explique bien la raison de l’échec et elle fut bien comprise par Jean qui y fait référence : « nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel. » (Jn 3, 13) Il est en effet possible à Dieu, s’il le souhaite, de se faire homme, mais il n’est pas possible à l’homme de se faire Dieu !
Tout ceci étant posé, nous pouvons revenir à la valorisation de toute la dimension subjective et personnaliste du dogme : le Christ « pour moi » mis au premier plan par les Réformateurs, le Christ connu par ses bienfaits et par le témoignage intérieur de l’Esprit. C’est le meilleur fruit de l’œcuménisme, celui des « différences réconciliées », et non pas opposées, comme le dit notre Saint-Père. Il ne s’agit pas d’une concession « pro bono pacis », mais d’un besoin et d’un enrichissement mutuels. Nous avons tous besoin de donner à notre foi cette dimension personnelle et intime, afin qu’elle ne soit pas une répétition mortelle de formules anciennes ou modernes. Sur ce point, nous sommes tous mis en cause, catholiques, orthodoxes et protestants de la même manière.
Saint Paul dit que « c’est avec le cœur que l’on croit pour devenir juste, c’est avec la bouche que l’on affirme sa foi pour parvenir au salut ». (Rm 10, 10) « C’est donc par le cœur que l’on croit au Christ » commente Augustin . Dans la vision catholique, comme dans la vision orthodoxe et aussi, plus tard, dans la vision protestante, la profession de la foi droite, c’est-à-dire le deuxième moment de ce processus, a souvent pris tellement d’importance qu’elle laisse dans l’ombre ce premier moment qui se déroule dans les profondeurs cachées du cœur. Tous les traités De fide, écrits après Nicée, traitent de l’orthodoxie de la foi ; aujourd’hui, on parlerait de fides quae, et non de fides qua, des choses qu’on doit croire, et non de l’acte personnel de croire.
Ce premier acte de foi, précisément parce qu’il a lieu dans le cœur, est un acte « singulier », que l’on ne peut faire que tout seul, dans une totale solitude avec Dieu. Dans l’évangile de Jean, nous entendons Jésus poser sans cesse la question : « Crois-tu ? » (Jn 9, 35 ; Jn 11, 26) ; et chaque fois, cette question suscite dans le cœur le cri de la foi : « Je crois Seigneur ! » Le symbole de la foi de l’Église commence également ainsi, au singulier : « Je crois », et non « Nous croyons ».
Nous devons accepter nous aussi de passer par ce moment, de subir cet examen. Si à la question de Jésus : « Crois-tu ? », on répond tout de suite, sans même y penser, « Bien sûr que je crois » et qu’on trouve même étrange que cette question soit posée à un croyant, un prêtre ou un évêque, cela signifie probablement qu’on n’a pas encore découvert ce que signifie réellement croire, qu’on n’a jamais éprouvé le grand vertige de la raison qui précède l’acte de foi. La divinité du Christ est le plus haut sommet – l’Everest – de la foi. Croire en un Dieu né dans une étable et mort sur une croix ! C’est beaucoup plus exigeant que de croire en un Dieu lointain que chacun peut dépeindre à sa guise.
Il faut commencer par détruire en nous, croyants, et en nous, hommes d’Église, la fausse croyance que nous sommes en place sur le plan de la foi et qu’il nous faut encore travailler à la charité. Qui sait si ce ne serait pas une bonne chose, pour un temps, de ne pas vouloir prouver quoi que ce soit à qui que ce soit, mais d’intérioriser la foi, de retrouver ses racines dans notre cœur !
Nous devons recréer les conditions d’une reprise de la foi en la divinité du Christ. Reproduire l’élan de foi qui a donné naissance au dogme de Nicée. Le corps de l’Église a produit autrefois un effort suprême, par lequel il s’est élevé dans la foi au-dessus de tous les systèmes humains et de toutes les résistances de la raison. La marée de la foi a atteint un jour un niveau maximum et il en est resté le signe sur le rocher. Mais il faut cependant que le soulèvement se reproduise, le signe ne suffit pas. Il ne suffit pas de répéter le Credo de Nicée, il faut renouveler l’élan de foi que l’on avait alors dans la divinité du Christ et dont il n’y a pas eu d’égal au cours des siècles.
La pratique de l’Église (et pas seulement de l’Église catholique !) prévoit une profession de foi de la part du candidat, avant de recevoir le mandat d’enseigner la théologie. Cette profession de foi a souvent comporté, outre la récitation du Credo, l’engagement d’enseigner certaines choses précises – et de ne pas en enseigner d’autres tout aussi précises – qui, à ce moment de l’Histoire, étaient des questions particulièrement sensibles. On pense au serment antimoderniste.
Il me semble que l’on devrait avant tout s’assurer d’une chose, que ceux qui enseignent la théologie aux futurs ministres de l’Évangile croient fermement en la divinité du Christ. Pour s’en assurer par un discernement franc et fraternel, mieux qu’avec un serment. Après le Concile, il y a eu toute une génération de prêtres (certainement pas à cause du Concile !) qui ont fini le séminaire et se sont présentés à l’ordination avec des idées très confuses et floues sur le Jésus qu’ils devaient annoncer au peuple et rendre présent sur l’autel lors de la messe. De nombreuses crises sacerdotales, j’en suis convaincu, ont commencé et continuent à partir d’ici.

Œcuménisme et évangélisation

Ce que nous venons de mettre en évidence a des conséquences importantes également pour l’œcuménisme chrétien. Il y a en fait deux œcuménismes possibles, celui de la foi et celui de l’incroyance ; celui qui réunit tous ceux qui croient que Jésus est le Fils de Dieu et que Dieu est Père, Fils et Saint-Esprit, et celui qui réunit tous ceux qui se limitent à « interpréter » (chacun à sa manière et selon son propre système philosophique) ces choses. Un œcuménisme dans lequel, à la limite, tous croient les mêmes choses car personne ne croit plus vraiment à rien, au sens fort du terme « croire ».
La distinction fondamentale des esprits, dans la sphère de la foi, n’est pas celle qui distingue entre eux catholiques, orthodoxes et protestants, mais celle qui distingue ceux qui croient au Christ Fils de Dieu, et ceux qui n’y croient pas ; selon saint Paul, « tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ, leur Seigneur et le nôtre » (1 Co 1, 2) et ceux qui ne l’invoquent pas.
Une unité nouvelle et invisible est en train de se former, qui passe par les différentes Églises. Cette unité invisible et spirituelle a un besoin vital, à son tour, du discernement de la théologie et du magistère, afin de ne pas tomber dans le danger du fondamentalisme ou d’un subjectivisme effréné et desordonné. Mais une fois qu’on voit cette tentation et qu’on la surmonte, c’est un fait que l’on ne peut plus se permettre d’ignorer.
Le véritable « œcuménisme spirituel » ne consiste pas seulement à prier pour l’unité des chrétiens, mais à partager la même expérience de l’Esprit Saint. Il s’agit de ce qu’Augustin appelle la « societas sanctorum » – la communion des saints – qui parfois, douloureusement, peut ne pas coïncider avec la « communio sacramentorum », c’est-à-dire avec le partage des mêmes signes sacramentels.
La foi en la divinité est importante avant tout en vue de l’évangélisation. Il existe des bâtiments ou des structures métalliques fabriqués de telle sorte que si l’on touche un certain point ou si l’on soulève une certaine pierre, tout s’effondre. Telle est la construction de la foi chrétienne, et la « pierre angulaire » qui est la sienne est la divinité du Christ. Si on l’enlève, tout s’écroule et s’effondre, à commencer par la foi en la Trinité. De qui la Trinité est-elle formée si le Christ n’est pas Dieu ? Ce n’est pas pour rien, dès qu’on met la divinité du Christ entre parenthèses, que l’on offre le même sort à la Trinité.
Saint Augustin disait : « C’est peu de croire que le Christ est mort : les païens, les Juifs, les impies le croient aussi. Tous croient qu’il est mort ; la foi chrétienne consiste à croire en sa résurrection ». Et il concluait : « Telle est la foi en la résurrection du Christ ». On doit dire la même chose de l’humanité et de la divinité du Christ, dont la mort et la résurrection sont les manifestations respectives. Tous croient que Jésus est un homme ; ce qui fait la différence entre croyants et non-croyants, c’est de croire qu’il est aussi Dieu. La foi des chrétiens est la divinité du Christ ! 

« Connaître le Christ, c’est reconnaître ses bienfaits »

« Connaître le Christ, c’est reconnaître ses bienfaits », avons-nous entendu. Nous terminons précisément en rappelant deux de ces bienfaits qui sont les plus à même de répondre aux besoins profonds de l’homme d’aujourd’hui et de toujours, le besoin de sens et le besoin de vie.
Il n’est pas vrai que l’homme moderne a cessé de se poser la question du sens de la vie. Il y a quelques années, un intellectuel bien connu écrivait : « La religion va mourir. Ce n’est pas un souhait, encore moins une prophétie. C’est déjà un fait qui attend son achèvement… Une fois passées notre génération et peut-être celle de nos enfants, personne ne considérera plus la nécessité de donner un sens à la vie comme un problème vraiment fondamental […] La technique a conduit la religion à son crépuscule ». Certes, ceux qui se sont donné d’autres sens ne s’interrogent pas sur le sens ultime de la vie… Mais lorsque ceux-ci, l’un après l’autre, disparaissent – jeunesse, santé, gloire – beaucoup se posent de nouveau la question. Ils se la posent encore plus en cette période de pandémie où, souvent enfermés à la maison, hommes et femmes ont enfin eu le temps de réfléchir et de se remettre en question.
Il existe une peinture, parmi les plus célèbres de l’art moderne, qui représente visuellement où mène la conviction que la vie n’a pas de sens. Sur un fond rougeâtre qui inspire l’angoisse, un homme traverse un pont en courant et dépasse deux individus qui semblent inconscients et indifférents à tout ; il a les yeux écarquillés ; les mains autour de la bouche, il émet un cri et on comprend que c’est un cri de désespoir.
Jésus a dit : « Moi, je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres » (Jn 8, 12). Celui qui croit au Christ a la possibilité de résister à la grande tentation du non-sens de la vie qui conduit souvent au suicide. Qui croit au Christ ne marche pas dans les ténèbres ; il sait d’où il vient, il sait où il va et ce qu’il doit faire en attendant. Il sait surtout qu’il est aimé par quelqu’un et que cette personne a donné sa vie pour le lui prouver !
Jésus a également dit : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra » (Jn 11, 25). Et l’évangéliste écrira plus tard aux chrétiens : « Je vous ai écrit cela pour que vous sachiez que vous avez la vie éternelle, vous qui mettez votre foi dans le nom du Fils de Dieu. […] C’est lui qui est le Dieu vrai, et la vie éternelle ». (1 Jn 5, 13, 20) C’est précisément parce que le Christ est le « vrai Dieu » qu’il est aussi « la vie éternelle » et qu’il donne la vie éternelle. Cela n’efface pas nécessairement notre peur de la mort, mais donne au croyant l’assurance que notre vie ne s’arrête pas avec elle.
On y repense en partie lorsque, le dimanche, on proclame le deuxième article du Credo :
Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ
le Fils unique de Dieu,
né du Père avant tous les siècles
Il est Dieu, né de Dieu,
Lumière, né de la Lumière,
vrai Dieu, né du vrai Dieu,
engendré, non pas créé,
de même nature que le Père,
et par Lui tout a été fait.
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Traduit de l’Italien par Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes.

1.S. Kierkegaard, Journal, II A 110 (Trad. ital. de C. Fabro, Brescia 1962, nr. 196).
2.Pline le Jeune, Epistularum liber, X, 96.
3.Fhilipp Melanchthon, Loci theologici, in Corpus Reformatorum, Brunsvigae 1854, p. 85.
4.Cf. Gandhi on Christianity. Robert Ellsberg (ed). Maryknoll, N.Y.: Orbis Books, 1991.
5.. Bultmann, Glauben und Verstehen, II, Tübingen 1938, p. 258.
6.St. Jérôme, Dialogue contre les Lucifériens, 19 : « Ingemuit totus orbis et arianum se esse miratus est ».
7.Mc 13, 31 ; Mt 24, 35 ; Lc 21, 33.
8.N.D.T. : Pour le bien de la paix.
9.Saint Augustin, Traités sur saint Jean, XXVI, 2.
10.Saint Augustin, Discours sur les Psaumes, CXX, 6.
11.Dans la revue italienne « MicroMega » 2, 2000, p. 187s.