Devant les ambassadeurs, Léon XIV détaille sa vision géopolitique de l’époque
«La paix est recherchée par les armes comme condition pour affirmer sa propre domination. Et cela menace gravement l’État de droit, qui est le fondement de toute coexistence civile pacifique», a déploré Léon XIV vendredi 9 janvier, s’adressant au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège depuis la salle des Bénédictions. Recevant les ambassadeurs, le Pape a partagé une réflexion sur notre époque, «si troublée par la multiplication des tensions et des conflits».
Myriam Sandouno – Cité du Vatican
Lors de latraditionnelle rencontre avec les ambassadeurs accrédités près le Saint-Siège pour l’échange des vœux en ce début d’année, Léon XIV qui recevait pour la deuxième fois de son pontificat le Corps diplomatique, a attiré l’attention sur les nombreux problèmes qui affectent les différentes sociétés à travers le monde. Depuis la salle des Bénédictions en présence d’environ 420 personnes représentant les 184 pays entretenant des relations diplomatiques avec le Saint Siège, Léon XIV a largement abordé les conflits et les guerres, les questions liées à l’importance du droit humanitaire, au dialogue et au sens des mots, à la liberté religieuse et à la liberté d’expression; mais aussi celles concernant la persécution des chrétiens, la natalité et la suppression de la vie, la condition des prisonniers, la toxicomanie, les migrants, les jeunes et les personnes âgées, tout en évoquant les difficultés des familles.
«Nous vivons une époque de profonds mouvements migratoires; une période de profonde réorganisation des équilibres géopolitiques et des paradigmes culturels». Pour l’évêque de Rome, «nous ne sommes pas, selon l’expression bien connue du Pape François, dans une époque de changement, mais dans un changement d’époque».
Cette époque est en réalité minée par «la faiblesse du multilatéralisme particulièrement préoccupante au niveau international». Et la diplomatie «qui promeut le dialogue et recherche le consensus de tous, est remplacée par une diplomatie de la force, des individus ou de groupes d’alliés». La guerre est de «nouveau à la mode» et l’engouement elle se répand. «Le principe établi après la Seconde Guerre mondiale, qui interdisait aux pays d’utiliser la force pour violer les frontières d’autrui, a été enfreint», regrette le Pape Léon XIV dans ce dense discours d’une vingtaine de pages, prononcé en anglais et en italien.
Une paix hélas recherchée par les armes
La paix, si chère au Successeur de Pierre et évoquée tout au long de son intervention, «n’est plus recherchée comme un don et un bien désirable en soi, ‘‘dans la poursuite d’un ordre voulu par Dieu, qui implique une justice plus parfaite entre les hommes». Au contraire, elle est «recherchée par les armes comme condition pour affirmer sa propre domination». Et «cela menace gravement l’État de droit, qui est le fondement de toute coexistence civile pacifique» a alerté Léon XIV, citant saint Augustin qui soulignait, qu’«il n’y a personne qui ne veuille la paix. Même ceux qui veulent la guerre ne veulent rien d’autre que gagner». Ils désirent par là «atteindre une paix glorieuse par la guerre».
C’est précisément cette attitude, a rappelé Léon XIV, «qui a conduit l’humanité au drame de la Seconde Guerre mondiale». De ces cendres est née l’Organisation des Nations Unies, dont le 80e anniversaire a été récemment célébré. Le Pape américain exhorte à redécouvrir le multilatéralisme comme un lieu où les personnes peuvent se rencontrer et se parler «sur le modèle de l’ancien forum romain ou de la place médiévale».
Le modèle des deux cités de saint Augustin
Léon XIV a ensuite évoqué le modèle des deux cités, céleste et terrestre, du docteur d’Hippone, rappelant que la cité de Dieu ne propose pas de programme politique, et mettant en garde contre la dérive «de fausses représentations de l’histoire, d’un nationalisme excessif et d’une distorsion de l’idéal de l’homme d’État».
“Grande est la folie de l’orgueil chez ceux qui pensent que le bien suprême se trouve dans cette vie et qu’ils peuvent devenir heureux par leurs propres moyens.”
La cité terrestre est centrée sur «l’amour orgueilleux de soi (amor sui), sur la soif de pouvoir et de gloire mondains qui mènent à la destruction». L’orgueil «obscurcit la réalité elle-même et l’empathie envers le prochain. Ce n’est pas un hasard si à l’origine de tout conflit se trouve toujours une racine d’orgueil». Par conséquent, comme l’avait rappelé le Pape dans son Message pour la 59ème Journée mondiale de la paix, «on perd alors tout réalisme, cédant à une représentation partielle et déformée du monde, sous le signe des ténèbres et de la peur», ouvrant ainsi la voie à la mentalité de confrontation, précurseur de toute guerre.
Guerre en Ukraine et Terre Sainte
Évoquant le conflit en Ukraine, avec les souffrances infligées à la population civile, le Pape «réaffirme avec détermination l’urgence d’un cessez-le-feu immédiat et d’un dialogue animé par une recherche sincère de voies susceptibles de conduire à la paix». Pour engager le dialogue, «il faut s’accorder sur les mots et les concepts utilisés. Redécouvrir le sens des mots est peut-être l’un des principaux défis de notre époque», a-t-il soutenu.
Parlant de la Terre Sainte, où malgré la trêve annoncée en octobre, la population civile continue de subir une grave crise humanitaire, qui s’ajoute encore aux souffrances déjà endurées, le Successeur de Pierre rappelle que le Saint Siège accorde «une attention particulière à toute initiative diplomatique visant à garantir aux Palestiniens de la bande de Gaza un avenir de paix et de justice durables sur leur propre terre, ainsi qu’à l’ensemble du peuple palestinien et à l’ensemble du peuple israélien». «La solution à deux États reste la perspective institutionnelle pour répondre aux aspirations légitimes des deux peuples», mais, «malheureusement, on constate une recrudescence de la violence en Cisjordanie à l’encontre de la population civile palestinienne, qui a le droit de vivre en paix sur sa propre terre».
Préserver les droits humains au Venezuela
La situation au Venezuela qui captive l’attention des médias ces derniers jours a été soulignée par le Souverain pontife américano-péruvien qui a renouvelé son «appel au respect de la volonté du peuple vénézuélien et à la sauvegarde des droits humains et civils de tous», afin d’assurer un avenir stable et harmonieux. Le Pape a invité à s’inspirer de l’exemple de deux Vénézuéliens qu’il a canonisés en octobre dernier, José Gregorio Hernández et sœur Carmen Rendiles, souhaitant que leur témoignage inspire «la construction d’une société fondée sur la justice, la vérité, la liberté et la fraternité», et«permette ainsi à la nation de sortir de la grave crise» qui l’afflige depuis tant d’années.
La situation désespérée en Haïti, marquée par toutes «formes de violences, du trafic d’êtres humains, aux exils forcés et aux enlèvements», ne laisse pas Léon XIV indifférent. L’évêque de Rome «espère qu’avec le soutien nécessaire et concret de la Communauté internationale, le pays puisse au plus vite franchir les étapes nécessaires pour rétablir l’ordre démocratique, mettre fin à la violence et parvenir à la réconciliation et à la paix».
Conflits en Afrique et tensions en Asie
«Nous ne pouvons pas non plus oublier la situation qui touche depuis des décennies la région africaine des Grands Lacs, en proie à des violences qui ont fait de nombreuses victimes», a continué Léon XIV. Il a encouragé les parties concernées à «rechercher une solution définitive, juste et durable, qui mette fin à un conflit qui dure depuis trop longtemps». Le Pape a déploré le fait que le conflit au Soudan ait transformé le pays «en un vaste champ de bataille», et «l’instabilité politique persistante au Soudan du Sud».
Les tensions en Asie de l’Est n’ont pas été oubliées, particulièrement en Birmanie, pays est frappé par une grave crise humanitaire et sécuritaire, aggravée par le tremblement de terre dévastateur de mars dernier. Le Pape Léon XIV a encore lancé un appel pour que «soient courageusement choisies les voies de la paix et du dialogue inclusif, garantissant à tous un accès juste et rapide aux aides humanitaires». «Pour être authentiques, les processus démocratiques doivent s’accompagner de la volonté politique de poursuivre le bien commun, de renforcer la cohésion sociale et de promouvoir le développement intégral de toute personne», a-t-il déclaré.
La course à l’armement
Alors que «la guerre se contente de détruire, la paix exige des efforts continus et patients de construction ainsi qu’une vigilance constante. Ces efforts interpellent tout le monde, à commencer par les pays possédant des arsenaux nucléaires». À ce sujet, le Pape Léon XIV a souligné l’importance de donner suite au traité New Start sur le désarmement nucléaire, qui expire en février prochain. L’accord, signé en 2010 par les présidents américain et russe de l’époque, Barack Obama et Dmitri Medvedev, limite chaque pays à 1 550 ogives nucléaires et à 700 missiles et bombardiers déployés, prévoyant une réduction considérable des arsenaux nucléaires.
Aujourd’hui, a soutenu le Pape, «le danger est que l’on se laisse au contraire entraîner dans la course à la production d’armes toujours plus sophistiquées, notamment grâce à l’intelligence artificielle. Cette dernière est un outil qui nécessite une gestion adéquate et éthique, ainsi que des cadres normatifs axés sur la protection de la liberté et la responsabilité humaine».
La prévalence du droit humanitaire
Au milieu de ces guerres et conflits, se trouve la question du droit humanitaire qui, «en plus de garantir un minimum d’humanité dans les fléaux de la guerre», est «un engagement pris par les États». Ce droit «doit toujours prévaloir sur les velléités des belligérants, afin d’atténuer les effets dévastateurs de la guerre, y compris dans une perspective de reconstruction», a déclaré le Successeur de Pierre. Léon XIV a déploré la destruction d’hôpitaux, d’infrastructures énergétiques, de logements et de lieux essentiels à la vie quotidienne, qui «constitue une grave violation du droit international humanitaire». Le Saint-Siège «réaffirme fermement sa condamnation de toute forme d’implication des civils dans les opérations militaires», espérant que «la Communauté internationale se souvienne que la protection du principe de l’inviolabilité de la dignité humaine et du caractère sacré de la vie compte toujours plus que tout intérêt national».

Protéger la vie, un don inestimable
Continuant son discours, le Saint-Père est revenu sur «la vocation à l’amour et à la vie, qui se manifeste de manière éminente dans l’union exclusive et indissoluble entre la femme et l’homme», et qui «impose un impératif éthique fondamental: mettre les familles en mesure d’accueillir et de prendre pleinement soin de la vie naissante». Cela devient de plus en plus une priorité, en particulier dans les pays qui connaissent une baisse dramatique du taux de natalité. La vie reste ce «don inestimable qui se développe au sein d’une relation engagée, fondée sur le don de soi et le service mutuel».
Ainsi, l’évêque de Rome rejette «catégoriquement les pratiques qui nient ou instrumentalisent l’origine de la vie et son développement». Parmi celles-ci figure «l’avortement, qui interrompt une vie naissante et refuse d’accueillir le don de la vie». À cet égard, le Saint-Siège exprime sa «profonde préoccupation face aux projets visant à financer la mobilité transfrontalière dans le but d’accéder au soi-disant ‘‘droit à l’avortement sûr’’».
La persécution des chrétiens
Léon XIV a mentionné la persécution des chrétiens qui reste aujourd’hui dans le monde «l’une des crises des droits humains les plus répandues à l’heure actuelle, touchant plus de 380 millions de personnes». «Ces chrétiens subissent des niveaux élevés ou extrêmes de discrimination, de violence et d’oppression en raison de leur foi», a regretté le Souverain pontife. Ce phénomène touche environ un chrétien sur sept dans le monde et s’est aggravé en 2025 en raison des conflits en cours, des régimes autoritaires et de l’extrémisme religieux. Malheureusement, «tout cela démontre que la liberté religieuse est davantage considérée comme un “privilège” ou une concession, que comme un droit humain fondamental».
Le Pape a tourné ses pensées vers les nombreuses victimes de violences, notamment celles motivées par des raisons religieuses au Bangladesh, dans la région du Sahel et au Nigeria, ainsi que celles liées au grave attentat terroriste perpétré en juin dernier contre la paroisse Saint-Élie à Damas; sans oublier les victimes de la violence djihadiste à Cabo Delgado, au Mozambique. Léon XIV a aussi relevé cette autre «forme subtile de discrimination religieuse à l’égard des chrétiens qui se répand également dans des pays où ils sont majoritaires, comme en Europe ou en Amérique». «Ils voient parfois leur possibilité d’annoncer les vérités évangéliques limitée, a-t-il expliqué, pour des raisons politiques ou idéologiques», en particulier «lorsqu’ils défendent la dignité des plus faibles, des enfants à naître, des réfugiés et des migrants, ou lorsqu’ils promeuvent la famille».
S’arrêtant un instant sur la question des migrants, le Saint-Père a tenu à préciser que «tout migrant est une personne et qu’en tant que tel, il possède des droits inaliénables qui doivent être respectés dans tous les contextes». «Tous les migrants ne se déplacent pas par choix, mais beaucoup sont contraints de fuir en raison de violences, de persécutions, de conflits et même des effets du changement climatique, comme dans différentes régions d’Afrique et d’Asie», a-t-il lancé.
“En cette année qui marque également le soixante-quinzième anniversaire de l’Organisation internationale pour les migrations, je renouvelle l’espoir du Saint-Siège que les mesures prises par les États contre la criminalité et la traite des êtres humains ne deviennent pas un prétexte pour porter atteinte à la dignité des migrants et des réfugiés.”
Les jeunes, les personnes âgées et les malades
Outre ces sujets, le Pape a déploré le fait que dans notre société, de nombreux jeunes soient confrontés à de multiples difficultés, notamment la toxicomanie. Afin d’empêcher que des millions de jeunes à travers le monde ne deviennent victimes de la toxicomanie, il appelle à «des efforts concertés nécessaires, pour éradiquer ce fléau qui touche l’humanité et le trafic de drogue qui l’alimente». Le Saint-Père s’est également souvenu des malades, des personnes âgées ou isolées, «qui ont parfois du mal à trouver une raison de continuer à vivre». Il a exhorté la société civile et les États à prendre leurs responsabilités pour «répondre concrètement aux situations de vulnérabilité», en proposant des «solutions à la souffrance humaine, telles que les soins palliatifs», et en «promouvant des politiques de solidarité authentique, plutôt qu’en encourageant des formes trompeuses de compassion telles que l’euthanasie».
L’année 2025 a été marquée par de nombreux événements importants dont le retour à la maison du Père du Pape François, qui a «guidé le Peuple de Dieu avec une profonde charité pastorale»; le Jubilé intense qui a été vécu; la fermeture il y a quelques jours de la dernière Porte Sainte de la basilique Saint-Pierre, ouverte par le Pape François. Léon XIV a aussi exprimé sa gratitude aux Romains «qui, avec beaucoup de patience et de sens de l’hospitalité, ont reçu les nombreux pèlerins et touristes venus du monde entier dans la Ville éternelle».
Des remerciements ont également été adressés au gouvernement italien et aux forces de l’ordre «qui ont travaillé avec zèle et précision pour que Rome puisse accueillir tous les visiteurs et pour que les événements du Jubilé, comme ceux qui ont suivi le décès du Pape François, puissent se dérouler dans la sérénité et la sécurité». Mais aussi aux autorités de la Turquie et du Liban, où Léon XIV s’est rendu du jeudi 27 novembre au mardi 2 décembre 2025, dans le cadre de son tout premier voyage apostolique. Concluant son discours, le Pape a souhaité aux diplomates présents en ce début d’année «un cœur humble et bâtisseur de paix» pour toutes les nations qu’ils représentent.
Source : VATICANNEWS, le 9 janvier 2026