« Ce pasteur timide fut un pape décisif » (Jean-Marie Guénois)

Benoît XVI, accueilli par les cardinaux à la basilique Saint-Pierre de Rome, en 2014. Max Rossi / REUTERS

De  sur le site du Figaro :

Le pape émérite Benoît XVI s’est éteint au Vatican dans la discrétion

31 décembre 2022

DISPARITION – Il s’était retiré le 13 mai 2013 pour finir ses jours dans la prière, à l’ombre de la basilique Saint-Pierre. Le pape émérite Benoît XVI est mort ce samedi à l’âge de 95 ans. Exceptionnellement, cet enterrement pontifical ne sera pas suivi d’un conclave.

Comme un cierge pascal, Benoît XVI s’est éteint ce samedi matin. Il avait 95 ans. Le cierge pascal est celui que le prêtre allume dans la nuit de Pâques en signe de la résurrection du Christ depuis un grand feu allumé pour l’occasion dans la cour de l’église. Il est ensuite rallumé chaque dimanche jusqu’à épuisement de la cire.

Benoît XVI, en soutane blanche de pape émérite depuis le 11 février 2013, date de sa renonciation à la papauté, s’est ainsi consumé en prière. Lentement et surtout discrètement, selon son vœu le plus cher, même si l’actualité de l’Église a pu le rattraper parfois. Il vivait à l’abri des regards, comme un vieux sage ou plutôt comme le vieux moine qu’il avait toujours rêvé d’être, sortant seulement l’après-midi pour dire son chapelet. N’avait-il pas tenu à finir ses jours dans le silence, l’étude et la prière, et la soumission au pape régnant, retiré dans une petite maison à l’ombre de la coupole de Saint-Pierre, dans les jardins du Vatican ?

Il y vivait une vie très réglée, mais ne pouvait plus se déplacer depuis quelque temps, ni parler distinctement. Ceux qui le côtoyaient étaient frappés par son attention et sa lucidité intellectuelle, qu’il aura gardées intactes très longtemps, selon ces témoignages. Quant à sa santé, fragile, elle n’était pas si mauvaise, comme l’auront démontré sa longévité et sa résistance depuis sa démission, sans doute un trait de famille, puisque son frère aîné, Georg, prêtre également, est mort à 96 ans.

En avril 2022, juste avant le 95e anniversaire de Joseph Ratzinger, son secrétaire particulier, Georg Gänswein, expliquait par exemple qu’il était « physiquement faible » et que « son esprit fonctionn(ait) encore parfaitement bien ». Il ajoutait que Benoît XVI poursuivait sa vie à un rythme « méthodique », même si « ses mouvements (étaient) lents » et qu’il devait « se reposer davantage ». Mis à part un zona qui l’avait affecté lors de l’été 2020, Benoît XVI s’est effectivement consumé de vieillesse, et non d’une pathologie forte qui l’aurait usé, puis emporté.

Soumis à l’autorité de François, ce pape-moine à la retraite ne fit jamais toutefois vœu de silence comme certains l’affirmèrent. Il fit seulement vœu d’obéissance et sortit exceptionnellement de sa réserve à quatre reprises.

En mai 2017, pour soutenir le cardinal Sarahsur le dossier de la liturgie qui lui tenait particulièrement à cœur. En avril 2019, pour analyser les causes de la crise pédophile.

Et, de façon plus spectaculaire, en janvier 2020, pour prendre la défense du célibat sacerdotal, toujours avec le cardinal Sarah, dans un livre plaidoyer au retentissement mondial, Des profondeurs de nos cœurs (Fayard).

Enfin, en mars 2018, un épisode peu édifiant pour le Vatican mais démontrant la lucidité d’esprit que Benoît XVI garda très longtemps : le ministre de la communication du Vatican, Mgr Dario Vigano avait alors osé manipuler une lettre du pape émérite pour faire croire qu’il soutenait la publication d’une série de livres de théologie à la gloire du pape François, édités par le Vatican à l’occasion des 5 ans de pontificat. Parmi les signataires de ces livres : le théologien allemand Hünermann – disciple de Hans Küng -, opposant véhément des pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI. Ce fut trop pour le pape émérite, très choqué du procédé. La supercherie avait consisté à publier une photo officielle de la collection de livres, avec la lettre de Benoît XVI, mais en floutant le paragraphe où ce dernier refusait précisément de soutenir cette initiative ! Lui, frêle vieillard, dut intervenir personnellement le 16 mars pour que le Vatican publie l’intégralité de son propos en menaçant de le faire lui-même. Mgr Dario Vigano perdit aussitôt son poste de ministre de la communication de François…

Enfin, sa mise en cause en janvier 2022 – où il fut accusé, alors qu’il était archevêque de Munich de 1977 à 1982, d’avoir mal géré quatre cas de prêtres pédophiles – l’obligea à produire une défense publique et à récuser toute responsabilité sur ces dossiers, mais à reconnaître « la grande faute » de l’Église sur les abus sexuels, implorant sa « demande sincère de pardon » aux victimes, dont beaucoup, pourtant, continuèrent à l’accuser.

Au-delà des photos prises par des visiteurs qu’il recevait volontiers dans sa maison, même si le rythme s’était ralenti ces derniers temps, sa dernière apparition publique fut un voyage surprise personnel de quelques jours en Allemagne, le 18 juin 2020, pour se rendre au chevet de son frère aîné, Georg, mourant, et sur la tombe de ses parents et de sa sœur.

Autre coutume à laquelle il ne dérogea jamais, il recevait toujours les nouveaux cardinaux le jour de leur « création », selon le terme usuel. C’est ainsi que le 27 août 2022, accompagné par le pape François, les vingt nouveaux cardinaux de l’Église catholique, dont Mgr Jean-Marc Aveline, archevêque de Marseille, étaient « montés » chez le pape émérite, comme l’on dit à Rome en raison de la situation de sa maison, à flanc de colline, dans les jardins du Vatican. Une visite brève mais essentielle pour leur hôte, qui a toujours tenu, dès qu’il le pouvait, à marquer l’unité de l’Église.

Sauf dispositions contraires qu’il aurait couchées dans un testament et qui pourraient être connues dans les heures qui viennent, Benoît XVI, en tant que pape émérite, devrait être enterré dans une des cryptes de la basilique Saint-Pierre avec tous les égards liturgiques dus à un pape. Et pourquoi pas là où le corps de Jean-Paul II fut, dans un premier temps, déposé, avant d’être remonté sous l’un des autels de la basilique, où il est honoré comme un saint de l’Église.

Spécificité inouïe de cette cérémonie d’obsèques dont on connaîtra très vite la date, elle sera présidée par son successeur élu, le pape François. Autre originalité, un conclave ne suivra pas cet enterrement pontifical.

L’hommage qui lui sera rendu pourrait compenser une certaine injustice subie par ce pape, grand théologien, homme droit, d’une humilité exemplaire, éloigné des calculs politiques…

Le climat en sera donc particulier. Il permettra peut-être de méditer sur qui fut véritablement Benoît XVI. Et l’hommage qui lui sera rendu pourrait compenser une certaine injustice subie par ce pape, grand théologien, homme droit, d’une humilité exemplaire, éloigné des calculs politiques… Une dernière occasion de saisir la portée de l’un des pontificats les plus incompris de l’époque moderne.

Les obsèques d’un pape peuvent ainsi refléter son impact et son influence sur les esprits et les cœurs d’une époque. Ce fut spectaculaire pour Jean-Paul II, en avril 2005. La mobilisation populaire et des têtes présidentielles et couronnées de toute la planète, venues personnellement lui rendre hommage, relevèrent l’abaissement et l’humiliation du pape grabataire des dernières années. Le monde était alors massé, ce jour-là, autour d’une boîte cercueil posée à même le sol. La fécondité spirituelle et le rayonnement planétaire de Jean-Paul II, canonisé en 2014, apparurent alors d’un seul coup en pleine lumière dans toute leur ampleur historique et géopolitique.

En sera-t-il ainsi pour Benoît XVI ? Les injustices à son égard ne sont pas minces. La première d’entre elles est l’incompréhension sur sa renonciation. Ceux qui n’ont pas partagé sa décision de partir avant l’heure ultime pourront peut-être manifester qu’ils n’en sont pas restés là, même s’ils n’ont cessé d’attribuer à Benoît XVI une part de responsabilité dans l’évolution actuelle de l’Église conduite par François, souvent à l’opposé de la marque imprimée par le pape théologien. L’élection du pape argentin fut pourtant une surprise totale pour le pape allemand. Ce dernier s’était refusé à tout calcul dans sa décision de renoncer. Et encore moins pour sa succession. Il est certain, à ce titre, que Benoît XVI restera dans l’histoire comme le pape du XXIe siècle qui aura osé renoncer à sa charge parce qu’il ne se sentait plus la force de l’accomplir. Cet acte salué mondialement, un geste historique, n’aura toutefois été que modérément apprécié par la majorité de ses plus fidèles soutiens et admirateurs.

Le ressentiment aura été alimenté par deux faits indiscutables : l’élection d’un successeur, François, très en rupture sur la question cruciale de la vision du concile Vatican II, plus « ouverte » chez le pape argentin, alors qu’elle était « traditionnelle » chez le pape allemand. Un dossier stratégique pour l’avenir de l’Église. Ce qui a généré un reproche implicite adressé à ce pape conservateur : ne pas avoir suffisamment assuré la transmission de son héritage ecclésial pourtant très fourni. Impression renforcée, second fait, par la longévité de Benoît XVI… Elle démontra aux yeux des nostalgiques qu’il aurait pu régner encore, même affaibli.

Pasteur timide, pape décisif

Autre injustice de taille, ce pasteur timide fut un pape décisif. Notamment sur les questions théologiques, dont bon nombre de ses textes resteront comme des classiques de l’Église. Mais aussi pour la lutte contre la pédophilie, où il fut le pape qui osa dire stop, dès son élection, à une culture du silence et de la compromission qui empoisonnait l’Église à tous les étages.

Tous salueront cependant le conservateur démissionnaire, celui qui aura eu la lucidité de penser l’impensable et qui aura eu le courage de rompre cette chape de la tradition. Depuis Grégoire XII, en 1415, tous les papes sont morts en service… Benoît XVI réussit donc à effacer une règle non écrite depuis six siècles ! La facilité consisterait à ne retenir que ce 11 février 2013, dernière journée ou presque d’un pontificat qui dura pourtant près de trois mille jours et qui fut très riche sur le plan ecclésial et théologique, même s’il fut souvent une agonie médiatique. À l’exception notable de l’apothéose télévisuelle de son départ du Vatican, en hélicoptère et au soleil couchant…

L’enseignement de Benoît XVI fut pourtant d’une autre portée que la cinématographie de la dernière semaine pontificale. Après le foisonnement de Jean-Paul II, il a accompli un travail de fond dans l’enclos catholique. Il n’était certes pas porté vers les «périphéries», comme son jésuite de successeur, mais il aura été un fondateur spirituel pour plusieurs générations. Ainsi des fruits portés par sa prestigieuse carrière théologique de professeur. Puis de l’éminent service de Joseph Ratzinger, cardinal, rendu à Jean-Paul II, dont il fut le vrai numéro deux. Enfin de la densité ecclésiale de son pontificat. Ces labours-là et leurs moissons ne seront jamais réductibles à un acte ponctuel de renonciation, aussi historique fût-il.

Cet « humble serviteur dans la vigne du Seigneur », tel qu’il se décrivit avant d’enfiler la soutane blanche que lui remettaient ses pairs cardinaux, ne fut pas non plus le pape d’hermine, intouchable, aseptisé et sous vitre blindée, où son entourage l’enferma sans qu’il eût toutefois le cran de résister. Cet homme, classique, bavarois et mozartien, accepta sans broncher le décorum qu’on lui imposait. Ce qui n’était pas dans ses simplissimes habitudes personnelles quand il était le cardinal le plus important de l’Église. Il suffit de l’avoir vu vivre à cette époque. Une fois élu pape, beaucoup finirent par le confondre avec les mitres dorées et les dentelles amidonnées qu’on lui prêtait. Mais ce n’était pas lui.

Alors, qui était-il ? Voilà au moins deux clés pour décrypter ce moine contrarié : il aurait préféré l’obscurité de la clôture si la lumière de son intelligence hors norme et reconnue par tous, y compris ses opposants, ne l’avait propulsé sous les projecteurs pour y être théologien. Et il s’est toujours considéré comme « au service » de l’Église, sans attendre de contrepartie personnelle. Aucune posture, chez lui.

C’est donc le serviteur, et non l’ambitieux, qui accepta de succéder à Jean-Paul II. Benoît XVI était très conscient de ses limites de gouvernant. Il n’avait jamais été un patron. Il le savait depuis son passage à l’archevêché de Munich. Paradoxalement, ce fut en vertu de cette éthique du service, et non par souci de se préserver lui-même, qu’il décida de remettre sa charge, le jour où il comprit ne plus avoir les moyens physiques et psychiques de l’assumer.

C’est donc, aussi, un serviteur qui démissionna, et non un pleutre, qui serait parti sous la pression des affaires Vatileaks et autres scandales qu’il connaissait depuis longtemps. Mais cette histoire-là, authentique, celle de l’humilité faite pape, qui la saisira, dans un monde – y compris ecclésial – souvent dominé par les orgueilleux ?

Tel est le vrai Benoît XVI. Un homme de Dieu, ultra-lucide sur ses propres limites. Qui accepta jusqu’au bout l’incompréhension, dont celle d’avoir renoncé. Mais un homme de conscience, de devoir aussi, qui ne se reconnaissait pas honnêtement le droit de gouverner l’Église alors qu’il ne sentait plus, devant Dieu, en avoir les moyens.

Il est vrai qu’il avait accepté cette charge du bout des lèvres, dans un esprit de service. Il l’avait remise le 13 mai 2013, dans le même esprit, parce qu’il pensait qu’elle ne lui appartenait pas. Ainsi que le démontra d’ailleurs son pontificat, à la fois grand et discret, où l’homme ­Joseph Ratzinger avait – peut-être trop – disparu derrière sa fonction de pape, qu’il se refusait à personnaliser.

« Mystique »

Benoît XVI fut aussi ce que l’on appellerait un « mystique », un homme en paix profonde qui aimait la conversation et la vie intérieure avec Dieu, dont il était visiblement animé et qu’il priait sans cesse. Ainsi, le texte qu’il avait écrit pour le 8 janvier 2022 et qui était la conclusion d’une lettre bouleversante notamment adressée aux victimes de prêtres pédocriminels. Ce pourrait être son testament spirituel, car le pape émérite y livre sa vision de la mort, du « jugement », dont il n’élude pas l’angoisse mais où il exprime avec force la puissance de l’espérance chrétienne, fruit d’une vie de foi qui n’a jamais connu une rupture chez lui.

Ce texte est rare, car ce pape n’était pas homme à parler de lui : «Bientôt, je serai face au juge ultime de ma vie. Bien que, regardant en arrière ma longue vie, je puisse avoir beaucoup de motifs de frayeur et de peur, mon cœur reste joyeux parce que je crois fermement que le Seigneur n’est pas seulement le juge juste mais, en même temps, l’ami et le frère qui a déjà souffert lui-même mes manquements et qui, en tant que juge, est en même temps mon avocat (Paraclet) (l’Esprit saint dans la tradition catholique, NDLR). À l’approche de l’heure du jugement, la grâce d’être chrétien me devient toujours plus claire. Être chrétien me donne la connaissance, bien plus, l’amitié avec le juge de ma vie et me permet de traverser avec confiance la porte obscure de la mort. À ce propos, me revient sans cesse à l’esprit ce que Jean rapporte au début de l’Apocalypse : il voit le Fils de l’homme dans toute sa grandeur et tombe à ses pieds comme mort. Mais Lui, posant sur lui sa main droite, lui dit : “Ne crains pas ! C’est moi…”»

Source : LE FIGARO, le 31 décembre 2022

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